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critique - Page 7

  • La cité nymphale de Stéphane Beauverger, Phago[cité] de Hint

     

     

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    « Ceci est l’instant de notre épiphanie. Ici s’élève notre cité nymphale. »

     

    Les éditions la Volte, auxquelles nous devons la publication d’un chef d’œuvre, La horde du contrevent d’Alain Damasio (que j’évoquais en juin 2005 chez le Stalker), ont depuis entrepris la publication des romans inclassables de Jeff Noon (Vurt et Pollen, bientôt suivis par d’autres inédits), et nous ont fait découvrir un jeune écrivain prometteur, auteur d’une excellente trilogie d’anticipation, Stéphane Beauverger. Il y a tout juste un an, je vous parlais avec enthousiasme de Chromozone et des Noctivores, les deux premiers tomes du triptyque, dont le dernier volet, La cité nymphale, est paru en novembre 2006. Le silence insistant de la presse et des webzines critiques me plonge dans des abîmes de perplexité. Certes, nous allons y revenir, La cité nymphale ne constitue pas le paroxysme attendu, le feu d’artifice final espéré, l’apocalypse désirée. Mais elle ne méritait certainement pas telle inattention. Doit-on incriminer les fêtes de Noël ?... La surcharge de travail des critiques ? Une méfiance illégitime envers un éditeur qui avait d’emblée placé la barre très haut ? Mystère. Toujours est-il que La cité nymphale existe et, en dépit des réserves que je vais vous livrer dans un instant, mérite d’être lue. Non seulement lue, mais encore, écoutée. Et même, pour une fois, regardée : les explosions de lumière sur fond noir de la couverture – conçue par la graphiste Corinne Billon – sont tout simplement superbes. Entre nous, ça nous change du tout-venant de l’illustration SF, mais les couvertures des deux volumes précédents, réalisées par la même graphiste, n’étaient pas moins réussies – la Volte sait y faire.

     

    medium_hint-phagocite.jpgQuant au CD qui accompagne le roman, il est l’œuvre d’un groupe que je croyais disparu, Hint, dont j’avais écouté un excellent album il y a déjà de longues années. Leur musique, tour à tour abrasive et éthérée, électrique et planante, ne craint pas d’emprunter à tous les genres pour construire un univers d’une cohérence et d’une intensité rares, plutôt inattendues dans le cadre de la « bande originale » d’un roman d’anticipation. À son écoute, c’est tout un pan de ma discothèque idéale qui défile. Ici, un écho de Painkiller, voire de Naked City, avec le clone du saxo mutant de John Zorn. Là, le fantôme ambient de la drum and bass étouffante du meilleur Scorn, Evanescence. De loin en loin, des constructions presque post-rock qui pourraient évoquer Mogwai ou Mono, si elles n’étaient empoisonnées par un spleen industriel aux riffs décharnés, descendants de Neurosis, Pitchshifter ou Godflesh. À l’horizon, bizarrement précédé d’un titre à la Ministry période Psalm 69, je discerne les bribes d’un chant tibétain ou mongol, ainsi que la silhouette de Michael Gira, dont les Swans sont pourtant bien morts, mais dont les glauques expérimentations nous hanteront à jamais (je vous parlerai un jour de son recueil de nouvelles, La bouche de Francis Bacon, sans doute l’œuvre littéraire la plus tourmentée, la plus violente qui soit). « Eyes in axis (diaphonic interferences mix) », treizième titre de ce CD qui en compte vingt-trois, tiré de l’album 100% white puzzle mais largement modifié, en constitue le point d’orgue, tour à tour calme, dépressions électriques sur un tempo trip-hop, puis corrosif, déchiré par un hurlement libérateur et des riffs assassins, avant de nous renvoyer au royaume du delirium tremens. Bref, Phago[cité], l’album de Hint enregistré pour La cité nymphale, est l’un des meilleurs CD de l’année. En ce qui me concerne, l’écoute du CD et la lecture du roman n’ont pas coïncidé, chronologiquement parlant. Pour m’immerger dans les aventures de Cendre, Gemini et consort, j’avais choisi le métal instrumental de Pelican, le doom-drone maladif et shoegaze de Jesu, le post-rock dramatique de Godspeed You Black Emperor! (Moya) et le doom expérimental du Black one de Sunn O))) (imaginez des démons black metal psalmodiant leurs malédictions d’outre-tombe sur des riffs d’une lenteur extrême soutenus par les nappes ambient d’un Otomo Yoshihide)…

     

    Revenons à la littérature à présent, et faisons le point. Chromozone plantait le décor de la trilogie. L’avenir proche de la France, cauchemardesque. Les « nouvelles » technologies anéanties par un mégavirus qui, par-dessus le marché, s’attaque aussi à l’homme, exacerbant ses pulsions de mort, transformant l’individu lambda en foutu berserker. Le pays divisé en territoires communautaires férocement gardés. Tuer pour survivre. Leitmotiv : « il n’y a plus de place en ce monde pour la bêtise ». Chromozone nous bombardait d’idées – dont la moindre n’était pas Khaleel, l’un des plus fantastiques personnages de la science-fiction moderne, mais citons aussi la faction Orage et le système de communication phéromonique –, multipliait les registres, nous baladait de camps de prisonniers en Bretagne en réunions au sommet du pouvoir économique, avec un sens du rythme et de l’action digne des premiers Dantec. Les Noctivores surprenait moins par sa forme, mais lesdits Noctivores, entité collective réunissant des milliers d’individus au prix de leur individualité, constituaient à eux seuls une putain d’idée. Leitmotiv : « il est peut-être temps d’en finir avec la violence ». Voici ce que j’écrivais à la fin de ma critique : « L’enjeu du triptyque est ainsi le choix impossible que l’humanité s’apprête à faire malgré elle, et auquel nous confrontent tous les grands romans d’anticipation : soit nous suivons la voie de la déshumanisation, la servitude volontaire, l’engloutissement dans la Machine-Monde qui caractérise l’Occident moderne, soit nous lui résistons, l’arme au poing, au risque du terrorisme et de la barbariemais avec l’espoir d’une illumination. Combattre le Mal par le Mal, ou épouser sa cause... Comme pour Dantec, le salut n’est ici sans doute possible que par un inflexible réenchantement du monde. » En finir avec la violence, au prix de notre humanité ?... Il semble que je me sois trompé, du moins en partie. Nous y reviendrons.

    Ce réenchantement, pour Beauverger, ne passe pas par la religion – l’Église est souvent moquée, voire conspuée dans La cité nymphale (ah, que j’aurais aimé écrire, le premier, un blasphème comme : « L’enculée conception » !). Il ne passe pas non plus, ou si peu, par la littérature. Certes la Parispapauté est installée dans les bâtiments hideux de la Grande Bibliothèque de Tolbiac, et Cendre, personnage principal du roman, découvre ou redécouvre ce que nous transmettent les grands écrivains – il relit par exemple Moby Dick (version Giono ; je ne saurais trop vous encourager à découvrir la traduction d’Armel Guerne, infiniment plus puissante). Mais le verbe, pour Stéphane Beauverger – qui d’ailleurs préfère travailler le rythme du récit plutôt que la musique d’une phrase –, n’est pas une réponse en soi. Il n’est pas lumière. Il n’est pas feu. Il est moyen de communication, tisseur de liens. La réponse, c’est l’amour, la réponse, c’est l’éthique. Le salut par l’amour, et par l’éthique. S’il fallait ne retenir qu’un mot du roman, ce serait celui-là. Éthique.

