24/09/2014

Le Royaume d'Emmanuel Carrère (ou l'éthique du pied)

icône, christ pantocrator

 

 

Comme d'habitude chez Emmanuel Carrère, depuis L'Adversaire, Le Royaume n'est pas vraiment un roman – comme si le nom de son protagoniste d'alors, Jean-Claude Romand, avait frappé de son sceau démoniaque toute tentative romanesque. Le Royaume, donc, n'est pas un roman. C'est un essai, c'est un péplum, c'est un livre d'histoire, c'est une autofiction : disons simplement qu'il est inclassable, et qu'il entrelace très habilement ce que Carrère appelle son « sujet », ici les origines du christianisme, en même temps que sa vie personnelle – cette fameuse période, qui a duré trois ans, au cours de laquelle Carrère a vécu dans la foi, la ferveur, la dévotion, rédigeant des dizaines de cahiers de commentaires de l'évangile de Jean –, voire très intime (mais comme il le dit lui-même, il lui en coûte plus d'évoquer publiquement son rapport à Dieu et à la religion, que la pornographie qu'il consomme sur ses lieux de villégiature, comme nous l'apprenons par exemple lorsqu'il compare son excitation esthétique devant un tableau de Van der Weyden à son « émotion » au visionnage de vidéos de femmes anonymes qui se masturbent, dont nous saurons presque tout).

 

Son sujet officiel, donc, c'est raconter les premiers temps du christianisme, quand il n'y avait pas encore d'église constituée, quand les apôtres de Jésus se disputaient son héritage, quand les textes qui composent le Nouveau Testament n'avaient pas encore été écrits et diffusés – au temps même de leur genèse. Mais Emmanuel Carrère n'aime pas le roman historique : « faire dire à des personnages de l'Antiquité, en toge ou jupette, des choses comme "Salut à toi, Paulus, viens donc dans l'atrium", il y a des gens capables de faire ça sans sourciller, moi pas. C'est le problème du roman historique, a fortiori du péplum : j'ai tout de suite l'impression d'être dans Astérix. ». Il fait donc œuvre de fiction, mais à sa manière, sans jamais se départir d'une attitude de prudence, d'honnêteté, de tiédeur diront les esprits malins, qui consiste à nous indiquer régulièrement qu'ici il extrapole, que là il exploite les interstices de la tradition et des témoignages historiques, qu'ici encore il fait un choix, plausible mais pas forcément le plus communément admis, pour les besoins de son récit. Il me plaît de croire que... J'imagine volontiers que... Carrère multiplie les indications du genre. Il veut nous plonger dans le réel de l'époque, à travers les sources, à travers la narration aussi, mais en restant toujours à distance du discours apologétique. Son maître en la matière, prévient-il, c'est Ernest Renan, l'auteur anathémisé en son temps d'une monumentale Histoire des origines du Christianisme. Et son point d'entrée dans l'époque apostolique, c'est Luc.

 

Emmanuel Carrère s'identifie beaucoup à Luc, le Gentil, l'observateur, l'enquêteur, le scribe sans génie mais à l'honnêteté sans faille, auteur d'un évangile, probablement des Actes des Apôtres et, selon Carrère, sans doute de l'épître de Jacques. C'est avec lui, et avec un souci commun de vérité historique (lire l'incipit de son évangile) que nous accompagnerons Paul, le génie, le fanatique, le fou-furieux, dans son périple évangélisateur, dans son opposition avec les Romains, jusqu'à la destruction du Temple et de Jérusalem (on y croise Flavius Josèphe, Néron ou encore Sénèque, dont un faussaire du IVe siècle avait imaginé une correspondance avec Paul) mais aussi et surtout avec les judéo-chrétiens de Jérusalem, que Carrère surnomme les « circoncis », guidés par Pierre et Jacques le frère de Jésus, attachés aux rites judaïques – tandis que Paul et ses frères au prépuce intact (ou non) considèrent que l'observation des rites est une insulte faite à la parole du Christ.

