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  • Le Royaume d'Emmanuel Carrère (ou l'éthique du pied)

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    Comme d'habitude chez Emmanuel Carrère, depuis L'Adversaire, Le Royaume n'est pas vraiment un roman – comme si le nom de son protagoniste d'alors, Jean-Claude Romand, avait frappé de son sceau démoniaque toute tentative romanesque. Le Royaume, donc, n'est pas un roman. C'est un essai, c'est un péplum, c'est un livre d'histoire, c'est une autofiction : disons simplement qu'il est inclassable, et qu'il entrelace très habilement ce que Carrère appelle son « sujet », ici les origines du christianisme, en même temps que sa vie personnelle – cette fameuse période, qui a duré trois ans, au cours de laquelle Carrère a vécu dans la foi, la ferveur, la dévotion, rédigeant des dizaines de cahiers de commentaires de l'évangile de Jean –, voire très intime (mais comme il le dit lui-même, il lui en coûte plus d'évoquer publiquement son rapport à Dieu et à la religion, que la pornographie qu'il consomme sur ses lieux de villégiature, comme nous l'apprenons par exemple lorsqu'il compare son excitation esthétique devant un tableau de Van der Weyden à son « émotion » au visionnage de vidéos de femmes anonymes qui se masturbent, dont nous saurons presque tout).

     

    Son sujet officiel, donc, c'est raconter les premiers temps du christianisme, quand il n'y avait pas encore d'église constituée, quand les apôtres de Jésus se disputaient son héritage, quand les textes qui composent le Nouveau Testament n'avaient pas encore été écrits et diffusés – au temps même de leur genèse. Mais Emmanuel Carrère n'aime pas le roman historique : « faire dire à des personnages de l'Antiquité, en toge ou jupette, des choses comme "Salut à toi, Paulus, viens donc dans l'atrium", il y a des gens capables de faire ça sans sourciller, moi pas. C'est le problème du roman historique, a fortiori du péplum : j'ai tout de suite l'impression d'être dans Astérix. ». Il fait donc œuvre de fiction, mais à sa manière, sans jamais se départir d'une attitude de prudence, d'honnêteté, de tiédeur diront les esprits malins, qui consiste à nous indiquer régulièrement qu'ici il extrapole, que là il exploite les interstices de la tradition et des témoignages historiques, qu'ici encore il fait un choix, plausible mais pas forcément le plus communément admis, pour les besoins de son récit. Il me plaît de croire que... J'imagine volontiers que... Carrère multiplie les indications du genre. Il veut nous plonger dans le réel de l'époque, à travers les sources, à travers la narration aussi, mais en restant toujours à distance du discours apologétique. Son maître en la matière, prévient-il, c'est Ernest Renan, l'auteur anathémisé en son temps d'une monumentale Histoire des origines du Christianisme. Et son point d'entrée dans l'époque apostolique, c'est Luc.

     

    Emmanuel Carrère s'identifie beaucoup à Luc, le Gentil, l'observateur, l'enquêteur, le scribe sans génie mais à l'honnêteté sans faille, auteur d'un évangile, probablement des Actes des Apôtres et, selon Carrère, sans doute de l'épître de Jacques. C'est avec lui, et avec un souci commun de vérité historique (lire l'incipit de son évangile) que nous accompagnerons Paul, le génie, le fanatique, le fou-furieux, dans son périple évangélisateur, dans son opposition avec les Romains, jusqu'à la destruction du Temple et de Jérusalem (on y croise Flavius Josèphe, Néron ou encore Sénèque, dont un faussaire du IVe siècle avait imaginé une correspondance avec Paul) mais aussi et surtout avec les judéo-chrétiens de Jérusalem, que Carrère surnomme les « circoncis », guidés par Pierre et Jacques le frère de Jésus, attachés aux rites judaïques – tandis que Paul et ses frères au prépuce intact (ou non) considèrent que l'observation des rites est une insulte faite à la parole du Christ.

     

    Luc, donc, c'est Carrère. Paul fonde sa communauté sur la seule foi en la Résurrection, mais Carrère n'y croit pas du tout à la Résurrection, il trouve ça sidérant, il a certes écrit le scénario d'une série, Les Revenants, qui met en scène le retour de plusieurs morts parmi les vivants, mais il n'y croit pas, et c'est à peine, à le lire, si Luc lui-même y croit vraiment. À vrai dire, la figure même du Christ, autour de laquelle Carrère ne cesse de louvoyer sans l'approcher vraiment (attitude très mystique en un sens), ne semble pas vraiment l'intéresser. Jésus insaisissable, reste donc son message, non dénué d'ambiguïté : l'auteur nous rappelle la violence symbolique de certaines paroles (ces pharisiens qui l'invitent sous son toit et qu'il ne cesse d'insulter) ou de certaines paraboles (le fils prodigue, et son injustice flagrante). Mais subsiste quelque chose d'irréductible, et à vrai dire d'assez indéfinissable, qui transparaît d'une manière ou d'une autre dans tous les textes canoniques et dont Luc se fait lui aussi le fidèle rapporteur : Dieu est Amour, et le chrétien voué à faire œuvre de charité. Et nous en arrivons là au vrai sujet du livre : le cœur du christianisme, le Royaume – ce qui fait qu'Emmanuel Carrère, bien que revenu d'entre les croyants, reste fasciné par une religion au point de lui consacrer plus de six cents pages, sans jamais réussir vraiment, et pour cause, à en percer le secret (ce qui fait écrire à l'excellent Pierre Cormary, usant d'une formule dont en kafkaïen je suis méchamment jaloux, que « Le Royaume aurait pu s'appeler Le Château »).

