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Fin de partie - Page 10

  • Thomas Pynchon, L'Arc-en-ciel de la gravité

     

    thomas pynchon, l'arc-en-ciel de la gravité, gravity's rainbow

     

    Contrairement à la croyance populaire, L'Arc-en-ciel de la gravité (Gravity's Rainbow, 1973) de Thomas Pynchon n'est pas un imbittable collage postmoderne, mais la quête effrénée par ses personnages errants des signes d'on ne sait trop quoi, probablement de la structure absolue, de l'unité de la Création, d'un enchantement définitivement perdus semble-t-il dans le chaos de la deuxième guerre mondiale et de la Zone. Comme Enzian du Schwarzkommando apprend à lire le Vrai Texte des ruines industrielles pour y chercher la Fusée-Torah (qu'il finira d'ailleurs par assembler), Slothrop bande aux futurs points d'impact des V2 : c'est l'Arbre de Vie qu'il désire... Et qu'il finit peut-être par trouver, en se dispersant, immortel (comme Byron l'ampoule révolutionnaire increvable), aux quatre coins de la Zone. La paix de Dieu, incarnée en martyr masochiste de L'Homme Blanc (aka Blicero), termine pulvérisée dans la Fusée 00000, sans que nous sachions si c'est pour disparaître définitivement, ou pour se diffuser sous forme de lumière dans le monde en cercles concentriques à partir de la salle de cinéma finale – à l'image de Tyrone 'Rocketman' Slothrop...

     

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  • Cosmopolis de David Cronenberg

    cosmopolis, david cronenberg

     

    Nulle drogue – et certainement pas le novo de la rave party onirique où se perd le bodyguard Danko pour festoyer nus dans le vidéodrome contemporain de Cosmopolis. La puissance psychotique d’un langage purement narcissique (substitut du dollar) suffit. Le monde extérieur est une toile muette (cf. les génériques de début – pollockien, et dans la droite lignée de celui de A Dangerous Method – et de fin – Rothko) où s'impriment non les mots mais leurs extensions fantasmatiques. Tableau expressionniste. Il suffit que le milliardaire Packer (Robert Pattinson, rigoureusement parfait) et son jeune analyste financier Michael Chin évoquent un poème dans lequel le rat devient l'unité monétaire dominante, et les rats se mettent à envahir l'extérieur – vu à travers l'écran/vitre de la limousine-telepod insonorisée. Eric Packer glisse dans la ville-monde en plan rapproché comme dans un rêve absurde et violent, pontué par la fascinante partition d'Howard Shore, qui n'est pas sans rappeller celle de Crash. Et l'intérieur feutré de la stretch-limo, c'est la métaphore de l'esprit, comme siège (en cuir) d'une parole virale et délirante. L'esprit du temps, le Zeitgeist, le fantôme du capitalisme.

     

    cosmopolis, david cronenberg, robert pattinson

     

    L’on se connecte à la structure absolue via l’examen de la prostate par toucher rectal, comme l’on se connectait à eXistenZ par l’introduction d’un biocâble dans un orifice artificiel en bas du dos… La voix d’un champignon entre les orteils peut justifier l'exécution d'un homme... Prononcer un nom peut tuer même le plus aguerri des gardes du corps (et ne pas prononcer un nom c'est entériner l'effacement du sujet)... Nier l'auto-immolation d'un manifestant, c'est le faire disparaître... Le cours du yuan ne peut plus monter mais il monte encore... Et demander où passent les limousines la nuit, vous envoie inéluctablement au théâtre… Dire la chose, c'est la faire accéder à l'existence – d’où ces champs et contrechamps systématiquement calés sur celui qui parle. Richard Sheets (Paul Giamatti) affirme que ses organes sexuels se rétractent à l'intérieur de son corps : « Qu'ils le fassent ou non, je sais qu'ils le font ». Déclarer à sa directrice financière « odorante et moite » son désir de la foutre suffit à nimber Packer d’un parfum de sexe aux yeux de son épouse (délicieuse Sarah Gadon, pour la seconde fois chez Cronenberg). Et quand le chauffeur Ibrahim et le coiffeur Anthony avertissent Packer du danger extrême qu’il encourt dans Hell’s Kitchen sans arme ni protection rapprochée, se déclenche presque mécaniquement la fusillade qui ouvre le final.

