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  • Entretien avec Stéphane Beauverger, deuxième partie

     

     

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    Suite de l’entretien avec Stéphane Beauverger (lire la première partie).

     

     

    ON : Tes romans sont très rythmés. Les chapitres sont courts, souvent entrecoupés d’étranges monologues intérieurs, ça percute, tu recoures souvent à l’ellipse, les dialogues fusent… Rien d’étonnant à ce que tu cites les Young Gods, ou que tu confies la création de la « bande originale » de La Cité nymphale à Hint ! Peux-tu nous parler de ta manière d’écrire ? La musique joue-t-elle un rôle important ?... Le cinéma ?...

     

    SB : Je ne sais pas si j’ai une « manière » d’écrire. J’avoue avoir un côté un peu casanier, « quand faut y aller, faut y aller ». Prosaïquement, au quotidien, j’écris parce que ça doit être fait. Non, plus vicelard, j’écris parce que j’ai hâte de voir ce qui se passe après. Le chapitre suivant. Le livre suivant. Après, j’ai quelques rituels, qui passent par le sifflement de la bouilloire et l’odeur du café chaud. Le besoin de silence aussi, qui fait que j’écris soit la nuit, soit avec des boules Quies. La musique est bannie – j’en écoute énormément par ailleurs – sauf si je cherche à atteindre une émotion particulière que je sais que tel ou tel air ou chanson me procure à chaque fois. Mais c’est un exercice limité, qui demeure marginal. Je me souviens d’avoir relu récemment une intervention de Jean-Claude Dunyach sur un forum, à propos du style, acquis ou inné ? Il faisait une différence que je trouve assez juste entre la « voix » et le « style », toutes deux composantes à part égale de la manière d’écrire. La première étant immatérielle, impalpable, peut-être inscrite dans chaque auteur depuis son premier texte, et le second, plus charnel, physique, inscrit dans une confrontation au temps, au rythme, à la cadence. Ce point de vue me parle. Cette espèce de point de convergence, presque quantique, entre l’objectif souhaité et les moyens mis en œuvre pour l’atteindre et le cerner. Ensuite, je dirais aussi qu’en tant qu’enfant de la culture de l’image (cinéma, publicité, télévision, jeu vidéo), j’ai la chance de pouvoir puiser dans un inconscient collectif – décidément, on y revient – afin de susciter facilement des images dans l’esprit du lecteur. J’aime bien jouer de références croisées pour générer des images inédites. La culture de l’image, la connaissance implicite de la technique du montage audiovisuelle par le public, me permettent aussi de manipuler plus facilement des ellipses ou des inserts. Notre cerveau, qui baigne dans ce jus narratif depuis notre naissance ou presque, est habitué à ce genre de gymnastique. J’en suis gavé, je le régurgite à mon tour. Après, je ne peux que constater mon vieillissement ou ma fatigue croissante, quand je visionne des films récents, visiblement montés et rythmés pour séduire un public ado en quête de montage « clipesque », et qui me donnent la nausée. Je pense par exemple à Moulin Rouge qui change de plan toutes les deux secondes. Je suis physiquement malade, j’ai du mal à le regarder jusqu’au bout. La transgression technique, oui, la débauche foutraque d’effets gratuits, non.

     

    ON : Nous sommes bien d’accord ! Ce n’est d’ailleurs pas le nombre de plans qui est cause (je me souviens d’un stupéfiant court-métrage de Guy Maddin, peut-être « The Heart of the world », au montage tellement frénétique qu’il devait compter plus de plans que les plus insupportables productions Bruckenheimer), que leur agencement inepte, « gratuit » en effet. De la production de sens, censée naître de la succession de deux plans, on passe, dans ces longs-métrages de la génération MTV, à une soustraction : il ne reste rien d’autre que l’effet… Tout le contraire, en somme, de films pourtant aussi différents (quoique tous deux tournés en vidéo) que Honor de Cavalleria, le beau premier film d’Albert Serra (un Don Quichotte minimaliste, en catalan), et Inland Empire, la dernière œuvre, splendide, de David Lynch. Mais, quelles sont tes références cinématographiques ?...

     

    SB : Il y en a tellement que, s’il ne devait en rester qu’un, ce serait sans doute Akira Kurosawa, à la fois pour la qualité visuelle, technique, narrative, humaine de ses œuvres. Rashomon, bien sûr, mais aussi Les Sept Samouraï, Le Chien enragé, L’Ange Ivre, Scandale, Vivre, Les Bas-Fonds, Barberousse, Le Château de l‘Araignée, La légende du Grand Judo... Bon, bref, tout, quoi… En plus, il a travaillé avec Toshiro Mifune, raaah ! Le seul reproche que je ferais à son cinéma, c’est la place et le rôle des femmes, quasi-absentes ou bien presque immanquablement mesquines, manipulatrices, forces d’entropie et sources de malheur. Il y aurait aussi Scorsese, pour La Valse des Pantins et Taxi Driver, et puis Takeshi Kitano pour L’été de Kikujiro. Côté français, Le Corbeau de Clouzot, Ça commence aujourd’hui de Bertrand Tavernier. Et tant d’autres, dont le nom m’échappe, mais dont les films m’ont touché. Ah, si, un dernier, que j’ai découvert récemment grâce à une rétrospective sur le câble : Claude Sautet, ne serait-ce que pour ses scènes de bar. Sautet filmait des bars avec de la vie, pas des décors avec des acteurs qui boivent.

     

    ON : Ah ! Si je veux voir des bars avec de la vie, je cherche plutôt du côté de Cassavetes ! Sautet a su, un temps, saisir l’essence de son époque. Je pense par exemple à Max et les ferrailleurs et à Vincent, François, Paul et les autres qui, pour ce que j’en sais, montrent superbement certaine réalité des années Pompidou et Giscard, en même temps qu’une autre, plus universelle, celle des « choses de la vie ». Mais le Sautet des décennies suivantes, de Garçon ! à Nelly et monsieur Arnaud, m’ennuie trop. Maurice Pialat m’a toujours davantage enthousiasmé. L’Enfance nue, La Gueule ouverte, c’est d’une autre trempe ! En revanche je partage sans réserve ton admiration pour Kurosawa. C’est vrai qu’il n’était pas le grand cinéaste des femmes ! Son cinéma était même aussi exclusivement masculin que celui de Mizoguchi était féminin. Mais doit-on le lui reprocher ? Si je ne m’abuse, tes livres – y compris leurs personnages féminins – sont eux-mêmes très masculins… Mais chez toi la femme n’est pas mesquine ou manipulatrice : tu la prives tout simplement de l’idée même de maternité. Tes personnages féminins sont des révoltées qui suppriment la vie bien plus qu’elles ne la donnent ! Si l’amour n’est pas absent de la trilogie, l’enfantement n’y est jamais envisagé. Cendre est condamné, Gemini castré, et les seules figures paternelles reconnaissables sont un pape iconoclaste, et Peter Lerner bien sûr, aussi puissant qu’absent, qui sera assassiné par ses « enfants », les Noctivores… Je devine d’ailleurs que ces derniers ne procréeront plus par les voies naturelles… D’ailleurs, procréeront-ils, ou se reproduiront-ils ? Et de surcroît, l’émergence de leur Gestalt n’est-elle pas menacée par leur expansion même ?... En effet, les Noctivores ne sont susceptibles d’échapper à l’intelligence machinique, en essaim, totalement inhumaine, qu’en tant qu’ils assimilent des singularités, des expériences individuelles dont le nombre diminuera jusqu’au dernier homme libre…

     

    medium_Chapitre20.2.jpgSB : En fait, j’ai envisagé fortement pendant quelques temps de faire avoir un enfant à Lucie et Cendre. J’étais intéressé par l’idée de « valider » leur couple en leur offrant une progéniture – puisque, n’est-ce pas, ma bonne dame, les enfants, tout de même, ah, quelle joie… Finalement, je n’ai conservé cet hypothétique personnage que sous la forme d’un fœtus mort-né. Ils ont failli avoir un enfant, au moins ils ont essayé. Mais ça n’a pas marché. Deux raisons principales m’ont poussé vers ce choix narratif : d’abord, un bébé viable aurait amené explicitement la notion de combat « pour les générations futures » et ce genre de bêtises, ça faussait ce que je voulais raconter dans cette trilogie. Je ne voulais pas leur accorder cet espoir-là. Justification trop facile de trop d’actes et de décisions. Ensuite, la mort du bébé ramenait Cendre à sa réalité de viande trafiquée et vérolée, capable seulement de donner la mort. Par contre, si j’avais exploré cette voie, j’avoue que ça aurait pu être amusant de confronter le « messie » à son héritier, certainement aussi porteur d’espoir que son papa, jusqu’à peut-être lui voler la vedette dans l’esprit des fidèles. Voilà un aspect du rapport filial, dans le cadre de la société dévastée de l’univers du Chromozone, que j’aurais aimé explorer. Une autre fois, peut-être. Pour ce qui est de la sexualité des Noctivores, j’avoue que je n’ai pas creusé le sujet. À mon avis, ils se tapent une partouze planétaire et cérébrale permanente, si on en croit ce que Justine a pu percevoir de leur monde quand elle s’est infiltrée dans leur champ de perception. Le plaisir du partage et le partage du plaisir, comme je le disais plus haut, sont les meilleures carottes proposées par la Synthèse pour fidéliser ses membres. Pour ce qui est de la question du point critique d’expansion de leur Gestalt, n’est-ce pas la nature de toute entreprise (in)humaine ? Atteindre l’apogée, et commencer à dévaler l’autre versant vers le point de départ. Puis recommencer. L’effondrement, s’il est pénible à vivre et expérimenter, n’est pas la dernière étape. C’est le terreau où puiser l’énergie nécessaire à la progression suivante. C’est aussi pour ça, peut-être, qu’il n’y a pas d’apocalypse à la fin de la trilogie. Au début de Chromozone, la civilisation connaît ses derniers soubresauts avant la pulvérisation. À la fin de La Cité nymphale, de nouvelles forces ont émergé, prêtes à disputer une nouvelle partie. Bon, ensuite, ma nature cynique va prendre le dessus sur ce que je viens de dire, et je ne pourrai m’empêcher de susurrer que c’est bien joli, le « terreau fertile où puiser les forces nécessaires à la prochaine glorieuse élévation », mais la loi de l’épuisement des sols, c’est pas pour les chiens, non plus. Des efforts de plus en plus rudes pour une récolte de plus en plus maigre, c’est une constatation qui n’est pas pour me déplaire, hé, hé, hé… Mais, ma bonne dame, tant qu’il y a de la vie, hein, n’est-ce pas, il y a de l’espoir, tout ça, et trois qui nous font un kilo. Au suivant !