    Il n’y a que peu d’idées nouvelles dans La cité nymphale, qui se contente pour l’essentiel de dévider les bobines déjà employées dans les tomes précédents. Le parcours de Gemini sur un rivage désert, en compagnie d’un jeune Moken nommé Salamah, qui attend de pouvoir enfin rencontrer celle qui est à l’origine du cataclysme Chromozone, n’a que peu d’intérêt et, si l’on excepte la pirouette finale qui pourrait éventuellement laisser la porte ouverte à une suite, les révélations obtenues en fin de parcours ne font que confirmer ce que nous pressentions déjà : le virus peut être vaincu par une volonté de fer. Cette histoire de virus commençait d’ailleurs à me chiffonner. Le Chromozone était à la fois omniprésent, car à l’origine de cette France post-apocalyptique, et étrangement absent, n’influant finalement que modérément sur les comportements des personnages infectés. Le virus n’est qu’un leurre, un alibi, un révélateur. Bref, rien de neuf. Et les aventures de Lucie au pays de Keltiks, si elles démontrent une nouvelle fois le talent de Beauverger pour l’action menée tambour battant, n’apportent pas non plus d’éléments déterminants. On est en terrain connu. La source se tarit. L’ennui guette.

    Il en est une d’idée, cependant, qui doit retenir l’attention du critique, comme celle du lecteur. Une idée forte, qui conditionne la construction du récit et les choix de l’écrivain. Cette idée, la voici : l’entité noctivore évolue, s’émancipe du joug de son créateur Peter Lerner, et développe une intelligence collective qui ne serait pas que logique, mathématique : elle serait aussi « éthiquement viable » : une « entité globale éthique, mue par des pulsions secrètes visant à la satisfaction de notre nous… De notre moi. »… Des entités collectives, la science-fiction nous en a déjà donné de nombreux exemples. Dans La lune seule le sait de Johan Heliot, ce que Bruno Gaultier avait décrit comme « la refonte des consciences individuelles des êtres décédés dans un amalgame Ishkiss millénaire et condamné à errer dans l’espace à la recherche de nouvelles aides pour survivre », était une évidente métaphore politique, et n’ouvrait sur aucune réflexion métaphysique. En revanche, les post-humains de La ruche d’Hellstrom de Frank Herbert, comme les légions de l’Anome de Grande Jonction, étaient comme sortis de l’humanité. Vivre ensemble, mais en ruinant le sens de cet « ensemble ». Lutter pour la survie de la ruche, au détriment de toute autre intelligence. Détruire la singularité divine, pour régner en maître sur une terre dévastée. Des intelligences « totalement inhumaines », pour reprendre les termes de Jean-Michel Truong. Si dans le deuxième tome de sa trilogie les Noctivores de Stéphane Beauverger paraissaient appartenir à cette dernière catégorie, alternative inhumaine et, comment dire, diabolique, à la folie humaine, ils s’apparentent plus, ici, au Gestalt des Plus qu’humain de Theodore Sturgeon. La cité nymphale du titre, c’est l’imminence annoncée d’un contrat social d’un nouveau type. L’apocalypse, certes, puisque l’homme ancien est amené à disparaître, mais une apocalypse dorée, tant les Noctivores, derrière leur apparence de zombies, se montrent habiles, intelligents, capables des plus grandes prouesses techniques. Et, surtout, ils ne cherchent plus à éliminer leurs dissemblables. Leur conscience, d’abord froidement logique, est désormais alimentée par un inconscient collectif qui, semble-t-il, leur garantit une certaine humanité (jusqu’au sens de l’humour).

    Les meilleurs passages du livre, ceux où Beauverger s’affranchit le plus des conventions romanesques, sont une conséquence directe de cette évolution inattendue des Noctivores. Il s’agit de courts chapitres, intercalés dans la trame principale, où nous suivons les « sauts de conscience » d’un tueur noctivore. Pour figurer son mode de pensée radicalement différent du nôtre, Beauverger s’autorise des descriptions synesthésiques du plus bel effet : « Encore un pas. Encore deux. Scintillement jaune. Un puits flamboyait quelque part devant lui, au loin. Il avait tellement hâte d’y être. Un air oublié reprit dans sa tête cabossée. Scintillement jaune soutenu par un accord grave, mi majeur, en x, en y et en z. » Dans ces interludes, dont l’importance ne vous sera révélée qu’au dénouement, Beauverger fait montre d’une inventivité vraiment jubilatoire, qui ne se retrouve que sporadiquement dans le reste d’un récit secrètement tendu vers sa propre expérience de la synthèse éthique des Noctivores. En effet, si la violence est évidemment présente dans La cité nymphale, elle est le plus souvent désamorcée. Beauverger joue avec nos attentes, et c’est délibérément qu’il les déçoit. Ses personnages, son roman lui-même, doivent domestiquer leur propre violence, et s’ouvrir enfin aux autres et au monde. Et lorsque la violence se manifeste brutalement, par le canon du flingue de Lucie ou par les pensées dégénérées d’une laissée-pour-compte enragée, nous sommes gênés, mal à l’aise, confrontés à notre banale complaisance.

    On peut alors regretter que la réussite de ce projet ambitieux, se fasse au prix de ce qui forçait l’enthousiasme dans Chromozone et Les Noctivores, cet art de la castagne, ce rythme insensé, cette capacité à maintenir une étincelle de lumière dans l’enfer des armes. Ce style tranchant, sans fioritures mais redoutablement efficace, sied moins au tissage de liens fraternels qu’à l’équarrissage d’autrui à la machette… Par ailleurs, cette volonté louable de reconstruire après avoir tout fait exploser, se traduit dans La cité nymphale par une simplification des données. Hormis les mystérieux agents de Derb Ghallef, dont nous ne saurons rien sinon qu’ils ne sont pas l’ennemi supposé, nous connaissons quasiment d’emblée toutes les forces en présence, ainsi que leurs dirigeants. Et si quelques événements viennent troubler les relations diplomatiques, au point d’en arriver à une situation de crise qui permet à Beauverger d’en réunir enfin tous les protagonistes, aucune évolution majeure ne permet au récit de décoller – jusqu’au surgissement inoubliable du tueur, prélude tragicomique aux révélations sur la nouvelle éthique des Noctivores. Situation figée, donc, et dont les éléments ne sont jamais qu’effleurés. Comme les personnages du reste, dont l’essence se dilue tandis que leurs doutes laissent place à une nouvelle détermination. Aucun, en vérité, ne parvient à émouvoir, aucun ne nous invite au vertige. Même le Roméo, traître professionnel rencontré dans le volume précédent, n’est plus intéressant dès lors qu’il devient trop humain. Chacun joue son rôle à la perfection, comme à l’Actor’s Studio, mais où est la chair ? Où est le sang ? Où est l’âme ? Dépecée et synthétisée par les Noctivores ? Idée séduisante, mais infondée.