 

Luc, donc, c'est Carrère. Paul fonde sa communauté sur la seule foi en la Résurrection, mais Carrère n'y croit pas du tout à la Résurrection, il trouve ça sidérant, il a certes écrit le scénario d'une série, Les Revenants, qui met en scène le retour de plusieurs morts parmi les vivants, mais il n'y croit pas, et c'est à peine, à le lire, si Luc lui-même y croit vraiment. À vrai dire, la figure même du Christ, autour de laquelle Carrère ne cesse de louvoyer sans l'approcher vraiment (attitude très mystique en un sens), ne semble pas vraiment l'intéresser. Jésus insaisissable, reste donc son message, non dénué d'ambiguïté : l'auteur nous rappelle la violence symbolique de certaines paroles (ces pharisiens qui l'invitent sous son toit et qu'il ne cesse d'insulter) ou de certaines paraboles (le fils prodigue, et son injustice flagrante). Mais subsiste quelque chose d'irréductible, et à vrai dire d'assez indéfinissable, qui transparaît d'une manière ou d'une autre dans tous les textes canoniques et dont Luc se fait lui aussi le fidèle rapporteur : Dieu est Amour, et le chrétien voué à faire œuvre de charité. Et nous en arrivons là au vrai sujet du livre : le cœur du christianisme, le Royaume – ce qui fait qu'Emmanuel Carrère, bien que revenu d'entre les croyants, reste fasciné par une religion au point de lui consacrer plus de six cents pages, sans jamais réussir vraiment, et pour cause, à en percer le secret (ce qui fait écrire à l'excellent Pierre Cormary, usant d'une formule dont en kafkaïen je suis méchamment jaloux, que « Le Royaume aurait pu s'appeler Le Château »).

 

Mais c'est quoi, au fait, le Royaume ? Pour les chrétiens c'est le royaume de Dieu, bien sûr, mais ça ne suffit pas, quand on a dit ça on n'a rien dit. Pour certains c'est un au-delà, d'accord, mais pour d'autres, et ce, dès l'époque apostolique, c'est autre chose, c'est un au-delà, oui, mais un au-delà de la perception. Paul avait promis l'avènement imminent du Fils de l'homme, la fin du monde connu, la résurrection des morts. Quand ses ouailles se sont rendu compte que rien de tout cela n'était arrivé, Paul ne s'est pas démonté et leur a dit : si, c'est arrivé, le monde messianique est accompli, seulement il faut croire pour le voir, ce monde-là est faux, seuls les vrais chrétiens ont accès au Royaume.

 

Et ça, c'est un postulat à la Philip K. Dick – et une idée gnostique qu'ont d'ailleurs exploité plusieurs apocryphes, comme les évangiles de Thomas et de Judas. Dans ses dernières années, l'auteur du Maître du Haut-Château a écrit plusieurs romans, ainsi qu'un journal métaphysique, dans lesquels il exprimait toujours plus ou moins la même idée : le monde dans lequel nous vivons est un faux, un simulacre, une illusion chargée de nous maintenir dans l'erreur. Je vous passe les détails de sa construction cosmogonique, inspirée du manichéisme, du zoroastrisme et du corpus jungien (ceux que ça intéresse peuvent se référer à ce texte consacré à sa Tétralogie Divine), et trop complexe et délirante pour qu'on s'y attarde ici, mais pour faire vite, c'est ce que Dick appelait l'Empire et pour lui l'Empire n'avait jamais pris fin. Seulement, il avait eu un aperçu du réel.