     

    cosmopolis, david cronenberg, juliette binoche

     

    Quitter l'univers « prousté » de la limo (bulle économique, cercueil), c'était, en toute logique, risquer la contamination, non d'une réalité consensuelle, à laquelle Packer, mort au monde » pour le réalisateur, semble aussi imperméable que son persécuteur, mais de l'univers d'un autre, en l'occurrence Benno Levin/Richard Sheets, incarnation proprement démoniaque (Pierre Cormary signalait justement l’autre jour combien le dialogue final évoquait celui de Kirilov et Verkhovenski dans Les Démons de Dostoïevski) des laissés pour compte du néolibéralisme. Baiser une garde du corps (Patricia McKenzie, dans une scène d’un rare érotisme) ou une galeriste (Juliette Binoche d’une beauté et d’une sensualité sidérantes), se prendre une décharge de taser à cent mille volts, se tirer une balle dans la main ou se faire entarter par un activiste (Mathieu Amalric peroxydé) : piqûres de rappel pulsionnelles sans autre effet que de l’attirer peu à peu au cœur du dernier cercle, celui de la déréliction, du désordre et de l’asymétrie (la liberté, dira Packer, fasciné par les cicatrices de ses employés). De la limo utérine de plus en plus pollockisée, au délabrement théâtral du squat. Son corps (une extension de l'esprit – pas de place, donc, chez Cronenberg, pour les figurants allongés nus en pleine rue, dans le roman) en porte les stigmates, d’abord dérisoires (la limùo dégradée, une tenue de plus en plus débraillée, de la crème sur le visage, des plats dépareillés ou un vieux pistolet à la main, une coupe mal égalisée…) puis plus impressionnante (la blessure à la main). Packer semble réaliser enfin qu’il est déjà mort. Un fantôme parcourt le monde...

     

    cosmopolis, david cronenberg, robert pattinson

     

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  • Fragments. Welcome to the ghost train

     

    sébastien coulombel, rochefort

    © Sébastien Coulombel, 2011


    L'Arche s'enlisait par vents contraires. J'en traversais le pont en transe, emporté par la fièvre aux confins de l'invisible. Les Logs commençaient déjà à se ternir – ils risquaient désormais l'engloutissement pur et simple. Dans son sommeil, Ana tenta de me rassurer : je ne devais pas m'inquiéter « pour le dragon ». Elle s'en occuperait. Transparente métaphore. Mais je ne cessai pour autant de guetter dans l'éther les traces du Léviathan.

     

     

    « J'étais dans une capsule spatiale avec Sophia, Petit Tom et le Singe Blond, à la merci du feu télépathique de l'ennemi, violentes salves de flux mentaux. Nous nous sommes enfuis à travers un conduit cosmique (où nous avons loupé les coeurs façon jeu de plateforme alignés horizontalement contre la voûte) avant de déboucher dans la rue principale d'un long, long village de type médiéval qui grimpait une colline – paysage d'une incroyable beauté, avec son herbe tendre, son château de pierre sombre, son hôtel de ville et ses bâtisses hors d'âge... Travelling inouï...

    Et deuxième rêve d'une cité inconnue en l'espace de quelques jours.

    Le plus étrange, c'est que je savais à quoi aboutirait cette montée.

    Mais ?...

    La sonnerie de mon réveil m'a arraché à ma vision édénique...

    Quoi d'autre ?

    J'hésite...

    vas-y.

    Il n'y a sans doute aucun rapport...

    Il y en a un. Fais confiance à tes associations d'idées.