    Pour autant, Stéphane Beauverger ne choisit pas la beauté plus qu’humaine des Noctivores (la référence du titre au monde des insectes – la cité nymphale – ne saurait être fortuite). Avec la communauté secrète réunie autour de Laurie Deane, c’est une nouvelle fraternité qui est en train de naître. D’un côté, la ruche éthique des Noctivores. De l’autre, les hommes libres. Beauverger ne juge pas les Noctivores, qu’il paraît contempler avec tristesse, comme s’il pressentait que l’avenir de l’univers par lui créé, leur appartient. Mais il choisit évidemment de clore son texte en compagnie de Cendre et Lucie, nouvel Adam, nouvelle Ève, sur un navire – possibilité d’une île. Le dernier mot du roman, c’est « vie ». Où est l’âme, demandais-je à l’instant. Elle surgit in extremis, l’âme, dans une « larme de joie triste ».

     

     

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  • Minuscules flocons de neige depuis dix minutes de David Calvo

     

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    « La réalité virtuelle est une extension de notre imaginaire, et pour nous sauver de ce qu’ils nous font, nous devons la faire entrer dans le monde. C’est ainsi que nous combattrons. C’est ainsi que nous deviendrons des hommes. Nous n’avons besoin que de nos yeux, de nos oreilles. Nos sens vont devenir des armes. Je le sais maintenant, je suis le héraut de ce monde-là, celui que nos anciens craignent tant : le règne du moment présent. »

     

    Fasciné par la simulation avec une telle force qu’on le croirait manipulé par le Techno-centre d’Hyperion (ou par la Technique elle-même), David Calvo n’écrit pas de science-fiction, ou alors « une impression de SF, une silhouette moulée dans la neige poudreuse. Une SF noétique, un jeu de signes, de gestes, de simulacres – l’illusion comme une faille dans une société sans merveilleux. » Autrement dit il ne sert plus à rien d’écrire de la SF, au sens classique du terme, puisque nous vivons déjà tous dans un remake de TRON… Après ses incursions plus ou moins heureuses dans les univers fantastiques de Wonderful ou de Delius, une chanson d’été, un premier recueil de textes courts (Acide organique) donnait un aperçu, parfois brillant, de ses nouvelles ambitions – dépeindre une vision souterraine du monde, photographier l’outremonde, superposer une carte mentale à un territoire réel (comme le faisait Philippe Vasset dans les excellents Carte muette et Bandes alternées). C’est ça, la « Grille » de L.A. – la matrice – dont Minuscules flocons de neige depuis dix minutes, son dernier roman paru aux Moutons électriques, tente sans cesse d’identifier les schémas (« Je suis à présent dans le plus grand jeu on-line qu’on ait jamais créé : le jeu de la vie »). David Calvo ne s’en cache pas : même si Minuscules flocons… est bien un roman, sa littérature tend irrésistiblement vers l’au-delà de la fiction (mais c’est là encore une illusion que Samuel Beckett avait déjà exploitée avec génie dans sa trilogie et par la suite, de plus en plus radicalement de Molloy à L’Innommable). Son but : innerver le réel, l’implémenter, lui redonner sens, mais en cherchant ce sens hors du réel, celui de la « raison totalitaire », dans le vide déjà plein du virtuel (qui pourtant n’est jamais qu’une réduction, plus qu’une extension, de notre imagination – et qui n’a de virtuel que le nom : le virtuel dont il est ici question, est en effet bien réel…). Volonté de puissance ? Sans doute. Mais David Calvo n’est pas magnat du jeu vidéo : il est écrivain. C’est donc par le Verbe, et non la Technique, qu’il lutte à mort – littéralement – avec le désenchantement du monde. Et s’il cite volontiers William Gibson, lui reprochant au passage, et non sans raison, de se disperser dans la narration, et si nous pourrions citer de nombreux autres écrivains (James Flint par exemple, dont les Electrons libres essaient aussi, à leur façon plus classique, de réenchanter le Réel ; Philippe Curval, qui dans Y a quelqu’un ? livrait jadis sa « grille » parisienne ; Fabrice Colin bien sûr, co-auteur avec Calvo de deux romans déjantés, le génial Atomic bomb, qui parvient à nous émouvoir avec deux extraterrestres débiles en forme de poire, et Sunk, à la fois récit d’un naufrage, et naufrage d’un récit… Fabrice Colin, donc, pour qui la littérature est une réalité plus tangible que le réel lui-même – voir Or not to be, Sayonara baby et Kathleen), le projet de Calvo rappelle davantage, par son appropriation postmoderne de l’héritage du surréalisme et de la beat generation, le travail de James G. Ballard à l’époque de La foire aux atrocités et de Crash!. Comme Ballard, Calvo plie (et surplie) le réel selon ses propres perceptions, et remplace les icônes médiatiques ballardiennes (Marilyn Monroe, JFK, James Dean…) par d’autres, virtuelles (Godzilla, la « Grille » de L.A.) ou créatrices de virtualité (Disney, Tezuka). À cet égard, le texte le plus abouti de David Calvo reste sans conteste « ambient otaku » (in Acide organique), nouvelle dont la lecture, pour des raisons qui m’échappent en partie, m’a profondément dévasté ; c’est pourtant à la mystérieuse société Vectracom de « viva D.I. », extrait du même recueil, que renvoie Minuscules flocons…, première variation romanesque de sa nouvelle « manière » – c’est-à-dire aux antipodes des genres et de leurs limites.

    Certes, les éléments de Minuscules flocons… auraient pu se passer de fiction et figurer dans un essai. Et d’ailleurs, certains d’entre eux sont directement issus des recherches de Calvo sur l’histoire secrète du dessin animé. Mais, aussi distanciée soit-elle, la littérature de fiction est seule capable de nous faire dévier du réel totalitaire. Tout d’abord, la réalité dépeinte par l’auteur nous est familière. Un journaliste, alter ego de David Calvo, se rend à Los Angeles, sa ville natale, pour y interviewer un certain Dillinger, génie supposé de la Vectracom (rappelons au passage qu’avec Dillinger est mort, Marco Ferreri tentait lui aussi, à la fin des années soixante, de remplacer la narration classique par une représentation poétique, symbolique, de la société libérale). « Marceline », mystérieuse galerie souterraine des studios du grand Walt, existe-t-elle vraiment ? Osamu Tezuka y a-t-il pénétré dans les années cinquante, et pourquoi ? Et qui sont ces inquiétants moustachus ?... Peu à peu l’imaginaire reprend ses droits et envahit l’univers urbain. Au quadrillage consensuel de la vie contemporaine se substitue une nouvelle Grille, surface de rencontre de mythes collectifs et de l’univers intime de David Calvo. L.A. se mue en territoire-zéro où Futurama entame sa trentième saison ; où une secte terroriste, en guerre contre les motards de TRON, projette de faire détruire la ville par Godzilla (alias RAM, maître de la Grille et gourou halluciné) ; et où des extraterrestres en forme de cœur de palmier (et parfois de bombe sexuelle) phagocytent le Réel… David Calvo déambule, aussi hébété qu’un personnage ballardien, dans ses espaces intérieurs – il est, si je puis dire, son propre Ubik. C’est pour cela, sans doute, que Minuscules flocons… se révèle superbement cohérent, infiniment plus sincère, homogène, infiniment plus réel, pourrait-on dire, en dépit de son évident inaboutissement, que bien des romans prétendument expérimentaux censés reproduire, re-présenter – erreur fatale – le monde des flux d’information. Les états d’âme du narrateur, ses aventures ésotériques à L.A., révèlent au grand jour la « substance » d’un monde contaminé, pour le meilleur comme pour le pire – Calvo se situe au-delà du bien et du mal –, par les jeux vidéos, la SF, la fantasy, les cartoons et les environnement virtuels ; ces minuscules flocons, ces fragments de Logos, en forment une image cathodique et poétique qu’il nous appartient d’interpréter (comme elle pourrait n’être, ainsi qu’il le suggère lui-même, que le fantasme du monde ancien). La prose de Calvo n’en est pas dénuée de sens pour autant ; notre auteur veut tout simplement rendre compte de la fin du monde, comme dans Wonderful du reste, non en prophète vaticinateur mais en témoin, en scribe halluciné – posture qui n’est pas sans rappeler celle de Maurice G. Dantec dans les superbes dernières pages de Grande Jonction. Sous sa plume atomique et dépressive, c’est l’Occident qui s’écroule, déjà mort. Triste, mais plein d’espoir, poète tourmenté de l’obsolescence de l’homme, Calvo s’en réjouit dans un final émouvant : « Je nous imagine tous, penchés sur nos machines, nos corps désarticulés à la merci du premier point de vue. Un continent tout entier, absent de son corps, enfoui dans un monde où les pixels deviennent matière. Un monde où tu pourrais être qui tu veux, sans être esclave de tes gènes, de la carte organique. » Au commencement était le Pixel ! Tel le Néo de Matrix, David Calvo est une créature de l’ère numérique fascinée et terrifiée par le mensonge de la Technique. Comme lui, il retournera contre Elle ses propres armes. Ce n’est pas son moindre paradoxe…

