23/02/2013
Fragments sur l'idiot cosmique
Ce texte de 2011 en soixante-quatre fragments autour de la Tétralogie divine devrait, un jour ou l’autre, figurer dans un recueil consacré à Philip K. Dick. Mais en raison d’une date de publication encore très incertaine, Richard Comballot m’autorise à le mettre en ligne ici-même, à titre provisoire. Je l’en remercie.

© Sébastien Coulombel, 2007
À Marilou.
« À la pensée généalogique, régie par la fiction opérante du moi et de la causalité, il oppose l'émerveillement analogique. À la succession, la simultanéité. À la séparation, la ressemblance, où s'abolit la distinction de l'être et du faire. La réponse du Yi King vient le plus souvent comme re-connaissance d'une question autre, bien plus vaste que celle posée. Question qui n'appelle aucune réponse, sinon le feu insoupçonné de sa propre consumation. À cet instant, entre l'hexagramme – amas de savoirs successifs, dépôt d'une exceptionnelle densité – et la personne – feu d'artifice de particules chaotiques –, s'opère une coïncidence silencieuse. Celui qui s'ouvre au livre fait retour sur lui-même, interroge son centre de gravité, explore sa cosmologie interne. Attentif aux harmoniques de l'instant, il avance « vers le fond secret des choses où une loi originelle entretient leur croissance » (Klee). »
Zéno Bianu
« Ce n’est pas à moi, mais au logos qu’il est sage d’accorder que l’un devient toutes choses. »
Héraclite, Fragment 50
(Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 9, 1.)
« Ô fils noble, si tu ne reconnais pas tes propres formes-pensées malgré les méditations ou dévotions faites par toi dans le monde humain – si tu n'as pas entendu ce présent enseignement – les lueurs te subjugueront, les sons te rempliront de crainte, les rayons te terrifieront. »
Bardo Thödol
1. Février 1974. Coulez mes larmes, dit le Policier vient tout juste de paraître. Philip K. Dick, qui vit à Fullerton (comté d’Orange, Californie) avec sa femme Tessa et son fils en bas-âge, Christopher, vient de subir l’extraction d’une dent de sagesse incluse. Quiconque a déjà subi les affres d’une rage de dents particulièrement aiguë, connaît ce sentiment d’abandon absolu, comparable à celui de Jésus sur sa croix, et sait qu’au désespoir succède non seulement la délivrance, mais encore – et l'auteur d'Ubik s’y entendait en théologie – la grâce de Dieu.
2. L’effet du sodium Penthotal se dissipant, d’atroces pulsations vrillent sa mâchoire suturée. Dick se souviendra de cet aperçu de l’enfer – et de son endroit – lorsque, dans La Transmigration de Timothy Archer, la narratrice Angel dévorera La Divine Comédie de Dante dans un état second, souffrant les mille morts promises par une dent gâtée. Douze heures passées à boire du bourbon, à pleurer sa douleur et à lire Dante – et deux heures sur le fauteuil du dentiste. Angel associe l’épisode à sa compréhension intime de ce qu’elle appelle « la réalité spirituelle » et cite Eschyle : « Celui qui apprend doit souffrir. Et même dans notre sommeil une douleur qui ne peut s’oublier coule goutte à goutte sur le cœur, et dans notre désespoir, contre notre volonté, vient à nous la sagesse par la terrible grâce de Dieu ». Elle commente :
« Si je croyais en Dieu, je dirais qu’il m’a montré quelque chose cette nuit-là ; il m’a montré la totalité : la douleur, la douleur physique, goutte à goutte, et ensuite, de par sa terrible grâce, l’accès à la compréhension… Et qu’avais-je compris ? Que tout est réel, ma dent gâtée ni plus ni moins que les trois cercles de lumière colorés qui étaient la vision qu’avait Dante de Dieu en tant que Trinité. »
(La Transmigration de Timothy Archer, 857)[1].
3. L’extrait d’Eschyle, tiré de l’Agamamnon, insiste moins en réalité sur la souffrance que sur la connexion du héros au cosmos, par le truchement de la mémoire. Dans « Fonctions du mythe chez Eschyle »[2], l’universitaire Bernard Deforge conclut : « La mémoire à l’œuvre au sein des Vieillards d’Argos comme chez le dormeur, dans le rappel des épreuves passées (et ailleurs) qu’elle opère, réalise la fonction de mythisation, qui est intériorisation, intégration du monde et du temps, consubstantialisation au divin, par quoi les événements qui se sont déroulés jadis ailleurs dans le monde sont le Destin. » Avec cet emprunt à l’Orestie, Dick condense la substantifique moelle de l’expérience religieuse qui – et retournons immédiatement en février 1974 – s’apprêtait à le frapper.
4. N’y tenant plus, Dick se fait livrer à domicile un puissant antalgique opioïde dérivé de la morphine. L’employée de la pharmacie, une jeune femme aux cheveux noirs – archétype dickien – en blouse d’un blanc immaculé, porte un pendentif en or qui représente un poisson. « Huit quarante-deux », lui dit-elle. Et, tandis qu’il lui tend un billet de dix dollars, il l’interroge sur son collier. La jeune femme lui apprend qu’il s’agit d’un vieux symbole utilisé par les premiers chrétiens. Quant au prix du médicament, il renvoie à l’évangile de Jean et à l’idée de messager céleste :
Jésus leur dit : Si Dieu était votre Père, vous m’aimeriez, car c’est de Dieu que je suis sorti et que je viens ; je ne viens pas de moi-même, mais lui m’a envoyé.
Jn 8:42
5. Événement pivotal de son existence – et par conséquent de son œuvre, extrêmement poreuse –, cet épisode initia une série d’expériences visionnaires dont l’exactitude et la chronologie restent assez difficiles à établir, Dick en ayant livré différentes versions dans son Exégèse (dont Lawrence Sutin a publié des extraits dans sa biographie Invasions divines), dans des entretiens (par exemple dans Dernière conversation avant les étoiles), dans des conférences (lire Si ce monde vous déplaît… et autres écrits) et dans ses romans, en particulier dans Radio Libre Albemuth, qui nous en fait une description qu’on voudrait croire in extenso. Nous sommes en revanche à peu près certains que Dick n’en était pas à sa première épiphanie. En 1946, une voix intérieure l’aide à rédiger un devoir de physique auquel il ne comprend rien. En 1963, se rendant dans sa cabane pour y écrire, il voit un gigantesque visage dans le ciel, terrible, mécanique, menaçant – celui du Mal absolu, ou celui de Palmer Eldritch… Enfin, il semble, à lire la monographie qu’Emmanuel Carrère lui a consacrée, que sa première expérience de l’acide l’ait entraîné dans un mauvais trip au cours duquel Dick s’est vu dans un amphithéâtre romain, prêt à subir le supplice des premiers chrétiens[3]. Mais la source principale de Carrère était probablement SIVA, un roman donc, où cette péripétie – sans doute une transposition de l’expérience que nous allons reconstituer ci-après – est effectivement relatée.
6. La vision du poisson[4] doré déclencha ce que Dick appelle une anamnèse :
« Je suis remonté jusqu’aux temps bibliques. Je me suis rappelé des événements qui se sont déroulés à l’époque des Évangiles[5]. Tout m’est revenu l’espace d’une fraction de seconde, puis tout est reparti ; puis, pendant un mois, ça s’est mis à revenir. Le monde des premiers chrétiens. Et je le voyais, ici et maintenant. Ceux qui sont chrétiens et ceux qui ne le sont pas. Et un terrible empire de fer. […] Je disais que les soldats romains allaient nous tuer parce que nous étions chrétiens. […] Je me suis aussi souvenu de m’être réuni avec les Onze – enfin, les Douze, mais comme c’était après la mort de Jésus on n’était plus que onze. Le Seigneur était parti, mais il était sur le point de revenir. […] On était remplis de joie. Une joie incroyable. Et tout ça a duré un an. La… présence qui m’est apparue s’est présentée comme étant « Hagia Sophia » […]. C’était un nom de code inventé par l’empereur Justinien pour désigner le Christ. »
Dernière conversation avant les étoiles, 167-168.
7. SIVA en fait également le récit :
« La fille toucha le poisson d'un doigt mince et dit "c'est un symbole qu'utilisaient les premiers chrétiens."
Fat eut aussitôt un flashback. Il se souvint – l'espace d'une demi-seconde. Il se souvint de la Rome antique – et de lui-même au nombre des premiers chrétiens. Le monde de l'Antiquité et sa propre existence de fuite et de peur – chrétien secret pourchassé par les autorités romaines, tout cela lui envahit l'esprit... et il se retrouva dans la Californie de 1974, en train d'accepter le sachet blanc contenant les pilules analgésiques. »
SIVA, 378.
