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Fin de partie - Page 25

  • La Déchronique du Déchronologue. Fragment XIV

     

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    Akira Kurosawa, Sanjuro

     

     

    Villon, a quelque chose du rōnin à la Sanjuro / Yojimbo (voir par exemple la scène dans le grenier de la Ripaille, au premier chapitre). Il est un rebelle, un anarchiste, sans dieu ni maître. Et s'il prend éphémèrement fait et cause pour toutes les révolutions, ce n'est que par désir de subvertir tout ordre établi – de chatouiller les puissants. Il ne comprend pas les extrémistes comme Pakal (« Mort aux ennemis du peuple ! », 277) ou Simon le Targui, qui emprunte son surnom au célèbre zélote de la Bible (« [...] j'enrageai de n'avoir rien à lui opposer que mon égoïsme », 322), pas plus qu'il n'adhère au discours clairement révolutionnaire du k'uhul ajaw, venu du futur, descendu sur Noj Peten avec « ceux qui sont nés du feu » : « Il me décrivit son rouge empire restauré, glorieux et implacable, qui s'étendrait bientôt d'un océan à l'autre » (184) Allusion directe au communisme ? Les révolutions, telles que celles des Itzas, formés par ceux du futur à la guérilla et armés de maravillas destructrices, sont souillées du sang versé sur l'autel d'une cause, d'une justice, d'une vérité. L'ordre succède à l'ordre, l'holocauste à l'holocauste. Voilà qui ne saurait plaire, fondamentalement, à l'anarchiste Villon, qui ne croit pas tant à l'avènement d'un monde meilleur (« méchamment, j'appelais la mort de toute beauté du monde, puisque je ne l'allais plus arpenter », 75) ou à un « nouveau monde », qu'à un effacement total de ses fautes, de son monde propre (faire tabula rasa, comme le dit Villon à Sévère, p. 373 ; faire du monde une table nue sur laquelle rien n'est écrit en actes, qui peut recevoir toutes les formes). Devant l'échec annoncé de sa vita nova, le Temps chaotique est alors pour Villon un moyen – désespéré, là encore – d'échapper à la chaîne des causes et des conséquences, à la carte mystérieuse des sentiers arpentés, des carrefours de la vie et des bifurcations du passé. Tout faire fusionner – époques, chairs, territoires. Bien sûr, étendre l'holocauste à l'univers entier ne saurait apaiser les tourments du capitaine. Mais notre survivant n'est pas de nature à fléchir...

     

  • La Déchronique du Déchronologue. Fragment XXIV

     

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    Sunn O))), Monoliths & Dimensions

     

     

    En un sens, même sa diffraction avec le porte-avions finira par échouer. Villon le sait : s'il est enfin en paix, noyé/fusionné mille fois simultanément, sa mémoire auprès des vivants reste entachée des fautes commises. Rien ne prouve, en outre, que sa disparition n'est pas qu'une illusion : peut-être est-il prisonnier du temps, contraint, comme les héros de Michel Jeury, de vivre une éternité subjective, n'échappant jamais à ses fautes... Damné, avions-nous dit... Mais nous l'ignorons. Ce que nous savons en revanche, c'est que dans son monde d'origine, tout redevient normal. La mort du capitaine Villon sonne le glas des accrocs temporels.

    Il ne lui reste alors que le récit à déconstruire, pour tenter un ultime assaut contre la causalité directe  contre ce qui rend possible et inévitable son sentiment de culpabilité (c'est la raison pour laquelle il n'y a aucune explication rationnelle, diégétique, à l'ordre des chapitres ; c'est aussi l'origine première de cette image, très frappante, de la « fusion », qui est à son acmé avant et pendant la destruction de Noj Peten). Ce qui permet à Villon de rester debout, toujours debout, c'est le désir, avons-nous dit. Le désir de fuir la culpabilité, mais aussi et surtout, le désir, disons « révolutionnaire », d'une vie nouvelle, vierge, aux possibles (et donc aux devenirs) permutables.