 

Pour Carrère l'incroyant, c'est ça, au fond, le Royaume, c'est ce qu'il appelle « la réalité de la réalité », c'est-à-dire une autre manière de regarder le monde, et de regarder son prochain. Le Royaume, c'est le sermon sur la montagne, c'est les béatitudes, ce sont ces paroles, inouïes, incroyablement subversives à l'époque, comme aujourd'hui, par lesquelles le Christ renversait toutes les valeurs : le faible est le fort, le premier sera le dernier et le dernier sera le premier... Il y a là quelque chose de très fort, une idée folle (folie du christianisme, décrit Carrère : folie de la foi en la résurrection, folie du croyant qui voit le Royaume, folie des béatitudes...), contre nature (le dernier sera la premier, ce n'est pas possible, on ne peut pas vivre comme ça, c'est insensé), mais Carrère y trouve tout de même quelque réconfort – une idée qu'il essaie de ne jamais oublier dans sa vie de bobo – autant dire de nanti – paisible.


Carrère a beau ne plus croire, il est profondément troublé par ce message. À la toute fin du livre, il nous raconte qu'une lectrice de Limonov l'a invité à participer à une retraite dans une communauté de l'Arche, au cours de laquelle il participe au rite du lavement des pieds. Et il vit ce moment étrange, même dans cet environnement très kitsch de chants catholiques, comme une épiphanie lévinasienne. C'est d'ailleurs le sens de cette cérémonie qui s'origine chez Jean : Jésus veut laver les pieds de ses disciples et les essuyer avec le linge dont il était ceint, et devant Simon-Pierre qui se récrie, il dit, en substance, que n'est pas digne de figurer au Royaume celui qui ne suit pas son exemple.

 

Quand Emmanuel Carrère se penche sur son propre cas, tant qu'il se dévoile, qu'il nous livre ses tergiversations en pâture, son livre, parfaitement construit, est passionnant. Passionnantes, également, ses réflexions purement exégétiques, et même théologiques parfois, sur la genèse de certains textes ou sur le sens d'une parabole, et je tiens personnellement pour de la pure forfanterie les critiques affirmant, comme Pierre Assouline, n'y avoir strictement rien appris. Je trouve ça d'une prétention abyssale. Mais pour un livre sur le cœur des chrétiens, sur le mystère de la foi, Le Royaume manque singulièrement de Verbe (et comment, lorsque sont évoqués ses séjours à Patmos, ne pas songer au formidable Alain Zannini de Marc-Édouard Nabe ?). Carrère écrit en scénariste, il se contente d'articuler les chapitres, les idées et les phrases. Il multiplie les comparaisons anachroniques, jamais gratuites mais aux effets souvent douteux ; il enchaîne les platitudes, il emploie un registre de langue bien trop relâché pour toucher au cœur. Bien ténue, la flamme de son Logos. Les plus belles phrases du livre sont des citations, elles viennent de Péguy, de Yourcenar, de saint-Jean ou de Paul lui-même !

 

Comme si, se faisant l'égal de Luc, mais ne cessant de nous rappeler son agnosticisme jusqu'à l'agacement, Emmanuel Carrère avait voulu garder ses distances avec le Royaume, autant qu'avec ces fous de Chrétiens. Mais en bon lecteur de Dick, qui revient comme un leitmotiv – et jusqu'à la synchronicité avec l'épisode de la baby-sitter dickienne –, notre auteur sait bien que le fou (comme le hibou) n'est pas toujours celui que l'on croit. Si Carrère, quoi qu'il en dise, doute autant (même au temps de son fanatisme, on sent bien qu'il était littéralement hanté par la peur panique de perdre la foi), c'est qu'il sait, lui qui a plongé dans les méandres de l'esprit de Jean-Claude Romand, lui a écrit une biographie de Philip K. Dick (Je suis vivant et vous êtes morts), lui qui a écrit La Moustache, il sait, donc, que la réalité n'est jamais qu'une propriété de l'esprit. Regarder son prochain dans les yeux, l'appeler par son nom et lui laver les pieds, le faire exister, le rendre réel, ni son supérieur, ni son inférieur, ni même son égal, pour citer le mantra qu'il aime répéter – tel est, peut-être, le vrai Royaume.

 

 

Le Royaume d'Emmanuel Carrère, P.O.L., 2014, 638 pages.