     

    Mais c'est quoi, au fait, le Royaume ? Pour les chrétiens c'est le royaume de Dieu, bien sûr, mais ça ne suffit pas, quand on a dit ça on n'a rien dit. Pour certains c'est un au-delà, d'accord, mais pour d'autres, et ce, dès l'époque apostolique, c'est autre chose, c'est un au-delà, oui, mais un au-delà de la perception. Paul avait promis l'avènement imminent du Fils de l'homme, la fin du monde connu, la résurrection des morts. Quand ses ouailles se sont rendu compte que rien de tout cela n'était arrivé, Paul ne s'est pas démonté et leur a dit : si, c'est arrivé, le monde messianique est accompli, seulement il faut croire pour le voir, ce monde-là est faux, seuls les vrais chrétiens ont accès au Royaume.

     

    Et ça, c'est un postulat à la Philip K. Dick – et une idée gnostique qu'ont d'ailleurs exploité plusieurs apocryphes, comme les évangiles de Thomas et de Judas. Dans ses dernières années, l'auteur du Maître du Haut-Château a écrit plusieurs romans, ainsi qu'un journal métaphysique, dans lesquels il exprimait toujours plus ou moins la même idée : le monde dans lequel nous vivons est un faux, un simulacre, une illusion chargée de nous maintenir dans l'erreur. Je vous passe les détails de sa construction cosmogonique, inspirée du manichéisme, du zoroastrisme et du corpus jungien (ceux que ça intéresse peuvent se référer à ce texte consacré à sa Tétralogie Divine), et trop complexe et délirante pour qu'on s'y attarde ici, mais pour faire vite, c'est ce que Dick appelait l'Empire et pour lui l'Empire n'avait jamais pris fin. Seulement, il avait eu un aperçu du réel.

     

    Pour Carrère l'incroyant, c'est ça, au fond, le Royaume, c'est ce qu'il appelle « la réalité de la réalité », c'est-à-dire une autre manière de regarder le monde, et de regarder son prochain. Le Royaume, c'est le sermon sur la montagne, c'est les béatitudes, ce sont ces paroles, inouïes, incroyablement subversives à l'époque, comme aujourd'hui, par lesquelles le Christ renversait toutes les valeurs : le faible est le fort, le premier sera le dernier et le dernier sera le premier... Il y a là quelque chose de très fort, une idée folle (folie du christianisme, décrit Carrère : folie de la foi en la résurrection, folie du croyant qui voit le Royaume, folie des béatitudes...), contre nature (le dernier sera la premier, ce n'est pas possible, on ne peut pas vivre comme ça, c'est insensé), mais Carrère y trouve tout de même quelque réconfort – une idée qu'il essaie de ne jamais oublier dans sa vie de bobo – autant dire de nanti – paisible.


    Carrère a beau ne plus croire, il est profondément troublé par ce message. À la toute fin du livre, il nous raconte qu'une lectrice de Limonov l'a invité à participer à une retraite dans une communauté de l'Arche, au cours de laquelle il participe au rite du lavement des pieds. Et il vit ce moment étrange, même dans cet environnement très kitsch de chants catholiques, comme une épiphanie lévinasienne. C'est d'ailleurs le sens de cette cérémonie qui s'origine chez Jean : Jésus veut laver les pieds de ses disciples et les essuyer avec le linge dont il était ceint, et devant Simon-Pierre qui se récrie, il dit, en substance, que n'est pas digne de figurer au Royaume celui qui ne suit pas son exemple.

     

    Quand Emmanuel Carrère se penche sur son propre cas, tant qu'il se dévoile, qu'il nous livre ses tergiversations en pâture, son livre, parfaitement construit, est passionnant. Passionnantes, également, ses réflexions purement exégétiques, et même théologiques parfois, sur la genèse de certains textes ou sur le sens d'une parabole, et je tiens personnellement pour de la pure forfanterie les critiques affirmant, comme Pierre Assouline, n'y avoir strictement rien appris. Je trouve ça d'une prétention abyssale. Mais pour un livre sur le cœur des chrétiens, sur le mystère de la foi, Le Royaume manque singulièrement de Verbe (et comment, lorsque sont évoqués ses séjours à Patmos, ne pas songer au formidable Alain Zannini de Marc-Édouard Nabe ?). Carrère écrit en scénariste, il se contente d'articuler les chapitres, les idées et les phrases. Il multiplie les comparaisons anachroniques, jamais gratuites mais aux effets souvent douteux ; il enchaîne les platitudes, il emploie un registre de langue bien trop relâché pour toucher au cœur. Bien ténue, la flamme de son Logos. Les plus belles phrases du livre sont des citations, elles viennent de Péguy, de Yourcenar, de saint-Jean ou de Paul lui-même !