8. Dans le texte de la mémorable conférence[6] donnée à Metz en 1977, Dick prétend s’être souvenu non de l’époque apostolique, mais, tel Tagomi dans Le Maître du Haut-château, de ce qui s'apparente à un présent antérieur : l'Amérique totalitaire de Nixon, telle que dépeinte par Coulez mes larmes, dit le policier (lequel serait alors un livre prophétique), mais où le christianisme serait interdit et persécuté. Toutefois, la plupart du temps – du moins quand il n'en fait pas une idée romanesque tirée de ses propres rêves[7] –, Dick situe les scènes ressouvenues aux alentours de 45 à 70 après J.-C., c'est-à-dire, ne manque-t-il jamais de rappeler, à l'époque des Actes des Apôtres (dont Coulez mes larmes serait même une relecture d'inspiration divine !), mais aussi des sectes gnostiques, de la révolte des Juifs et de la destruction du Temple de Jérusalem.
9. En cette époque apostolique, Dick est tantôt Thomas, tantôt Simon. Que sait-on de ce Thomas ? Il ne s'agit manifestement pas de l'apôtre (auteur d'un évangile apocryphe parfois associé – un peu hâtivement – aux écrits gnostiques) mais, apprenons-nous dans SIVA, d'un chrétien – torturé par les autorités romaines, selon Sutin commentant l'Exégèse – qui connaissait des gens qui avaient vu le Christ... SIVA nous apprend également que Thomas est une entité très ancienne qui, comme tous les premiers Chrétiens, parvient à se régénérer – à ressusciter – au moyen d'un plasme. Nous en dirons quelques mots.
10. Lawrence Sutin évoque une seconde identité antique de Dick, le Simon des Actes, celui qui aurait inspiré la légende de Faust. Simon le magicien, un Samaritain offrit une certaine somme en échange de l'Esprit Saint – et surtout du pouvoir de faire des miracles – à Pierre et Jean, dont la réaction, comme souvent chez les apôtres, fut assez vive : « Périsse ton argent, et toi avec lui, puisque tu as cru acheter le don de Dieu à prix d'argent ! » (Ac 8:20) La culpabilité du mage corrupteur, ici, pourrait faire écho à l'incrédulité de Thomas – l’apôtre cette fois –, qui a dû toucher le Christ de ses propres mains pour en admettre la Résurrection (Jn 20:24-29).
11. Quoi qu'il en soit, Dick prétend avoir assisté, au cours de son expérience mnésique, au massacre des Chrétiens par l'Empire de Rome :
« Nous constituions volontairement une communauté secrète, qui grattait des symboles énigmatiques dans la poussière ; nous avions des poignées de main particulières pour nous faire connaître les uns des autres ; en tant que collectivité, nous attendions que l'événement à venir nous libère. […] »
Radio Libre Albemuth, 152
12. Nick, le double fictif de Dick, évoque lui aussi cette anamnèse :
« Mais quand j'ai vu la fille devant moi, et le symbole du poisson d'or – tu sais, Phil, la religion grecque, l'orphisme, vers 600 avant Jésus-Christ... Ils montraient un signe en or à l'initié et ils lui disaient : "Tu es fils de la terre et du ciel étoilé. Souviens-toi de ta naissance". […]
– Et la personne se souvenait ?
– Elle était censée le faire. […] Elle était censée perdre son amnésie et commencer à se rappeler ses origines sacrées. C'était le but de toutes les cérémonies des mystères, à ce que j'ai cru comprendre. L'anamnèse, ça s'appelait : la suppression de l'amnésie, du blocage qui nous empêche de nous souvenir. Nous avons tous ce blocage. »
Radio Libre Albemuth, 123.
13. Dans la liturgie catholique, l'anamnèse (du grec ána – en haut – et mnémè – souvenir – ; anamnêsis, ramener à la mémoire) est une prière qui, dans la célébration de l'eucharistie, suit les paroles de la consécration[8] :
« Il existe une anamnèse chrétienne, aussi : le souvenir du Christ, de la Cène et de la crucifixion ; dans l'anamnèse chrétienne, ces événements reviennent en mémoire de la même manière, comme des souvenirs réels. C'est le miracle intérieur sacré de la foi chrétienne ; c'est ce que déclenchent le pain et le vin. »
Radio Libre Albemuth, 123.
14. Comme, plus tard, Timothy Archer ou le cardinal Harms de L'invasion divine – qui compte pour cela sur l'analyse par la Grande Nouille (l'IA qui contrôle tous les flux d'information sur Terre) du Proslogion d'Anselme de Cantorbéry –, Dick cherchait des preuves rationnelles de l'existence de Dieu. Il aura dû se contenter de sa seule expérience intérieure.
15. Après l'anamnèse, Philip K. Dick vit un certain nombre d’épisodes surnaturels, dont le plus marquant est sans doute celui du rayon rose… Dans Radio Libre Albemuth, Nicholas montre à Phil un signe proche du symbole chrétien du poisson. Phil raconte :
« Du schéma dessiné sur la feuille de papier tendue monta soudain un rayon de lumière violet-rose d'environ trois centimètres de diamètre qui frappa le visage de Nicholas. Il ferma les yeux, grimaça de douleur, laissa tomber la feuille de papier et porta vivement sa main à son front. »
Radio Libre Albemuth, 58.
Nick voit un cercle de phosphènes roses et a soudain la révélation que son fils, Johnny, a un défaut de naissance, une « hernie inguinale droite étranglée », « déjà descendue dans le sac scrotal ». Révélation qui s'avèrera exacte, et qui permettra de sauver le jeune Johnny.
16. Ce rayon rose, également évoqué dans SIVA et dans L'Invasion divine (où sa lumière est comparée à un cerisier en fleur – symbole de beauté éphémère et d’impermanence des choses, au Japon) serait bien apparu à Dick sur fond de Beatles et de leur Strawberry Fields Forever [9] :
« D'abord il y a eu un éclat lumineux qui m'a frappé en plein visage et qui m'a aveuglé. Je te jure ! Après je ne voyais plus que du rose, et j'entendais une chanson des Beatles qui passait sur la chaîne stéréo ; tout à coup les paroles se sont réorganisées toutes seules. Et il y avait quelque chose à l'extérieur de moi. Mais moi, j'entendais les paroles de la chanson dans un ordre différent. Elles me disaient que mon petit garçon avait une malformation congénitale non diagnostiquée, en me précisant où. J'ai dit à Tess qu'il fallait l'emmener immédiatement chez le médecin, que c'était urgent, et elle l'a emmené à l'hôpital. Et c'était vrai. Il avait effectivement la malformation en question, et on a programmé son opération le plus tôt possible. Cette histoire a duré un an. Cette présence me parlait. En employant des termes scientifiques. Des termes grecs, hébreux... »
Dernière conversation avant les étoiles, 165
17. Dick fut transformé par cette expérience. Il se mit à rédiger son Exégèse, tirant les fils de toutes les hypothèses possibles jusqu'à l'absurde, sur des milliers de pages absconses, comme l’évêque Archer passant d'une idée fixe à un autre, sans autre forme de procès, dans La Transmigration. Ce roman, ainsi que Radio Libre Albemuth, SIVA et L’Invasion divine (sans oublier Substance Mort, qui marquait un tournant définitif dans son œuvre), en sont l’expression artistique manifeste.
18. Que s'est-il vraiment passé en 1974 ? Lawrence Sutin a dans son live émis l'hypothèse, somme toute très convaincante, que Philip K. Dick souffrait d'une épilepsie du lobe temporal (également appelé syndrome de Geschwind) : hypergraphie, hyper-religiosité, absence de sexualité, émotivité, sentiment de culpabilité, agressivité, sentiment d’une destinée personnelle, hyper-moralisme, paranoïa, obsession, etc. L’hypothèse épileptique avancée par Sutin semble définitivement concluante mais, bien que le délire psychotique s’origine dans un dysfonctionnement neurologique, il n’en fait pas moins sens (il ne faut pas confondre, rappelait le psychiatre helvète Binswanger, le « point de départ » biographique avec une « cause »).
19. Un homme, écrivait Sartre, c'est toujours un conteur d'histoires.
20. Tout a commencé, insiste Dick, par l'extraction de cette dent de sagesse incluse, autrement dit, qui poussait à l'envers, ou du moins de travers. Or, comment s'appelait l'entité qui lui est alors apparue dans la Rome antique ? Hagia Sophia. Soit, littéralement, Sainte Sagesse... Une fausse sagesse – celle, incluse, de la dent – subrogée par la sagesse divine... Suite logique de l'accident déclenché par la vision du pendentif et la révélation de l'employée de la pharmacie…
21. Si la révélation de la malformation de Christopher, qui serait attestée par Tessa, reste un mystère, le rayon lumineux pourrait, lui, être la conséquence prévisible d’excès médicamenteux. Mais pour Dick, grand lecteur des textes sacrés, il ne pouvait pas être autre chose qu'une lumière céleste, porteuse d'un message ou d'une vérité transcendante. On pense à la Transfiguration dans Matthieu (le visage de Jésus « resplendit comme le soleil », Mt, 17:2), à la Claire lumière primordiale du Bardo Thodol – celle qui fait voir au mourant la vraie Réalité, si sa vision n'est pas obscurcie par des tendances karmiques, s'il « ne cède pas à son penchant de suivre des lumières douteuses » (Jung), et lui permet de passer dans le Nirvana –, ou aux lumières de Sagesse des éléments, en particulier la lumière du cinquième jour, celle du cinquième élément, l'éther, cette voie de lumière verte de la Sagesse des actions parfaites (qui n'est autre, dans le langage occidental, que l'inconscient). Mais, surtout, que l'on se remémore la « vocation de Saul » sur les chemins de Damas :
22. Cependant Saul, ne respirant toujours que menaces et carnage à l'égard des disciples du Seigneur, alla trouver le grand prêtre et lui demanda des lettres pour les synagogues de Damas, afin que, s'il y trouvait quelques adeptes de la Voie, hommes ou femmes, il les amenât enchaînés à Jérusalem.