     

    ON : L’humanité serait donc au bout du rouleau… Considérant cela, est-ce que chercher à faire entendre sa Voix a encore un sens ?... Non, je ne te crois pas si cynique. D’ailleurs, de l’apaisement, à la fin de la trilogie, j’ai une autre interprétation, plus pessimiste : la nouvelle domination des Noctivores. Et, en un sens, c’est une Apocalypse, la révélation de la Cité nymphale, la fin du monde humain, le triomphe de nouveaux élus. Et si je pousse le bouchon plus loin, à travers la communion des Noctivores (leur partouze planétaire, si tu préfères !), ce pourrait être le corps – sans organe – du Christ qui est reconstitué, à la fois Un, indivisible, et Multiple, infiniment divisé… À chaque nouvelle « absorption », c’est une Eucharistie que célèbreraient donc les Noctivores… Sauf que, en l’occurrence, il s’agirait plutôt de la chair de l’Antéchrist ! Les Noctivores ont beau montrer un  certain sens de l’humour, et se prétendre « éthiquement viables », ils n’en rappellent pas moins les légions de l’Anome de Grande Jonction, le dernier roman de Maurice G. Dantec : si l’entité est constituée de chaque individu, l’individu n’existe plus en tant que tel, et ne contient plus l’entité – il devient le rouage d’une machine ! J’en reviens donc à ma question. Puisque tu écris, puisque tu entends nous faire partager tes visions, c’est que tu imagines, d’une manière ou d’une autre, que ta Voix est importante… N’est-ce pas ?

     

    SB : Est-ce que c’est si important que cela, la survie de l’individu ? Qu’est-ce qu’il y aurait donc de si noble, de si beau, de si unique et sacré, qui mériterait de ne pas sacrifier son individualité à l’extirpation de la bêtise abyssale qui semble définir notre espèce ? Je me souviens d’un trait d’esprit d’un cartooniste américain – Bill Watterson, je crois – qui disait « la meilleure preuve de l’existence d’une intelligence extra-terrestre, c’est qu’elle n’a pas essayé de nous contacter. » Je souris et j’opine. Je vomis les hommes et ce dont ils sont capables, je méprise notre bassesse congénitale – oui, oui, je me compte dans le lot – parfois traversée par un éclair d’abnégation ou de bonté. Je n’ai pas lu Grande Jonction, mais s’il s’agit de faire entrer chaque individu dans une petite alvéole de ruche, au sein d’une conscience d’essaim ou d’une machine biologique dont chaque élément constituerait un rouage, ce n’est pas mon propos. La Synthèse n’a pas de plan, pas de dessein, pas de politburo. Son créateur échoue quand il tente de la plier à Sa volonté. Elle est de nature « cerveau droit », intuitive, sensible, instinctive. Je la crois capable de création artistique – si tant est que le geste de création soit la définition de l’individualité et de l’autonomie souveraine de chaque être. En tout cas, c’est ainsi que je la vois. Ensuite, libre à chaque lecteur d’y percevoir ce qu’il veut. Je répéterai donc ici que mon but n’est pas d’apporter une réponse, je me contente de poser des questions qui me préoccupent, et c’est déjà assez compliqué. Ce qui, au passage, te donne une idée de l’importance que j’accorde à ma Voix.

     

    ON : La Cité nymphale m’a un peu surpris. L’apex de violence attendu n’a pas lieu. Des feux démarrent de toutes part, mais tu parais prendre plaisir à les éteindre les uns après les autres. L’éveil des Noctivores à l’éthique, la fragile tentative de reconstruction de Lucie, Gemini et des quelques derniers résistants, nécessitaient-ils d’emblée, pour toi, de susciter le désir, puis la frustration, du lecteur ? Il me semble que ça n’est, alors, qu’en partie réussi... Tout m’a paru plus figé que dans les volumes précédents. Aux tempêtes d’images de ceux-ci, succède une sorte de long épilogue, dont les linéaments ne sont jamais vraiment approfondis – sinon, comme je l’ai déjà écrit, dans les « sauts de conscience » qui s’intercalent parfois entre les chapitres. Quel était non seulement ton projet d’ensemble, pour la trilogie, mais encore ton projet sur La Cité nymphale en particulier ?

     

     

    SB : Tu aurais raison de deviner mon plaisir à prendre le lecteur à contre-pied. Je voulais réinjecter de la petitesse dans cette histoire, éviter l‘escalade wagnérienne ou la déflagration à la Akira , en tout cas, pour cette saga-ci. Les héros sont fatigués. Le statu quo s’impose peu à peu. C’est vrai que c’est plus figé et amidonné. Le soufflé retombe. C’est un exercice un peu délicat de traiter du vide et du retour au calme sans écrire « le vide et le calme se font. » Peut-être est-ce aussi un hoquet de tendresse de ma part envers mes personnages, va savoir… Je me rappelle d’une très belle scène au début de Chasseur blanc, cœur noir, quand le réalisateur et le scénariste débattent de la fin du script de leur prochain film. Au terme des épreuves abominables traversées par les héros, le réalisateur veut les tuer, tandis que le scénariste souhaite leur accorder une fin heureuse. Démiurge ou dramaturge ? Pour la Cité nymphale, j’avais envie d’étouffer les trompettes au moment de sonner l’hallali, de renvoyer les walkyries au vestiaire, la guerre de Troie n’aura pas lieu, tout ça. Game over, please insert coin. Qui sait, peut-être suis-je un optimiste qui s’ignore, hé, hé, hé… En même temps, éradiquer l’humanité, c’eut été me débarrasser de ma problématique principale liée à sa violence. Trop facile, tellement peu humain… Non, une petite pincée de mesquinerie, un petit goût d’inachevé avant de refaire les mêmes conneries, c’est tellement plus dans notre nature, niark, niark. 

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    Illustrations tirées de La Cité nymphale, de Chromozone et des Noctivores © Corinne Billon

     

    Première partie.

    Troisième partie.

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  • Entretien avec Stéphane Beauverger, première partie

     

     

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    Stéphane Beauverger est l’auteur aux éditions la Volte d’une trilogie – composée de Chromozone, des Noctivores et de La Cité nymphale – qui tente, souvent avec succès, de renouer avec l’ambitieuse anticipation d’un John Brunner ou d’un Norman Spinrad. Ni littérateur de génie comme Alain Damasio, ni « conteur » à plein temps comme Pierre Bordage, Beauverger s’ouvre cependant une voie unique, peuplée de grands films et romans américains, de jeux vidéo, et de ses propres fantômes – une voie résolument actuelle, une voix de notre temps, malgré l’héritage d’une certaine anticipation post-apocalyptique. Narration polyphonique, monologues intérieurs d’entités collectives, chapitres conçus comme des scénarii, dialogues tirés d’un générateur aléatoire de discours de cadre : Beauverger n’hésite pas à multiplier les points de vue et les solutions formelles, d’abord pour dynamiser un récit dont la lenteur, certes entrecoupée de fulgurants accès de violence, aurait pu sans cela susciter l’ennui, ensuite, et surtout, pour proposer au lecteur une vision fragmentaire, mais plus étendue, de son univers. Comme si chaque énonciateur, n’était qu’un membre des Noctivores… Ces trois romans, tour à tour survoltés ou apaisés, humanistes ou misanthropes, enfiévrés ou paresseux, témoignent aussi d’un talent sûr pour l’action, que les lecteurs d’Ellroy ou des premiers Dantec apprécieront à sa juste valeur.

    Entre un mojito et une pinte de Leffe, notre auteur a accepté de m’accorder un entretien pour Fin de partie : qu’il en soit encore remercié. Du 21 au 27 mars, nous avons donc joué au ping-pong, par courrier électronique. Aussi relâché en soit le ton, ce dialogue devrait vous convaincre, si ce n’était déjà fait, de la belle singularité d’un écrivain dont la réputation n’a, hélas, guère franchi les frontières du petit monde de la science-fiction.

    J’apprends à l’instant que La Cité nymphale figure dans la liste des finalistes, dans la catégorie « romans », pour le prix Rosny aîné, en compagnie, entre autres, de Minuscules flocons de neige depuis dix minutes de David Calvo (lire aussi le bel article de Bruno Gaultier sur Systar)… Mon vote n’aura donc pas été vain ! Les autres finalistes sont Jean-Pierre Andrevon pour Le Monde enfin, Corinne Guitteaud & Isabelle Wenta pour Paradis perdu, Jean-Marc Ligny pour Aqua TM et Laurent Queyssi pour Neurotwistin.

    Place, à présent, à la première partie de notre entretien.

     

     

    Olivier Noël : Stéphane, ta trilogie du Chromozone met en scène une France dévastée, explosée en territoires communautaires où survivre constitue le seul horizon – jusqu’à l’apparition d’un petit messie, et du règne post-humain des Noctivores. D’où vient cette vision assez cauchemardesque du monde occidental ?...

     

    Stéphane Beauverger : Si j’étais dans un mauvais jour, je pourrais prendre ma voix du pasteur King et bredouiller « I had a dream… », ou bien dégainer mon « on est toujours puni par là où on a péché », et question punition, l’Occident commence à allonger un joli passif qui lui pend au nez. Mais, ce serait faire des effets de manches un peu usés. Non, en fait, comme j’avais envie de travailler et d’écrire sur les mécanismes de survie, individuelle ou grégaire, il me fallait d’abord dégager un univers propice à cet exercice. Avec l’invention du virus Chromozone, qui pousse les individus infectés à une violence primale, j’avais mon levier. Par ailleurs, le fait que ce virus parvienne à contaminer l’espèce humaine à cause de misérables petits profiteurs, toujours prêts à économiser un peu sur le coût de revient d’une technologie inventée justement pour rendre ses ailes à une société en voie d’effondrement, n’est pas pour me déplaire.

     

    ON : Tel virus avait déjà été « rêvé » par des cinéastes, comme David Cronenberg (Shivers, sous une forme parasitaire, Rabid, avec des symptômes sexuels), George Romero (The Crazies, et sa tétralogie des morts-vivants) ou Danny Boyle (28 jours plus tard), mais aussi par d’autres écrivains, comme Richard Matheson (Je suis une légende) ou Murakami Ryû dans Les bébés de la consigne automatique. Tous expriment une certaine désespérance ; chacune des œuvres citées – dans lesquelles l’origine du mal est technologique, donc humaine – s’achève en effet par la contamination générale, ou son inéluctabilité, contre laquelle se battent, en vain, les derniers hommes. Sans trop en dire, on peut révéler que la fin de La Cité nymphale, qui clôt ta trilogie, n’est pas aussi radicale, sans forcément être plus rassurante : au Chromozone succède une nouvelle forme de déshumanisation, les Noctivores, dont la domination paraît, à son tour, inexorable (et que les irréductibles n’acceptent pas). Mais les Noctivores, que tu décris comme une intelligence collective « éthiquement viable », sont par-delà le bien et le mal. Nietzschéen, Beauverger ?...