     

    Comme si, se faisant l'égal de Luc, mais ne cessant de nous rappeler son agnosticisme jusqu'à l'agacement, Emmanuel Carrère avait voulu garder ses distances avec le Royaume, autant qu'avec ces fous de Chrétiens. Mais en bon lecteur de Dick, qui revient comme un leitmotiv – et jusqu'à la synchronicité avec l'épisode de la baby-sitter dickienne –, notre auteur sait bien que le fou (comme le hibou) n'est pas toujours celui que l'on croit. Si Carrère, quoi qu'il en dise, doute autant (même au temps de son fanatisme, on sent bien qu'il était littéralement hanté par la peur panique de perdre la foi), c'est qu'il sait, lui qui a plongé dans les méandres de l'esprit de Jean-Claude Romand, lui a écrit une biographie de Philip K. Dick (Je suis vivant et vous êtes morts), lui qui a écrit La Moustache, il sait, donc, que la réalité n'est jamais qu'une propriété de l'esprit. Regarder son prochain dans les yeux, l'appeler par son nom et lui laver les pieds, le faire exister, le rendre réel, ni son supérieur, ni son inférieur, ni même son égal, pour citer le mantra qu'il aime répéter – tel est, peut-être, le vrai Royaume.

     

     

    Le Royaume d'Emmanuel Carrère, P.O.L., 2014, 638 pages.

     

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  • L'Amor en ce jardin

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    « O Seigneur voici donc qu'au terme de ma vie

    D'humble personnage, dans mon capharnaüm

    (Vois donc mon bric-à-brac) voici que je dévie

    Des chemins tout tracés, aiguillés par les hommes »

     

    (A. S.-T., Tapisserie d’Anabelle)

     

     

     

    Pendant qu’en Mordor, certain invocateur des mânes du Logos pète une nouvelle durite et s’acharne ad hominem avec une violence délirante sur un ami zinzin, à qui nous levons ce soir notre ultime verre de Dernier-Empereur-Fumé, Le Jardin schizologique, serein comme un pape, poursuit son œuvre souterraine. Signalons ainsi à notre sympathique lecteur (et à toi aussi, charmante lectrice) quelques élogieuses recensions de notre anthologie bien-aimée.

    Claude Ecken montre, dans L'Ecran Fantastique de février, qu'une brève notule de type journalistique, dans une revue consacrée au cinéma de genre, n'empêche nullement de rendre compte, à l'intention du grand public, des forces singulières qui animent un livre (j'en suis d'autant plus conscient que, critique, j'ai toujours éprouvé les pires difficultés à ne pas me répandre en jouissives exégèses. Il est vrai aussi que l'exercice ne m'intéresse pas le moins du monde). « [On] est pas toujours sûr de tout comprendre, écrit-il, mais cela fait partie du jeu ». Que d’autres en prennent note…

    Le Jardin était également à l’honneur (à 46’40 environ) dans l'émission science-fictionnesque de la Salle 101 du jeudi 3 mars 2011. Le cousin Abdaloff, qui a particulièrement apprécié les nouvelles de Stéphane Beauverger et d’Alain Damasio (sans oublier Philippe Curval, Frédéric Serva ou encore David Calvo), y évoquait notre recherche d’une « émotion esthétique », et, au-delà de son incompréhension de certains textes, son sentiment fugace que quelque chose affleure, et qu’il convient d’aller chercher, certes non sans effort. Aux dires d’Abdaloff – qui, j’en suis heureux, a cité à propos de ma nouvelle Des Fleurs pour Algernon (mais personne n’a encore identifié la principale référence S.-F. de « False Reversion » !) –, notre livre « ouvre d’autres perspectives dans la perception de la littérature ». Rien que ça ! Comme le signale Raoul, le chef de famille Abdaloff, ce n’est pas un mince compliment.

    Enfin, pour Laurent Diouf, dans la page science-fiction de MCD (le webzine des « musiques et cultures digitales »), Le Jardin s'impose, « baroque, distordu, alambiqué, morcelé comme la pathologie dont [il] se réclame ».

    Il semblerait que le Jardin soit un livre de garde. Tout est pour le mieux. Permets donc, ami(e), que je te délaisse une nouvelle fois, pour me remettre illico à la partie versifiée de ma prochaine nouvelle (une pochade, tout au plus).

     

     

     

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  • Revue aléatoire, 4 : Le Fils de Jean-Pierre et Luc Dardenne

     

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    C’est à Lille – au Métropole, me semble-t-il –, que Sébastien, Niramith et moi avons vu Le Fils (Fra/Bel, 2002) – bienheureux hasard qui a désigné cette œuvre exceptionnelle , notre troisième long-métrage des frères Dardenne (en réalité leur cinquième, après Falsch, Je pense à vous, La Promesse et Rosetta). Admirateur du duo de réalisateurs depuis la sortie de La Promesse, je craignais que leur cinéma-vérité ne débouchât déjà sur une manière qu’ils déclineraient alors de film en film, forts du succès critique et de la Palme d’Or (mérités) de l’intense Rosetta (la Mouchette des Dardenne). J'étais loin du compte.

     

     

    Pôle bressonien – absence de bande originale – découpage précis des gestes professionnels – du pickpocket au menuisier – Olivier Gourmet et Morgan Marinne – deux modèles dont Luc et Jean-Pierre captent une vérité des corps et des gestes – donc des âmes.