    Tout n’est pas réussi dans Minuscules flocons de neige depuis dix minutes. En abandonnant sciemment toute structure rigoureuse, en préférant l’errance narrative et absurde du post-virtuel à la patiente création d’un monde, l’auteur perd parfois son lecteur en route. Et le retrouve. Et le reperd. Nous nous déplaçons dans la trame du roman comme dans un rêve, tantôt absurde et incohérent, tantôt intense et bouleversant. Ne soyons pas trop exigeants cependant : David Calvo n’est certes pas Thomas Pynchon, dont l’ombre plane sur la quasi-totalité des romans postmodernes, mais assurément il suit sa propre voie, semée d’embûches, unique, solitaire. Le compte à rebours de la modernité a commencé

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  • Béla Tarr dans la Zone

     

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    Il n'y a pas qu'Antonin Artaud dans la vie. Certains sont même vivants ! Cette semaine, tandis que des trolls repoussants infestent la Toile, le Stalker publie mon texte consacré au superbe (et pluvieux) film de Béla Tarr, Damnation (1987). Il y a quelques jours, Ludovic Maubreuil s’était intéressé aux Harmonies Werckmeister (2000), œuvre admirable que j’avais moi-même évoquée dans un article sous-titré « pourquoi le monde est-il atteint de folie meurtrière ? ». Du texte de Ludovic, je retiendrai surtout le long dernier paragraphe, véritablement brillant, qui révèle la structure essentielle du film. Le reste en revanche m’a paru beaucoup moins convainquant, mais je m’en voudrais d’ouvrir ici le débat. Le cycle Béla Tarr chez le Stalker (qui avait lui aussi écrit autour des Harmonies Werckmeister et de Damnation) se poursuivra avec un texte de Guillaume Orignac, sur Satantango (1994). À noter enfin, toujours à propos de Satantango, un texte bouillonnant, et passionnant de l’amie Marie, fine connaisseuse (au style inimitable !) de l’œuvre du Hongrois.

    Les DVD de tous ces films, ainsi que du Nid familial (1979) et d’Almanach d’automne (1984), sont disponibles à la vente.

     

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  • Grande Jonction et le Grand Monarque (divagation)

     

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    « Le divin Verbe donrra a la substance,
    Comprins ciel, terre, or occult au laict mystique:
    Corps, ame esprit ayant toute puissance,
    Tant soubs ses pieds comme au siege Celique. »
    Nostradamus, Quatrains, Centurie 3, 2.

     

    Un ami (Hugues S., que je salue bien) me confiait récemment que le portrait que je lui avais fait du personnage Link de Nova lui rappelait la légende du « Grand Monarque », dont je ne savais rien. De mes sommaires recherches sur la Toile , je vais tenter de restituer quelques informations utiles. Sachez, en préambule, que Maurice G. Dantec m’a dit lui-même ne pas connaître cette histoire mais, la conversation ayant rapidement bifurqué, nous n’avons pas eu l’occasion d’en discuter plus longuement. Aussi ai-je été fort surpris par l’improbable accumulation de liens invisibles entre ce « Grand Monarque » et les événements décrits dans Grande Jonction (dont la fin, dois-je le rappeler, nous apprend que les événements relatés sont écrits, comme une légende, par l’un des protagonistes). Ce qui a trait au « Grand Monarque » (d’aucuns, comme Michel Morin, prétendent qu’il doit rétablir les prérogatives d’un Saint-Pape français à Rome) est entouré non de mystère à proprement parler, mais d’une certaine suspicion : il semblerait en effet que certains opportunistes, comme le comte de Chambord et ses partisans, se soient jadis servis de ce mythe à des fins politiques qui n’ont que peu d’intérêt pour nous. Vous noterez donc que les propos qui suivent ne témoignent en aucune manière d’un quelconque attrait de ma part pour la légende en question – dont les interprétations sont d’ailleurs douteuses –, et ont pour objet exclusif d’éclairer différemment (ou d’obscurcir) le roman Grande Jonction.

    La première page que je visitai au cours de mon exploration virtuelle, tirée du « site eschatologique » (sic) Bible et nombres et intitulée La légende du grand Monarque (ou le dernier roi de France), comportait un incipit de Léon Bloy, dont l’origine n’est, hélas, pas précisée, et que je n’ai pas identifiée. Autant dire que ça commençais fort. « Et pourtant quelqu'un doit venir, quelqu'un d'inouï / que j'entends galoper au fond des abîmes. / La France de Dieu, le Royaume de Marie ne peuvent pas périr,/ il faut qu'il vienne. Quand il paraîtra enfin,/ quand il frappera à la porte des cœurs / avec le pommeau de l'Epée divine, / le réveil de tous les aveugles sera prodigieux. » Quand on sait l’admiration que voue Maurice G. Dantec à l’auteur du Désespéré et d’un mémorable Journal, pareille introduction ne pouvait qu’éveiller ma curiosité. Qu’apprend-on sur cette page ? Extraits choisis :

     