     

    SB : Holà, ça, ce serait éventuellement à toi de le dire. Et puis, je ne m’habille que sur mesure, j’aime pas les costumes trop larges. C’est vrai qu’il y a une tendance marquée, dans les histoires de contamination globale, à tendre vers l’annihilation, l’éradication de l’humanité, ou sa mutation vers autre chose d‘inéluctable et de définitif. C’est peut-être ce qui est le plus fascinant dans le phénomène des épidémies, au-delà de sa portée morbide : nul ne sera épargné. Stephen King avait proposé une variation amusante sur ce thème dans Le Fléau. Mais j’aurais un petit faible pour celle d’Edgar Wright dans son film  Shaun of the Dead : au terme d’une classique épopée survivaliste dans un quartier londonien infesté de zombies, tout redevient normal dans les dernières minutes du film, et le héros reprend ses parties de Playstation avec son pote, zombifié certes, mais encore capable d’appuyer sur des boutons de manette de jeu. Rien ne se perd, rien ne se crée, rien ne se transforme. Pied de nez ou signe des temps ? Dans ma trilogie du Chromozone, plusieurs groupes ou entités ont un projet pour sauver ce qui peut l’être de l’humanité en déroute. Vers la fin, les Noctivores semblent prendre le dessus. Leur conscience collective – que je préfère appeler leur « inconscient collectif », d’ailleurs, dans la mesure où leur Synthèse est plus basée sur une mise en commun des émotions et des ressentis que sur un interfaçage logique des intelligences – leur donne un avantage évident face aux réfractaires. Du haut de leur inconscient collectif, donc, ils affirment en toute modestie être le futur inéluctable, la réponse en même temps que la solution aux égarements de l’espère humaine imbécile. Il serait prudent de croire que si la somme de leurs cervelles est arrivée à cette conclusion, leur postulat est fondé. D’un autre côté, plus c’est grand, plus ça tombe de haut.

     

    ON : Le finale de Shaun of the Dead, film assez drôle, est tout de même cynique… Au moins ne fais-tu pas l’amalgame entre les êtres humains et les Noctivores, ces « plus qu’humains ». À dire vrai, ces derniers ne sauraient incarner le Surhomme nietzschéen, qui n’est jamais que l’homme qui se dépasse sans cesse – l’individu souverain. Ils en sont même l’antithèse. Ça me rappelle la polémique qu’avait suscité l’essai de Jean-Michel Truong, Totalement inhumaine. L’idée d’une intelligence non humaine, d’une conscience (ou d’une inconscience comme tes Noctivores) dont l’individualité serait exclue, est certes difficilement acceptable. Elle suppose en effet l’humanité indigne de survivre, comme tu le fais toi-même, et la condamne à une salutaire disparition. Mais une solution a-t-elle encore un sens, si l’homme, cet individu social, ne fait plus partie des plans ?...

     

    medium_Chapitre03.jpgSB : Effectivement, la Synthèse peut être difficilement acceptable, du moins de notre point de vue d’entités individualistes. Mais dans le dernier volet de la trilogie, La Cité nymphale, elle n’est vécue comme une contrainte que par deux types d’individus : ceux qui sont, par conviction, par peur ou par calcul, opposés aux Noctivores, c’est à dire ceux qui s’y opposent avant d’y avoir goûté, et ceux, minoritaires mais statistiquement représentatifs, qui sont rejetés par la Synthèse après en avoir fait partie. Pour les premiers, il s’agit d’un choix, ou d’un embryon de choix, satisfaisant. Pour les autres, c’est généralement une souffrance. L’éjection est vécue comme un manque, car la Synthèse diffuse envers tous ses membres la plus puissante des drogues : la sensation d’être compris et accepté, en même temps que la sensation de comprendre et d’accepter. C’est à dire la fin de la peur, l’éradication du plus petit dénominateur commun de notre espèce, la source de toutes les violences et le levier de toutes les exploitations : la peur. Les Noctivores n’ont plus peur. Même pas de ce qui est différent d’eux. Cette sérénité partagée, cette globalité de compréhension vécue individuellement et collectivement par les Noctivores, font de la Synthèse une solution acceptable. C’est en cela que je la qualifie d’« éthiquement viable ». Je ne considère d’ailleurs pas que l’homme ne fasse plus partie des plans. Il semblerait bien, vers la fin du troisième roman, quand les Noctivores affirment avoir tué le père et réglé leur Œdipe, qu’ils soient capables d’humour. Et le rire est le propre de l’homme, n’est-ce pas ?

     

    ON : Tu oublies les hyènes… Plus sérieusement, les Noctivores ont en effet « tué le père ». Le problème, c’est qu’ils l’ont vraiment tué. Pour une entité qui se prétend « éthique », c’est un peu gênant, non ?

     

    SB : Tu veux dire que ce n’est pas très moral de tuer son prochain ? Hé, hé, hé… Ca dépend lequel. En l’occurrence, Peter Lerner – puisque c’est de lui qu’il s’agit – n’a finalement fait que retourner son arme contre lui-même. Ce tueur qu’il a dressé pour atteindre une certaine cible a échoué par opposition larvée, inconsciente, de la Synthèse aux desseins de son créateur. En définitive, Peter aura juste le temps de voir le sacrifice consenti de Justine, avant de payer pour ses manœuvres. D’accord, le geste de son exécuteur tient plus de la vengeance que de la justice, mais l’essentiel est ailleurs : finalement, presque malgré eux, les Noctivores ont refusé de respecter la volonté dominatrice et agressive de Peter. Leur inconscient collectif avait statué que c’est mal et œuvrait en opposition aux objectifs officiels. Dans l’esprit du personnage du tueur, ça se traduit par cette seconde partition qu’il perçoit en filigrane sous le vacarme des injonctions principales dont son cortex est gavé. Finalement, les Noctivores ont tué le père en ce sens qu’ils ont transgressé ses ordres et affirmé leur indépendance. C’est pour eux l’instant de leur épiphanie, ils prennent conscience qu’ils sont capables de faire des diagnostics moraux et de prendre les décisions qui s’imposent. C’est une révélation qui n’a pas fini de les secouer, bien après la fin du troisième tome.

     

    ON : As-tu envisagé d’écrire cette suite ?

     

    SB : Oui, j’ai une planification à long terme ainsi listée : Les Enfants du Chromozone, puis L’Empereur-Dieu de la Synthèse , et enfin Les Noctivores à la plage. Blague à part, je n’envisage pas d’écrire de suite, en tout cas, ce n’est pas dans mes objectifs. Je ne dis pas que l’envie ne me prendra pas, dans quelques années, mais pour le moment ça ne m’intéresse pas. La trilogie était conçue depuis le départ en trois volets séparés chacun par huit années, j’ai mené le destin de mes personnages jusqu’à la conclusion que je visais, qu’ils se reposent, maintenant.

     

    Deuxième partie.

    Troisième partie.

     

    Illustration (tirée de Chromozone) et photographie © Corinne Billon

     

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  • Philippe Curval, « écouter le silence du monde »

     

     

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    « L’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule d’elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation.

    Oui, pour le jeu de la création, ô mes frères, il faut une sainte affirmation : l’esprit veut maintenant sa propre volonté, celui qui est perdu au monde veut gagner son propre monde. »

    Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

     

     « Sourde pulsion lumineuse des quasars ; plus près des galaxies miroitent. Des astres flamboyants se perdent dans les abîmes d’antimatière, des planètes se consument autour de soleils transformés en novae. Là, des océans de néant lèchent des prairies du vide, des comètes sombrent en gerbe, des météores glissent silencieusement, vite absorbés par le noir de l’espace. Ici, des créatures invraisemblables rampent sur des lacs de boue, des fleurs aux pétales cornus vomissent des insectes-pollen, les arbres se font vivants et marchent à l’aide de racines molles, des minéraux émettent des pensées malodorantes, des madrépores de mille mètres de haut créent des musiques liquides. À travers ce fantastique carrousel de l’énergie et de la matière où tout se mêle et se confond, où les absurdes lois de l’humanité sont bafouées par la logique même de la vie, je me déploie, je gagne en puissance, je me nourris du cosmos. Je mûris. Tout est possible. »

    Philippe Curval, L’Homme à rebours.

     

     

    medium_Galaxies32.jpgEn attendant la mise en ligne, imminente – je n’attends plus qu’une autorisation de reproduction d’une œuvre photographique très particulière… –, d’une critique-fiction du dernier livre d’Éric Bénier-Bürckel, Un peu d’abîme sur vos lèvres, je vous propose un article, revu et corrigé, initialement publié dans le numéro 32 de la revue Galaxies (printemps 2004), consacré à l’œuvre remarquable de Philippe Curval, dont Lothar Blues, le prochain roman (qui réactualise le thème du robot), est annoncé chez Robert Laffont, dans la collection Ailleurs & Demain, pour le second semestre 2007. Je reproduis en préambule un portrait de ce remarquable écrivain, paru en décembre 2004 sur le défunt site Mauvais Genres en Bibliothèques.

     

     

    medium_curval_portrait.jpgS’il vous arrive d’arpenter l’asphalte parisien, d’observer la vie qui anime cette ville envers et contre tout, alors vous apercevrez peut-être, surplombant un grand boulevard du haut de son balcon, un homme immobile et barbu, dont les yeux acérés contemplent le monde avec une ironie et un amour qui sont la marque des sages. Mais prenez garde à ne point détourner le regard, ou la silhouette disparaît après un rapide haussement d’épaules, vous laissant seul avec la géométrie urbaine.

    « Je me sens plus metteur en scène qu’écrivain », m’a un jour confié cet homme, Philippe Curval. Boutade ? Pas seulement. C’est que, bien que seules ses activité d’écrivain et de critique soient connues de tous, Philippe Curval est aussi photographe, homme d’images, ou plutôt d’une dialectique, toujours à réinventer, entre image et langage. Certains de ses romans, comme Attention les yeux, ont même été écrits d’après des séries de clichés, inversant le processus habituel d’illustration. Étranges en vérité sont les photographies plasticiennes qu’il réalise à ses heures perdues, mises en scène de la réalité non pas consensuelle mais intérieure, futuriste, surréaliste. Ce goût pour l’artifice, pour le leurre, figure évidemment au premier plan dans ses romans de science-fiction. Les derniers livres de Philippe Curval, qui empruntent au polar comme au space opera, sont ceux d’un illusionniste maître de son art, d’un homme dont le plaisir de créer ne parvient pas à dissimuler tout à fait une certaine mélancolie, ne réussit pas à obombrer complètement l’éclat crépusculaire du regard lucide qu’il porte sur ses contemporains. Dans ses textes, Curval prend un malin plaisir à inventer un jeu de masques et de miroirs dont les règles ne nous sont qu’à moitié dévoilées, et dont le sens est en fait contenu dans la forme même : comme avec ses photographies, il montre la réalité telle qu’il la voit, à travers le prisme de sa perception propre. 