     

    D’abord, nous ne comprenons pas la situation. Olivier (Olivier Gourmet), maître d’apprentissage de menuiserie dans un centre pour jeunes délinquants en réinsertion, refuse  d’accueillir dans son atelier un nouvel élève, Francis (Morgan Marinne) – dont  l’arrivée le plonge dans la plus grande confusion. Obsédé par la présence du jeune homme – réorienté en soudure –, il décide finalement de le prendre dans son équipe. Un peu plus tard, nous finissons par apprendre – par la bouche de son ex-femme – qu’Olivier a perdu un fils. Et que Francis, alors âgé de onze ans, en est l’assassin.

     

     

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    Que faire du meurtrier de son enfant ? Le tuer ? L'adopter, tel un substitut ? Olivier n’en sait rien. Nos cinéastes non plus, du reste. Avec les Dardenne, il s’agit moins de savoir ou de comprendre – et encore moins de prendre valeur d’exemple ou de provoquer l’empathie –, que de partager une expérience, en accompagnant Olivier dans tous ses mouvements, la caméra – ultralégère, tenue à bout de bras comme une DV – collant à sa nuque. Et il bouge, Olivier. Sans arrêt. Ne fixant son regard que dans le vide, quand nous le voyons pensif, ou sur les travaux des apprentis, auxquels il donne des ordres brefs. Le Fils n’est pas un film sur le pardon. Comme La Promesse, comme Rosetta et Le Silence de Lorna, c’est un film sur la rencontre entre deux visages, celui du père humilié et celui de l’orphelin tragique – aussi bien, ceux d'Olivier Gourmet et de Morgan Marinne.

     

     

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    Pôle cassavetesien – Olivier Gourmet, bien au-delà de l'interprétation (récompensée par une Palme d'Or) et de la performance – quelque part dans la pure corporéité, dans la réelle présence – Morgan Marinne, qui traverse l'écran et l'existence comme un somnambule.

     

    Le Fils repose tout entier sur cette relation symbolique père/fils (sujet qui semble obséder les Dardenne : Igor  contraint de « tuer » le père dans La Promesse, et bien sûr Bruno fuyant ses responsabilités dans L’Enfant) extrêmement singulière. S’il continue à enseigner la menuiserie, c’est, dit-il à son ex-femme, parce qu’il se sent utile. Parce que la répétition, jour après jour, des mêmes gestes minutieux, est le seul moyen qu'il ait trouvé pour ne plus penser à l'impensable. Mais en vérité, ce n'est pas seulement pour étouffer sa solitude et sa douleur qu’Olivier s’investit dans son travail – son appartement est vide, comme sa vie, de l’absence de son fils –, c'est aussi et surtout  pour transmettre son savoir ouvrier à ces jeunes, à défaut de pouvoir le transmettre à son propre enfant.

     

     

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    Mais soyons encore plus précis. Ce qu’Olivier apprend à Francis, en plus du métier de menuisier – le bois, symbole de la matière par excellence, comme celui de la sagesse –, c’est porter sa propre croix, ici représentée par des planches et des madriers. Et cet apprentissage s’effectue en deux temps. Dans une première séquence, à l’atelier, les apprentis sont chargés de monter une échelle chargés de leur madrier. Olivier leur montre comment porter leur charge. D’abord, mettre un genou à terre. Puis soulever le fardeau et répartir son poids sur l’épaule. Se relever. Grimper. « C’est trop lourd ! » s’exclame Francis, qui, déséquilibré, agrippe ses jambes autour cou d’Olivier – parodie d’un père portant son fils sur les épaules, et parodie du fatal étranglement qui l’envoya en prison à l’âge de onze ans – et finit prostré. Ces gestes – soulever, porter son simulacre de croix –, Francis les reproduira lors de la longue séquence finale, à la scierie.

     

     

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    Là-bas, ils rejouent le chemin de Croix, chacun souffrant sa Passion. Au terme du calvaire, après la dernière épreuve dans les sous-bois matriciels, le fils finit enfin par gagner un père – l’apprenti, un maître – et vice versa – simulacre du meurtre originel, naissance d’un nouveau fils. Il est là, l’enjeu du Fils, comme son titre l’indique. Ce n’est d’ailleurs qu’après que son ex-femme lui a annoncé sa nouvelle grossesse – elle refait sa vie avec un nouveau compagnon – qu’Olivier accepte finalement l’apprenti dans son atelier. Selon la belle formule de Françoise Collin, « si l’enfant de la mère est un enfant du corps, l’enfant du père sera, lui, enfant de la parole. Et donc du geste en ce monde simple où la parole est geste. » (in Jean-Luc & Pierre Dardenne, ouvrage collectif dirigé par Florence Aubenas, La Renaissance du Livre, Bruxelles, 2008, p. 211). Comme ces exercices abdominaux qu’Olivier effectue chez lui – récurrent simulacre d’accouchement.

     

     

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    Fin lumineuse que celle du Fils. Pas de vengeance, pas de pardon, seulement deux êtres qui se dévisagent.