Il faisait route et approchait de Damas, quand soudain une lumière venue du ciel l'enveloppa de sa clarté. Tombant à terre, il entendit une voix qui lui disait : « Saoul, Saoul, pourquoi me persécutes-tu ? » – « Qui es-tu, Seigneur ? », demanda-t-il. Et lui : « Je suis Jésus que tu persécutes. Mais relève-toi, entre dans la ville, et l'on te dira ce que tu dois faire. » [...] Saul se releva de terre, mais, quoiqu'il eût les yeux ouverts, il ne voyait rien. On le conduisit par la main pour le faire entrer à Damas. Trois jours durant, il resta sans voir, ne mangeant et ne buvant rien. (Ac 9:1-9)
23. Dick s'est à plusieurs reprises comparé à Paul sur les chemins de Damas. Avant sa conversion, Paul le Pharisien – alors appelé Saul de Tarse –, auteur attesté des plus célèbres épîtres du Nouveau Testament, enchaînait et massacrait les chrétiens avec le même zèle qu'il mettra ensuite à évangéliser l'Asie et l'Europe. Mais Paul n'enseigne pas tant le message d'amour du Christ, que le kerygme, c'est-à-dire la proclamation de la foi en Jésus et la Résurrection. Peut-être Dick a-t-il reconnu en Paul, non l'apôtre autoproclamé, fanatique et animé par une irrépressible volonté de puissance, mais le fou qu'il était lui-même…
24. Nous lisons dans la 1ère épître aux Corinthiens ce passage, magnifique, et terrible, identifié par Nietzsche dans L'Antéchrist comme la première pierre de la décadence :
Car il est écrit : Je détruirai la sagesse des sages, et l'intelligence des intelligents je la rejetterai. Où est-il, le sage ? Où est-il, l'homme cultivé ? Où est-il, le raisonneur de ce siècle ? Dieu n'a-t-il pas frappé de folie la sagesse du monde ? Puisqu'en effet le monde, par le moyen de la sagesse, n'a pas reconnu Dieu dans la sagesse de Dieu, c'est par la folie du message qu'il a plu à Dieu de sauver les croyants. Alors que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de sagesse, nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, Juifs et Grecs, c'est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes. (1 Co 1:19-25)
25. Dick évoque le sujet de manière frontale dans SIVA :
« Peut-être est-ce là le fin mot de toutes les maladies mentales : des événements incompréhensibles se produisent ; notre vie se déroule à l'intérieur d'un bocal où s'agite un magma frauduleux, fait de ce qui était encore naguère la réalité. Et comme si cela ne suffisait pas, vous vous mettez, de la même manière que Fat, à cogiter sur ce magma, à vous efforcer de l'ordonner en un tout cohérent, alors qu'en fait il ne possède d'autre sens que celui que vous plaquez dessus, poussé par le besoin de recréer des formes et des processus que vous puissiez identifier. […] Le fou éprouve quelque chose, mais il ne sait ni ce que c'est ni d'où ça vient »
SIVA, 292-293
26. Il identifie même sa folie – et celle de son Exégèse – à l'idée fixe dans La Transmigration :
« Jung parle quelque part – j'ai oublié dans lequel de ses livres – d'une personne, une personne normale, dans l'esprit de laquelle surgit un jour une certaine idée, et cette idée n'en sort plus. De plus, ajoute Jung, après l'apparition de cette idée dans l'esprit de la personne en question, plus rien de nouveau n'arrive jamais à cet esprit ; le temps pour cet esprit s'arrête et il est mort. L'esprit en tant qu'entité vivante et croissante est mort. Et pourtant la personne, en un sens, continue de vivre. »
La Transmigration de Timothy Archer, 821.
27. L'auteur d'Ubik n'était pas dupe. Il semblait considérer avec humour et angoisse sa propre folie comme une hypothèse ni plus ni moins sérieuse que les autres.
28. Jung, lui-même sujet d'une expérience mystique relatée dans l'étrange texte Les Sept sermons aux morts[10], rappelait dans Psychologie et religion qu’ « une vérité religieuse procède essentiellement d’une expérience et non pas d’une opinion. La religion est une expérience absolue, on ne peut pas en discuter. Si quelqu’un a une telle expérience, eh bien, il l’a eue, tout simplement, et personne ne peut plus la lui prendre. »[11]
29. L'essentiel est dit. Quelles qu'en soient les causes chimiques, biologiques, génétiques ou métaphysiques, Dick a eu une révélation : l'empire n'a jamais pris fin ; notre monde n’est qu’un simulacre créé par le singe de Dieu. Ses perceptions sont fausses. Et ses expériences, qui relèvent de l’épiphanie (et qui ne prouvent pas l’existence de Dieu mais seulement celle d’une « image archétypique de la Divinité »[12]) lui ont fait soulever le voile des apparences et entrevoir le vrai monde. Dans le fragment 48 du Tractatus de SIVA, Dick parle d'un « salut […] par l'anamnèse », ou gnose, qui serait déconditionnement, régénération d'une vérité originelle.
30. GNOSE. « Connaissance se présentant non comme un savoir acquis, mais comme une intuition salvatrice, une révélation intérieure »[13]. Connaissance directe par Dieu lui-même.
31. « 1. L’esprit est Un, mais en lui, deux principes s’opposent. »
32. « 32. L’information changeante qu’est le monde tel que nous l’éprouvons est un récit qui se déploie. Il nous parle de la mort d’une femme. Cette femme, morte voici longtemps, était l’un des jumeaux primordiaux. Elle était l’une des moitiés de la divine syzygie. Le propos du récit est d’évoquer son souvenir et celui de sa mort. L’Esprit ne souhaite pas l’oublier. Ainsi, l’activité subtile du Cerveau consiste en une relation permanente de sa vie, et pour qui sait interpréter cette activité, elle sera comprise de cette manière. Toute l’information traitée par le cerveau – et que nous éprouvons comme disposition et redisposition d’objets matériels – est un effort en vue de sa préservation ; les pierres et les rochers, les bouts de bois et les amibes sont les traces qu’elle a laissées. La relation de son existence et de sa fin est inscrite jusqu’au plus médiocre niveau de la réalité par l’Esprit soufflant qui se trouve maintenant seul. »
P. K. Dick, Siva, « Tractatus : Cryptica scriptura ».
33. Grâce à l’anamnèse, Dick se retrouve justement projeté au temps où les sectes gnostiques n’avaient pas encore été détruites. Les Chrétiens dont il faisait partie luttaient contre la Prison de Fer Noire, cette chape d’illusion où un mauvais dieu nous avait enfermés. Dick a beaucoup écrit sur le réel. Mais, jusqu’à la Tétralogie[14], ses romans étaient des mosaïques de réalité : chez Dick, il n’y a pas de réalité de base, « seulement l’interfaçage d’une multiplicité de réalités subjectives »[15] dont K. S. Robinson montre bien dans Les Romans de Philip K. Dick[16] comment l’auteur du Maître du Haut-Château obtient cet effet kaléidoscopique, en agençant de multiples points de vue, toujours à la troisième personne. La narration en première personne dans la Tétralogie (seule L’Invasion divine, plus classiquement dickien dans sa construction, échappe à la règle) abolit toute distance. Même quand elle est partagée entre deux narrateurs, comme dans Radio Libre Albemuth et dans SIVA, leur caractère d’hypostases interdit l’effet mosaïque.
34. Sans l’artifice du récit polyphonique, nous sommes donc bien forcés, par le jeu de l’identification, d’adopter le seul point de vue du narrateur – ou de son hypostase. Or, Nick, Phil et l’énonciateur de L’Invasion divine perçoivent le monde comme une opposition manichéenne entre l’illusion du réel et la vérité divine, en élaborant de véritables fictions cosmogoniques sans précédent dans l’œuvre de Dick. Dans Radio Libre et dans SIVA, le personnage principal, un double de Dick, existe sous deux formes différentes, Phil et Nick ; Radio Libre raconte le conflit entre la Prison de Fer Noire et le Jardin de Palmes – une sorte de jardin d’Éden ; dans L’invasion divine, Dick relate la réunion des jumeaux originels, Emmanuel et Zina ; et si Angel, dans La Transmigration de Timothy Archer porte sur le monde un regard beaucoup plus rationnel que ses prédécesseurs, nous n’en assistons pas moins à la fusion de deux âmes (Bill le schizo qui prend les métaphores au pied de la lettre, et Tim le crédule qui avale les couleuvres à grande vitesse). Psychose et religiosité : deux faces d’une même pièce.