    Cette réalité, Philippe Curval ne la voit pas en noir, contrairement à nombre d’auteurs de science-fiction, mais plutôt – est-ce l’influence du photographe ? – avec toutes les nuances de gris, du blanc le plus virginal aux ténèbres les plus impénétrables. Car s’il ne tait pas son inquiétude devant la dispersion de la pensée au bénéfice de la consommation, et s’il n’hésite pas à vitupérer contre l’emprise de la fantasy – qu’il juge souvent réactionnaire – sur la science-fiction dans les rayons des librairies, si encore il n’apprécie que modérément l’appellation de « littératures de l’imaginaire », Philippe fait surtout preuve d’un immarcescible enthousiasme quand il s’agit d’imaginer le monde à venir, d’extrapoler les évolutions de la science et d’en inférer les possibles conséquences. Libre penseur, il ne réduit jamais son discours à quelques slogans livrés clés en main par les pourvoyeurs (politiques, religieux...) du prêt-à-penser. Les biotechnologies, par exemple, lui inspirent une éthique intransigeante, voire « radicale » ; et néanmoins, il concède volontiers que c’est la nature même de l’homme, de jouer aux apprentis sorciers : « L’heure est à la mobilisation générale de tous les esprits, écrit-il dans Galaxies n°32 (mars 2004), pour que le surhomme qui hante déjà certains esprits ne se transforme pas en sous-homme. ». Cette attitude, qui me paraît la plus saine, la plus légitime qui soit, n’étonne pas de la part de l’auteur de L’Homme à rebours, qui a toujours défendu un farouche individualisme et s’est toujours attaqué aux diverses formes d’asservissement de l’homme. Pour saisir à quel point cette position relève d’une véritable démarche intellectuelle et non d’une posture d’humanisme bien-pensant, il suffit de considérer combien cet hédoniste pourrait céder, le plus facilement du monde, aux sirènes du repli réactionnaire, se couler dans la douceâtre nostalgie d’une humanité dont il pressent non sans effroi qu’elle se transmue peu à peu en une post-humanité réifiée. Et s’il n’en est rien, si Philippe Curval bannit la nostalgie de son champ de conscience, c’est que, toute explosive qu’elle soit, cette humanité qui lui est chère, comprise comme la somme de tous les hommes et de toutes les femmes, reste encore capable des plus grandes et des plus belles choses.

    Ses prochains romans, n’en doutons pas, seront animés du même feu glacé, témoigneront de la même vivacité de ce « metteur en scène » qui se dit pourtant plus lent qu’auparavant. Plus lent peut-être, plus circonspect sans doute, mais pas moins vigoureux.

     

     

    medium_elduo.jpgDès ses premiers écrits dans les années cinquante, Philippe Curval mêle des thèmes très dickiens – perception du réel, univers parallèles – et une sensibilité volontiers surréaliste. « L’œuf d’Elduo » (1955) par exemple, est un texte assez caractéristique de sa démarche : une créature d’un autre monde, métaphysique, trouve en l’homme le moyen de s’incarner enfin. C’est l’esprit fertile d’un amateur de science-fiction qu’elle choisit de féconder, pour son imagination à nulle autre pareille ! Et dans « C’est du billard » (1959), une simple compétition de flipper acquiert une dimension cosmique avant d’exploser en une rêverie surréaliste, où faire Tilt a des conséquences inimaginables... Dionysiaques, animés par une authentique et positive volonté de puissance, les personnages curvaliens ne peuvent supporter l’immobilisme, le conformisme, le triomphe nihiliste de la réaction, comme l’idée même de déterminisme. Pour eux la stase est synonyme de mort, au sens métaphorique comme au sens propre. Philippe Curval n’est pas un âne, ou un chameau, il n’est pas encore un enfant : il est un lion qui, au « Tu dois ! » du dragon de Zarathoustra, répond « Je veux ! ». Notre auteur redoute, et combat avec acharnement, la muséification des choses, des êtres – de l’Être – et de son propre acte créatif.

    medium_FleursdeVenus.jpgJulia, l’héroïne candide des Fleurs de Vénus (1960) ne désire rien tant que fuir son carcan familial et faire exploser le système de castes qui régit la planète. Les Marais-Océan vénusiens, cette « zone du dehors » où se terrent les rebelles autochtones, sont à la fois un lieu de mort (la nuit, ces fleurs mystérieuses qui hantent les marais exhalent des spores extrêmement toxiques, au point que les humains doivent s’en protéger sous des dômes) et de renaissance (il est en fait possible d’accoutumer son organisme à la toxicité des fleurs, qui deviennent ainsi un vecteur inattendu de réconciliation des deux peuples). En dépit de dialogues exagérément dramatiques et de quelques raccourcis maladroits, Les Fleurs de Vénus déclinait déjà, sous une forme romanesque très classique, certains thèmes qui sous-tendront l’œuvre de l’auteur, au premier rang desquels ces velléités anticonformistes, ce rejet de l’ordre établi, cette expérience intime de l’éternel Retour nietzschéen (« Le Même ne revient pas, c’est le revenir seulement qui est le Même de ce qui devient. »[1]) que La Forteresse de coton et L'Homme à rebours illustreront si bien.

    medium_Ressacdel_espace.jpgPhilippe Curval franchit ensuite un cap d’importance avec Le Ressac de l’espace (1962, Prix Jules Verne), où il préfère la précision du style aux atermoiements psychologiques. La Terre est envahie par les Txalqs, des extraterrestres parasitiques qui se servent des humains comme de supports symbiotiques – la symbiose restant sous leur contrôle absolu, les hommes ayant abdiqué toute volonté propre. Cette acculturation forcée aboutit rapidement à l’érection d’une société utopique, où, comme plus tard dans Congo Pantin, l’abandon du libre-arbitre est le prix à payer pour un bonheur illusoire. Pour Philippe Curval, l’individualisme est un humanisme. Jacques Dureur, le héros, porté par son besoin de liberté et par une mauvaise réceptivité (une immunisation) à l’emprise télépathique des Txalqs, encouragera les résistants à exterminer les extraterrestres, avant d’enfin réaliser son rêve : l’exploration spatiale. Les Txalqs, métaphore des forces négatives qu'encouragent nos États modernes, sont les premiers extraterrestres marquants, importants, de l’œuvre curvalienne. Beaucoup d’autres suivront. Notre auteur leur a en effet toujours manifesté un vif intérêt. L’alien lui permet de mettre notre réel en perspective, de décliner la « gamme des possibles »[2], mais aussi d’exprimer sa liberté fondamentale de « créateur de formes », dans tous les sens du terme. Les nombreux êtres insolites qui hantent les pages de ses textes, jusqu’au récent Rasta solitude (les Diamoniens masochistes de Ovni soit qui mal y pense, l’entité polymorphe du Sourire du chauve ou encore l’extraordinaire machine-créature de Barre/Watis) en témoignent largement.

    medium_ForteressedeCoton1.gifLa Forteresse de coton, chef d’œuvre baroque, inclassable, ode au désir et à l’amour fou portée par un souffle dont fort peu d’écrivains peuvent aujourd’hui se réclamer, délaisse les extraterrestres pour nous plonger dans les profonds abîmes intérieurs du cerveau d’un homme, victime d’un dédoublement de personnalité. De retour de Turquie, dans l’ombre d’une Venise glauque, matricielle et mortifère[3], un géologue, Blaise Canehan – à moins qu’il ne s’appelle Julien Cholle –, rencontre une femme, Sarah, dont il lui semble avoir de très intimes souvenirs. Les circonstances les éloignent, mais même inaccessibles l’un à l’autre, Sarah et Canehan paraissent liés par un même fil mystérieux – la passion. C’est au sein des eaux fangeuses des canaux vénitiens, matrice pernicieuse, à la fois lieu de genèse et de mort (comme les Marais-Océan des Fleurs de Vénus) où l’on se suicide, où l’on est assassiné, et où Cholle/Canehan accouche de sa nouvelle identité, c’est au sein de ces eaux, donc, que Canehan, confronté à l’étrange blessure au ventre de Sarah qui leur interdit de s’aimer, enfin débarrassé d’un passé trop encombrant, accouchera littéralement de sa nouvelle identité, assassiné par son propre double… Lisons alors La Forteresse de coton comme un urgent manifeste esthétique ; de la nécessité pour l’artiste de tuer son œuvre pour sans cesse la réinventer. L’art comme déhiscence éternellement recommencée, ou la folie – et la mort… La vie selon Philippe Curval est une grossesse dangereuse et permanente. Roman après roman, il accorde à ses personnages les moyens de leurs ambitions ; leur individualisme absolu, leur haine de l’habitude, leur besoin de faire table rase du passé, les amène à modeler le réel selon leurs désirs – ce qui a fait dire à Denis Guiot[4], non sans raison, s’appuyant sur les références explicites contenues entre autres dans l’admirable nouvelle « Un souvenir de Pierre Loti » (in Utopies 75, 1975), que Curval était un écrivain existentialiste. Philippe Curval semble en effet croire fondamentalement en ce pouvoir créateur de l’esprit humain – sa volonté de puissance. La Forteresse de coton inaugurait ainsi une nouvelle esthétique – issue du mariage inattendu des expérimentations formelles du Nouveau Roman et de la science-fiction moderne – qui sera désormais développée dans tous ses textes majeurs. Il faut remarquer que La Forteresse de coton, comme la plupart des romans de Philippe Curval, est écrit à la troisième personne, ce qui n’a évidemment rien de fortuit : ses personnages doivent s’affranchir de leur créateur. Ils existent indépendamment de leur auteur, tout démiurge soit-il...

    medium_SablesdeFalun.jpgDès lors, Philippe Curval évolue dans une interzone littéraire où la frontière qui sépare science-fiction et littérature générale est inopérante, où science-fiction et littérature deviennent quasiment synonymes. Notre auteur a compris qu’écrire, c’est non pas représenter le monde, mais le créer, littérairement (« réelliser des idées », dirait aujourd’hui Alain Damasio, l’autre grand romancier de la vie en mouvement). Pour Roland Barthes, « [l]’écrivain est un homme qui absorbe radicalement le pourquoi du monde dans un comment écrire. »[5] La spéculation de Philippe Curval, précisément, ne concerne pas seulement son imaginaire : elle est au cœur de son langage, elle est plus formelle que scientifique – en cela, sa démarche est à rapprocher du mouvement surréaliste, comme l’auteur le fit remarquer lui-même[6]. Curval s’attaque aux structures mêmes de son art et cherche à transmuer le réalisme mimétique en réalisme littéraire. Ce travail de sape du matériau littéraire est d’ailleurs l’un des enjeux du rocambolesque space opera Les sables de Falun (1970), dont la structure déroutante, inspirée de Raymond Roussel, conduisit l’auteur à en proposer une version plus linéaire. Mais c’est surtout avec Attention les yeux et L’Homme à rebours que Philippe Curval va trouver la pleine mesure de ses ambitions et confirmer le génie à l’œuvre dans La Forteresse de coton.