 

22:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, critique, emmanuel carrère, le royaume, christ | |  Facebook | |  Imprimer

18/08/2014

Cloud Atlas de Tom Tykwer, Andy & Lana Wachowski

cinéma, cloud atlas, critique, tom tywer, wachowski, lana wachowski, andy wachowski

Cloud Atlas : un film à sketches (à chaque sketch son genre : comédie, drame, policier, aventures historiques, science-fiction et post-apo) qui, pris séparément, sont tous très mauvais – allez, sauvons la partie Tim Cavendish, assez drôle –, mais qu'un découpage sophistiqué finit par rendre assez excitants. Mais cette excitation ne porte que sur la narration elle-même, sur la virtuosité des raccords et entrelacements, qui ont quelque chose à voir avec la logique des rêves. On a, au terme du visionnage, l'étrange impression d'avoir vu la première saison complète de six séries TV. Hélas, et c'est sans doute le problème insurmontable du film, cette débauche d'inventivité – qu'on doit sans doute plus à l'auteur du livre, David Mitchell, qu'à des cinéastes dont on n'attend de toute façon rien de plus que de grisantes et triviales montagnes russes à la Speed Racer ne débouche que sur le vide d'une nébuleuse cosmogonie new age à la portée métaphysique aussi nulle que l'insupportable musique boursouflée concotée par le co-réalisateur allemand, et du témoignage, via les Tom Hanks de tous les âges, de la permanence de la révolte.

 

11:34 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinéma, cloud atlas, critique, tom tywer, wachowski, lana wachowski, andy wachowski | |  Facebook | |  Imprimer

17/08/2014

Sunhi de Hong Sang-soo

sunhi, hong sang-soo

Le cinéma de Hong Sang-soo poursuit sa voie mélancolique et dépouillée. Ce qui se dévoile dans cette même scène sans cesse rejouée, c'est l'impossibilité, pour les personnages, de connaître vraiment leur prochain. Comme le soleil qui troue le premier plan du film, comme Sunhi (sunny ?), comme avant elle Haewon et tant d'autres avatars ou miroirs du cinéaste, nous brillons par notre présence mais nous dérobons toujours au regard, astres aux orbites entrelacées mais toujours solitaires. Dès lors ne se transmet, de l'un à l'autre, qu'une parole virale, quasi parasitaire, qui s'exprime à travers nous et ne renvoie à rien d'autre qu'à son origine fantasmatique.

16:47 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : hong sang-soo, cinéma, sunhi | |  Facebook | |  Imprimer

04/01/2014

Top Séries 2013

1.

Game of thrones

 

 

Game of thrones

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Game of thrones

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2.

sherlock 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3.

The Walking Dead

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4.

Homeland

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 5.

Luther

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

6.

Top of the Lake

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

7.

Hannibal

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 8.

House of Cards

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

9.

Les Revenants

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 10.

Nurse Jackie

 

 

 

31/12/2013

Top Films 2013

 

1. La Vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche

la vie d'adèle, kechiche, adèle exarchopoulos, léa seydoux

La Vie d'Adèle n'est sans doute pas le film le plus novateur de l'année, et n'est probablement pas exempt de défauts – pour preuve, les longs et passionnants débats autour de ses scènes de sexe – mais force m'est de constater qu'il a tout emporté sur son passage. La Vie d'Adèle m'a littéralement habité des semaines durant. Terrassant chef d'oeuvre d'un cinéaste qui nous avait déjà impressionnés avec L'Esquive et La Graine et le Mulet. Ce n'est pas seulement de sa merveilleuse actrice que je suis tombé amoureux en vérité, mais bien du film lui-même – sa construction en deux chapitres gravitant autour d'une pure singularité, son sens de la durée, son filmage en scope et en gros plans, son génie à restituer à l'écran, avec des moyens cinématographiques, le torrent d'émotions d'une passion amoureuse, puis de sa chute, et cette manière unique, qui s'enracine chez Cassavetes et Pialat mais aussi dans les précédents films de Kechiche, de nous faire partager, jusqu'à l'aimer, l'existence entre deux mondes – le réel et son double – de son « modèle » Adèle Exarchopoulos. Jamais, je crois, un cinéaste n'était parvenu à créer chez moi un tel sentiment d'intimité avec son personnage.