    « Selon les historiens, 69 rois ont régné sur la France , la "Première née des nations". […] Ce grand monarque annoncé, autant pressenti que contesté serait donc le 70e à venir. […] Ce grand Monarque, toujours selon la tradition et dans une perspective eschatologique, tout à fait inconnu jusqu'à son heure de révélation au monde qui attendrait un nouveau sauveur dans une ambiance de chaos, surgirait sur la scène publique comme du "néant", un scénario qui s'apparenterait à celui de Jeanne d'Arc. Par chaos, il faut comprendre que beaucoup d'ouvrages ont abordé ce sujet et n'hésitent pas à faire allusion à l'Antéchrist lui-même. […] Pour en venir au fait sans tergiverser, il est absolument vital de prendre en compte une autre hypothèse à savoir que ce grand Monarque Français pourrait être, en plus d'un pacificateur "inouï"... ce fameux Antéchrist lui-même. Étant Français moi-même, c'est avec un désespoir profond que je me sens obligé d'admettre que cette hypothèse est des plus plausibles sans devoir risquer de "jouer les faux prophètes". L'habitude de manipuler les nombres alliée à un sentiment durable et inextinguible, m'engagent inexorablement à ne jamais perdre de vue cette voie. Il ne s'agit pas de s'enfoncer dans des mystères propres à l'occultisme mais les 7 années de l'Antéchrist représentent une septaine, la fameuse 70e semaine selon le prophète Biblique Daniel. Une semaine, les 7 jours représentant 7 années comme nous l'avons déjà vu, commence pendant la première moitié par une période de fausse paix restaurée et d'alliances qui seront brisées. L'une des premières sera la destruction de l'Eglise Romaine qui aura porté la Bête au pouvoir, laquelle se retournera contre elle pour la ruiner :

     

    "[...] Il fera une solide alliance avec plusieurs pour une semaine, et durant la moitié de la semaine il fera cesser le sacrifice et l'offrande ; le dévastateur commettra les choses les plus abominables, jusqu'à ce que la ruine et ce qui a été résolu fondent sur le dévastateur". (Da 9/27)

     

    C'est donc dans ce contexte de fausse religiosité, de "Consolateur" providentiel, de "Paraclet" envoyé du ciel (mais lequel ?), qu'il faut recadrer pour ne pas risquer d'acclamer l'Antéchrist, la légende de la venue du grand Monarque, avec ses sources douteuses mêlant les quatrains Nostradamiques, les secrets ancestraux d'ordres chevaleresques aux supputations des charlatans opportunistes car ce créneau est un segment porteur et ouvert jusqu'à la fin des temps. »

     

    Diantre ! À lire ces quelques lignes, le personnage le plus proche du grand Monarque dans Grande Jonction ne serait pas Link de Nova, mais l’androïde, le Pape de l’Anome combattu par nos irréductibles gaulois de l’Hespérie. Mais n’en restons pas là.

    Des Centuries de Nostradamus, il semble en vérité difficile de déduire la prédiction de la venue d’un grand Monarque au sens strict du terme (il aurait pu aussi s’agir de tel ou tel grand roi, au règne déjà advenu), même si certains commentateurs n’hésitent pas à faire de son émergence, l’un des plus importants événements annoncés dans les Centuries. Pour d’aucuns, comme ce Ledash, auteur de cosmosite.net (nous y reviendrons), il pourrait s’agir d’un « homme ordinaire qui transcende le monde matériel pour venir en aide à l’humanité à l’aube de ce nouveau millénaire. ». Une recherche sur les mots "Grand Monarque" et "Nostradamus" m’a par ailleurs conduit sur la délirante page d’un site ésotérique, titrée « Message des initiés au peuple du grand Monarque » (sic), qui assimile, entre autres fadaises, les « dieux » à des « êtres extraterrestres »… Ça ne serait pas la première fois, voyez les raéliens… Mais, au cœur de cet affligeant salmigondis, une phrase en particulier, tirée de propos tenus par un certain François Payotte, autoproclamé « exégète de Nostradamus » (et auteur d’un obscur Big one, alerte rouge, le grand livre des présages : Nostradamus et filius 1, Montréal, Norlaris, 1996), a retenu mon attention : « Nostradamus nous assure qu'il [le grand Monarque] prendra le début de SA MISSION chez les "Gaulois de l'Hespérie" soit, ici même au Québec. » Pour ces illuminés compatriotes de Céline Dion, Garou et Roch Voisine (mais aussi, soyons justes, d’Élisabeth Vonarburg, Hubert Reeves ou Geneviève Bujold… et un certain… Maurice « Mom » Boucher, chef des Hell’s Angels et criminel notoire – nous savons que le nom « Dantec » était vraisemblablement un sobriquet breton désignant quelqu’un aux dents longues… Mais nous nous égarons.) donc, notre mystérieux Monarque doit apparaître au Québec. Précisément là où notre écrivain exilé situe les apparitions de Gabriel Link de Nova et de son antithèse, le Pape de l’Anome ! Les auteurs de cette page sont à l’évidence complètement fous, mais telle coïncidence est surprenante. Par ailleurs, leur interprétation est partagée par d’autres, canadiens eux aussi mais, du moins en apparence, plus sérieux. Nostradamus écrit : « Du plus profond de l’Occident d’Europe, […] / De pauvres gens un jeune enfant naistra, / Qui par sa langue séduira grande troupe ; / Son bruit au règne d’Orient plus croitra, / […] De l'Aquatique triplicité natra, / D'un qui fera le jeudi pour sa fête ». Ce que Ledash traduit ainsi : « En Amérique du Nord, / […] De pauvres gens un jeune enfant naitra. / Il aura un grand pouvoir sur les foules, / Et sa renommée s'étendra jusqu'en Orient. / […] Il naitra dans la péninsule gaspésienne du Québec un dix de juin »

    Gabriel Link de Nova est effectivement « né » au Canada, de parents qui, s’ils ne sont pas miséreux, n’en sont pas pour autant des puissants. Son pouvoir sur les foules, via Radio Free Territory, est également indéniable puisque ses riffs guérissent les malheureux touchés par le métavirus.

    Qu’on me permette, avant de revenir à notre « Grand Monarque », une brève digression. Radio Free Territory est un évident hommage au Radio Free Albemuth de Philip K. Dick, dans lequel un alter ego de Nixon, Ferris F. Fremont (FFF, 666) incarnait la Bête. Les deux romans sont d’ailleurs deux récits d’une révélation, mais premièrement, chez Dick, la bande FM était la voix du Mal, quand c’est le Bien, incarné en Gabriel, qui utilise les récepteurs dans Grande Jonction ; et deuxièmement, tandis que Radio Free Albemuth, dans lequel Dick se mettait lui-même en scène, jusqu’au malaise, était l’expérience d’une incroyable paranoïa, Grande Jonction assène plutôt ses certitudes – dans un cas, la crise mystique devient gangrène, pour reprendre le mot de Philippe Curval dans sa critique parue en 1987 dans le Magazine Littéraire, alors que dans l’autre cas, elle est force vitale. Mais sans doute aurons-nous un jour l’occasion d’y revenir. Revenons à nos Quatrains.