    medium_AttentionlesYeux.jpgGuillaume Coiranne, le photographe de Attention les yeux (1972), éprouve comme les autres personnages curvaliens une peur compulsive de contracter la moindre habitude, la moindre routine ; il voue alors sa vie à se réinventer lui-même – et à réinventer le monde – en déambulant dans le Paris des années soixante (on pense souvent aux films de la Nouvelle Vague), rendu ici avec une rare acuité. La défiance de Coiranne envers toute forme de déterminisme est telle que celui-ci attribue arbitrairement des vertus prophétiques à ses parties de flipper (comme dans « C’est du billard »), et qu’il se crée un passé fictif, engageant des acteurs pour jouer une sœur ou un oncle imaginaires – pour donner corps à son fantasme –, comme s’il désirait, à défaut, choisir ses propres contingences. Coiranne est donc un « homme à rebours » qui met en scène ses propres origines, dans le seul but de se dégager de nouveaux horizons. « Dès qu’il avait eu conscience de cette faculté de s’abstraire en totalité du monde, il avait placé en lui une petite bombe mentale à retardement qui lui permettrait de revenir à la surface. Elle s’amorçait au moindre événement extérieur. » Cette faculté – ici seulement métaphorique – de créer des univers parallèles, annonce le Félix Giarre de L’Homme à rebours et poursuit la réflexion esthétique entamée avec La Forteresse de coton. Attention les yeux, cet hommage au pouvoir de l’esprit et de l’imagination, traduit aussi un regard effrayé sur la mort : Coiranne, en se dérobant à la réalité consensuelle, veut surtout échapper à sa condition de mortel. Il est aussi, plus encore que le Cholle/Canehan de La Forteresse de coton, la figure métaphorique de l’écrivain, du créateur de fiction qui doit sans cesse réinventer le monde – sous peine de disparaître.

    medium_L_HommeaRebours.jpgAvec L’Homme à rebours (Grand Prix de l’Imaginaire 1975), Philippe Curval ne se contente plus de cette vision métaphorique de l’individu créateur d’univers. Ce roman – que l’on peut sans peine considérer comme l’un des plus envoûtants de la SF française – est encore une histoire d’amour fou (désir et passion, manifestations patentes de l’inconscient, sont aussi au cœur de sa littérature) en même temps qu’une authentique aventure spéculative à l’imaginaire débordant et au style aussi brut qu'halluciné. Cette fois, nous quittons définitivement les rivages de la réalité conventionnelle : les émanations de l’esprit prennent ici valeur de Création pure, au sens théologique du terme ; Félix Giarre, le héros naufragé sur un monde parallèle à la suite de ses « voyages analogiques », est investi de pouvoirs divins : il comprend alors que tout cela provient de son propre esprit, qu’il en est le suprême créateur. Giarre, qui a renié son père et tué sa mère, rejette le rôle de grand ordonnateur qu’un superordinateur lui a imposé. Il hurle, revendique son libre-arbitre d’individu enfin vierge de tout souvenir et de toute attache, et explose en une infinité de possibles. Dans une critique[7], Michel Jeury, autre grand romancier de science-fiction plus connu aujourd'hui pour ses romans du terroir, reprochait à L’Homme à rebours une certaine préciosité de style qui, selon lui, phagocyterait l’impact du roman. Or ici la recherche formelle – éclatement du récit, style incandescent – est un enjeu majeur : Philippe Curval consacre la toute-puissance de l’écriture, comme il le fait la même année dans « Un souvenir de Pierre Loti », où la quête de l’harmonie universelle se heurte à l'évènement le plus égoïste et le plus beau qui soit : l’amour d’une femme. On sent bien, à la lecture de L’Homme à rebours, que son auteur l’a écrit dans un état de fièvre créatrice, comme s’il s’était momentanément confondu avec son personnage – d’où une narration à la première personne. Quelques années plus tard, en 1977, l’auteur nous offrira une version ludique et distanciée de L’Homme à rebours avec Un soupçon de néant, hommage appuyé à la science-fiction classique (Van Vogt, Asimov, Simak…) et jeu virtuose sur les rapports entre réel et fiction, sur le modèle de L’univers en folie de Fredric Brown.

    medium_CetteChereHumanite.jpgCette critique de l’utopie ébauchée dans Le Ressac de l’espace et « Un souvenir de Pierre Loti » est développée dans Cette chère humanité (1976, Prix Apollo 1977), qui reste encore aujourd’hui son plus célèbre roman. Cette chère humanité opère en quelque sorte la jonction entre les préoccupations individualistes de notre auteur, et sa volonté de puissance, son désir de soumettre le réel au feu de sa volonté (et de son inconscient). De cette rencontre naît un récit brillant et inventif qui a marqué les mémoires. Le Marcom (marché commun regroupant treize riches états européens, coupés du reste du monde par une barrière d’armes neurologiques réputée infranchissable) est une société ultraconservatrice fondée sur l’autarcie et la stabilité. Les arts n’existent plus, taxés de décadence parce qu’ils introduiraient le changement, source de dégénérescence. Au Marcom tout est aseptisé, hygiénique, régulé. C’est donc à l’implosion d’un monde muséifié (le passe-temps favoris des citoyens du Marcom est d’ailleurs l’accumulation de biens), autrement dit au spectacle du nihilisme moderne selon Nietzsche, que nous convie l’auteur. Les « cabines de temps ralenti », où les citoyens peuvent vivre un temps objectif toujours plus étiré, sont une superbe métaphore de la paresse, du protectionnisme, de la frilosité qui menacent nos sociétés occidentales de plus en plus repliées sur elles-mêmes – ce « monde d’avachis » évoqué par Antonin Artaud dans Vang Gogh le suicidé de la société. La fin du roman, apothéose surréaliste, est un véritable tour de force en même temps qu’une peinture ironique du danger qui nous guette : le Marcom, perturbé par une trop grande distorsion temporelle, se replie littéralement sur lui-même ; l’univers est alors contenu tout entier dans une cabine ! Le cycle de « l’Europe après la pluie » – qui tire son titre d’un magnifique tableau de Max Ernst et qui est constitué de Cette chère humanité, de Le dormeur s’éveillera-t-il (1979) et de En souvenir du futur (1986) –, est un plaidoyer pour un renouvellement constant du monde, un hymne baroque à l’imaginaire.

    medium_YaQuelqu_un.jpgAprès Rut aux étoiles (1979), réjouissant space opera où les hommes « croissent et se multiplient […] pour être éjaculés un jour dans la galaxie, ou ailleurs, afin de peupler l’univers. », Philippe Curval retrouve la veine schizoïde de La Forteresse de coton avec le très introspectif Y a quelqu’un ? (1979). Clément Volgré, un marginal farouchement individualiste, entrevoit une réalité parallèle où les extraterrestres envahissent Paris à notre insu. L’auteur dépeint ici un Paris déliquescent, dégénérescent, dont l’architecture adopte des formes inquiétantes, inhumaines – la ville devient un labyrinthe inextricable, reflet incertain de l’esprit instable de Volgré. En ce sens, Y a quelqu’un ? est un Solaris urbain où Volgré, hanté par ses visions fantasmatiques, est confronté à l’énigme de sa propre psyché et au souvenir de sa compagne volatilisée. Le déphasage naît à la fois des excès éthyliques de Volgré, et de l’explosion originelle de téléviseurs dans une boutique – comme si alcool et télévision lui avaient offert le refuge d’une nouvelle dimension (plus tard, dans la nouvelle « Regarde, fiston, s’il n’y a pas un extraterrestre derrière la bouteille de vin »[8], le delirium tremens ouvrira encore les portes de la perception…). Puissante métaphore de la décadence urbaine, Y a quelqu’un ? hante longtemps après sa lecture.

    medium_LaFaceCacheeduDesir.jpgNous l’avons vu, Philippe Curval n’aime rien tant qu’inventer des extraterrestres avec leur mode de vie, leurs particularités physiques et comportementales. Ils sont l’Autre, le Différent, ils augmentent le monde, ils le renouvellent. Dans La Face cachée du désir (1980), roman sous forme de trois nouvelles étroitement liées et situées sur la planète Chula, il quitte l’univers faussement réaliste de Y a quelqu’un ? pour camper un monde foncièrement original. Il y est question, entre autres, d’un rite initiatique et onirique où l’enfant s’invagine dans une matrice géante, d’où naît alors un homme nouveau, délivré de sa vie antérieure, évident symbole de la renaissance – l’éternel Retour centrifuge, ou sélectif, de Nietzsche – si chère à l’auteur. Lorsqu’ils ne sont plus en contact avec le sol, les Chulies se subliment : ils disparaissent, littéralement. Ils créent leur réel[9], et Philippe Curval, avec ses livres, nous propose lui aussi une phénoménologie singulière. Il fait siens les mots de Philip K. Dick cités épigraphe du Temps incertain de Michel Jeury : « J’ai le sentiment profond qu’à un certain degré il y a presque autant d’univers qu’il y a de gens, que chaque individu vit en quelque sorte dans un univers de sa propre création : c’est un produit de son être, une œuvre personnelle dont peut-être il pourrait être fier. ».

    medium_Livred_Or.jpgDurant les années 80 furent publiés pas moins de cinq recueils de nouvelles (Le Livre d’or de Philippe Curval, 1980, Regarde, fiston, s’il n’y a pas un extraterrestre derrière la bouteille de vin, 1980, Debout, les morts ! le train fantôme entre en gare, 1984, Comment jouer à l’homme invisible en trois leçons, 1986, et Habite-t-on réellement quelque part ?, 1989), une anthologie (Superfuturs, 1986) et cinq romans. Tous vers l’extase (1981) d’abord, où notre auteur érige le désir en principe esthétique (ouvertement érotique – mais sur un mode ludique –, Tous vers l’extase est une réponse hédoniste à la pudibonderie qui marquait alors la SF ; faut-il rappeler que « Curval » est, à l’origine, le nom d’un des psychopathes sexuels des 120 jours de Sodome, du Marquis de Sade ?...) ; L’odeur de la bête (1981)  ensuite, dans lequel un homme s’éprend d’un Naonyth, sorte de kangourou intelligent et sensuel ; Ah ! que c’est beau New York (1986), roman dépressif sur la dérive états-unienne d’un schizophrène ; En souvenir du futur, déjà évoqué, et Akiloë (1988), beau roman sur un jeune indien guyanais confronté au monde moderne, que Philippe Curval considère comme son Grand Œuvre inachevé (et dont nous devrions peut-être découvrir la version intégrale dans les années qui viennent). De ces années, nous retiendrons surtout la consécration d’un nouvelliste d’exception. Son Livre d’or en particulier, présenté par André Ruellan, réunit les meilleurs textes de l’auteur depuis ses débuts, et figure parmi les plus belles réussites de la prestigieuse collection.