35. L’on peut dire que ces quatre romans racontent tous la quête d’un homme (ou d’une femme) qui n’a de cesse de combler un manque – ou, si l’on veut, de réaliser un désir. Personnages clivés, auxquels on a arraché une part d’eux-mêmes (Radio Libre, SIVA, L’invasion divine) ou les êtres aimés (La Transmigration). Il semble par exemple que la Prison de Fer Noire, le monde faux où l’archétype dickien croit évoluer, soit la conséquence directe d’une unité brisée, d’un clivage originel dont on trouve d’ailleurs une représentation dès les premières pages de Radio Libre Albemuth, lorsque Nicholas se voit lui-même à côté de son lit avant de lâcher un « Ich bin’s ! » d’une comique ambiguïté. Plus loin, Nicholas nous livre une révélation de l’IA opératrice d’Aramchek (ou VALIS, ou Zebra, ou quel que soit son nom) : l’univers est, en principe, régi par un jeu dialectique entre deux dieux, ou un dieu scindé en deux parties, un dieu créateur et un dieu correcteur (auquel il faut ajouter le Roi, ou le Christ, qui est leur incarnation dans la création) ; or, cet univers est atteint d’une forme de tumeur cosmique :
« Comme les cellules cancéreuses, les constituants originaux de l’univers proliféraient sans direction particulière, panorama complet de la nouveauté. Laissés à leur fuite, ils allaient partout où les chaînes causales les menaient. Dans l’évolution cancéreuse, l’architecte qui imposait une forme, un ordre et une structure délibérée manquait, pour une raison ou pour une autre. »
Radio Libre Albemuth, 160.
Dans sa lutte – symbolisée par son alliance avec l’étrange Sadassa – pour restaurer cette unité brisée, Nick, puis Phil lui-même, finiront, dans un finale pathétique, par rejouer cette tragique scission.
36. Dans SIVA, Dick se scinde explicitement en deux personnages, Horselover Fat, l’auteur fou de l’Exégèse, qui endosse les expériences mystiques vécues par l’auteur, et Phil, le sage observateur. Tous les événements extraordinaires qui jalonnent le roman semblent converger vers un but unique, d’ailleurs atteint avant la rechute finale : réunir les deux hypostases dickiennes. Dans les fragments du Tractatus : Cryptica scriptura qui émaillent le texte, l’auteur développe une cosmogonie basée sur le jeu dialectique entre deux jumeaux primordiaux, l’un sain, et l’autre incomplet : l’altération de ce dernier – qui serait une femme – aurait provoqué des déséquilibres cosmiques en chaîne, jusqu’à la mort de la jumelle folle. Seule la mitose du jumeau sain effacera l’angoisse née de cette tragique disparition.
37. Avec L’Invasion divine, cette quête éperdue d’unité constitue le corps même de l’intrigue, qui se mue progressivement en jeu fantastique entre Emmanuel et Zina, deux facettes d’une même divinité, deux hypostases si l’on veut, qui vont s’unir au terme de la partie en une « syzygie macrocosmique », source d’équilibre parfait.
38. Enfin, dans La Transmigration, les représentations théologiques passent au second plan, mais tous les personnages cherchent à combler un manque. Et le roman s’achève, enfin apaisé, sur un événement surnaturel : la réunion dans un même corps de Bill le schizophrène et de Timothy Archer, l’évêque mort dans le désert d’Israël…
39. C’est très probablement chez C. G. Jung que Dick a puisé l’essentiel de son matériel théologique. Dans le second tome du recueil d’essais La Réalité de l’âme[17], nous trouvons réunis, sous le titre « Le Mal et la Sophia », deux textes qui à eux seuls pourraient être considérées comme les sources premières des constructions cosmogoniques de Philip K. Dick. Dans « L’ambivalence du poisson christique » d’abord, Jung étudie le symbolisme du poisson[18] et montre qu’il est la marque du fort ancrage du christianisme des origines dans un univers païen, comme celle d’une conception gnostique de la religion, fondée non pas sur le dogme mais sur l’expérience intérieure. Mais c’est avec sa géniale « Réponse à Job » (ou « Problème de Job ») que l’influence jungienne sur la Tétralogie saute aux yeux. Dans le Livre de Job, l’un des textes les plus passionnants de l’Ancien Testament (et qui ouvre les Livres sapientiaux qui comptent également les Proverbes, l’Ecclésiaste, l’Ecclésiastique et la Sagesse), Job est mis à l’épreuve par Yahvé, qui le jette complaisamment en pâture à Satan et le traite injustement – le mot est faible. Soumis à maintes tortures, physiques et morales, Job clame en vain son innocence, et ne devra son salut qu’à son allégeance résignée au Tout-Puissant.
Pour C. G. Jung, Job met en lumière une propriété fondamentale de Yahvé, ce dieu colérique et soucieux des louanges terrestres : « Il est chaque qualité dans la totalité de celle-ci ; Il est par conséquent la justice de façon absolue, mais aussi son contraire de manière aussi totale »[19]. Il est donc le Mal comme le Bien. Et de surcroît, « Son propre reflet dans une conscience Lui est absolument nécessaire pour exister »[20] Autrement dit, le Yahvé archaïque a un besoin vital, pour ainsi dire, de reconnaissance et d’acclamation par ceux-là mêmes qui suscitent son courroux. Et cette conscience que ses créatures ont de Lui, Lui ne la possède pas. De là, selon Jung, l’idée d’une certaine supériorité de l’homme sur Yahvé, qui se serait inconsciemment propagée ; de là également l’Alliance entre deux parties interdépendantes.
Selon le psychologue, Job subit son calvaire pour avoir secrètement entrevu l’antinomie intérieure de Dieu. (Bien entendu, s’Il avait fait appel à Son omniscience, Yahvé aurait su tout cela et en aurait empêché l’advenue mais, comme le rappelle Jung, avec de tels raisonnements, bien des choses n’auraient pas été écrites). Dieu n’est pas un être moral. Job cherche en Lui son Défenseur mais n’y trouve qu’étalage intempestif de Sa Toute-Puissance. Et ce n’est qu’en signifiant sa révérence et son silence que Job parvient à apaiser la colère divine. Ce qui se joue avec Job, pour C. G. Jung, c’est rien de moins qu’un « scandale dans la métaphysique » : « la dualité de la nature de Yahvé est devenue manifeste et quelqu’un ou quelque chose a enregistré cela. »[21]
Et ce serait Sa propre dualité, Sa propre infidélité, dont Yahvé accablerait Job. Ce serait là le signe, selon Jung, que « Yahvé S’est souvenu d’un être féminin qui ne Lui est pas moins précieux que l’homme ; être féminin qui est pour Lui une amie et une compagne depuis l’aube des temps, la première-née parmi toutes les créatures de Dieu, reflet sans souillure de Sa magnificence éternelle, artisan féminin de la Création plus proche et plus intime de Son cœur que les descendances créées ultérieurement du protoplaste, l’homme originel formé à l’image de Dieu. C’est sans doute une dira necessitas – une funeste nécessité – qui imposait cette anamnêsis de la Sophia […]. Yahvé doit Se rappeler Son savoir absolu. Car si Job discerne Dieu, Dieu doit bien Se discerner Lui-même. »[22] Il est vrai que la Sagesse, dans les livres sapientiaux, se détache de Dieu et devient une entité divine.
Jung fait alors une relecture de la Genèse, postulant que le silence de Yahvé sur les événements du lundi cachent la scission métaphysique qui allait perdurer sous diverses formes, à commencer par Lilith, tue par les Saintes Écritures mais très présente dans la kabbalistique juive. L’aveuglement de Yahvé, qui n’incrimine jamais Satan (dont l’œuvre s’accomplit pourtant) mais toujours Ses propres créatures, est selon lui la conséquence d’une division originelle, celle de Dieu et de la Sophia, jadis réunis dans le vide et la plénitude du Plérôme (ou du Bardo)… La Sophia « […] partage déjà certaines qualités essentielles avec le Logos johannique »[23] (Jung ne précise pas lesquelles, mais on peut déjà identifier celle qui nous intéresse : le Logos de Jean comme la Sophia sont à la fois en Dieu et hors de Dieu). Préexistant à la Création, donc, la Sophia, survivance de traditions païennes (la littérature sapientielle elle-même était courante en Mésopotamie depuis l’époque sumérienne), est le pendant féminin de Dieu, son Éros manquant, l’« amitié à l’égard des hommes » qui lui est propre – presque son hypostase. Mais elle est surtout la Sagesse grâce à laquelle les hommes ont compensé l’attitude insensée de Yahvé. Pour le psychanalyste, sa réapparition « annonce qu’un changement décisif est imminent : Dieu entend se renouveler dans le mystère du mariage céleste […] et veut S’incarner dans l’homme. » Et le Christ, qui est la Sagesse incarnée à laquelle préparent les livres sapientiaux, serait le symbole suprême de ces noces métaphysiques : Yahvé, le dieu inconscient et tempétueux de l’Ancien Testament, n’est plus seul : Dieu (qui « voulait et veut devenir homme »[24]) est désormais Yahvé, la Sophia et leur relation dialectique. Ainsi, c’est la confrontation de Yahvé avec Sa créature qui L’oblige à Se modifier.
