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Critique littéraire - Page 4

  • La Déchronique du Déchronologue. Fragment X

     

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    Nicolas Poussin, Le printemps ou le paradis terrestre (Musée du Louvre)

     

     

    Ainsi que l'ont souligné certains commentateurs, bien des points du Déchronologue restent sans réponse, comme l'origine réelle des Targui (singulier de Touareg - les Nomades du temps ?), le fonctionnement des tempêtes temporelles ou l'apparition des nexus. Mais en vérité, le seul nexus authentique, c'est Villon lui-même. Les explications - à supposer qu'il y en ait - seraient forcément décevantes, parce qu'elles ne rendraient pas compte des lois essentielles qui gouvernent le roman. Il n'y a que Villon ! Notre capitaine ne cherche pas tant à racheter ses fautes (il sait qu'elles sont irréparables) qu'à aller de l'avant, « toujours debout » en effet - pas seulement par bravade, mais pour ne jamais demeurer immobile, à la poursuite d'un impossible futur édénique, pur et immaculé (car sa fuite est sans espoir, bien sûr, comme l'est la révolution des Itzas. Parce que le passé est le passé. Les Itzas seront toujours détruits. La mort seule sauvera Villon de ses démons). Il n'y a que Villon. Les Maravillas sont une extension de son être.

     

  • La Déchronique du Déchronologue. Fragment III

     

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    Pantagruel par Gustave Doré

     

    La richesse du vocabulaire maritime, les personnages hauts en couleurs (au premier rang desquels le grand Fèfè de Dieppe) et la truculence des dialogues restituent admirablement l'atmosphère des Caraïbes, telle, du moins, qu'on se l'imagine au regard déformé des œuvres qui, de L'île au trésor de Stevenson aux films du genre (Les contrebandiers de Moonfleet de Fritz Lang, L'aigle des mers et Captain Blood de Michael Curtiz...), ont alimenté l'imaginaire populaire. À bord du Chronos, du Toujours-Debout ou du Déchronologue, les navires du capitaine Villon, coule le tafia et pleuvent les jurons, plus fleuris les uns que les autres (« Mort de moi ! », « Pute vierge ! », « Christ mort ! », « Peste blanche ! », « Pute morte ! », « Sang du Christ », et les beaux « Cornecul ! », « Ventrepute ! », « Couilles du pape ! » ou « Mes bourses au cul du pape ! »). Ça doit « sentir la mer », comme le dit François sur son blog. Et cependant, ça sent moins le sel et les embruns que l'alcool de canne à sucre et la poudre : la structure du récit, ses nombreux épisodes terrestres et ses parenthèses carcérales empêchent l'immersion maritime progressive que nous fait vivre Melville avec Moby Dick, restitution inouïe de la temporalité si particulière du voyage en mer. Et pour cause : c'est le Temps lui-même qui, dans Le Déchronologue, est mis à mal.

    Ingénieusement déconstruit – l'auteur a mis tout son savoir-faire de scénariste au service de son récit –, et plus complexe qu'il n'y paraît, Le Déchronologue est effectivement un grand récit d'aventures, de bruit et de fureur, de douceur aussi (avec le personnage de Sévère), écrit dans un style efficace, imagé, qui depuis La Cité nymphale s'est encore affiné. Dès les premières pages, les comparaisons et métaphores, d'une rare pertinence, frappent à la fois par leur évidence esthétique et par leur portée politique, parfois rabelaisiennes et souvent anarchisantes : « À la manière dont les autres colonies mal établies sur ce rivage hostile, les autochtones n'ignoraient point qu'ils ne tenaient ainsi, accrochés aux bourses trop pleines de l'empire espagnol, qu'à la faveur de cette indolence propre aux géants jamais trop prompts à se gratter le cul », 17 ; « Les trônes ont ceci de commun avec les baquets d'aisance que leurs usagers les souillent dès qu'ils s'y posent », 27 ; « Il abritait plusieurs poignées de ruffians, trafiquants et négociants de mauvaise mine, cherche-fortune et traîne-misère, tous entassés à l'écart des regards catholiques, sous les toits glaiseux d'une vingtaine de masures jetées là à la manière de dés pipés », 18 ; « La nuit était longue et bleue comme une lame de Tolède » (17). Cette intelligence rabelaisienne, qui sait habilement mêler les grossièretés les plus inconvenantes et l'intelligence la plus acérée, est l'une des caractéristiques du personnage de Villon, fin lettré, à l'image d'authentiques flibustiers de l'époque.