    medium_CongoPantin.jpgLa déconvenue éditoriale d’Akiloë explique peut-être le silence radio de Philippe Curval durant la première moitié des années 90. Il revient cependant sur le devant de la scène en 1995 avec L’éternité n’est pas la vie, roman intéressant mais inabouti sur l’Égypte, et surtout avec une œuvre inclassable : Les évadés du mirage (réédité en Folio SF sous le titre Congo Pantin). Un vaisseau extraterrestre s’est écrasé sur Pantin, en banlieue parisienne. Les aliens pixellisés, les « Neutres », prodiguent des flashes oniriques aux humains, par simple contact ; ces flashes agissent comme les shoots d’une drogue dure : ils provoquent un choc proche de l’orgasme, entraînant une véritable dépendance et annihilant toute volonté. Philippe Curval, nous le savons, ne déteste rien tant que le confort de la servitude volontaire. C’est pourquoi l’ambivalence règne sans partage sur le roman – dont le territoire latent est sans aucun doute l’inconscient (celui de l’auteur, celui des personnages, celui du lecteur). Ainsi Congo et Zaïre – ce dernier est aussi noir que Congo est albinos – sont les deux faces d’un même individu. Ils incarnent non pas le réel et la fiction, mais deux facettes d’une même réalité – ou d’une même fiction. Mieux : ils sont eux-mêmes explicitement confrontés à leur statut de créatures fictionnelles, ce que l’auteur n’avait jamais osé jusque là. En existentialiste facétieux, Curval prend ainsi Descartes à la lettre et illustre son cogito par l’absurde : « je pense donc je suis » signifie pour lui : j’existe parce qu’au préalable, je me suis pensé (paradoxe déjà développé magistralement dans « Un souvenir de Pierre Loti »). Congo Pantin est une œuvre totalement surréaliste, virtuose, où l’extraterrestre, figure emblématique de l’œuvre de Philippe Curval, joue un rôle éminemment symbolique de révélateur de l’inconscient, avec tout ce que cela suppose de désirs et de peurs refoulés.

    Notre infatigable écrivain publie ensuite deux romans mineurs, Macno emmerde la mort (1998) et Voyance aveugle (1998). Passons rapidement sur le premier, plutôt dispoensable (mais lisez sans crainte la nouvelle, excellente, dont il est tiré, « Permis de mourir »[10]). L’idée de base de Voyance aveugle était autrement intéressante : le monde des rêves (l’univers du « rêve incréé ») serait gouverné par les anciens dieux aztèques, qui ne seraient autres que des extraterrestres bannis de leur monde originel…. Hélas, passée une première partie dépaysante, qui rappelle les meilleurs textes courts de l’auteur, le récit ne tient pas toutes ses promesses et s’enlise dans une intrigue confuse.

    medium_Voyageal_envers.jpgPlus complexe est le cas de Voyage à l’envers (2000), qui propose quelques réflexions sur les médias et la civilisation occidentale moderne. L’absence de grand conflit fédérateur et la mort des religions, la fin des phénomènes de rassemblement populaire, auraient causé une névrose schizophrénique de la société, comme chez J.G. Ballard, que seule la menace d’une invasion extraterrestre sauve in extremis de la catatonie générale Notre auteur exploite également la dépendance de notre civilisation à la technologie. Les rayonnements extraterrestres parasitent en effet les systèmes informatiques, si bien que le chaos menace la planète. Les gouvernements lancent alors le programme spatial Colomb : quelques hommes triés sur le volet iront résoudre le problème à sa source, vers Proxima du Centaure. À son retour sur Terre, après un voyage périlleux mais infructueux, l’équipage découvre que les extraterrestres ont déjà envahi la planète et ont soumis l’humanité à leur contrôle. Curieusement, les Centaures semblent avoir reconstitué le monde des années 70, mais sous une forme pervertie, comme s’il était contemplé à travers le miroir déformant de nos fantasmes. Le roman s’achève (trop) abruptement, alors que Piscop, le héros et narrateur, organise la résistance.

    medium_BlancCommel_Ombre.jpgBlanc comme l’ombre (2003), son dernier roman en date, laisse une toute autre impression. Dans ce roman élégiaque, l’auteur développe les thèmes du double et de la multiplicité du réel, comme dans Congo Pantin, mais avec un style épuré à l’extrême. Blanc comme l’ombre débute comme un roman noir. Un détective désabusé, Robert Crive, enquête sur Victor Berre, homme de l’ombre du gouvernement dont les traits sont flous, comme si son visage etait illuminé de l’intérieur. Peu à peu, Crive découvrira le secret qui le lie irrémédiablement à Victor Berre. Les deux personnages aux noms en anagramme seraient-ils un seul et même individu ?... Philippe Curval a parsemé son récit d’allusions ludiques et poétiques à la l’ambivalence du réel (cette réplique, prononcée par un personnage qui a écrit une nouvelle, vaut pour manifeste : « Je l’ai écrite pour que le lecteur se sente mal à l’aise, perturbé, qu’il doute de ses convictions, de son environnement, de la société, je souhaiterais qu’il soupçonne une autre réalité. »). L’homme qui a trouvé Victor enfant dans une forêt, guidé par une étoile filante, se prénomme Marie, ce qui ne manque pas d’ajouter à l’ambiguïté générale, et confère une dimension christique à Victor Berre – indice de sa véritable nature. Dans un final éblouissant, Berre se révèle, en effet, être notre Créateur, pas moins ! L’univers tel que nous le connaissons serait ainsi le fruit de son imagination – et de celle d’autres « voyageurs imprudents ». Blanc comme l’ombre ne cesse d’étonner par sa tonalité métaphysique et poétique. Il est vrai que la peur de la mort, sous-jacente dans toute l’œuvre de notre auteur, enveloppe ce récit d’une lueur mélancolique. Que faire de notre vie, avant de disparaître ?... Découvrir, aimer, et jouir, répond Philippe Curval ! Vivre ! Il suffit pour s’en convaincre d’admirer cet authentique alexandrin, facétieusement glissé au cœur du texte : « Danaé cessa de se poudrer le corps dont le velouté faisait bander Victor. »…

    medium_RastaSolitude.jpgNous nous sommes peu étendus sur les nouvelles, exercice où Philippe Curval excelle pourtant. Qu’il nous soit néanmoins permis d’évoquer brièvement Rasta solitude, magnifique recueil de onze « fictions rastaquouères » traversées par la solitude de l’apatride, la solitude de celui que l’auteur désigne, dans sa préface, comme un « étranger en terre étrangère ». La nouvelle « La vie est courte, la nature hostile et l’homme ridicule », par exemple, par sa langue précise comme un scalpel, par sa poésie de l’étrange, par sa construction impeccable, suscite un fort sentiment d’inquiétante étrangeté. La nouvelle est à l’image de son auteur : discrète (un homme, une plage, des méduses), toute en nuances, mais aussi ambitieuse et porteuse de toute une philosophie « rastaquouère ». Une philosophie plutôt contemplative au demeurant, que l’auteur avait jadis anticipé : « Alors ensemble, nous pourrions nous taire, afin d’écouter le silence du monde. »[11]. Avec Philippe Curval, levons les yeux vers le ciel étoilé, ou bien fermons-les sur notre espace intérieur, et, ensemble, écoutons le silence du monde.

     

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    [1] G. DELEUZE, Nietzsche, P.U.F., coll. Philosophes, 1990 [1965], p. 36.

    [2] Cf. « Lorsque le rêve est fort, il ignore les modes », entretien réalisé par O. NOËL in Galaxies n°32.

    [3] Il est significativement précisé, en fin d’ouvrage, que La Forteresse de coton fut composé entre 1963 et 1965 à Etretat, Paris et Corfou…

    [4] D. GUIOT, « Axes de la perspective curvalienne » in Fiction n°268.
    [5] R. BARTHES, « Écrivains et écrivants » in Essais critiques, Seuil, coll. Tel Quel, 1964.
    [6] P. CURVAL, « Surréalisme et science-fiction » in Europe n°870, octobre 2001.

    [7] M. JEURY, « L’Homme à rebours » in Fiction n°255.

    [8] Dans le recueil du même nom.
    [9] On pense beaucoup, à la lecture de La Face cachée du désir, au Monde inverti de Christopher Priest.
    [10] Dans Le Livre d’or de Philippe Curval.
    [11] Ces mots ferment le recueil Debout les morts ! le train-fantôme entre en gare.
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  • La cité nymphale de Stéphane Beauverger, Phago[cité] de Hint

     

     

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    « Ceci est l’instant de notre épiphanie. Ici s’élève notre cité nymphale. »

     

    Les éditions la Volte, auxquelles nous devons la publication d’un chef d’œuvre, La horde du contrevent d’Alain Damasio (que j’évoquais en juin 2005 chez le Stalker), ont depuis entrepris la publication des romans inclassables de Jeff Noon (Vurt et Pollen, bientôt suivis par d’autres inédits), et nous ont fait découvrir un jeune écrivain prometteur, auteur d’une excellente trilogie d’anticipation, Stéphane Beauverger. Il y a tout juste un an, je vous parlais avec enthousiasme de Chromozone et des Noctivores, les deux premiers tomes du triptyque, dont le dernier volet, La cité nymphale, est paru en novembre 2006. Le silence insistant de la presse et des webzines critiques me plonge dans des abîmes de perplexité. Certes, nous allons y revenir, La cité nymphale ne constitue pas le paroxysme attendu, le feu d’artifice final espéré, l’apocalypse désirée. Mais elle ne méritait certainement pas telle inattention. Doit-on incriminer les fêtes de Noël ?... La surcharge de travail des critiques ? Une méfiance illégitime envers un éditeur qui avait d’emblée placé la barre très haut ? Mystère. Toujours est-il que La cité nymphale existe et, en dépit des réserves que je vais vous livrer dans un instant, mérite d’être lue. Non seulement lue, mais encore, écoutée. Et même, pour une fois, regardée : les explosions de lumière sur fond noir de la couverture – conçue par la graphiste Corinne Billon – sont tout simplement superbes. Entre nous, ça nous change du tout-venant de l’illustration SF, mais les couvertures des deux volumes précédents, réalisées par la même graphiste, n’étaient pas moins réussies – la Volte sait y faire.