40. Pour Lawrence Sutin, Dick fut hanté toute sa vie par le décès, à l’âge de quelques mois, de sa sœur jumelle Jane. La cosmogonie de la divine syzygie, déclinée sous plusieurs formes dans Radio Libre, dans SIVA et surtout dans L’invasion divine, et dont nous savons à présent qu’elle emprunte largement à Jung, s’enracine très probablement autour de cette disparition. Voilà qui pourrait d'ailleurs lever le voile sur l'identité du mystérieux Thomas évoqué plus haut, celui qu'aurait été Dick aux temps apostoliques : l'on sait en effet que Thomas signifie, en araméen, « jumeau ». Thomas pourrait donc être à la fois le double fictif de Philip – sa propre Sophia, en quelque sorte, l’incarnation du manque (et, partant, du désir) –, et la représentation de sa sœur défunte…
41. La Transmigration de Timothy Archer éclaire le sens profond des romans précédents. Angel, la narratrice, est rongée par la mort de ses proches. Celle de son mari d’abord, le fils de l’évêque Archer. Celle de la maîtresse d’Archer ensuite, son amie. Et, enfin, celle de Timothy Archer lui-même. La mort, douloureux processeur d'histoires...
42. Les causes de l’attrait irrésistible exercé sur Dick par le Yi King, qui l’accompagna dès 1960 et de longues années durant, n’est pas tant à chercher dans la quête insensée de réponses divinatoires, que dans ce qu’il représente vraiment : un ouvrage conçu à la fois comme une synthèse de tous les états possibles du monde, sur la base de la dialectique fondamentale entre yin et yang – principes féminin et masculin –, avec ses soixante-quatre hexagrammes.
43. S’il a cherché sans relâche pendant au moins six ans – durée de rédaction de l’Exégèse – la vérité ultime, qui lui aurait permis d’interpréter les signes à coup sûr, Dick ne l’a jamais vraiment trouvée. Au moins en a-t-il eu quelque aperçu, en 1980, au cours d’un épisode dont la relation est citée in extenso dans le livre de Lawrence Sutin.
44. Le 17 novembre 1980, donc, Dieu s’adresse directement à Philip K. Dick, aux portes de la perception :
« [Dieu] a dit encore : "Je suis l’infini. […] Là où je suis est l’infini ; là où est l’infini, je suis. Bâtis des raisonnements qui te permettront de comprendre tes expériences de 1974. Je partirai en guerre contre leur instabilité. Tu les crois logiques, mais il n’en est rien ; elles sont infiniment créatives."
Une pensée m’est venue ; alors a vu le jour une infinie régression composée de thèses et d’antithèses. Dieu a dit : "Me voici ; voici l’infini." J’ai songé à une autre explication ; là encore, une infinie succession de pensées divergentes s’en sont dégagées, toutes en interaction antithétique dialectique. Dieu a dit : "Voici l’infini. Me voici." J’ai conçu alors un nombre infini d’explications, les unes après les autres, pour rendre compte des événements de février-mars 74 ; chacune d’entre elles engendrait une infinie progression de propositions contraires, de thèses et d’antithèses, et cela n’avait pas de fin. Chaque fois Dieu disait : "Voici l’infini. Me voici donc." Puis il dit : "Chaque pensée débouche sur l’infini, n’est-ce pas ? Trouves-en une qui échappe à la règle." »
Et en dépit de tous ses efforts, de toutes ses tentatives, elles ne sont qu’infinies régressions auxquelles Dieu répond : « L’infini ». Dick ne comprend pas. Dieu essaie alors de le mettre sur la voie :
« Alors Dieu dit : "Et puisque tes hypothèses sont en nombre infini, c’est aussi là que je suis. Sans même que tu en prennes conscience, l’infinité même de tes théorisations t’indiquait la solution ; elles m’indiquaient moi, et moi seul." »[25]
Mais Dick avance de nouvelles théories et amorce aussitôt d’infinies régressions…
45. La vérité c’est le tout, c’est l’ensemble des possibles, l’infinité des hypothèses et des combinaisons. La vérité c’est le Yi King, c’est le Plérôme, c’est le Bardo et l’Arbre de Vie.
46. Les personnages de Dick, comme leur auteur, ont le sentiment d’avoir été exclus de la plénitude céleste, d’avoir été coupés de l’unité cosmique originelle. Ils ne désirent rien tant, dès lors, que faire la paix avec eux-mêmes, donner sens à leur douleur, retrouver une sérénité perdue, s’insérer à nouveau dans le cosmos, ne faire qu’un avec le monde – quitter cet océan stagnant pour se fondre dans celui, infini et éternel, du royaume de Dieu. « L’univers est un immense esprit collectif », affirme Sadassa dans Radio Libre Albemuth. Et dans SIVA, Horselover Fat croit que l’univers lui parle :
« Frag. 36. Les pensées du Cerveau sont éprouvées par nous comme des dispositions et des redispositions à l’intérieur d’un univers physique, mais il s’agit en réalité d’information et de traitement de l’information à quoi nous donnons corps. […]
« Frag. 37. Nous devrions être capables d’entendre cette information, ou plutôt ce récit, comme voix neutre en nous-mêmes. Or quelque chose a mal tourné. Toute création est langage et n’est que langage, mais quelque inexplicable raison fait que nous ne pouvons ni le lire hors de nous ni l’écouter en nous. Alors moi je dis qu’on est devenu idiots. […] À l’origine du mot "idiot", il y a le mot "particulier". Chacun d’entre nous est devenu "particulier" et ne participe plus du logos commun du Cerveau, si ce n’est à un niveau subliminal. Ainsi notre vie réelle et notre destin sont-ils conduits en deçà du seuil de la conscience. »[26]
SIVA, 291-292.
47. Pour Dick, paranoïaque doublé d'un fervent logocrate, lecteur des fragments d'Héraclite, tout est signe. L’une des idées les plus marquantes de SIVA est celle du « plasme », la forme physique et vivante du Logos. En accueillant un plasme, le receveur se reconnecte directement à l’univers un et vivant. Qu’en ce plasme vive Thomas, Zébra, Valis, Jane, Sophia ou toute autre entité importe peu : l’idée reste celle d’une reconnexion gnostique – via l’union de deux êtres – au Cerveau universel – à Dieu – à l'univers. D’où l’expérience bouddhique de Fat, qui acquiert la connaissance de toutes ses vies antérieures.
48. Dans la dernière partie de SIVA apparaît Sophia, petite fille en qui s’incarne (ou pas) le Sauveur, ou du moins l’un de Ses principes. Elle lit le Sefer Yetsira, traité de cosmogonie hébraïque consacré à la formation du monde, première source connue de la Kabbale. Le Sefer Yetsira repose sur une idée fondamentale pour la tradition ésotérique juive : les lettres de l’alphabet hébreu, par des combinaisons et recombinaisons infinies, confèrent leur existence aux choses régies par les dix voies de Dieu, les sephiroth. Or, dans L’Invasion divine, cette idée est développée à plusieurs reprises, avec la Bible hologramme d’abord :
« La structure totale du livre saint formait ainsi un cosmos tridimensionnel qu’on pouvait regarder, et dont on pouvait lire le contenu, sous n’importe quel angle. Selon l’inclinaison de l’axe d’observation, on pouvait en extraire différents messages. Ainsi les Écritures délivraient-elles une infinité de connaissances aux aspects sans cesse changeants. […] »
L’invasion divine, 576.
49. Puis plus loin, quand Elias, qui n’est autre qu’un avatar du prophète Élie, évoque la Torah (composée des cinq premiers livres de l’Ancien Testament) :
« La Torah est la totalité des révélations de Dieu ; elle est vivante ; elle existait avant la Création. C’est une entité mystique, presque cosmique. […] C’est la plus haute idée et l’âme vivante du monde ».
L’invasion divine, 600.
Chaque âme est reliée à une Torah particulière, qui est recombinaison des lettres hébraïques.
50. Zina est Malkuth, la dixième Sephira, l’objectivation de la Création, sa réalité physique ; Emmanuel est l’En Sof, l’infini. L’invasion divine revisite à sa manière l’anamnèse de la Sophia telle que Jung la concevait dans son analyse de Job. Mais Dick brouille les cartes. Ici, c’est le fils de Yahvé, Emmanuel (un nouveau Christ, donc, né de la chaste union de Yah avec la dénommée Rybys) qui doit absolument se souvenir de Sophia, c’est-à-dire, de la réalité physique de Sa création – sans quoi notre univers cesserait tout simplement d’exister.
51. Yin et yang ne s’opposent pas mais se complètent. Séparés, ils n’existent pas – rien n’existe. Réunis, ils peuvent se recombiner à l’infini.
52. Comme le suggère Angel Archer au début de La Transmigration :
« L’art, comme la théologie, est une imposture bien emballée. En bas, les gens se battent pendant que je cherche Dieu dans un livre de références. » (744)
Mais, ajoute-t-elle, les arguments contre l’existence de Dieu, « qu’ils soient ontologiques ou empiriques, anciens ou modernes », sont « tous stupides ». Angel est agnostique, peut-être déiste. Revenue de tout, elle reste ouverte à toute éventualité mais n’a que faire des théories gnostiques et/ou jungiennes d’un Dick ou d’un Tim Archer.
