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Le Bodhicaryâvatâra de Shantideva par Alexis Lavis – 1

Comme dans la nuit que provoquent de lourds nuages noirs,

L'éclair rend un instant visible la claire lumière du jour,

De même, parfois, par l'expérience de l'Éveillé,

L'intelligence mondaine devient soudainement pure. [5]

 

 

 

Mais cette grâce est fugace et difficile à obtenir.

En revanche la puissance du mal, elle, est terrifiante.

Par quelle autre grâce serait-elle vaincue,

Sinon celle de l'Appel de l'Éveil ? [6]

Fruit de la thèse de doctorat en philosophie et épistémologie d’Alexis Lavis, La Conscience à l’épreuve de l’éveil (éd. du Cerf, « Sagesses d'Asie », 2018) est composé en premier lieu d’une présentation et d’une étude du Bodhicaryâvatâra de Shântideva à l’aune de la linguistique (grâce aux racines communes du sanskrit, du grec et du latin, qui appartiennent tous à la famille des langues indo-européennes), de la phénoménologie (husserlienne surtout), de l’école systémique de Palo Alto avec Bateson  et, bien sûr, des textes du canon bouddhiques eux-mêmes, et, en second lieu, d’une nouvelle traduction du poème à partir du sanskrit, qui ne prétend pas l’emporter en beauté sur les traductions précédentes, mais bien corriger certains choix usuels de traduction qui, à force d’occidentaliser, voire de christianiser des notions bouddhiques ou, au contraire, de les exotiser à outrance, ont entraîné les textes dans le contresens ou dans l’illisible.  

 

 

Chapitre 1 : Shântideva et le Bodhicaryâvâtara. 

 

Le Bodhicaryâvatâra aurait été écrit en secret dans la première moitié du VIIIe siècle par Shântideva au monastère de Nâlandâ, et récité d’une traite devant l’assemblée des moines, qui exigeait une preuve de sa connaissance des sûtras et du Dharma – « une sorte de bilan de fin d’études, écrit Alexis Lavis, comme le serait le chef d’oeuvre à la fin du compagnonnage »1. Celui que l’on surnommait Bhusuku (littéralement : « celui qui ne sait que manger, dormir et se soulager aux toilettes ») mais qui avait reçu le nom de Shântideva (« Divinité de paix »2) et auquel serait apparu un jour Manjusrî, le Bodhisattva de la connaissance (ou plus justement, selon Alexis Lavis, du discernement), y réussit si bien que, tandis qu'il terminait son discours, il se serait élevé dans les airs avant de disparaître et de vivre ensuite en parfait bodhisattva (soulignons que dans l’édition Padmakara de 2007, une version légèrement différente est donnée de ce miracle ; il y est écrit que lorsque Shântideva arriva à la trente-quatrième stance du neuvième chapitre, « il s’éleva lentement dans le ciel avec Manjusrî [qui était apparu un peu plus tôt devant l’assistance médusée], de plus en plus haut, jusqu’à devenir invisible. À la fin du Bodhicaryâvatâra, on ne percevait plus que sa voix »3: c'est donc près de deux cents quatrains, qui auraient encore été récités en pleine ascension). 

 

« Ce que propose Sântideva4, écrit Alexis Lavis en introduction, est un retournement ou une révolution de la conscience comprise à la fois comme flux de conscience et intentionnalité, afin qu’elle devienne pleine ouverture à la présence comme telle et même gardienne de cette présence »5.

 

Selon l’auteur, le Bodhicaryâvatâra, l’un des grands textes mahâyâniques dont nous avons déjà plusieurs traductions (nous en évoquerons quelques unes lorsque nous aborderons le texte lui-même), serait à lire non comme un bréviaire moral pré-tantrique – que le Vajrayâna aurait ensuite la charge de dépasser – mais bien, dans une perspective ou une coloration tantrique, par-delà le bien et le mal, « comme une préparation poétique à une transmutation de l’esprit ou de la conscience du lecteur. »6

 

Or, c’est bien ainsi que m'apparaît le Bodhicaryâvatâra. Je m’étais longtemps étonné du rejet du corps par le livre. J’ai fini par réaliser qu’il ne s’agissait que d’exercices spirituels synthétiques et poétiques destinés, comme la méditation dont la lecture, l’herméneutique et l’exégèse des grands textes bouddhiques sont une forme particulière, souvent rejetée par les adeptes du Zen comme détournements de la voie mais, en vérité, absolument indispensables à tout Bodhisattva , à nous faire dépasser le texte lui-même pour expérimenter les enseignements du Bouddha (le non-Soi, l’impermanence, la coproduction conditionnée, la vacuité, la compassion...) ou, dit autrement, à imprégner notre propre esprit7 ou encore : « à faire que son propre esprit soit à demeure »8, c’est-à-dire « s’établir comme bodhisattva au sein de la bodhicitta9 et y habiter »10.