     

    medium_hint-phagocite.jpgQuant au CD qui accompagne le roman, il est l’œuvre d’un groupe que je croyais disparu, Hint, dont j’avais écouté un excellent album il y a déjà de longues années. Leur musique, tour à tour abrasive et éthérée, électrique et planante, ne craint pas d’emprunter à tous les genres pour construire un univers d’une cohérence et d’une intensité rares, plutôt inattendues dans le cadre de la « bande originale » d’un roman d’anticipation. À son écoute, c’est tout un pan de ma discothèque idéale qui défile. Ici, un écho de Painkiller, voire de Naked City, avec le clone du saxo mutant de John Zorn. Là, le fantôme ambient de la drum and bass étouffante du meilleur Scorn, Evanescence. De loin en loin, des constructions presque post-rock qui pourraient évoquer Mogwai ou Mono, si elles n’étaient empoisonnées par un spleen industriel aux riffs décharnés, descendants de Neurosis, Pitchshifter ou Godflesh. À l’horizon, bizarrement précédé d’un titre à la Ministry période Psalm 69, je discerne les bribes d’un chant tibétain ou mongol, ainsi que la silhouette de Michael Gira, dont les Swans sont pourtant bien morts, mais dont les glauques expérimentations nous hanteront à jamais (je vous parlerai un jour de son recueil de nouvelles, La bouche de Francis Bacon, sans doute l’œuvre littéraire la plus tourmentée, la plus violente qui soit). « Eyes in axis (diaphonic interferences mix) », treizième titre de ce CD qui en compte vingt-trois, tiré de l’album 100% white puzzle mais largement modifié, en constitue le point d’orgue, tour à tour calme, dépressions électriques sur un tempo trip-hop, puis corrosif, déchiré par un hurlement libérateur et des riffs assassins, avant de nous renvoyer au royaume du delirium tremens. Bref, Phago[cité], l’album de Hint enregistré pour La cité nymphale, est l’un des meilleurs CD de l’année. En ce qui me concerne, l’écoute du CD et la lecture du roman n’ont pas coïncidé, chronologiquement parlant. Pour m’immerger dans les aventures de Cendre, Gemini et consort, j’avais choisi le métal instrumental de Pelican, le doom-drone maladif et shoegaze de Jesu, le post-rock dramatique de Godspeed You Black Emperor! (Moya) et le doom expérimental du Black one de Sunn O))) (imaginez des démons black metal psalmodiant leurs malédictions d’outre-tombe sur des riffs d’une lenteur extrême soutenus par les nappes ambient d’un Otomo Yoshihide)…

     

    Revenons à la littérature à présent, et faisons le point. Chromozone plantait le décor de la trilogie. L’avenir proche de la France, cauchemardesque. Les « nouvelles » technologies anéanties par un mégavirus qui, par-dessus le marché, s’attaque aussi à l’homme, exacerbant ses pulsions de mort, transformant l’individu lambda en foutu berserker. Le pays divisé en territoires communautaires férocement gardés. Tuer pour survivre. Leitmotiv : « il n’y a plus de place en ce monde pour la bêtise ». Chromozone nous bombardait d’idées – dont la moindre n’était pas Khaleel, l’un des plus fantastiques personnages de la science-fiction moderne, mais citons aussi la faction Orage et le système de communication phéromonique –, multipliait les registres, nous baladait de camps de prisonniers en Bretagne en réunions au sommet du pouvoir économique, avec un sens du rythme et de l’action digne des premiers Dantec. Les Noctivores surprenait moins par sa forme, mais lesdits Noctivores, entité collective réunissant des milliers d’individus au prix de leur individualité, constituaient à eux seuls une putain d’idée. Leitmotiv : « il est peut-être temps d’en finir avec la violence ». Voici ce que j’écrivais à la fin de ma critique : « L’enjeu du triptyque est ainsi le choix impossible que l’humanité s’apprête à faire malgré elle, et auquel nous confrontent tous les grands romans d’anticipation : soit nous suivons la voie de la déshumanisation, la servitude volontaire, l’engloutissement dans la Machine-Monde qui caractérise l’Occident moderne, soit nous lui résistons, l’arme au poing, au risque du terrorisme et de la barbariemais avec l’espoir d’une illumination. Combattre le Mal par le Mal, ou épouser sa cause... Comme pour Dantec, le salut n’est ici sans doute possible que par un inflexible réenchantement du monde. » En finir avec la violence, au prix de notre humanité ?... Il semble que je me sois trompé, du moins en partie. Nous y reviendrons.

    Ce réenchantement, pour Beauverger, ne passe pas par la religion – l’Église est souvent moquée, voire conspuée dans La cité nymphale (ah, que j’aurais aimé écrire, le premier, un blasphème comme : « L’enculée conception » !). Il ne passe pas non plus, ou si peu, par la littérature. Certes la Parispapauté est installée dans les bâtiments hideux de la Grande Bibliothèque de Tolbiac, et Cendre, personnage principal du roman, découvre ou redécouvre ce que nous transmettent les grands écrivains – il relit par exemple Moby Dick (version Giono ; je ne saurais trop vous encourager à découvrir la traduction d’Armel Guerne, infiniment plus puissante). Mais le verbe, pour Stéphane Beauverger – qui d’ailleurs préfère travailler le rythme du récit plutôt que la musique d’une phrase –, n’est pas une réponse en soi. Il n’est pas lumière. Il n’est pas feu. Il est moyen de communication, tisseur de liens. La réponse, c’est l’amour, la réponse, c’est l’éthique. Le salut par l’amour, et par l’éthique. S’il fallait ne retenir qu’un mot du roman, ce serait celui-là. Éthique.

    Il n’y a que peu d’idées nouvelles dans La cité nymphale, qui se contente pour l’essentiel de dévider les bobines déjà employées dans les tomes précédents. Le parcours de Gemini sur un rivage désert, en compagnie d’un jeune Moken nommé Salamah, qui attend de pouvoir enfin rencontrer celle qui est à l’origine du cataclysme Chromozone, n’a que peu d’intérêt et, si l’on excepte la pirouette finale qui pourrait éventuellement laisser la porte ouverte à une suite, les révélations obtenues en fin de parcours ne font que confirmer ce que nous pressentions déjà : le virus peut être vaincu par une volonté de fer. Cette histoire de virus commençait d’ailleurs à me chiffonner. Le Chromozone était à la fois omniprésent, car à l’origine de cette France post-apocalyptique, et étrangement absent, n’influant finalement que modérément sur les comportements des personnages infectés. Le virus n’est qu’un leurre, un alibi, un révélateur. Bref, rien de neuf. Et les aventures de Lucie au pays de Keltiks, si elles démontrent une nouvelle fois le talent de Beauverger pour l’action menée tambour battant, n’apportent pas non plus d’éléments déterminants. On est en terrain connu. La source se tarit. L’ennui guette.

    Il en est une d’idée, cependant, qui doit retenir l’attention du critique, comme celle du lecteur. Une idée forte, qui conditionne la construction du récit et les choix de l’écrivain. Cette idée, la voici : l’entité noctivore évolue, s’émancipe du joug de son créateur Peter Lerner, et développe une intelligence collective qui ne serait pas que logique, mathématique : elle serait aussi « éthiquement viable » : une « entité globale éthique, mue par des pulsions secrètes visant à la satisfaction de notre nous… De notre moi. »… Des entités collectives, la science-fiction nous en a déjà donné de nombreux exemples. Dans La lune seule le sait de Johan Heliot, ce que Bruno Gaultier avait décrit comme « la refonte des consciences individuelles des êtres décédés dans un amalgame Ishkiss millénaire et condamné à errer dans l’espace à la recherche de nouvelles aides pour survivre », était une évidente métaphore politique, et n’ouvrait sur aucune réflexion métaphysique. En revanche, les post-humains de La ruche d’Hellstrom de Frank Herbert, comme les légions de l’Anome de Grande Jonction, étaient comme sortis de l’humanité. Vivre ensemble, mais en ruinant le sens de cet « ensemble ». Lutter pour la survie de la ruche, au détriment de toute autre intelligence. Détruire la singularité divine, pour régner en maître sur une terre dévastée. Des intelligences « totalement inhumaines », pour reprendre les termes de Jean-Michel Truong. Si dans le deuxième tome de sa trilogie les Noctivores de Stéphane Beauverger paraissaient appartenir à cette dernière catégorie, alternative inhumaine et, comment dire, diabolique, à la folie humaine, ils s’apparentent plus, ici, au Gestalt des Plus qu’humain de Theodore Sturgeon. La cité nymphale du titre, c’est l’imminence annoncée d’un contrat social d’un nouveau type. L’apocalypse, certes, puisque l’homme ancien est amené à disparaître, mais une apocalypse dorée, tant les Noctivores, derrière leur apparence de zombies, se montrent habiles, intelligents, capables des plus grandes prouesses techniques. Et, surtout, ils ne cherchent plus à éliminer leurs dissemblables. Leur conscience, d’abord froidement logique, est désormais alimentée par un inconscient collectif qui, semble-t-il, leur garantit une certaine humanité (jusqu’au sens de l’humour).

    Les meilleurs passages du livre, ceux où Beauverger s’affranchit le plus des conventions romanesques, sont une conséquence directe de cette évolution inattendue des Noctivores. Il s’agit de courts chapitres, intercalés dans la trame principale, où nous suivons les « sauts de conscience » d’un tueur noctivore. Pour figurer son mode de pensée radicalement différent du nôtre, Beauverger s’autorise des descriptions synesthésiques du plus bel effet : « Encore un pas. Encore deux. Scintillement jaune. Un puits flamboyait quelque part devant lui, au loin. Il avait tellement hâte d’y être. Un air oublié reprit dans sa tête cabossée. Scintillement jaune soutenu par un accord grave, mi majeur, en x, en y et en z. » Dans ces interludes, dont l’importance ne vous sera révélée qu’au dénouement, Beauverger fait montre d’une inventivité vraiment jubilatoire, qui ne se retrouve que sporadiquement dans le reste d’un récit secrètement tendu vers sa propre expérience de la synthèse éthique des Noctivores. En effet, si la violence est évidemment présente dans La cité nymphale, elle est le plus souvent désamorcée. Beauverger joue avec nos attentes, et c’est délibérément qu’il les déçoit. Ses personnages, son roman lui-même, doivent domestiquer leur propre violence, et s’ouvrir enfin aux autres et au monde. Et lorsque la violence se manifeste brutalement, par le canon du flingue de Lucie ou par les pensées dégénérées d’une laissée-pour-compte enragée, nous sommes gênés, mal à l’aise, confrontés à notre banale complaisance.