     

     

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  • Entretien avec Éric Bénier-Bürckel, première partie

     

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    En février 2006, Éric Bénier-Bürckel avait accordé à la revue en ligne Ring un dense entretien – disparu depuis dans les limbes de la Toile … –, mené par Juan Asensio et moi, au cours duquel l’auteur de Pogrom, peu avare de ses mots, jetait un nouvel éclairage sur une œuvre secrètement hantée, depuis son premier roman Un prof bien sous tout rapport, par l’absence de Dieu. Si nous doutâmes parfois de sa sincérité, son dernier livre, Un peu d’abîme sur vos lèvres, le montre (lui ou son narrateur, mais ici la frontière est instable) hargneux, amer, puis comme brisé, totalement nu, pathétique et, in extremis, apaisé. Force nous est de reconnaître, aujourd’hui, certaine cohérence dans les chemins empruntés par sa littérature. Sans doute, comme il me l’a confié plus tard, était-il, à l’époque, sous le choc d’une véritable révolution intérieure. Relisons ses réponses d’alors, où nous trouverons tour à tour la roublardise de l’opportuniste, la fièvre d’une pensée en mouvement, et la promesse, sous-jacente mais toujours brûlante, d’une œuvre à venir d’où surgira, j’en suis sûr, un rayon de lumière pure. Qu’il soit ici remercié de nous avoir permis de reproduire nos échanges.

    La deuxième partie de cet entretien sera publiée dans la foulée sur Stalker.

    La troisième et dernière partie sera mise en ligne ici-même.

    Ensuite, je vous réserve une petite surprise, avec une longue interview d’un auteur un peu libertaire sur les bords, déjà largement commenté en ces pages…

     

     

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    Juan Asensio : Éric Bénier-Bürckel, je dois vous dire que vous m’avez surpris en m’ayant déclaré que votre troisième roman, Pogrom, était un incalculable ratage, vous m’écriviez même : « un désastre ». Dans le texte que je lui ai consacré, tout en pointant les défauts de ce roman, je parvenais tout de même à une conclusion beaucoup plus nuancée que la vôtre : m’y attirait sa rage d’expression si je puis dire, cette volonté d’acculer le réel par la seule force des mots. Si désastre il y a donc, ce ne peut être qu’au sens où Blanchot emploie ce mot dans l’expression, bien connue, d’« écriture du désastre ». Dès lors, j’ai du mal à expliquer votre sévérité à l’égard de votre propre livre : serait-ce une forme de modestie déplacée ou bien, effectivement, ce qui est tout de même assez rare de nos jours de la part d’un écrivain, la réelle conscience d’un fourvoiement ? Si échec de ce roman il y a, voulez-vous nous dire en quel sens ? Si échec encore il y a, pourquoi, alors, avoir accepté de le publier tel quel ?

     