    La suite des extraits retenus par Ledash est tout aussi intéressante (pour plus de lisibilité, je ne donne ici que son interprétation) :

     

    « Le son de son nom -los, roi-, son influence croitra. / Parce qu'il aura cru les conseils d'un homme bon de langue anglaise. / Il aura honneurs, richesses et sa mission débutera dans son vieil âge. / Son corps ne sera plus sujet aux lois physiques, / Il aura transcendé le monde matériel / L'esprit divin lui apportera une joie indicible, / Lorsqu'il se retrouvera dans sa véritable demeure. / De pitié et clémence peu communes, / Il sera illuminé par sa nouvelle transformation. / De l'or de l'alchimiste à la manne biblique, / Son divin verbe transformera la substance matérielle et les éléments / Corps, âme et esprit, il aura toute puissance / Sur terre comme au ciel. / La venue de cet enseignant spirituel, / Fera disparaître les rites religieux et la somptuosité des églises / Il fera disparaître aussi les vêtements d'apparat des ecclésiastiques dont les yeux, fermés au spirituel, se sont tournés vers les rites païens, / Ce grand Monarque condamnera les excès et le faste des églises / Et leur demandera de vendre leurs trésors et de les distribuer aux pauvres. / Il aura la mission de détruire les temples et les sectes,
    souillés par le matérialisme des fidèles et des pasteurs. / Cette destruction fera plus de mal aux pierres qu'aux vivants / Qui ne se lasseront pas d'entendre ses enseignements. / Glorifiant les humbles et vexant les rebelles, / Il n'aura sur terre aucun émulateur. / Sa récompense sera d'avoir vaincu la mort, / Et sa renommée et son nom se répandront dans tout le cosmos. »

     

    Dans tout le cosmos…

    L’auteur consacre de longues pages à sa méthode d’interprétation. Je vous renvoie donc à son site pour toute interrogation. Quant au texte original de Nostradamus, il est disponible par exemple ici, Centurie par Centurie. Notons néanmoins que le texte de Ledash réunit des extraits qui, en réalité, sont dispersés dans un certain nombre de Quatrains... Autrement dit, la prophétie ainsi présentée, dont les éléments figurent effectivement dans le texte original, n’est a priori qu’un habile montage, et la lecture de Nostradamus dans le texte jette le doute sur les prédictions qu’on lui prête. Notre exégète a sans doute de bonnes raisons d’avoir ainsi procédé, mais restons prudents.

    Ceci étant entendu, posons-nous une question : le « Grand Monarque » pourrait-il advenir en tant que personnage de fiction ? Autrement dit dans un roman de Maurice G. Dantec ?... L’âge du Monarque au temps de sa Mission mis à part (et encore, Gabriel est-il littéralement sans âge, puisque né après être mort), Nostradamus a en effet prédit, tout simplement et très précisément, la venue de Link de Nova à Grande Jonction… Dantec aurait-il lu, puis oublié, les Centuries ? A-t-il sans le savoir réinventé un mythe, donnant malgré lui raison à cet autre converti de renom, Michel de Nostredame ? Il est vrai, du reste, que le thème de l’homme providentiel lui est familier.

    Sur le même site, l’auteur qui, nous l’avons vu, considère la figure du « Monarque » comme une simple métaphore, reproduit lui aussi quelques lignes de Léon Bloy citées dans un livre de Maurice Poulin (qui se trouve, par extraordinaire, être l’un des farfelus intervenants du « Message des initiés… » évoqué plus haut…) Le Grand Monarque, Messager du Verseau, mais, ici encore, à l’origine non précisée : « J'ai souvent parlé de quelqu'un qui doit venir sans être attendu, de l'étranger parmi tous les étrangers imaginables. Jamais un homme n'aura été si inconnu, si imprévu, si soudain... Il sera l'étonnement même. Est-ce possible vraiment que je sois le seul à l'attendre et à l'espérer?... »

    Si Maurice G. Dantec a pris connaissance de ces paroles, il n’est pas douteux qu’il se soit associé au vœu qu’elles expriment.

    Une dernière recherche croisée ("Grand Monarque" et "Léon Bloy") me conduit, par des voies détournées, à ce passage de Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette ), où Bloy raille les prétentions ridicules de Chambord : « Les derrières cuisaient encore de la botte allemande. On ne parlait que de retourner à Dieu. On s’empilait dans des cercles catholiques pour entendre la bonne parole de Mgr Mermillod, racontant ce qu’il avait souffert pour Jésus-Christ ou les bafouillages œcuméniques de M. de Mun. On se cramponnait éperdument au compte de Chambord, supposé le grand Monarque annoncé par des prophéties et dont la bedaine illégitime devait tout sauver. »

    Il n’y a pas de hasard, n’est-ce pas, Maurice ?

     

     

    Hugues S., qui m’avait mis sur la piste du « Grand Monarque », avait aussi le souvenir, certes incertain, que ce dernier, selon la prophétie, devait être musicien, comme Gabriel Link de Nova ! C’était trop beau pour être vrai : je n’ai absolument rien trouvé qui confirme ou infirme ces propos. Si l’un d’entre vous possède des informations sur le sujet, qu’il se fasse connaître…

     

     

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  • Grande Jonction de Maurice G. Dantec - Shoot them up

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    “Bored of the things
    that you are.
    And now at the things
    that you were.
    How does it feel to destroy
    everything by your guilt?”

    Justin K. Broadrick, Your Path to Divinity, in album Jesu.

     

    Les critiques de l’œuvre de Maurice G. Dantec ont ceci de paradoxal, qu’elles la considèrent généralement comme l’une des plus marquantes de l’époque, tout en formulant de sérieuses réserves (Juan Asensio, qui s’agace à juste titre de « très pesants tics de langage », d’un style « lourdement cinématographique » ou encore d’une « fastidieuse monodie accumulative »,  sans parler de « fautes de goût » adolescentes, ou Jean-Louis Kuffer, qui reproche à Dantec, non moins légitimement – mais avec un stupide préjugé sur la bande dessinée –, sa paranoïa « ravageuse », ses lourdes « béquilles idéologiques », ses « personnages terriblement stéréotypés » et, surtout, un hiatus énorme « entre la substance théologique dense mais plaquée et cette dramaturgie de bande dessinée »). L’an dernier, ne qualifiais-je pas moi-même Cosmos Incorporated d’échec littéraire, l’accusant, un peu violemment, de s’aspirer dans son propre trou noir ? Aujourd’hui Grande Jonction, qui sur le fond ne fait qu’approfondir les thèmes essentiels du roman précédent, pourrait représenter un nouveau danger pour son auteur. Je pense, comme mon ami Juan, aux critiques, professionnels ou amateurs, qui hier conchiaient un écrivain fasciste et/ou illisible, et qui, sans crier gare, et sans le moindre amour-propre, retournent aujourd’hui leur veste et, avec la même superficialité que leurs précédentes attaques, vantent les mérites romanesques d’un écrivain retrouvé, ce qui reste encore le plus sûr moyen, et le plus vil, de s’en débarrasser. Ne pas céder aux sirènes du grand cirque. D’un autre côté, la richesse de certaines analyses, comme celle, remarquable, de Bruno Gaultier, tendent à surestimer une œuvre certes importante, voire indispensable, mais aussi souvent poussive, naïve, maladroite – une œuvre monstrueuse, en perpétuelle mutation, que son mouvement frénétique empêche d’atteindre la grâce. En un sens, la série de textes de Bruno, parce qu’elle énonce clairement et intelligemment les ressorts narratologiques et métaphysiques du roman, lui est supérieure (mais en un sens seulement, car elle ne saurait exister sans l’œuvre première)… Le danger, pour Dantec, serait donc d’une part de croire à une nouvelle plénitude médiatique alors qu’il n’est, aux yeux et entre les mains des journalistes, qu’un pantin réac’ et rock n’roll, et d’autre part, en dépit d’une authentique humilité (que j’ai pu constater lors de notre rencontre), de croire à la lettre les bienveillants exégètes qui, grisés par leur analyse, élèvent son œuvre au niveau des plus grands. Je m’étonne par exemple que personne, ou presque, n’ait encore souligné combien l’envol final des derniers hommes libres de Grande Jonction, parcelle canadienne arrachée à son socle terrien, est à la fois sublime et ridicule, s’étirant d’un égal élan vers la Bible , et vers La soupe aux choux… Que retenir, donc, de cet épais roman de science-fiction théologique dont la forme même s’attache, au mépris de toute prudence, à figurer la lutte inégale entre la Bête et la beauté ? Le blog du Transhumain reprend son rythme.