    On peut alors regretter que la réussite de ce projet ambitieux, se fasse au prix de ce qui forçait l’enthousiasme dans Chromozone et Les Noctivores, cet art de la castagne, ce rythme insensé, cette capacité à maintenir une étincelle de lumière dans l’enfer des armes. Ce style tranchant, sans fioritures mais redoutablement efficace, sied moins au tissage de liens fraternels qu’à l’équarrissage d’autrui à la machette… Par ailleurs, cette volonté louable de reconstruire après avoir tout fait exploser, se traduit dans La cité nymphale par une simplification des données. Hormis les mystérieux agents de Derb Ghallef, dont nous ne saurons rien sinon qu’ils ne sont pas l’ennemi supposé, nous connaissons quasiment d’emblée toutes les forces en présence, ainsi que leurs dirigeants. Et si quelques événements viennent troubler les relations diplomatiques, au point d’en arriver à une situation de crise qui permet à Beauverger d’en réunir enfin tous les protagonistes, aucune évolution majeure ne permet au récit de décoller – jusqu’au surgissement inoubliable du tueur, prélude tragicomique aux révélations sur la nouvelle éthique des Noctivores. Situation figée, donc, et dont les éléments ne sont jamais qu’effleurés. Comme les personnages du reste, dont l’essence se dilue tandis que leurs doutes laissent place à une nouvelle détermination. Aucun, en vérité, ne parvient à émouvoir, aucun ne nous invite au vertige. Même le Roméo, traître professionnel rencontré dans le volume précédent, n’est plus intéressant dès lors qu’il devient trop humain. Chacun joue son rôle à la perfection, comme à l’Actor’s Studio, mais où est la chair ? Où est le sang ? Où est l’âme ? Dépecée et synthétisée par les Noctivores ? Idée séduisante, mais infondée.

    Pour autant, Stéphane Beauverger ne choisit pas la beauté plus qu’humaine des Noctivores (la référence du titre au monde des insectes – la cité nymphale – ne saurait être fortuite). Avec la communauté secrète réunie autour de Laurie Deane, c’est une nouvelle fraternité qui est en train de naître. D’un côté, la ruche éthique des Noctivores. De l’autre, les hommes libres. Beauverger ne juge pas les Noctivores, qu’il paraît contempler avec tristesse, comme s’il pressentait que l’avenir de l’univers par lui créé, leur appartient. Mais il choisit évidemment de clore son texte en compagnie de Cendre et Lucie, nouvel Adam, nouvelle Ève, sur un navire – possibilité d’une île. Le dernier mot du roman, c’est « vie ». Où est l’âme, demandais-je à l’instant. Elle surgit in extremis, l’âme, dans une « larme de joie triste ».

     

     

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  • Minuscules flocons de neige depuis dix minutes de David Calvo

     

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    « La réalité virtuelle est une extension de notre imaginaire, et pour nous sauver de ce qu’ils nous font, nous devons la faire entrer dans le monde. C’est ainsi que nous combattrons. C’est ainsi que nous deviendrons des hommes. Nous n’avons besoin que de nos yeux, de nos oreilles. Nos sens vont devenir des armes. Je le sais maintenant, je suis le héraut de ce monde-là, celui que nos anciens craignent tant : le règne du moment présent. »

     

    Fasciné par la simulation avec une telle force qu’on le croirait manipulé par le Techno-centre d’Hyperion (ou par la Technique elle-même), David Calvo n’écrit pas de science-fiction, ou alors « une impression de SF, une silhouette moulée dans la neige poudreuse. Une SF noétique, un jeu de signes, de gestes, de simulacres – l’illusion comme une faille dans une société sans merveilleux. » Autrement dit il ne sert plus à rien d’écrire de la SF, au sens classique du terme, puisque nous vivons déjà tous dans un remake de TRON… Après ses incursions plus ou moins heureuses dans les univers fantastiques de Wonderful ou de Delius, une chanson d’été, un premier recueil de textes courts (Acide organique) donnait un aperçu, parfois brillant, de ses nouvelles ambitions – dépeindre une vision souterraine du monde, photographier l’outremonde, superposer une carte mentale à un territoire réel (comme le faisait Philippe Vasset dans les excellents Carte muette et Bandes alternées). C’est ça, la « Grille » de L.A. – la matrice – dont Minuscules flocons de neige depuis dix minutes, son dernier roman paru aux Moutons électriques, tente sans cesse d’identifier les schémas (« Je suis à présent dans le plus grand jeu on-line qu’on ait jamais créé : le jeu de la vie »). David Calvo ne s’en cache pas : même si Minuscules flocons… est bien un roman, sa littérature tend irrésistiblement vers l’au-delà de la fiction (mais c’est là encore une illusion que Samuel Beckett avait déjà exploitée avec génie dans sa trilogie et par la suite, de plus en plus radicalement de Molloy à L’Innommable). Son but : innerver le réel, l’implémenter, lui redonner sens, mais en cherchant ce sens hors du réel, celui de la « raison totalitaire », dans le vide déjà plein du virtuel (qui pourtant n’est jamais qu’une réduction, plus qu’une extension, de notre imagination – et qui n’a de virtuel que le nom : le virtuel dont il est ici question, est en effet bien réel…). Volonté de puissance ? Sans doute. Mais David Calvo n’est pas magnat du jeu vidéo : il est écrivain. C’est donc par le Verbe, et non la Technique, qu’il lutte à mort – littéralement – avec le désenchantement du monde. Et s’il cite volontiers William Gibson, lui reprochant au passage, et non sans raison, de se disperser dans la narration, et si nous pourrions citer de nombreux autres écrivains (James Flint par exemple, dont les Electrons libres essaient aussi, à leur façon plus classique, de réenchanter le Réel ; Philippe Curval, qui dans Y a quelqu’un ? livrait jadis sa « grille » parisienne ; Fabrice Colin bien sûr, co-auteur avec Calvo de deux romans déjantés, le génial Atomic bomb, qui parvient à nous émouvoir avec deux extraterrestres débiles en forme de poire, et Sunk, à la fois récit d’un naufrage, et naufrage d’un récit… Fabrice Colin, donc, pour qui la littérature est une réalité plus tangible que le réel lui-même – voir Or not to be, Sayonara baby et Kathleen), le projet de Calvo rappelle davantage, par son appropriation postmoderne de l’héritage du surréalisme et de la beat generation, le travail de James G. Ballard à l’époque de La foire aux atrocités et de Crash!. Comme Ballard, Calvo plie (et surplie) le réel selon ses propres perceptions, et remplace les icônes médiatiques ballardiennes (Marilyn Monroe, JFK, James Dean…) par d’autres, virtuelles (Godzilla, la « Grille » de L.A.) ou créatrices de virtualité (Disney, Tezuka). À cet égard, le texte le plus abouti de David Calvo reste sans conteste « ambient otaku » (in Acide organique), nouvelle dont la lecture, pour des raisons qui m’échappent en partie, m’a profondément dévasté ; c’est pourtant à la mystérieuse société Vectracom de « viva D.I. », extrait du même recueil, que renvoie Minuscules flocons…, première variation romanesque de sa nouvelle « manière » – c’est-à-dire aux antipodes des genres et de leurs limites.

    Certes, les éléments de Minuscules flocons… auraient pu se passer de fiction et figurer dans un essai. Et d’ailleurs, certains d’entre eux sont directement issus des recherches de Calvo sur l’histoire secrète du dessin animé. Mais, aussi distanciée soit-elle, la littérature de fiction est seule capable de nous faire dévier du réel totalitaire. Tout d’abord, la réalité dépeinte par l’auteur nous est familière. Un journaliste, alter ego de David Calvo, se rend à Los Angeles, sa ville natale, pour y interviewer un certain Dillinger, génie supposé de la Vectracom (rappelons au passage qu’avec Dillinger est mort, Marco Ferreri tentait lui aussi, à la fin des années soixante, de remplacer la narration classique par une représentation poétique, symbolique, de la société libérale). « Marceline », mystérieuse galerie souterraine des studios du grand Walt, existe-t-elle vraiment ? Osamu Tezuka y a-t-il pénétré dans les années cinquante, et pourquoi ? Et qui sont ces inquiétants moustachus ?... Peu à peu l’imaginaire reprend ses droits et envahit l’univers urbain. Au quadrillage consensuel de la vie contemporaine se substitue une nouvelle Grille, surface de rencontre de mythes collectifs et de l’univers intime de David Calvo. L.A. se mue en territoire-zéro où Futurama entame sa trentième saison ; où une secte terroriste, en guerre contre les motards de TRON, projette de faire détruire la ville par Godzilla (alias RAM, maître de la Grille et gourou halluciné) ; et où des extraterrestres en forme de cœur de palmier (et parfois de bombe sexuelle) phagocytent le Réel… David Calvo déambule, aussi hébété qu’un personnage ballardien, dans ses espaces intérieurs – il est, si je puis dire, son propre Ubik. C’est pour cela, sans doute, que Minuscules flocons… se révèle superbement cohérent, infiniment plus sincère, homogène, infiniment plus réel, pourrait-on dire, en dépit de son évident inaboutissement, que bien des romans prétendument expérimentaux censés reproduire, re-présenter – erreur fatale – le monde des flux d’information. Les états d’âme du narrateur, ses aventures ésotériques à L.A., révèlent au grand jour la « substance » d’un monde contaminé, pour le meilleur comme pour le pire – Calvo se situe au-delà du bien et du mal –, par les jeux vidéos, la SF, la fantasy, les cartoons et les environnement virtuels ; ces minuscules flocons, ces fragments de Logos, en forment une image cathodique et poétique qu’il nous appartient d’interpréter (comme elle pourrait n’être, ainsi qu’il le suggère lui-même, que le fantasme du monde ancien). La prose de Calvo n’en est pas dénuée de sens pour autant ; notre auteur veut tout simplement rendre compte de la fin du monde, comme dans Wonderful du reste, non en prophète vaticinateur mais en témoin, en scribe halluciné – posture qui n’est pas sans rappeler celle de Maurice G. Dantec dans les superbes dernières pages de Grande Jonction. Sous sa plume atomique et dépressive, c’est l’Occident qui s’écroule, déjà mort. Triste, mais plein d’espoir, poète tourmenté de l’obsolescence de l’homme, Calvo s’en réjouit dans un final émouvant : « Je nous imagine tous, penchés sur nos machines, nos corps désarticulés à la merci du premier point de vue. Un continent tout entier, absent de son corps, enfoui dans un monde où les pixels deviennent matière. Un monde où tu pourrais être qui tu veux, sans être esclave de tes gènes, de la carte organique. » Au commencement était le Pixel ! Tel le Néo de Matrix, David Calvo est une créature de l’ère numérique fascinée et terrifiée par le mensonge de la Technique. Comme lui, il retournera contre Elle ses propres armes. Ce n’est pas son moindre paradoxe…

    Tout n’est pas réussi dans Minuscules flocons de neige depuis dix minutes. En abandonnant sciemment toute structure rigoureuse, en préférant l’errance narrative et absurde du post-virtuel à la patiente création d’un monde, l’auteur perd parfois son lecteur en route. Et le retrouve. Et le reperd. Nous nous déplaçons dans la trame du roman comme dans un rêve, tantôt absurde et incohérent, tantôt intense et bouleversant. Ne soyons pas trop exigeants cependant : David Calvo n’est certes pas Thomas Pynchon, dont l’ombre plane sur la quasi-totalité des romans postmodernes, mais assurément il suit sa propre voie, semée d’embûches, unique, solitaire. Le compte à rebours de la modernité a commencé

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