 

 

Avant d'aborder le deuxième chapitre du livre, consacré à l'inscription du Bodhicaryâvatâra dans le large et puissant horizon du Grand Véhicule, je ne saurais assez, d'abord, vertement tancer les éditions du Cerf qui n'ont manifestement pas cru bon, en dépit d'un prix de vente, 49€ qui laissait entendre un travail éditorial de qualité, de rémunérer un correcteur professionnel. Le nombre de coquilles est absolument invraisemblable : nous parlons ici de centaines...

Ensuite, et surtout, je voudrais rendre grâce à Alexis Lavis, pour avoir su précisément démêler quelques difficultés de réception du poème de Shântideva, en usant de sa profonde connaissance non seulement du sanskrit, mais aussi du canon bouddhique et de la véritable portée du Mahâyâna. Nous examinerons plus avant les subtilités de traduction dans un article ultérieur, mais arrêtons-nous s'il vous plaît sur la deuxième stance du Bodhicaryâvatâra, citée ci-dessus. Voici la dernière traduction Padmakara, représentative, par son interprétation, de toutes celles que j'avais pu compulser jusqu'à aujourd'hui :

 

Je n'ai rien à dire qui n'ait été dit avant moi et je ne connais rien à l'art d'écrire.

C'est donc sans la pensée d'aider les autres, mais pour y accoutumer mon esprit, que j'ai composé cet ouvrage.

 

« Sans la pensée d'aider les autres » : cet avertissement, qui « sied mal, pour reprendre les mots d'Alexis Lavis, avec la perspective même du Grand Véhicule tout entier tendu par le plus absolu souci du bien des êtres »11, m'avait toujours gêné aux entournures. J'avais finalement résolu de le considérer comme une provocation, ou plutôt comme l'un de ces paradoxes existentiels utilisés dans le Zen pour vous dérouter et vous retourner l'esprit – un exercice spirituel plus proche du kôan que du procédé déroulé méthodiquement par Shântideva dans la suite de son poème. Je m'en étais accommodé mais quelque chose ne collait pas – et me rendait le livre quelque peu suspect dans son approche mahâyânique.

 

Or, Alexis Lavis nous apprend que le terme sanskrit parārtha-cinthā, généralement traduit par « les autres », peut aussi être traduit par « rien d'autre ». Aussi propose-t-il la traduction suivante, plus conforme à l'esprit du Grand Véhicule :

 

Mes paroles sont sans nouveauté et leur composition sans habileté

Aussi, je ne vise de fait rien d'autre que d'imprégner mon propre esprit.

 

Où l'on voit également que le sanskrit vāsayitum, ordinairement traduit par former ou accoutumer, signifie littéralement parfumer : il s'agirait donc de parfumer notre esprit, ce qu'Alexis Lavis, qui y voit aussi l'idée de tonalité ou d'accord, a finalement traduit par imprégner (une autre traduction possible étant la « mise en demeure » de l'esprit, autrement dit, nous l'avons dit, son établissement dans la Bodhicitta). Ainsi l'esprit du Mahâyâna est-il rétabli – et le courant du poème peut-il grandir et susciter la joie.

 

Gasshô.

 

Pour lire la suite, c'est ici.

 

 

Notes

1 Ibid., p. 38.

2  ShântidevaBodhicaryâvatâra, éd. Padmakara, 2007, p. 30

3 Ibid., p. 31.

4 Par convention autant que par fainéantise, je n'appliquerai pas en ces pages l'accentuation védique respectée par Alexis Lavis (qui écrit « Śāntideva ») mais la transcription simplifiée (ici, donc : « Shântideva »).

5 A. Lavis, op. cit., pp. 22-23.

6 Op. cit., p. 30.

7 Op. cit., p. 39.

8 Op. cit., p. 301.

9 La Bodhicitta étant entendue par Alexis Lavis, ainsi que nous le verrons ultérieurement lorsque nous aborderons le quatrième chapitre du livre, comme « Appel de l'Éveil ».

10 Op. cit., p. 42.

11 Op. cit., p. 39.

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