     

    Après avoir fait imploser Cosmos Incorporated en cours de route, après avoir lutté contre la fausse parole pour que renaisse le verbe dont nous serions selon lui constitués, Maurice G. Dantec se trouvait, pour nous, dans une position littéraire inconfortable. Allait-il s’emparer de ce verbe qui l’obsède tant et cesser enfin de tourner autour, ou allait-il inlassablement reproduire le même échec ? Grande Jonction, suite directe de Cosmos Incorporated, se meut en effet délibérément entre ces deux territoires incompossibles – qu’en vain cependant, Dantec tente de lier –, autrement dit, à leur impossible jonction, au cœur de la Centrale de Narration cosmogonique évoquée par Gabriel Link de Noval à l’heure de sa transformation, à l’aube de la création de son Arche céleste. Tragique récit d’une lutte pour un territoire menacé, Grande Jonction narre à la manière d’un western – et parce qu’en ces terres réside encore quelque beauté échappant à la grisaille de la Machine-Monde –, en en déclinant tous les codes (attaque d’un camion/diligence par les néo-islamistes/indiens ; défense d’un Fort Alamo ; shérif inflexible et tutti quanti), les hauts faits d’une guerre qui oppose à la fin du 21e siècle quelques irréductibles – une poignée de femmes, d’hommes et d’androïdes qui littéralement refusent de se laisser réduire, qui défendent leur âme d’essence divine à sa déclinaison chiffrée – à l’emprise infernale de la chose, l’Anome, survivance omnipotente de la Métastructure , qui s’apprête à engloutir le monde. À Grande Jonction en effet, aux alentours du cosmodrome, au lieu même où tout commença – et où tout finira, provisoirement –, un nouveau mal se répand. Ne sont plus touchés les seuls détenteurs de systèmes bio-embarqués – ceux-là continuent de décéder les uns après les autres, tués par les dispositifs artificiels qui les avaient aidés à survivre. Désormais la chose, « l’Après-Machine », ne s’attaque plus seulement au mécanique, ni même au biologique, mais directement à ce qui selon Dantec définit l’homme en tant que tel : le symbolique, le langage, le pouvoir de nommer les choses (qu’on se souvienne de Primo Levi, qui dans Si c’est un homme écrivait la nécessité vitale de ne pas considérer les individus comme des matricules, ou comme des unités interchangeables). Les malades contaminés par le métavirus se mettent à débiter du langage binaire, suite ininterrompue de 1 et de 0, de plus en plus vite, jusqu’à se muer en modems organiques, avant d’exploser en débris numériques, la version codée de leur être exposée aux yeux de tous, sur les murs. L’écriture elle-même disparaît littéralement des livres et de tout autre support : les pages redeviennent vierges, les unes après les autres, effaçant les mondes qu’elles contenaient. En d’autres termes, la chose « machinise » ce qui reste de l’humanité, essaie d’en éliminer l’essence. Et transforme le monde en Camp de concentration global. Le salut de l’humanité, moins menacée numériquement que symboliquement (puisque le travail de l’Anome est de réduire l’humanité, de la diviser, non de la détruire totalement, ce qu’illustre magnifiquement l’épique bataille finale), ne tient qu’à un fil, ou plutôt à six cordes, celles de la guitare électrique de Gabriel Link de Nova, ange christique de douze ans dont la musique rock, par laquelle communient les mortels (Link, le lien), guérit définitivement les malheureuses victimes du métavirus. Gabriel, prophète dont les mains avaient déjà le pouvoir de préserver les machines électroniques, puis électriques, s’impose comme la réponse surnaturelle à la chose qui le ronge. Autour de lui se réunit en effet une communauté de valeureux croisés, un « Reste » par qui l’humanité continue malgré tout d’exister : Chrysler Campbell, l’ordinateur humain, tueur loyal à la froide intelligence, et son acolyte Youri McCoy, fasciné par les derniers chrétiens et amoureux de la belle Judith Sévigny ; Balthazar, le cyberchien de Cosmos Incorporated qui rôde dans les couloirs déserts de l’hôtel Laïka ; le shérif Wilbur Langlois, la Loi incarnée, bouclier d’airain du Territoire ; Milan Djordjevic, père adoptif de Gabriel, et l’androïde Sydia Nova, sa mère adoptive ; et ces envoyés du Vatican, qui convoient une bibliothèque d’ouvrages théologiques à l’intention des derniers hommes libres. En face, la chose semble s’être incarnée en la personne d’un androïde qui offre à ses fidèles l’immortalité en échange de leur singularité (leur âme) – donnant naissance à une néo-humanité (une « Anomanité ») de « clones » indifférenciés dont la conscience est purement collective (comme, récemment, dans Les Noctivores de Stéphane Beauverger, dont la suite, La cité nymphale, paraît prochainement, nous y reviendrons en temps voulu).

    Dans sa critique de Cosmos Incorporated (Galaxies n°39), Sam Lermite (dont je vais publier dans quelques jours un excellent texte consacré à Minuscules flocons de neige depuis dix minutes de David Calvo) parlait à juste titre d’un « roman sur la science de la fiction ». Et de fait, nous assistons encore, avec Grande Jonction, récit de l’anomie du langage, à la représentation esthétique du combat opposant l’Anome et le Logos, comme le suggère cette belle pensée de Josef Ratzinger, citée par l’auteur en exergue de la deuxième partie (et qui fait écho au Nous, fils d’Eichmann de Gunther Anders longuement commenté dans Cosmos Inc.) : « Aujourd'hui, si la loi universelle de la machine est acceptée, il ne faut pas oublier que les camps pourraient préfigurer la destinée d’un monde qui adopte leur structure. Les machines qui ont été mises au point imposent la même loi. Selon cette logique, l’homme doit être interprété comme un ordinateur et cela n’est possible que s’il est traduit en nombres. La Bête est un nombre et transforme en nombres. Toutefois, Dieu a un nom et nous appelle par notre nom. Il est la personne et recherche la personne. » L’enjeu du roman est limpide : comment figurer l’indicible, comment écrire la dévolution du langage – et donc de l’humanité – sans y succomber à son tour ? Le chef d’œuvre de George Orwell, 1984, sans doute l’un des romans les plus importants de l’histoire, y répondait magistralement, et le plus simplement du monde : le langage n’est pas un simple système de codage d’informations, il n’est pas strictement utilitaire : il est vecteur de singularité, de beauté, par sa richesse, par sa liberté de dire l’amour, mais aussi parce qu’il transmet un héritage – un témoignage. L’omniprésence dans Grande Jonction de la musique rock, qui contamine le roman jusqu’à son style (nous allons y venir), nous rappelle précisément que la singularité, la spécificité individuelle, naît moins du néant, que d’une patiente et laborieuse étude d’un socle culturel commun (d’où l’importance cruciale des 13000 volumes convoyés par les soldats du Vatican). La littérature, comme le rock, ne font pas, en théorie, qu’exploiter un « temps de cerveau disponible », pour reprendre les termes employés par Patrick Le Lay à TF1 : comme le principe divin selon Jean Duns Scott, abondamment cité dans le roman, ils transmettent, ils unifient tout en singularisant.