    Éric Bénier-Bürckel : Pogrom est le mot essentiel, le titre par lequel l’auteur indique au lecteur dans quel univers il s’introduit, à quel type d’épreuve il doit s’attendre, à quelle violence catastrophique il va être confronté, il est par lui-même un signe de chaos, de désastre, celui qui a eu lieu, celui dans lequel on vit, celui qui vient. On respire dans un désastre, un écart terrible, une brèche incolmatable, un glossaire de calamités : la séparation de l’homme avec son origine, la séparation des hommes entre eux, la séparation du profane et du sacré, de l’immanence et de la transcendance, la séparation des juifs et de leur terre, les chrétiens qui voulaient séparer les juifs du Texte vivant pour les soumettre au Christ vivant, les musulmans qui voudraient séparer juifs et chrétiens du Livre pour les soumettre à Mohamad, la technique qui sépare l’homme de son mystère, la lutte à mort pour l’Origine. Le monde et la parole en portent la cicatrice. Désastre, je le rappelle, signifie étymologiquement être privé de l’astre, source de lumière, de chaleur, de plénitude. Il est à l’origine du mot désir. Et le désir est le lieu d’une déchirure en même temps que la tension qui veut réunir les bords décousus. Une disjonction, et la recherche d’une conjonction, c’est le plan du roman, mais dans la réalité c’est la nature de cette conjonction qui fait problème. Avec quel fil allons-nous recoudre les hommes ensemble ? Plus crucial encore : avec quel fil allons-nous nous recoudre à l’origine ? La technique s’y emploie, rejetant le fil du sacré dans les limbes de l’inutilisable. Entrer dans Pogrom, c’est pénétrer dans l’entre-deux de la déchirure qui sépare la créature de ce qui l’a engendré, qui ampute le monde de la lumière, l’homme de Dieu, la parole humaine du Verbe, l’étant de l’être, l’homme de sa Question.. Depuis la chute, si je puis dire, la réconciliation avec l’astre dont on est privé est vouée à l’échec. Le désastre commence avec la chute d’Adam, se poursuit avec la mort du Christ, se transmet comme une maladie jusqu’à Auschwitz, se montre à nouveau le 11 septembre. Il y a du péché originel dans ce désastre, et la première faute, aux yeux d’une laïcité honteuse de ses origines, consiste à rappeler ce défaut d’origine, la distance infinie qu’il y a entre l’homme et son origine, le fait qu’elle lui échappe ou qu’elle lui résiste, qu’elle se retire précisément là où il veut l’obliger à se dire, dans le texte, puisque c’est là qu’elle doit avoir lieu, le livre ne s’ouvre t-il pas pour permettre à l’origine de s’ouvrir à lui ? Mais l’origine se refuse à se trahir dans le texte où, cela dit, elle brille par son absence ; et à trop la forcer à se dire on la dit de travers, on la dit mal, on la maudit ! Nous vivons sous le signe des pogroms, c’est en cela que nous sommes peu ou prou désastrés. Pogrom signifie : destruction totale, charnier, engloutissement de l’homme et de la bête ensemble, confusion des genres, l’indifférenciation comme résultat final, la médiocrité, le relativisme, l’égalité formelle parfaitement creuse. Désastre, lieu d’un constat, c’est déchiré là où nous sommes, nous habitons cette déchirure, nous sommes désastrés, et lieu d’un appel, d’un cri de détresse : il faut crier vers l’Étoile qui manque, crier vers l’extrême bord de soi, crier vers le vide qui le cerne, vers le lieu où ça s’est retiré, vers Dieu, et par conséquent, c’est inéluctable, vers les juifs, le peuple du Nom de Dieu ! Le désastre, c’est le monde plongé dans la nuit, l’immonde si l’on veut, et la parole dans Pogrom est une plaie creusée dans l’immonde qui attend la grâce, la grâce qui ne vient pas, qui la laisse grandir, pourrir dans sa disgrâce, terreau du ressentiment qui massacre les juifs pour s’en débarrasser et enterrer la question, pour biffer le problème de l’origine et à travers lui celui de toute identité. J’ai le regret d’affirmer que Pogrom n’est pas un livre antisémite. Et si j’ai raté Pogrom, c’est sur ce point, puisqu’on y a vu, au pire : un appel à un nouveau génocide ; au meilleur : de la propagande pro-arabe. Comme en écho à l’antisémitisme occidental, c’est l’antisémitisme musulman qui est pointé, brossé, rossé même par la façon dont j’en dresse la caricature. Je rappelle que le Coran revendique pour lui le Livre des Hébreux : les juifs ont falsifié le message divin, les chrétiens se sont fourvoyés avec cette nouvelle idole qu’est le Christ (quelle stupidité de croire que Dieu peut engendrer un fils), seul l’Islam, qui réussit quand même ce tour de force extraordinaire de désavouer celui qu’il pille et de fonder sa « légitimité » sur ce désaveu, accomplit le Texte et détient la vérité de l’origine à laquelle les infidèles et vilains pervers juifs et chrétiens n’ont plus qu’à se soumettre (muslim). C’est au nom de cette vérité confisquée de l’origine que le monde musulman, pour réparer sa blessure identitaire, non seulement veut séparer le peuple juif de son Texte fondateur, mais veut aussi l’écarter de sa patrie d’origine, comme si accepter Israël c’était reconnaître la légitimité de la Torah considérée par les musulmans comme un Faux. Si l’inqualifiable ne s’élève pas contre les propos de Mourad dans le fameux passage incriminé, c’est parce qu’il représente un système de pensée en faillite, le nôtre, qui a attendu la Shoah pour s’effondrer complètement et remettre en question son rapport avec le Livre et ses dépositaires, Moïse et les siens. Le christianisme a longtemps été jaloux de ceux qui avaient élu Dieu et lui seul parmi les dieux, un Dieu énothéiste au tout début, puis définitivement monothéiste ; aujourd’hui, il reconnaît l’énorme dette qu’il a envers lui, bien après Léon Bloy et son Salut par les juifs. Le montage antisémite actuel est moins chrétien que musulman, même s’il reste quelques crétins en voie d’extinction pour prendre au sérieux les délirants Protocoles des sages de Sion. Ce que l’Islam ne pardonne pas à la Bible et à son peuple, c’est d’être l’original de ce qu’il répète, c’est de ne pas être lui-même l’original. Et c’est de ce complexe qu’a souffert aussi pendant longtemps l’Occident chrétien : il l’a assez fait payer aux juifs. Ce n’est pas l’idée de Dieu qui pousse au crime, c’est l’obsession de le posséder, l’impuissance à le partager, l’envie de devenir Dieu soi-même ou d’être avec ses lieutenants les plus proches. Je crois que les hommes s’affrontent au nom de Dieu pour donner un nom à leur propre narcissisme. Mon roman voulait dire l’entre-deux de la grâce et de la disgrâce, l’appel et le rejet désappointé du Lointain, du coup la tentation de se laisser aller à faire le malin, à faire ami-ami avec le Mal, à jouer son jeu, celui de la discorde, du divorce, de l’oblique, du dia-bolon, laissant rôder autour de lui quelques voix dissonantes, stylistiquement inégales, du fascisme à la française (Rebatet, Brasillach, Céline) semant le trouble dans l’esprit de celui qui me lirait : mais de quel bord est-il ? C’était maladroit, je le reconnais. Mon roman raconte la genèse du roman, et le roman comme tel ne vient jamais, la parole ne trouve pas son souffle, son inspiration, elle erre, elle s’enterre dans son enfer viscéral, tel un fauve en cage dans sa propre chair, en quête de sa voix, le livre reste à l’état de projet et le narrateur, l’inqualifiable, raconte la faillite de ce livre impossible à écrire, comme il narre la faillite de sa propre vie, son impossible conciliation avec l’autre, sa clôture narcissique, son naufrage, figure de l’interminable errance de l’exilé qu’est l’homme depuis que lui et sa parole sont tombés de l’infini, figure déjà à l’œuvre dans mes précédents romans, Un Prof bien sous tout rapport (dont le titre originel est L’air de Rien) et Maniac. L’hôtesse, c’est le monde déchu sûr de ses valeurs, envasé dans son narcissisme, c’est l’empire du Bien nihiliste, c’est la tentation démoniaque d’une vie facile dont l’horrible mot d’ordre est : sors de ta béance, oublie-là, coupe toute liaison avec Ceux d’en haut et profite de la vie ! L’hôtesse, c’est l’oubli de l’être, si je puis dire, l’oubli de l’oubli, l’énorme trou de mémoire, le profit parasitaire, la bêtise uniformisée. Le problème vient de ce que je couds mal les bords ensemble, j’ai voulu dire trop de choses, laisser hurler trop de mauvais instincts, j’ai corrompu le Mystère, c’est pour cela que c’est raté !