53. La Transmigration s’ouvre sur un séminaire auquel assiste Angel à Sausalito, sur le sens de la vie. Angel ironise :
« John Lennon venait de se faire tuer, et je crois savoir pourquoi nous sommes sur cette terre ; c’est pour découvrir que ce que vous aimez le plus vous sera enlevé, sans doute à cause d’une erreur en haut lieu plutôt qu’à titre délibéré » (739).
En une phrase amère (elle vient de perdre son mari et son beau-père, le charismatique évêque de Californie Timothy Archer), Angel résume à leur essence même les tentatives graphorrhéiques (et jungiennes) de Dick et de ses personnages pour élaborer de nouvelles cosmogonies.
54. Comme Dick, Tim Archer carbure aux amphétamines, passe d’une idée fixe à une autre, rejette un pan de sa propre religion pour des raisons historiques, sans égard pour la symbolique (il croit que le Christ était un imposteur, que la secte zadokite[27] détenait la vérité, que la vie éternelle était prodiguée par un champignon divin, l’anokhi[28], et que l’Esprit Saint n’existe pas, au prétexte que personne ne l’a vu depuis les temps apostoliques…), s’inspire de sectes gnostiques (la connaissance de Dieu par Satan), et cherche toutes les réponses dans des livres. Et, comme Dick, Archer postule qu’il est impossible de prouver l’existence d’une réalité extérieure. Une manière, sans doute, de justifier ses brusques revirements théologiques et son recours à un médium pour entrer en contact avec son fils défunt…
55. Dick et Angel ne remettent pas en cause la culture livresque en tant que telle, mais la coupure qu’elle peut opérer entre soi-même et le monde. Un dévoiement du Logos. Angel (qui évoque une possible conversion au judaïsme) écrit :
« Peut-être qu’en Israël j’arrêterais d’entremêler des métaphores et de me souvenir de poèmes. Peut-être mon esprit cesserait-il de tenter de résoudre les problèmes à l’aide de mots recyclés. De phrases usagées, de lambeaux arrachés ça et là : des fragments issus de mes années d’études où j’avais mémorisé sans comprendre, compris sans appliquer, appliqué sans jamais aboutir à un résultat. » (901)
Angel a la sensation de « se perdre dans des mots dénués de sens », comme le dit Barefoot, le séminariste de Sausalito, en « perdant tout contact avec la vie » (923). Elle se reproche de n’être que spectatrice impuissante, de n’être pas capable de substituer à ces métaphores mortes, fossilisée par l’usage et la culture – Angel se sent sur ce point identique à Bill, le jeune schizophrène mentalement incapable de comprendre le sens même d’une métaphore, toujours prise au pied de la lettre et interprétée au sens le plus littéral qui soit –, de nouvelles métaphores, des métaphores vives cette fois, c’est-à-dire, pour Paul Ricœur, le processus « par lequel le discours libère le pouvoir de certaines fictions de redécrire la réalité ». Il y a une vérité métaphorique.
56. Mais l’évêque (bishop en anglais – c’est aussi le nom donné à la pièce des échecs que nous appelons le fou…) ignore cette vérité métaphorique, prêt quant à lui à croire n’importe quoi, à condition qu’un livre ou que ce qui ressemble de près ou de loin à un fait l’atteste. Pour lui, le livre « est la réalité. […] L’univers pour Tim Archer est une vaste panoplie de livres de références au sein desquels il puise, à mesure que son esprit jamais en repos change de sujet de préoccupation, toujours en quête du nouveau, toujours se détournant de l’ancien. » (855) Il fuit les métaphores mortes, mais seulement pour leur en substituer de nouvelles, mort-nées.
57. En un sens, Angel et Tim sont semblables à Bill, le jeune hébéphrénique. « Amuse-toi avec tes pensées, me suis-je dit. C’est ce qu’Harry Stack Sullivan disait des psychotiques : ils s’amusent sans fin avec leurs pensées, et ils oublient le monde. » (932)
58. La fin singulière de Timothy Archer, une chute mortelle dans le désert en cherchant l’anokhi, constitue à la fois l’aboutissement logique de sa perte de contact avec le réel, et une dernière tentative – parce que, comme Angel malgré tout, il croit à la puissance du Verbe – pour lui échapper. Ce que Tim recherchait à travers l’anokhi, n’était pas tant la vie éternelle, que l’expérience numineuse de la théophanie, la pure conscience de Dieu, qui, pour Horselover Fat, était d’ailleurs la seule réalité (lire SIVA, p. 308).
59. L’âme de l’évêque Archer a-t-elle transmigré dans le corps de Bill Lundborg ? A priori, cette idée est totalement irrationnelle. Mais lisons plutôt ce dialogue éclairant entre Edgar Barefoot et Angel, dans les dernières pages du roman :
« Barefoot a déclaré : "Un des premiers Pères de l’Eglise croyait en la Résurrection "parce que c’était impossible". Non pas "en dépit du fait que c’était impossible" mais "parce que c’était impossible". Je crois que c’était Tertullien. Tim m’en avait parlé une fois.
– Et vous trouvez que c’est intelligent ? ai-je demandé.
– Pas très. Je ne pense pas que Tertullien ait eu l’intention que ce le soit.
– Je vois tous les gens suivre ce même chemin dans la vie, ai-je dit. Pour moi cela résume l’ensemble de cette histoire stupide : croire à quelque chose parce que c’est impossible. Moi, ce que je vois, ce sont des gens qui deviennent fous et ensuite qui meurent ; d’abord la folie, et après la mort." » (944)
60. Sans se l’avouer, Angel suit elle-même cette voie salutaire du réenchantement. À l’image du disque de koto que lui procure Barefoot, dont le titre signifie lumière de l’espoir, l’étincelle née chez Bill sous la forme de l’esprit de Timothy Archer luit dans ses ténèbres comme le Saint-Esprit – celui-là même dont l’évêque doutait.
61. Il y a deux interprétations possibles à cette très belle fin. Ou bien Timothy Archer survit en Bill et en Barefoot sur un plan purement métaphorique, en tant que souvenir. Ou bien son âme s’est effectivement réincarnée en Bill, peut-être en Barefoot, et peut-être même chez Angel et pourquoi pas en chacun de nous. Selon notre rapport au monde et à Dieu, nous pencherons pour telle ou telle réponse. Mais l’idée essentielle restera la même : en mourant, Archer réussit là où Dick et ses personnages avaient le sentiment d’échouer depuis des années : quitter l’état d’idiot, de solitude singulière, pour se diffuser dans l’infini. Le drame cosmique sans cesse rejoué dans Radio Libre Albemuth, dans SIVA et dans L’invasion divine trouve là une résolution individuelle pour le moins inattendue.
62. Comme la Torah, comme la Bible-hologramme de L'invasion divine, comme le Yi King cher à son cœur, chaque livre de la Tétralogie, chaque fragment de l’Exégèse, sont la recombinaison des mêmes principes élémentaires. Phil, dans SIVA, a créé Fat pour surmonter la mort de Gloria. Bill accueille l’âme de l’évêque défunt. Stratégies de contournement.
63. Les livres tombés sur la bonne terre[29] s’insinuent en nous, germent et finissent par éclore en lumineuses transformations. Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (Jn) 1:1. La mort n’est pas absurde.
64. Et le Logos est vivant.

[1] Tous les numéros de pages des romans Radio Libre Albemuth, SIVA, L’invasion ivine et La Transmigration de Timothy Archer renvoient à l’édition suivante : P. K. Dick, La Trilogie divine, l’intégrale, trad. de l’anglais (US) par R. Louis, A. Dorémieux et Emmanuel Jouanne, Paris, Denoël, « Lunes d’encre », 2002.
[4] Le poisson était alors à la fois objet de haine ou d’impureté, et de culte religieux. Sur ce sujet, lire l’éclairant essai de C. G. Jung, « L’ambivalence du poisson christique » in La Réalité de l’âme, t.2 : Manifestations de l’inconscient, Paris, Le Livre de poche, « La pochothèque », 2007. Voir aussi infra, fragment 36.
[5] Ou plutôt de la période apostolique, celles décrits dans les Actes des Apôtres, ainsi qu’il le précise dans l’Exégèse (cf. L. Sutin, Invasions divines, trad. de l’américain par H. Collon, Paris, Gallimard, « Folio SF », 2002, p. 469).
[6] P. K. Dick, « Si vous trouvez ce monde mauvais, vous devriez en voir quelques autres » in Si ce monde vous déplaît… et autres textes, trad. de l’américain par C. Wall-Romana, Paris, L’Éclat, 1998.