    Villon n'est que machines désirantes ; Le Déchronologue n'est que désir. Voilà pourquoi, vraisemblablement, les passages de Carthagène et des geôles de la Centinella constituent de vraies ruptures, qui peuvent susciter l'émoussement de notre intérêt. Dans ces passages en effet, la survie, l'immobilité, le besoin, remplacent la vie, le mouvement et le désir. Villon a beau avoir des lettres, il n'est pas un contemplatif. Il est dans l'action, dans la fuite en avant, et dans l'individualisme forcené : ainsi quand il traverse la jungle du Yucatan, il ne cherche pas tant à traduire une atmosphère, qu'à traduire son propre mouvement et à relater les événements qui sont propres à déclencher des métamorphoses (plaies, faim, soif, etc.). Inutile, dès lors, de chercher une peinture poisseuse, hallucinatoire, de la jungle, telles qu'on a pu en lire chez Conrad (Cœur des Ténèbres), Malraux (La Voie royale) ou Ballard (Le Jour de la création). De ce point de vue, Le Déchronologue, c'est un peu l'anti-Moby Dick : Achab et Ismael se rapprochaient lentement en cercles concentriques du cachalot, jusqu'à le rencontrer en un point d'intensité absolue ; Villon démultiplie les centres au cours de son odyssée, les décentre et s'en éloigne, par instinct de survie  sauf une fois, une seule, lors précisément de son duel avec le Washington ; évidemment, nous l'avons vu, la jonction le tuera.

    La déchronologie du roman (peut-être une métaphore de l'écriture de fiction, qui consisterait à mêler l'expérience vécue de l'auteur, son passé, au surgissement d'images et de devenirs, de même que l'image de la fusion serait celle de la fusion des genres) est le dernier moyen (tout aussi illusoire que les autres) trouvé par Villon afin de réaliser son Corps sans Organes océanique, en rendant les époques, les lieux et tout autre élément, interchangeables.

     

  • La Déchronique du Déchronologue. Fragment XIII

     

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    Odilon Redon, Le Cyclope

     

     

    Le personnage d'Arcadio, l'étrange compagnon de Villon, est étroitement associé aux maravillas (c'est lui qui conduit le héros à l'épicentre du phénomène). L'Arcadie : contrée légendaire, symbole d'un âge d'or pastoral.

    Son œil crevé en fait un cyclope, une créature mythique. Comme Sévère, Arcadio paraît réenchanter le monde. Il représente le désir de vita nova de Villon, son désir d'un Nouveau Monde.

    Mais le ver est dans le fruit. Arcadio : anagramme, en langue spaniard, d'acarido (acariens), de cariado (cariés), de rociada (aspersion).

     

    Arcadio est celui qui répand le mal.

     

     

  • La Déchronique du Déchronologue. Fragment V

     

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    L'Agneau Mystique des frères van Eyck

     

     

    Les situations et les décors se succèdent, comme autant de tableaux évocateurs. L'on pourrait d'ailleurs évoquer un certain effet jeu-vidéo (Villon dans la jungle, Villon en bateau, Villon prisonnier, etc.) mais le Déchronologue n'est pas conçu comme le Moby Dick de Melville  l'une références majeures de Beauverger , où il s'agissait d'attirer le Léviathan à bord du Pequod en une quête obsessionnelle et concentrique de Dieu qui exigeait d'épuiser son sujet. Certes, Villon ira, lui aussi, au devant de sa propre Némésis (le George Washington). Mais nous verrons que sa quête, bien différente de celle d'Achab, est surtout celle de l'oubli : le mode d'action du capitaine, sans cesse en mouvement, qui navigue d'île en île, est la fuite en avant. Cette impression d'une succession de tableaux prégnants et fortement déterminés, mais dont l'harmonie d'ensemble n'est pas évidente, est bien sûr une conséquence de la déconstruction du récit. Le Déchronologue ressemble à cet égard à un retable dont les volets auraient été disposés dans un désordre apparent, mais apparent seulement, obéissant en réalité à quelque code ésotérique ou logique secrète, et dont le sens n'apparaît qu'à la vision de l'ensemble.

     

     

  • La Déchronique du Déchronologue. Fragment XXI

     

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    Psilocybe Mexicana

     

     

    Villon rêve de se dédoubler, de fusionner avec la terre entière, comme Mendoza à Santa Marta qui, avec l'absorption de champignons hallucinogènes, les teonanacátl, la « chair de Dieu » ou « champignon divin », ne cherche qu'à s'anéantir dans l'unité cosmique (cf. p. 298, Hoc est enim corpus meum, « en vérité ceci est mon corps »).