    Du rock, Dantec essaie donc de conserver un rythme, un tempo particulier, tout en répétitions, en scansions, d’où les variations personnelles, que nous qualifions un peu facilement de « fulgurances » (en omettant de rappeler que pour que ces dernières surviennent, il faut en maîtriser la genèse, savoir enfouir la beauté pour la mieux faire surgir), sont censées émerger. Sans parler des titres de chapitres, qui reprennent tous le titre d'une chanson, ou le nom d'un groupe, à commencer par Radiohead. Le roman dans son ensemble est ainsi conçu comme une chanson rock (Bruno Gaultier en dissèque fort bien les mécanismes), Welcome to the Territory, orchestrée par Gabriel Link de Nova. Et c’est précisément là que le bât blesse. En effet, la langue syncopée de Grande Jonction, qui dans ses meilleurs passages peut évoquer le style quasi slamé de Chuck Palahniuk (Fight Club), souffre le reste du temps d’un pénible déficit de singularité, d’un excès de machinisme, évidemment problématique dans le cas qui nous intéresse. Loin d’hypnotiser le lecteur, loin de l’immerger dans un éblouissant trip littéraire, les refrains en anglais de Welcome to the Territory alourdissent inutilement une prose déjà trop mécanique. Si Dantec martèle ainsi ses idées, si les mêmes phrases reviennent sans cesse, comme des mantras, c’est que l’auteur, aveuglé par la puissante lumière qu’il trouve dans la prière, essaie à son tour de nous faire entrer en transe. En vain. Comme si U2 jouait du Rammstein (ou du Laibach…).

    À plusieurs reprises, de longues descriptions de la flore étique de Grande Jonction s’insèrent dans la narration, tout droit sorties d’un quelconque dictionnaire botanique. La critique s’en est d’ailleurs moquée, sans pourtant chercher à en saisir le sens. Or, si ces maladroits passages auraient pu sans dommage être réduits et mieux répartis, disséminés dans le texte comme autant de graines de combat, ils n’en témoignent pas moins de la lutte, à l’œuvre au cœur de la diégèse comme dans l’écriture elle-même, pour la survie du langage. Nommer les choses, nous l’avons dit, même s’il ne s’agit que de mauvaises herbes, permet en effet à l’auteur de ne pas céder à la destruction du langage. Mais la beauté du verbe se fait trop rare, et sans vraie cohérence : ça ne fonctionne pas, ça tourne à vide. D’autant, effet sans doute involontaire, qu’à ces listes d’espèces végétales (dont la poésie s’estompe rapidement) fait écho la précision mécanique avec laquelle l’auteur, comme à son habitude, inventorie les nombreuses armes et méthodes de combat employées.

    En outre, hormis Gabriel Link de Nova et, dans une moindre mesure, Youri McCoy, les personnages sont bien trop stéréotypés pour vraiment prendre vie. Dantec ne parvient jamais, par exemple, à nous communiquer la beauté de Judith, même lorsqu’elle est perçue par les yeux de ses prétendants. Judith ne reste, pour nous, qu’un fantasme adolescent de beauté féminine. Une créature dont l’âme se limite aux formes plantureuses. Une poupée aux yeux morts. Quant aux héros, réduits à leurs fonctions minimales, ils évoquent davantage de rigides avatars de shoot them up (cette analogie me frappe soudain : la tentative dantécienne de nommer les choses, plantes ou automatiques, de leur redonner une existence annihilée par l’Anome, renvoie aux listes d’items auxquels le gamer d’un jeu de survie comme Resident Evil est confronté…) que des êtres autonomes, doués d’une vie propre. Erreur fatale dans un roman dont l’enjeu est bien la sauvegarde d’une étincelle de lumière divine. Pensez que même Feric Jaggar, le leader nazi de Rêve de fer de Norman Spinrad, qui extermine les impurs dans la joie et l’exaltation, même cette caricature de héros de fantasy ou de space opera était bien plus émouvante, plus vivante que les personnages de Grande Jonction… Dans la première partie, Youri McCoy (personnage privilégié, de loin le plus intéressant, car sans doute le plus proche de Dantec, dont nous suivons le cheminement spirituel jusqu’à sa conversion) et son mentor Chrysler Campbell recensent toutes les victimes de la chose. Ils enregistrent et analysent les données, chacun à sa manière, mathématique pour Chrysler, plus affective, métaphysique pour Youri, Ils sont les « médecins du Camp », comme Youri le répète à longueur de temps, c’est-à-dire qu’ils font eux-mêmes partie de la dévolution (nous faisant comprendre au passage combien cette analyse purement numérique de la situation est absurde), mais y compris, et c’est sur ce point que je voudrais insister, de la dévolution narrative. Certes, comme le rappelle Bruno Gaultier, le personnage de Judith vaut surtout pour l’amour qu’il inspire à Gabriel et à Youri, mais cet amour lui-même reste lettre morte, ne jaillit jamais d’un verbe dantécien tout simplement impuissant. Il faut se demander si cette antienne de Youri McCoy, « Nous sommes les médecins du Camp », n’est pas le code d’accès au système du roman. Certes, nous savons que Maurice G. Dantec a écrit Grande Jonction très vite, trop vite, en quelques mois, avec une facilité qui ne laisse pas d’inquiéter. Mais ce leitmotiv de McCoy ne saurait être fortuit : l’auteur aurait-il donc tenté ce pari insensé, d’enfermer sciemment ses personnages, et leur univers, dans la grisaille machinique de l’Anome, pour mieux les sauver ensuite ?... À l’échelle du roman, cela n’a aucun sens, mais à celle d’un cycle ? Délire d’interprétation ? Sans doute. Et cependant.

    L’espoir n’est pas mort. Grande Jonction est un roman métaphysique passionnant, sans conteste, surtout pour l’indéniable élan intellectuel qu’il suscite chez certains lecteurs – quoique, ne nous leurrons point : je ne sache pas que nos girouettes de la presse aient vraiment compris ce que Dantec essaie de leur dire –, mais qui échoue encore une fois formellement à se hisser à la hauteur de ses admirables ambitions. Je le répète : j’aime la démarche courageuse de Maurice G. Dantec ; je préfère mille fois son échec (qui, tout de même, n’est jamais complet) aux réussites étriquées d’écrivains sans envergure, dont le nombril, sujet ou moteur de fiction, constitue l’indépassable horizon. Mais l’espoir subsiste encore, disais-je. Avec son Arche de lumière (qui, selon que l’on est bienveillant envers l’auteur, ce qui est mon cas, ou que l’on est son adversaire, provoquera une émotion toute métaphysique ou bien suscitera le souvenir de l’effarant final de certain navet, cité en introduction de cet article, où flatulences et onomatopées tenaient lieu de dialogues…), Gabriel Link de Nova conduit les derniers hommes libres dans l’espace, hors de Grande Jonction (hors du lieu diégétique, mais aussi, hors du roman) vers ce Ring qui, en orbite, échappe à l’emprise de l’Anome. Ainsi est-ce non sans impatience, et non sans inquiétude – car le successeur de Grande Jonction n’a plus droit à l’erreur –, que nous attendrons le troisième et, en théorie, dernier volet de cette trilogie annoncée, où nous devrions retrouver, peut-être enfin transcendée, cette nouvelle communauté de l’Anneau.

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