[8] « Pour Platon, elle est la restauration de l'idée contemplée, avant l'incarnation, par l'âme humaine dans le ciel des idées et dont le souvenir serait resté inconscient sans l'opération de la "réminiscence". Aristote refuse cette conception de la theôria et fait de l'anamnèse la faculté, propre à l'homme, de rappeler volontairement un souvenir d'origine empirique et de le localiser dans le temps. La mnémè passe ainsi de la potentialité à l'état d'entéléchie. » (G. Torris, Encyclopædia Universalis)
[9] Sur l'influence du morceau sur l'expérience dickienne, lire cet article de Pacôme Thiellement : http://laguerretotale.blogspot.fr/2005/11/jetais-le-morse.html
[10] « Dans le Plérôme il n'y a rien, et il y a tout ; il est inutile de réfléchir au Plérôme, car cela voudrait dire : se dissoudre soi-même. La CRÉATURE n'est pas dans le Plérôme, mais en soi-même. Le Plérôme est le commencement et la fin de la Créature. Il passe à travers elle, comme la lumière du soleil pénètre l'air de toutes parts. Quoique le Plérôme passe à travers elle complètement, la Créature ne participe pas de lui, pas plus qu'un corps parfaitement transparent ne devient clair ou sombre sous l'action de la lumière qui le traverse. »
C. G. Jung, Les Sept sermons aux morts in La Réalité de l’âme, t.2, op. cit., p. 23.
[14] Était autrefois considérée comme la « Trilogie divine » SIVA, L’Invasion divine et La Transmigration de Timothy Archer. Radio Libre Albemuth, première version de SIVA d’abord refusée par les éditeurs, s’y est greffé par la suite. À vrai dire, La Transmigration n’a, à bien des égards, qu’un lointain rapport avec les trois autres romans, mais l’ultime roman de Dick ne s’en impose pas moins comme la conclusion. Nous parlerons donc ici de la « Tétralogie divine ».
[15] N. Spinrad, « La transmutation de Philip K. Dick » in H. Collon, Regards sur Philip K. Dick : le Kalédickoscope, 2ème éd. Revue et augmentée, Amiens, Encrage, 2006, p. 56.
[16] K. S. Robinson, Les romans de Philip K. Dick, trad. par L. Queyssi, Lyon, Les Moutons électriques, 2005.
[24] Ibid, p. 854. Pour C. G. Jung, le dogme de l'Assomption de Marie, proclamé par Pie XII en 1950, est le double symbole de ce mouvement de Dieu – du point de vue de la psychologie de la religion s'entend – vers Son équilibre (Marie devient la fiancée céleste, personnification féminine de Dieu, l'égale, ou presque, du Christ) mais aussi de l'émancipation féminine qui s'accélérait lentement en ce XXème siècle.
[27] Précisons d’emblée que les faits allégués par Archer relèvent bien de la fiction : si les recherches d’une hypothétique source Q (le document unique qui serait à l’origine des évangiles synoptiques) ont pu en effet suggérer que les synoptiques ont été rédigés à partir d’une ou plusieurs sources plus anciennes, par exemple l’Évangile de Thomas, parfois considéré (un peu abusivement) comme un écrit gnostique, aucune de ces sources n’est datée d’avant la vie de Jésus, et assurément pas de plusieurs siècles avant lui chez les zadokites (qui sont sans doute les Sadducéens mentionnés dans plusieurs livres du Nouveau Testament), comme l’avance le roman...
[28] Dick fonde cette hypothèse farfelue sur un livre authentique, Le champignon sacré et la croix (1970). L’auteur, John Allegro, qui participa à la traduction des manuscrits de Qumran, prétendait que les chrétiens vouaient un culte secret à un champignon, l’amanita muscaria, auquel le Nouveau Testament ferait sans cesse référence...
16:23 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : dick, philip k dick, science-fiction, sf, littérature, critique, trilogie divine, tétralogie divine, radio libre albemuth, siva, l'invasion divine, transmigration, timothy archer |
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07/01/2013
Top 10 Films 2012
1. Le Cheval de Turin de Béla Tarr & Ágnes Hranitzky




Symphonie minimaliste et répétitive absolument unique. Six jours d'apocalypse lente. Six jours pour que le souffle et la lumière désertent la création. Une plaine décharnée balayée par le vent, une ferme en ruine, un arbre mort. La nuit s’abat lentement sur le vieux paysan taiseux (Jànos Derzsi) et sa fille (Erika Bók), trahis par l’assèchement de leur cheval, de leur puits et du monde. Terrassant.
2. Faust d'Alexandre Sokourov




L'idée géniale de Sokourov, qui signe son meilleur film depuis Mère et Fils, est d'avoir trouvé une formidable expression formelle du mythe. Si le docteur Faust lui-même brille surtout par sa fadeur, c'est en vérité parce que nous sommes les véritables victimes du démon. C'est nous (pulsion scopique) qui désirons la virginale et sensuelle Marguerite, nous qui nous attardons sur son éblouissant visage, nous qui vrillons son bas-ventre du regard. C'est nous, encore, que corrompent Méphistophélès (aussi bien Sokourov) et son corps difforme (chairs visqueuses, parties génitales à l'arrière / image anamorphosée), nous qui choisissons délibérément la voie de la volupté. Ce sont bien eux (sans oublier le talent du chef opérateur Bruno Delbonnel) irrésistible objet du désir – qui, comme le notait très justement Jacky Goldberg dans sa belle critique, finit par irradier la toile comme une icône – et monstrueuse représentation de la volonté de puissance, qui permettent au film, commencé dans la glauque lumière d'un village à l'atmosphère de mort, d'atteindre progressivement au sublime, jusqu'à l'hallucinant dénouement volcanique.
3. Amour de Michael Haneke

L’appartement d’Amour n’est pas qu’un décor (fort réaliste, grâce aux talents du cinéaste et de son chef opérateur Darius Khondji), il est la représentation spatiale, topographique et dynamique, du couple incarné par Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva et de son rapport au monde extérieur : fenêtres, portes, fermées, ouvertes, seuils, franchissements. C'est que, pour ces vieux amants qui n'ont d'autre désir que de se frayer un passage vers un autre monde où ils seront à nouveau réunis, heureux, l’extérieur est une menace : qu’on sonne en rêve à la porte et c’est l’asphyxie ; qu’une fenêtre s’ouvre et ici Anne s’écroule, là s’introduit un pigeon – évident psychopompe, renvoyé une première fois, puis serré sur le giron du vieil homme qui n’aspire qu’à une chose : libérer l’âme de sa bien-aimée et la retrouver telle qu’en elle-même, assise derrière son piano par exemple : ce même piano sur lequel Georges, pathétique, se met à jouer le bouleversant Ich ruf zu Dir, Herr Jesu Christ (BWV 639) de Jean-Sébastien Bach, rien moins que le thème d’ouverture de Solaris de Tarkovski – un film auquel Amour renvoie secrètement : ce n’est qu’à la disparition des avatars de Khari – malades – que Kris peut enfin rejoindre son îlot d’espace-temps ; de même, Georges ne quittera l’appartement qu’après le dernier souffle de sa femme.
4. Cosmopolis de David Cronenberg

Le monde extérieur est une toile muette (cf. les génériques de début – pollockien et dans la droite lignée de celui de A Dangerous Method – et de fin – Rothko) où s'impriment non les mots mais leurs extensions fantasmatiques. Tableau expressionniste. Il suffit que le milliardaire Packer (Robert Pattinson, rigoureusement parfait) et son jeune analyste financier Michael Chin évoquent un poème dans lequel le rat devient l'unité monétaire dominante, pour que les rats se mettent à envahir l'extérieur – vu à travers l'écran/vitre de la limousine-telepod insonorisée. Eric Packer glisse dans la ville-monde en plan rapproché comme dans un rêve absurde et violent, pontué par la fascinante partition d'Howard Shore, qui n'est pas sans rappeller celle de Crash. Et l'intérieur feutré de la stretch-limo, c'est la métaphore de l'esprit, comme siège (en cuir) d'une parole virale et délirante. L'esprit du temps, le Zeitgeist, le fantôme du capitalisme.
5. Drive de Nicholas Winding Refn

Bluette d'une mièvrerie éhontée, film de vengeance violent et hyper-stylisé, Drive avait tout pour me déplaire. Et pourtant, mon moi-midinette et mon moi-Conan se sont unis secrètement pour m'injecter une dose quasi mortelle d'endorphine devant cette post-série B idéale dont a toujours rêvé Michael Mann sans jamais oser la réaliser. Splendide composition des plans, avec une recherche quasi systématique des lignes de fuite (copyright Hélène Bora Coquecigruë). D'accord, Drive est sorti le 5 octobre 2011. Mais c'est moi qui fixe les règle. Okay ?
6. Moonrise Kingdom de Wes Anderson

A l'image de Fantastic Mr. Fox, Moonrise Kingdom est un authentique et euphorisant cartoon live, d'une inventitivé visuelle de tous les instants. Il y a même, mais oui, quelque chose de bouleversant dans cette course effrénée du couple d'enfants-amants vers un impossible et autistique jardin d'Eden. Un rythme fou, et une grande maîtrise.
7. The Day He Arrives (Matins calmes à Séoul) de Hong Sang-soo
Emouvante énième variation du coréen Hong Sang-soo autour de sa figure fétiche de cinéaste paumé, lâche et alcoolique. Comme d'habitude – mais dans le magnifique noir et blanc qui conférait déjà à La Vierge mise à nu par ses prétendants une pointe irrationnelle de nostalgie Nouvelle Vague – les personnages se croisent et les événements (comme les films) se répètent, mais ici le décalage suscite le malaise, parce que les reprises des mêmes scènes – en particulier dans le bar « Roman » – interviennent dans une narration à priori linéaire. Dès lors Seungjun nous apparaît hagard, comme empêtré dans la trame sans fin de ses échecs, prisonnier de ses propres schémas mentaux. Rohmer + 3 bouteilles de soju = Resnais.