2. Leviathan de Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel

leviathan

leviathan

Leviathan

Léviathan laisse après lui un lumineux sillage ; De l'abîme, on dirait qu'il est blanchi par l'âge. Expérience sensorielle sidérante et sans précédent, que ce sombre Leviathan, immersion radicale (et parfois littérale, quand les caméras portées à bout de bras plongent sous la ligne de flottaison) entre naturalisme halluciné et pure abstraction, à bord d'un monstre marin au large de New Bedford, chalutier industriel qui tient aussi bien de Moby Dick ou d'Achab que du Pequod. On en ressort lessivé, avec l'impression d'avoir essuyé une tempête dans l'obscurité d'une nuit en haute mer.



3. La Fille de Nulle part de Jean-Claude Brisseau

La fille de nulle part, jean-claude brisseau, virginie legeay

la fille de nulle part, jean-claude brisseau

la fille de nulle part, jean-claude brisseau

Avec La Fille de Nulle part, tourné en numérique dans son propre appartement, avec dans les rôles principaux lui-même et son assistante réalisatrice Virginie Legeay, Jean-Claude Brisseau prouve qu'on peut réaliser un grand film avec une poignée d'euros. On pourrait rire de certains effets spéciaux (le guéridon dévastant le salon rappelle les reconstitutions des émissions TV consacrées aux phénomènes paranormaux !) ou du jeu rohméro-bressonien de Brisseau, qui récite son texte comme pour conférer un surplus de réel à sa partenaire (Dora, réincarnation de sa femme morte il y a vingt-cinq ans ?). Mais on est plutôt saisi d'angoisse et d'émotion au spectacle dérisoire d'un vieil homme qui, sentant sa fin venir, n'a plus que ses fantômes – et le gouffre « innommable et silencieux » qui le sépare chaque jour davantage des jeunes filles et de leurs sortilèges. Il y a une grande poésie (et une scène magique avec Lise Bellynck, la blonde des Anges exterminateurs) dans ce Vertigo minimaliste, bercé par l'adagietto de la Symphonie n°5 de Mahler.



4. L'inconnu du Lac d'Alain Guiraudie

L'inconnu du Lac, alain guiraudie

Avec ses films un brin foutraques, Guiraudie ne nous avait guère habitués à cette maîtrise. Il n'y avait guère que Ce Vieux rêve qui bouge (une sorte de Théorème tranquille dans une usine en plein démontage) pour annoncer une telle plénitude. La sensualité calme de la première partie, qui se permet de faire cohabiter harmonieusement badinage, humour et sexe cru, laisse place à l'érotisme inquiet et quasi fantastique de la seconde, sans jamais, toutefois, se départir de cette incroyable douceur guiraudienne, à nulle autre pareille.



5. Spring Breakers d'Harmony Korine

spring breakers, harmony korine

Fascinant Spring Breakers, cauchemar ouaté (Cliff Martinez, toujours la même musique, toujours la même apesanteur) et rejeton postmoderne du Kids de Larry Clark (d'ailleurs co-écrit par Korine). Le point de vue est ambigu – épouser celui de ses héroïnes : images MTV en boucle et bikinis ad nauseam – mais ces fêtes du spring break ne sont jamais attirantes, seulement montrées telles qu'en elles-mêmes, sexy, si l'on veut, mais aussi dans toute leur aberration – non comme un rêve à vendre mais comme celui de ses héroïnes, étudiantes au rapport nébuleux avec la réalité sociale. Pourquoi Korine ne nous montre-t-il jamais leur vie quotidienne, ce réel rasoir auquel Faith, Candy, Brit et Cotty voudraient échapper éternellement, dans un spring break perpétuel, sinon pour nous plonger, de gré ou de force, dans leur délire, leur absence de morale et de conscience – leur rêve, qui ressemble à un long tunnel de clips de rap ou de R'n'B, c'est-à-dire, pour nous, un cauchemar. La seule fille qui n'ait pas totalement renoncé à sa lucidité, Faith, est évidemment la première à disparaître du film. Quant aux autres, elles adhèreront à la vision du monde pathétique et définitivement déconnectée du réel d'Alien, petit caïd local. Mais entre la première partie – orgies de corps bronzés et épilés, de bikinis, de drogues et d'alcools –, et la seconde – fantasme fluorescent tiré de Scarface et du gangsta rap –, il n'y a pas rupture mais bien continuité. Carrément flippant.