     

     

    JA : Vous n’avez pas répondu à ma toute dernière question, que je vous rappelle : « Si échec encore il y a, pourquoi, alors, avoir accepté de le publier tel quel ? ». Vos réponses appellent bien des commentaires, soulèvent, comme toute bonne réponse, une foule de nouvelles questions. D’abord, vous nous dites que Pogrom a été incapable, dans son écriture, de tenter une anamnèse qui aurait consisté à retrouver l’origine ; comme vous le dites bellement : « l’origine se refuse à se trahir dans le texte ». En êtes-vous bien certain ? Je choisis deux exemples, parmi bien d’autres. Vous devez probablement connaître Absalon, Absalon ! de William Faulkner ou La Mort de Virgile d’Hermann Broch, deux romans que l’on peut lire comme des tentatives, désespérées et géniales dans leur inflexible volonté de dire, de forer, pour retrouver une origine mythique que nous content, avec une constance qui devrait tout de même nous troubler, les vieilles sagas légendaires de bien des peuples anciens. Virgile, étrangement, paraît retrouver mais une fois mort, cette Parole première, que du reste il avait compris devoir annoncer par son œuvre, qu’il désira brûler. Sutpen et ses héritiers maudits sombrent dans la violence et la folie mais c’est le lent œuvre commun des différents narrateurs du roman qui nous indique je crois, dans une polyphonie admirable, quelque peu des échos d’une écriture première, chargé de mystère, de fureur et d’étonnement devant la beauté fulgurante.

    Nous reviendrons sur l’accusation d’antisémitisme qui accable Pogrom à la lumière de cette dénonciation à laquelle vous procédez d’un nouvel antisémitisme, qui ne vient pas mais qui, au contraire, est déjà là, est toujours-déjà-là selon l’expression de Paul Ricœur, que votre roman aurait voulu stigmatiser, celui de plus en plus de musulmans. M’intéresse avant tout la dernière partie de votre longue réponse : Léon Bloy justement. Estimez-vous que manquent, actuellement, de grands esprits capables de faire réfléchir les chrétiens au mystère juif qui serait encore, en somme, celui de l’Origine du monothéisme ? Et, pour le romancier que vous êtes, trouver, retrouver, revenir, choisissez l’expression qui vous conviendra, revenir au Christ donc, peut-être par le truchement d’un Bloy, d’un Bernanos ou d’un Claudel, n’est-ce pas, en revenant à la Parole , en La retrouvant, sortir ipso facto de la littérature ? Trouver l’Origine serait, aussi… se taire.

     

