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Chromozone et Les Noctivores, deux tueries de Stéphane Beauverger

 

« […] Pour la première fois, Justine perçoit l’effrayante totalité du monde. Des marées montantes de concepts corrodent ses convictions. Partout, des épiphénomènes, des micro-tourbillons, postulats réfractaires qui se noient sous le poids de leur partialité, ou diffusent leur éclatante hérésie jusqu’à devenir le courant dominant. A chaque seconde, des potentialités sont écartées, des décisions s’imposent. Sereine, la synthèse pulse ses certitudes jusqu’aux racines des dents serrées de Justine. La plénitude de la sphère humaine, insaisissable et intégralement accessible, à portée d’âme. L’équilibre, dans le mouvement toujours réinitialisé.
Tout est là, simplement. »
S. Beauverger, Les Noctivores.


 

Si la SF contemporaine n’est pas aussi riche que celle des années soixante, soixante-dixson véritable « âge d’or » avec les chefs d’œuvre de Dick, Brunner, Spinrad, Disch, Silverberg, Jeury, Curval, Ballard, Herbert, Vonnegut, etc. ―, certaines voix parviennent malgré tout à s’élever au-dessus des gargouillis de la soupe terminale des lettres françaises, et à nous soumettre leurs visions cauchemardesques ou fantasmatiques de notre avenir et de nos espaces intérieurs. Ces Voix, il nous faut le reconnaître, évoluent le plus souvent aux marges des genres, plutôt dans l’Entre-Mondes évoqué par Francis Berthelot dans son guide de lecture paru en Folio SF, c’est-à-dire à la jonction d’un réel technologique interdisant toute transcendance et d’un imaginaire personnel, que dans les limites vitrifiées des genres eux-mêmes ; ces Voix, en somme, font ce qu’elles peuvent pour donner corps au réel ― un corps forcément schizophrénique ―, pour que jamais ne s’éteigne la flamme d’une littérature d’abord menacée par elle-même, ou plutôt par son envers. Tandis que les bataillons de littérateurs qui envahissent bibliothèques et librairies avec la précision des automates de Métropolis n’animent qu’une langue morte, décomposée, ces Voix déconstruisent les lois du monde et de la narration pour mieux les réinventer. Ces Voix, aujourd’hui en France, ont pour nom Xavier Mauméjean (auteur du remarquable Car je suis légion aux éditions Mnémos, sur lequel je reviendrai dès que possible), Fabrice Colin (je vous parlerai bientôt de son magnifique Or not to be, et sans doute de son nouveau roman à paraître en janvier, Kathleen, tous deux chez L’Atalante), Maurice G. Dantec, Alain Damasio (je ne répèterai jamais assez combien La Horde du contrevent est une œuvre prodigieuse), Antoine Volodine (qui poursuit son chemin à nul autre pareil avec une constance rare, de son premier roman, Biographie comparée de Jorian Murgrave, à son dernier en date, Bardo or not Bardo), Alain Fleischer (étrange et apocalyptique La Hache et le violon), Christophe Claro (pour ses récits personnels mais aussi et surtout pour son immense travail de l’ombre) ou Michel Houellebecq. A cette liste des insurgés du Verbe, certainement pas exhaustive mais qui prouve que la carte des nouvelles constellations littéraires reste encore à dresser, peut-être pourrons-nous dans un proche avenir ajouter Stéphane Beauverger. Ce dernier n’a sans doute pas encore l’envergure des Voix solitaires citées, mais à lire ses deux premiers thrillers d’anticipation, Chromozone et Les Noctivores (en attendant le dernier tome de la trilogie, La Cité nymphale), on retrouve un peu de cette énergie explosive des premiers Dantec, de La Sirène rouge à Babylon Babies, et l’on se dit que leur auteur pourrait bien nous réserver quelques surprises. Je reprends ici, en la développant, une courte critique de Chromozone parue dans Trans/Fictions[1] (fanzine prometteur dirigé par mon collaborateur à Galaxies, Xavier Bruce), que je complète de ma récente lecture des Noctivores.