    Eh bien, Michel Portal n'aime pas les vieux qui toussent.

    Hum.

    Je plaisante. Enfin, non, pas vraiment. Michel Portal n'aime pas les vieux qui toussent, c'est un fait. Encore qu'il soit vieux lui-même, mais son truc, ce n'est pas de tousser, c'est plutôt de souffler. Enfin, bref. J'ai trouvé une poupée à mon effigie au Blockhaus.

    Ton lieu de travail ?

    En quelque sorte.

    Tu soupçonnes quelqu'un en particulier ?

    Aouda LeFog.

    Poupée vaudou ?

    Ou veau d'or.

    Et K. ?

    Non. Son bestiaire est inoffensif. Et Rosencrantz et Guildenstern en sont incapables. C'est Aouda.

    Comment as-tu réagi ?

    J'ai laissé pousser ma barbe. Ainsi, la poupée n'est plus mon double, mais celui de mon ancien Moi.

    Ton Moi est-il suspendu à ta pilosité ?

    Chaque événement, même infime, annonce une Résurrection. Nous renaissons à chaque instant.

    C'est vrai que tu ressembles au Christ. Ou à ce chanteur, là.

    Francis Lalanne ?

    C'est ça.

    Il a joué Joseph dans Marie de Nazareth. Et Marie Nitzos l'a souvent croisé aux Belles Lettres.

    La maison d'édition ?

    Il y était directeur de collection, je crois.

    Oh. »

     

    Je suis né cent fois au cours de mon dernier voyage. Ceux d'en bas ne comprennent pas. Ils n'ont jamais vu les machines fantastiques à Vieux Reflets. Jamais ils n'ont arpenté la Passerelle du Vent à deux heures du matin – l'une des plus belles conjonctions au monde, m'a dit Mille Airs –, jamais n'ont échoué au Bucolique Urbain en plein coma. Jamais ils n'ont écouté la Lully's « Turquerie » as interpreted by an advanced script  en boucle à Saint-André. Et jamais ils n'ont dialogué avec l'Ange à l'ombre du Monolithe parnassien.

     

     

     

    Eau et feu ondoient de concert dans cette voie de purification et de renouveau.

     

     

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  • Fragments. Resurrectionem Speculorum

    sébastien coulombel, k, miroirs

    © Sébastien Coulombel, 2011

     

     

    « Je marchais le long d'une immense place déserte, dans une ville inconnue mais familière. Je pouvais en observer chaque détail ; de près, en contre-plongée – ces hautes bâtisses néoclassiques à colonnades et bas-reliefs, qui me dominaient – ou de loin, en plan large – féérique pont de pierre qui se découpait sur un ciel numérique incarnat, zébré de jaune, surplombant les bas-quartiers ; de l'autre côté, une forêt de dômes, flèches et coupoles, baignées d'une chaude lumière orangée. Je m'arrêtai devant un vieux cinéma au fronton triangulaire décoré de rideaux de pourpre velours. Pas d'affiche, aucune mention du programme, seulement cette petite porte en bois, noircie par les années, et ce nom à demi-visible seulement, peint jadis sur le petit frontispice : HADÈS. Comme je me perdais dans la contemplation du mur décrépit, un reflet cristallin attira mon attention à la périphérie de mon champ de vision – et je levai les yeux sur ma propre image. Intérieur sombre, tissus pourpres, tentures d'ombres mais pas de miroir – j'étais moi-même et mon propre double, comme si j'assistais à la projection d'un film dont j'étais à la fois l'acteur, la caméra et le spectateur. Dans ma main, paume ouverte, reposait une chose que je savais être la moitié droite de l'intérieur de ma bouche. La douce chair rose, enroulée sur elle-même, exhibait sa couronne de dents obscènes et nous fixait de son oeil latéral, non sans esquisser, au moyen de fines ridules, l'imitation d'un sourire de toute évidence moqueur. Bien que sa forme évoquât celle d'un embryon humain, je ne ressentais aucune nervosité – quelque inavouable transport, peut-être. Je la pressai un peu entre mes doigts : elle se mit à pousser d'indécents petits couinements télépathiques.