8. Un monde sans femmes de Guillaume Brac

Comédie mélancolique sur les déboires sentimentaux d’un célibataire maladroit dans une station balnéaire de Picardie. Le réalisateur saisit au vol avec une rare délicatesse ces instants fugitifs du jeu de la séduction, quand un courant inattendu passe soudain entre deux êtres… Il y a du Rohmer (décidément) dans le cinéma de Guillaume Brac, du Rozier aussi. Touchant.
9. Le Marin masqué de Sophie Letourneur
Sophie Letourneur m'avait déjà passablement impressionné avec La Vie au Ranch, chronique survoltée et discrètement désenchantée d’un groupe d’étudiantes fêtardes et immatures. Elle confirme avec un court-métrage rohmero-truffaldien franchement réussi. Noir et blanc désuet, dialogues post-synchronisés (façon Nouvelle Vague, encore) et voix off légère créent d’incessants décalages : façon efficace et sophistiquée de noyer la mélancolie sous les artifices acidulés. Ca ne dure que 38 minutes mais c’est un pur plaisir.
10. Avengers de Joss Whedon
À mille lieues des boursouflures d'un Hobbit, Joss Whedon maîtrise son sujet presque à la pefection : scénario et découpage efficaces, effets spéciaux réussis, dynamisme et maîtrise des scènes d'action. Tout juste regretterons-nous le caractère trop impersonnel des bestioles venues d'Asgard, lors de la bataille finale. Mais ne boudons pas notre plaisir : voir Thor le bombeur de torse, Captain America le propre sur lui, Iron Man l'alcoolique et Hulk le pas content réunis pour contrer l'infâme et tragique Loki, c'est un plaisir purement régressif, certes, mais non moins intense. Les filles ne peuvent pas comprendre.
20:00 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : top 10, top 2012, meilleurs films, le cheval de turin, béla tarr, faust, sokourov, amour, michael haneke, cosmopolis, david cronenberg, drive, refn, moonrise kingdom, wes anderson, the day he arrives, hong sang-soo, un monde sans femmes, brac, le marin masqué, letourneur, avengers, joss whedon |
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05/01/2013
Top 20 Albums 2012 - les 10 meilleurs
Et voici le haut du panier, le top du top, les dix meilleurs, la crème de la crème, l'élite, les inépuisables et les disques de chevet. Avec, toujours, un extrait, et des liens vers des chroniques.
La bande de Michael Gira est de retour et signe son meilleur album depuis Soundtracks for the Blind. Une bachanale inespérée et des plus grandioses et, déjà, un immortel.
Chef d'oeuvre de drone abrasif et anxiogène surgi du Texas et d'Albuquerque, qui nous fait visiter ses cathédrales sonores naufragées. Chronique par bibi sur l'indispensable SWQW.
3. Oyaarss - Smaida Greizi Nakamiba
Oyaarss, c'est ma claque de dernière minute. Une tuerie breakbeat qui nous arrive tout droit de Lettonie. C'est sur Ad Noiseam et ça déchire grave.
Andriy Symonovych est Ukrainien, et son Mgnovenie, sur le label Tympanik, est juste beau à faire chialer un Gobelin. Préparez vos mouchoirs.
5. Godspeed You! Black Emperor - Allelujah! Don't Bend! Ascend!
Les prodiges canadiens enfin de retour avec un classique instantané, trop court mais d'une exceptionnelle densité. On écoute et on ferme sa goule.
6. Talvihorros - And It Was So
Apocalypse ambient en sept tableaux par le prophète d'Edimbourg, Ben Chatwin. Si à force de l'écouter vous finissez par voir un tunnel de lumière blanche, calmez-vous : ce n'est, peut-être, que l'antichambre de l'enfer.
7. Tindersticks - The Someting Rain
A la maison, c'est toujours un plaisir de retrouver les Tindersticks et leur douce et swinguante mélancolie. Mais ça faisait longtemps que Stuart et sa troupe ne nous avaient pas enchantés comme ça. L'album de chambre à coucher de l'année, à n'en pas douter.
Ide Reinhart est norvégienne, mais son onirisme musical, qui oscille sans cesse entre rêves féériques et angoisses primitives, m'évoque plutôt les films de Béla Tarr, d'Alexandre Sokourov ou de Guy Maddin.
Ca commence comme du Radiohead façon Where I End And You Begin (The Sky Is Falling In), avec Octo ici en écoute. Mais c'est français, c'est de l'IDM, du glitch ou tout ce que vous voudrez, mais c'est surtout la bande-son idéale de vos introspections.
Deux excellents disques de Justin Broadrick sont sortis en 2012 : le troisième (et de loin le meilleur) opus de The Blood of Heroes, et surtout ce Posthuman où l'on retrouve la rage sereine d'un Godflesh solo. Chronique par bibi sur SWQW.
09:00 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : musique, top 2012 |
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04/01/2013
Top 20 Albums 2012 - de la 11e à la 20e place
L'heure n'est plus aux tergiversations mais bien à la prise de décisions : voici donc, dans un ordre quasi aléatoire, dix des vingt meilleurs disques de l'année 2012. La suite demain.
11. Raime - Quater Turns Over A Living Line
12. - The Caretaker - Patience (After Sebald)
13. Emanuele de Raymondi - Buyukberber Variations
14. Thomas Köner - Novaya Zemlya
15. Tim Hecker & Daniel Lopatin - Instrumental Tourist
16. Silent Servant - Negative Fascination
18. Christoph Berg - Paraphrases
16:20 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : musique, swqw, top 2012, drone, ambient, techno, classical, idm |
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06/11/2012
Amour de Michael Haneke

L’appartement d’Amour, le nouveau film de Michael Haneke, n’est pas qu’un décor (fort réaliste, grâce aux talents du cinéaste et de son chef opérateur Darius Khondji), il est la représentation spatiale, topographique et dynamique, du couple incarné par Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva et de son rapport au monde extérieur : fenêtres, portes, fermées, ouvertes, seuils, franchissements.
Après le prologue (porte d’entrée défoncée au bélier par la police), qui nous révèle l’issue fatale pour désamorcer d’emblée tout suspense indécent, le film désormais parfaitement linéaire s’ouvre sur un face à face spéculaire avec les spectateurs du théâtre des Champs-Elysées, venus assister à un récital d’Alexandre Tharaud. Parmi eux, Georges et sa compagne, Anne. Nous n’y verrons rien d’autre que ces spectateurs – comme si le couple s’était déjà retiré d’un monde dont la futile réalité se serait déjà étiolée, prémisse du drame imminent. Le concert commence : il est temps pour nos octogénaires de quitter la scène du monde.
Une fois dans l’appartement, nous ne le quitterons plus. Très vite, la santé d’Anne se détériore. Absences, hémiplégie, aphasie, dépendance – étapes d’un voyage vers la mort. Et ce dernier voyage – initiatique –, les amants entendent le faire seuls. S’ils ne se calfeutrent pas comme les Bienheureux de Bergman, c’est que leur réclusion est moins pathologique que métaphysique : il s’agit, pour eux, dont la vie est manifestement passée, de se frayer un passage vers un autre monde où ils seront à nouveau réunis, heureux. Une infirmière infantilisante est renvoyée. Les concierges dévoués sont poussés vers la sortie. Georges ne répond plus au téléphone. « Vous avez votre vie, laissez-nous la nôtre ! » lâche-t-il à leur fille Eva (Isabelle Huppert). Même elle n’est plus la bienvenue. Lorsque qu’elle se présente à l’improviste, Georges la laisse un temps à la porte et verrouille la chambre où Anne repose. Rien ne doit parasiter la cérémonie : le passage nécessite un absolu dévouement.
Dès lors l’extérieur est une menace : qu’on sonne en rêve à la porte et c’est l’asphyxie ; qu’une fenêtre s’ouvre et ici Anne s’écroule, là s’introduit un pigeon – évident psychopompe, renvoyé une première fois, puis serré sur le giron du vieil homme qui n’aspire qu’à une chose : libérer l’âme de sa bien-aimée et la retrouver telle qu’en elle-même, assise derrière son piano par exemple : ce même piano sur lequel Georges, pathétique, se met à jouer le bouleversant Ich ruf zu Dir, Herr Jesu Christ (BWV 639) de Jean-Sébastien Bach, rien moins que le thème d’ouverture de Solaris de Tarkovski – un film auquel Amour renvoie secrètement : ce n’est qu’à la disparition des avatars de Khari – malades – que Kris peut enfin rejoindre son îlot d’espace-temps ; de même, Georges ne quittera l’appartement qu’après le dernier souffle de sa femme.
L’on peut observer cliniquement la planète Solaris ou l’amour du vieux couple : leur essence nous demeure pareillement inconnue.
11:47 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : amour, haneke, cinéma, critique cinématographique, solaris, tarkovski, trintignant, riva, couple, mort |
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