 

medium_chromozone.5.jpgChromozone est un récit choral, à l’anglo-saxonne, qui nous fait suivre en alternance et à la troisième personne les aventures de Gemini — jeune prisonnier d’un camp de réfugiés dominé par les violents Keltics —, de Teitomo — flic pur et dur qui travaille pour le plus offrant dans les « zones de couleur » communautaires de Marseille —, d’Ogre — machine à tuer pour qui « il n’y a plus de place en ce monde pour la bêtise », véritable leitmotiv du roman —, de Justine — femme (à poigne) de l’inventeur d’un éventuel antivirus révolutionnaire —, et de Khaleel — homme génétiquement modifié qui traite les informations phéromoniques et fournit ses synthèses sous forme de sueur, avant de se découvrir un effrayant don de prescience… Dans ce futur proche en effet, les technologies informatiques ont été anéanties par un mégavirus militaire, le « Chromozone », qui a contraint les consortiums et multinationales à développer un nouveau mode de communication et de stockage de l’information : les phéromones… La catastrophe a eu une autre grave conséquence : les nations ont éclaté en communautés, en territoires ethniques ou tribaux — Beauverger n’est cependant jamais caricatural —, abandonnant l’ordre public et la justice à des milices privées — c’est la loi de la jungle urbaine ; dans Chromozone, seuls les plus forts et les plus malins survivent, souvent au détriment des autres.
S’il n’atteint pas les sommets himalayens de son prédécesseur déjà culte aux éditions la Volte (La Horde du contrevent), Chromozone n’en est pas moins un remarquable thriller d’anticipation — le meilleur, peut-être, en France, depuis Babylon Babies de Maurice G. Dantec. Plus fantaisiste, peut-être, que Forteresse de Georges Panchard ou Cosmos Incorporated, mais aussi plus inventif. Dans ce roman nerveux et post-apocalyptique — on pense également, ce n’est pas un maigre compliment, au Norman Spinrad de Rock machine —, dans ce nuage d’orageuse noirceur donc, Beauverger ménage cependant d’essentiels îlots de lumière : ses personnages, quels qu’ils soient — hormis la faction Orage —, conservent jusqu’au bout quelques fragments d’humanité ; ils s’entraident, ils s’aiment — ils vivent. Le moins étonnant sans doute, dans ce que son auteur annonce comme le premier titre d’une trilogie, n’est pas le style percutant, incisif, d’un écrivain qui ne craint pas de risquer parfois un style ampoulé — un écrivain dont les audaces s’avèrent finalement payantes ― qui rend admirablement compte de l’atmosphère explosive de son récit. Beauverger, c’est une bonne et grande nouvelle — c’est aussi, à la réflexion, ce qui le rapproche d’Alain Damasio —, ne se contente pas de raconter (ce qu’il fait pourtant avec une maîtrise évidente), il écrit aussi avec une jubilation, avec une conviction dont les peine-à-jouir de la littérature germanopratine sans estomac devraient s’inspirer toutes affaires cessantes, et qui nous font oublier ses quelques maladresses : « Fleurs corrosives et magnifiques, des bouffées de haine s’ouvraient en corolles sanglantes sur l’écran sensible de son front. Il était un jardin, parsemé d’orchidées primitives et carnivores exprimant le feu et le sang qui se répandaient dans la cité. La rage révélée allait dévorer quiconque l’empêcherait de s’épanouir et tout effort de modération serait vain. Le temps était venu de jeter à bas les espoirs en un progrès corrompu. »


medium_les_noctivores.2.jpgLa narration des Noctivores, suite directe du précédent, est plus linéaire. Huit ans après les massacres de Marseille, une version mutante du virus Chromozone qui exacerbe la violence de ses hôtes divise le territoire entre « zombies » contaminés et éléments « sains ». Deux génies se disputent alors le pouvoir : Khaleel, le prophète doué de prescience reclus dans son bunker, a développé un contre-virus technologique aux effets insidieux tandis que Peter Lerner, inexpugnable démiurge à l’origine de la pandémie, phagocyte littéralement l’humanité avec ses hordes de Noctivores. Cendre, jeune Sauveur des Soubiriens Révélés doué d’un terrifiant pouvoir ― par la prière, il foudroie les porteurs du virus ― et jeté au cœur du maelström, devient l’enjeu de ces deux grands manipulateurs. Mais quand les renégats d’Ouessant et les bombardiers Chamans s’en mêlent, le chaos menace de détruire cet ordre précaire. Comme l’assènent sans arrêt les sbires post-humains de Peter Lerner, « il est peut-être temps d’en finir avec la violence »…