    – Mon Dieu. Alors, qu'as-tu fait ?

    – Je prolongeai un temps ma caresse. La chose et moi ne faisions qu'un. Puis, mû par une confiance absolue en mon instinct, je portai à mes lèvres grandes ouvertes la moitiédroitedel'intérieurdemabouche, qui se raidit instantanément en un vain effort pour entraver la dévoration. Je forçai calmement le passage, sans hâte. Il ne me fallut ensuite qu'une poignée de secondes pour replacer la chose sur les mâchoires idoines – comme s'il s'eût agi d'une simple prothèse dentaire...

    – Et ton double ?

    – Quand je levai les yeux vers lui, je vis que mon visage, notre visage, n'était plus tout à fait celui dont j'avais souvenir. Cheveux courts, très bruns, des traits plus secs. J'acceptai la métamorphose. Puis je me réveillai. Ana dormait encore.

    – C'est merveilleux !

    – Si on veut. Tu en penses quoi ?

    – Ton inconscient essaie de te dire quelque chose.

    – D'accord. Mais à quel propos ?

    – Ça, c'est à toi de le dire. Essaie de te rappeler tes premières pensées à ton réveil. Note toutes tes associations d'idées, même celles qui te paraissent impudiques ou absurdes, ou sans lien avec ton rêve. N'omets rien et surtout ne te censure pas. Et reviens me voir dans quelques jours. Alors, nous saurons. »

     

     

    Mais si tu es dans ce monde et que tu sais excéder ce corps, si tu te sais être spirituel, alors le monde mort n’est pas digne de toi. Et la vie éternelle – au-delà de la pauvre chair – t’es promise. [...] « Je leur ai donné ta parole et le monde les as haïs parce qu’ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. » Jn 17,14.

     

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  • Fragments. Téléphérique

     

    corto maltese, angoulême

    © Sébastien Coulombel, 2011

     

    L'aube nucléaire étalait ses couleurs F. Glass sur la Zone. Sur le bord du sentier qui menait au Blockhaus, à deux pas des barbelés, des sous-vêtements d'enfants, épars, gisaient inanimés. Paname et sa faune me manquaient. Je passai la voie ferrée désaffectée et longeai le vieil entrepôt. Lorsque, des ténèbres des vitres brisées, s'échappa l'écho métallique de quelque larcin, les aveuglants souvenirs d'une disputatio musicologique dessinèrent des mandalas sur mon échine de leurs doigts liquides, les images post-exotiques d'El tren fantasma scintillèrent dans mes tympans, des vagues sérielles de métaphores déferlèrent sur mes papilles et mon champ de vision s'obombra de crissements logarithmiques. « Les objets acousmatiques, susurra Anders, naissent d'une combinatoire spectrale, d'agencements et de filtrages ». Son brûlant logos empruntait toutes les voies disponibles.

     

    ה

     

    J'errais cigarette au bec entre les Chais et Castro, écoutant le cinquième Masada au-dessus des eaux calmes, quand je croisai Corto Maltese. Les yeux rivés au firmament, son corps longiligne arc-bouté vers l'infini, le héros ne disait mot. J'ôtai mes écouteurs. Je le savais versé dans les arts ésotériques... Peut-être pouvait-il m'aider ?

    « Salut Corto, dis-je. Tu cherches des signes ? »

    Pas de réponse.

    « Une preuve de l'existence de Dieu alors ? »

    Pas de réponse.

    « Okay. Tu fais ton intéressant. »

    Pas de réponse.

    « C'est bon, je me casse. On se reverra, Achab chéri. »

    Je passai mon chemin.

     

     

    Un mystère est dogme, rythme, lumière, ondulatoire objet de pure contemplation, qui se révèle envers et contre toute raison sur le négatif de l’âme.

     


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