     

     

  • La Déchronique du Déchronologue. Fragment XXIII

     

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    Naufrage

     

    Quand Villon sombre avec le vaisseau, quand le Déchronologue fusionne avec le George Washington et leurs états successifs dans le temps, quand le capitaine se dédouble, se démultiplie et réalise enfin son désir d'anéantissement dans le Corps sans Organes schizophrénique, quand le poids immense de sa culpabilité se disperse en myriades infinies, alors disparaissent comme par enchantement tempêtes temporelles, fusions, apocalypses terrestres, Targui et « ceux de Florès ». La mort, dans cet espace du moins, l'a délivré du mal.

     

  • La Déchronique du Déchronologue. Fragment IX

     

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    Lucian Freud, Portrait of Francis Bacon

     

     

    Réduits à leur fonction, les matelots se succèdent comme les navires. Pas de nom, mais un surnom pittoresque. Le Toujours-Debout remplace le Chronos, et deviendra le Déchronologue. Le Cierge fait place à Gobe-la-mouche... « C'est une tradition des gens de mer, pour ne pas confondre les trois Paul, les deux Simon et les quatre Jean qui ne manquent jamais de se trouver à bord de chaque navire. Et peut-être aussi parce que ici plus qu'ailleurs, ceux qui s'enrôlent ont grande envie de changer de peau, d'oublier qui ils étaient ou ce qu'ils ont fait. » (65) Oublier. Voilà l'enjeu (sans espoir) du Déchronologue. Et voilà ce qui est refusé à Henri Villon.

     

     

  • La Déchronique du Déchronologue. Fragment XX

     

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    Cheng et Eng Bunker

     

     

    Au cours d'une violente tempête temporelle, la Centinela « se croisa elle-même, quelque part au cœur des temps contradictoires mugissants. Cela ne dura que quelques secondes, peut-être moins, durant lesquelles chaque homme à bord fut dédoublé et fractionné, jusqu'à se retrouver face à lui-même. Face à une infinité de lui-même. C'est aussi ce que ressentit le commodore Mendoza, avec une touche supplémentaire d'horreur dans son cas, cependant : durant cette fraction d'éternité qui leur avait fait croiser leurs décalques, à l'instant oscillant entre la séparation et la disparition du phénomène, il fusionna réellement avec son double. Il se sentit se glisser dans l'enveloppe de son propre corps comme on enfile une culotte serrée, il sentit ses poumons respirer l'air de son alter ego et ses yeux regarder par les yeux de l'autre. Pour la durée d'une infime poussière de temps conjugués, il fut eux et leurs souvenirs, et leurs pensées, et leurs corps. Pendant ce bref instant, ils hurlèrent de terreur commune. Puis la sensation se volatilisa et les décalques se dissipèrent sans plus aucune matérialité. En quelque sorte, ils avaient évité de justesse la collision temporelle et avaient survécu. Mais pour Mendoza, il était resté une atroce sensation de déchirement, en même temps que la trace du visage de son autre lui-même hurlant de terreur, apparue sur son corps à l'instant de la séparation. » (118-119)

    Le commodore Alejandro Mendoza [1] de Acosta a la trace du visage de son double imprimé dans sa chair, comme un rappel de ses crimes de possédé. Villon, pour qui Mendoza devient intouchable, comprend alors que lui aussi devra se décentrer, mais sans fuir la collision, jusqu'à la fusion complète de ses propres doubles. Et le George Washington sera l'instrument de sa fragmentation.

     

    [1] L'on pourrait s'amuser à trouver quelque sens caché dans le nom du commodore. Si l'on isole le Z, lettre de la fin et du recommencement, surgissent alors une improbable « madone », une « monade » à l'unité bafouée, un « nomade » des plus convaincants et un effrayant « daemon » (programme chargé d'une mission pour les informaticiens ; révolutionnaires et fanatiques pour Dostoïevski ; double de la raison pour Socrate). N'est-ce pas troublant ?