Si techniquement Stéphane Beauverger maîtrise son sujet, il faut cependant attendre le dernier tiers du roman pour qu’enfin son explosivité se libère totalement. La linéarité sied mal en effet à son style sec, brutal, et à son imaginaire composite qu’on devine influencé par les univers hypertextuels des jeux vidéos et des technologies numériques ― ainsi défragmentée, sa prose nerveuse aux dialogues virils menace à tout moment (sans vraiment perdre pied) de sombrer dans les pires clichés du roman de gare. Mais une fois atteint le point de convergence du récit, une fois les pièces du puzzle assemblées, la tuerie peut enfin commencer. Beauverger n’est jamais aussi à l’aise que dans les scènes d’action, animées d’un souffle hors du commun (le souffle, dénominateur commun des livres publiés par la Volte). C’est également dans cette dernière partie que nous est dévoilée la véritable nature des Noctivores, brillante idée à l’origine de ces courtes « Interfaces » enchâssées ça et là, entre deux chapitres. Les Noctivores, s’ils conservent leur individualité physique, sont une entité informationnelle unique, alimentée par les pensées de chacun de ses membres ― tous contaminés par le Chromozone. Une Gestalt agglomérée autour de la personnalité dominante (et démoniaque, comme le suggère l’auteur plusieurs fois) de Peter Lerner lui-même, comme réponse définitive ― solution finale ― à la bêtise et à la violence humaines ― version destroy des clones asexués de l’épilogue des Particules élémentaires ou des frères-clones reliés de ma nouvelle Pater Noster. L’enjeu du triptyque est ainsi le choix impossible que l’humanité s’apprête à faire malgré elle, et auquel nous confrontent tous les grands romans d’anticipation : soit nous suivons la voie de la déshumanisation, la servitude volontaire, l’engloutissement dans la Machine-Monde qui caractérise l’Occident moderne, soit nous lui résistons, l’arme au poing, au risque du terrorisme et de la barbarie ― mais avec l’espoir d’une illumination. Combattre le Mal par le Mal, ou épouser sa cause... Comme pour Dantec, le salut n’est ici sans doute possible que par un inflexible réenchantement du monde. Chez Beauverger, cet espoir est incarné par Gemini, le héros castré de Chromozone qui n’use de la violence qu’en dernière extrémité (et qui, ayant choisi son nom, tente de reprendre les rênes de son existence), et par le couple amoureux des Noctivores, Cendre et Lucie ― Cendre, dont la parole ironiquement pieuse clôt le roman sur une note terriblement ambiguë : « L’extase vient. ». Ou l'Apocalypse...



[1] Vous pouvez vous procurer le N°1 de Trans/Fictions en contactant Xavier Bruce à l’adresse suivante : transfictions@aol.com. A lire, entre autres, des textes consacrés à Chuck Palahniuk, Régis Jauffret, Hubert Selby Jr, Philip K. Dick et David Peace.

Commentaires

  • Tiens ! on est sorti du pot-au-noir chez toi ?

    C'est qui le monsieur qui fait partie du club des masques tout en haut ?

  • Peter Weller, dans Le Festin Nu de D. Cronenberg.

  • Lecteur de vieilleries littéraires, votre blog m'a donné fortement envie de me plonger dans la SF.
    Je laisse ce commentaire inutile, parce que la plupart de vos billets résultent d'ouvrage que je n'ai pas encore parcouru.
    A bientôt.
    Cordialement.

    P.S. Ne soyez pas désobligé de me voir vous lier depuis mon blog.

  • Merci, Cidrolin-Raskolnikov, pour le commentaire et pour le lien. Je parcourrai votre blog prochainement. A bientôt.

  • Tiens, j'ai signé Cidrolin?
    Un vieux tic...
    Merci à vous, je n'en demandais pas tant.

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