6. Haewon et les hommes de Hong Sang-soo

haewon et les hommes, hong sang-soo

Un top 10 de l'année sans Hong Sang-soo, ce serait comme un film de Hong Sang-soo sans scène de beuverie. Mais ce qui rend si triste Nobody's Daughter Haewon (Haewon et les hommes), c'est sans doute que c'est cette fois avec les yeux de la jeune femme (très belle Jeong Eun-chae) que nous regardons l'habituel personnage du réalisateur, prof et amant, lâche, veule et buveur de soju, qui n'a rien à lui apporter que crises de jalousie, auto-apitoiement et poésie de pacotille avec sa version synthétique cheap et grésillante de la 7e symphonie de Beethoven.



7. Camille Claudel 1915 de Bruno Dumont

camille claudel 1915, bruno dumont, juliette binoche


Dans Camille Claudel 1915, sous-estimé et oublié des palmarès, il nous faut d'abord accepter de partager l'ennui et le cauchemar de Camille – terrible première partie, magistrale Juliette Binoche – avant la fantastique arrivée de son frère Paul (Jean-Luc Vincent), onctueux, magnétique, bernanosien, illuminé jusqu'à l'aveuglement.



8. Only God Forgives de Nicolas Winding Refn

only god forgives, nicolas winding refn, ryan gosling

Étrange film, certes (mélange improbable de David Lynch, de catégorie III de Hong-Kong et de film-cerveau Shining-like), voire carrément expérimental, mais assez fascinant. L'ange Ryan Gosling n'est plus exterminateur mais impuissant, victime d'une mère excentrique et castratrice (Kristin Scott Thomas), et dans le colimateur d'un flic psychopathe (Vithaya Pansringarm) qui n'aime rien tant que le karaoké et le démembrement au sabre (castration, encore). Et, as usual, excellent score de Cliff Martinez.



9. Passion de Brian De Palma

Passion, brian de palma, noomi rapace

Curieux Passion de Brian De Palma, thriller ludique hanté par Lang et Hitchcock – mais remake d'un film d'Alain Corneau –, brillant fantôme de ses grands films passés, qui tient toutes ses promesses, mais seulement ses promesses. Ce jeu de regards et de faux semblants est excitant mais ne semble renvoyer qu'à lui-même. Peut-être est-ce là, d'ailleurs, le véritable sens du film, plus qu'aucun autre ancré dans la post-modernité numérique : quand l'oeil est partout – téléphones mobiles, webcams, écrans de surveillance... –, quand chacun peut voir ou être vu, alors l'image n'est plus trace, fétiche ou oeuvre d'art, mais produit, outil, d'une manipulation...



10. The Grandmaster de Wong Kar Wai

the grandmaster, wong kar wai

Une première partie somptueuse d'extase esthétique, où les duels confinent à l'expérience érotique, puis une seconde partie plus confuse, à la 2046, au cours de laquelle le film, bien qu'encore traversé d'incroyables fulgurances (le combat de la gare !), semble se diluer dans les ambitions épiques et historiques sergioleono-tsuiharkiennes mal maîtrisées de Wong Kar Wai, grand maître inégalé du temps vanveenien (Chungking Express, Happy Together, In The Mood For Love) : The Grandmaster est raté, donc, surtout si l'on s'attend à un film de kung-fu comme l'Ip Man de Wilson Yip (2008), mais visuellement incroyable.