    ÉBB : Pour répondre d’abord à votre première question, je crois qu’on ne possède pas toute l’intelligence de son texte au moment de sa publication. On a une idée fixe, un climat, une atmosphère obsédante en tête, celle qu’on veut clouer dans les mots, on est attentif à certaines choses, inattentif au reste, on réfléchit toujours à l’unité de ce qu’on écrit par fragments, et le livre, aussi chancelant soit-il, finit par nous congédier, il se poursuit sans nous, dans le silence de sa propre intelligence, de plus en plus inintelligible pour celui qui l’a arraché à la nuit. Alors on regarde le labeur accompli et on se dit, même si c’est toujours insuffisant, qu’on s’est dépassé soi-même, et qu’on s’est fait doubler en même temps. C’est un équilibre vacillant ou un déséquilibre stabilisé qu’on rend à l’éditeur, un ballon rapiécé, déglingué, pourri, un bastringue, un branle-bas, le fameux Zélé de Mort à crédit, ça menace de s’écraser, tant pis, il faut en sortir avant que ça ne se referme sur vous et que vous vous abîmiez avec. Pogrom correspond à un état d’esprit, il fallait que j’aille au bout d’une certaine horreur, en glissant et en sautant sur des mots minés, entreprise orphique à tout point de vue, descendre au plus bas, avec la surprise de découvrir qu’à l’intérieur même de la nuit se tient un jour sidérant qui en fait trembler la noirceur. On contemple cette chose avec effroi. Elle peut nous détruire, comme dans Absalon, Absalon ! ou dans les Élégies de Duino. J’écris en transe, et dans cette transe du premier jet, sur laquelle on revient tant de fois après, on sent qu’on n’est plus seul à écrire, que quelque chose nous secoue la plume par en dessous, veut écrire à notre place, cherche à se matérialiser, un mystère qu’on ne contrôle pas et dont on devient à nos dépends le sismographe, un sourd grondement tapi au cœur de l’obscurité, ce noyau de lumière, de « beauté fulgurante » comme vous dites, c’est cette chose terrible qui nous congédie, qui nous dépossède en même temps qu’elle nous possède si on se laisse atteindre par elle. Est-ce cela, la grâce ? L’échec laisse entendre qu’on a échoué, qu’on s’est engravé la langue dans quelque lourdeur de sa propre corruption mentale, qu’on a touché le fond, et non le sans-fond, qu’on a été interrompu dans sa descente, qu’on s’est pétrifié dans un manque, qu’on n’a pas atteint le but qu’on s’était fixé ou tout simplement que le but en question n’a pas voulu de nous. Mais je ne vois pas l’écriture autrement que comme une errance, une déshérence, un effondrement consenti, il n’y a pas de but pas plus que de début, il y a un appel, on ne sait trop d’où ça vient, sans doute pas uniquement de la littérature, même si on écrit parce que c’est là qu’on s’est senti interpellé, on se précipite là où l’on croit que cet appel nous convoque, le livre, la musique, la peinture, mais aussi la politique, pour finir par se rendre compte que ça nous convie ailleurs, comme vous le dites, au cœur du silence, dans sa plénitude secrète, son amertume. A l’appel on a répondu à côté : on a répondu là où on l’attendait sans tenir compte de là où ça nous attendait. On a manqué à l’appel, c’est sans doute le cas de Pogrom, et c’est cela échouer. Mais l’échec est important pour l’écrivain, quelque chose doit venir et quand cela vient on se rend compte qu’un seul fragment est venu et qu’on n’a pas épuisé l’à venir. Le livre, morceau d’infini, se referme sur une ouverture : le prochain livre. L’échec dit la clôture et l’ouverture en même temps. Voilà pourquoi l’échec peut être souriant et pas seulement cuisant. Dans mon roman, l’inqualifiable, mon double, mon envers, lui-même échoue, il s’enfonce, il tombe, le livre se dérobe, la parole se blâme, c’est la catastrophe, et je voulais que Pogrom soit la caisse de résonance de cette catastrophe, l’impossibilité d’écrire, d’apposer sa signature sur la parole silencieuse, une catastrophe pas trop médiocre, si possible, un bouleversement des sens et du sens qui exhale, comme l’exige Artaud, une haleine de « vertige comprimé. » C’en fut une sur le plan de l’incompréhension : on a dit que c’était mal écrit, qu’il n’y avait pas de style, que c’était du sous-Céline, etc. Il y a des redites, certes, mais elles devaient figurer pour moi la chute en forme de spirale dans laquelle le narrateur du roman s’embourbe. On tourne en rond, comme dans mes deux autres romans, on tourne en rond autour de l’origine qui nous refoule durement, on échoue à l’accueillir, mais l’écueil brille lui-même de ce qu’il a manqué, il en révèle à chaque fois l’empreinte, dans son nerf. On a dit de Pogrom que c’était de la provocation. Mais provoquer, c’est chahuter dans l’indifférence, c’est appeler dehors, non pas inciter à la bestialité, surtout pas, mais pousser hors de soi, inviter à être hors de soi, à se dépasser vers son dehors, inciter à l’extase, à être en infraction, non pas avec la loi, mais avec ses propres bornes, avec sa bêtise, l’insignifiance de l’époque, avec ce faux repos qu’aucun combat n’a précédé, qu’aucun effort de conquête n’a entériné, il s’agit de réveiller, d’exciter en soi tout ce qui gît dans l’accablement, tout ce qui veut mourir, se taire, quitte à se donner des coups dans les parties basses, tout ce qui veut renoncer à grandir, à sortir du parc d’attraction – je n’ose dire du Camp – dans lequel nous autres judéo-chrétiens nous sommes séquestrés et dont le brouhaha nous bouche les oreilles et nous coupe la langue. C’est bien pour cette raison qu’on entre en littérature pour en sortir, mais après avoir fraternisé avec la chair du silence que la littérature, et avec elle la musique, nous apprend à goûter. Or, comme nous n’avons jamais fini d’en sonder la saveur, nous n’en sortons jamais, c’est le suprême paradoxe. Au terme du voyage, il y a le Texte, dont il est la source et l’horizon. Le Livre des Livres, c’est bien la Bible. C ’est de là qu’on part et c’est là qu’on finit toujours par revenir. Se tourner vers le Christ, c’est se tourner vers la Parole , et l’horizon de la Parole , c’est la Torah. Il me semble que Maurice Dantec, après Léon Bloy, nous montre bien que le Salut vient par les juifs.

     

    La deuxième partie de cet entretien est en ligne sur le blog de Juan Asensio, ici : http://stalker.hautetfort.com/archive/2007/03/27/entretien-avec-eric-benier-burckel-2.html.

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