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  • Lacrimosa de Régis Jauffret

     

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    « Lacrimosa dies illa

    Qua resurget ex favilla

    Judicandus homo reus.

    Huic ergo parce, Deus:

    Pie Jesu Domine,

    Dona eis requiem.

    Amen. »

    Requiem

     

     

     

     

    « Chère Charlotte,

     

    Vous êtes morte sur un coup de tête d’une longue maladie. Le suicide a déferlé sur vous comme une marée noire, et vous vous êtes pendue. » (p. 9)

     

    Par ces mots commence l’étrange prosopopée épistolaire de Régis Jauffret. Lacrimosa prend la forme de la correspondance imaginaire de l’auteur – ou plutôt de son double, appelons-le l’énonciateur –, avec Charlotte, jeune amante qui se serait suicidée avec un foulard dans la maison de ses parents. Par ses lettres, censées retracer certains fragments de la vie de Charlotte, l’énonciateur cherche à prolonger la vie de la défunte, à la ressusciter pour mieux enterrer son propre sentiment de culpabilité… Chez Jauffret – l’écrivain du conditionnel, des vies hallucinées, des héroïnes perdues ou schizophrènes (Clémence Picot, Promenade, Univers, Univers…) –, on usurpe les identités, on s’invente des vies, on perd son adhérence au réel. Et c’est bien ainsi que débute Lacrimosa, qui dans les premières lettres de l’énonciateur affuble Charlotte d’une famille surréaliste de frappadingues aux noms improbables (Pindo), acteurs d’un sitcom macabre qu’on pourrait rapprocher de celle d’INLAND EMPIRE de David Lynch, avec ses hommes-lapins. Ce délire microfictif culmine dans la deuxième lettre à Charlotte, où le suicide – dont plusieurs versions nous sont données – n’est que le point de départ d’une suite de gags étranges, avec un philosophe burlesque (Gaston Kiwi) et un invraisemblable médecin (Hippocampe Dupré) dont la compagne Mazda est un panda géant, qui ensemble défient la logique et la roue du temps pour donner à Charlotte – dont Dupré refuse d’abord d’admettre le décès [1] – une seconde chance : « Maintenant la journée d’hier était revenue, vierge, pas encore vécue. Il suffisait de donner un coup de dents au foulard pour qu’il se déchire, ou même de le jeter comme un vieux mouchoir. Vous décideriez enfin de rompre avec le suicide, cet amant dépravé qui tout au long de votre histoire n’avait fait que vous enfoncer ses crocs dans le cou, et boire votre souffrance comme un vampire. » (p. 50) Or, c’est justement cette relecture ludique du réel que lui reproche Charlotte dans ses lettres d’outre-tombe – ces « dégradantes histoires où [il aime] à ridiculiser les pauvres gens tombés sous la coupe de [son] cerveau démantibulé » (p. 27). La morte traite son pauvre amour d’écrivassier (p. 51), d’escroc (p. 73), de charognard [2], l’accuse de bricoler la phrase (p. 51). Dès que l’écrivain affabule – ce qu’il fait sans discontinuer –, dès qu’il se laisse envahir par ses métaphores, par son travestissement compulsif de la réalité – par exemple, ces vacances à Djerba, ou cette liaison de la jeune femme avec un skipper –, Charlotte proteste, vitupère, rue dans les brancards et somme le malotrus de la réécrire. Pourquoi la réanime-t-il grossièrement, alors qu’elle n’aspire qu’au repos ? Pourquoi mentir, pourquoi ne pas l’écrire telle qu’elle était ? Le dispositif de Lacrimosa, cette manière si ostentatoire de donner la parole à une morte, ne prennent tout leur sens et n’échappent au ridicule que parce qu’ils se prennent eux-mêmes comme objets. On comprend très tôt que le roman, métafictionnel, ne fait que mettre en scène un dialogue intérieur, le combat entre l’écrivassier, l’artificier, celui qui plaque ses accords sans égard pour son héroïne, et celle, réelle ou fictive, qu’il dépossède de son essence, de son identité. Jauffret, il est vrai, ne se contente pas de faire parler une morte. Celle-ci n’est pas dupe : à travers elle, c’est encore l’énonciateur qui parle : « Je ne suis plus je. Je suis devenue toi, la parodie de moi dans ta voix qui me promène, me pousse comme un landau dont le bébé a gelé » (p. 72) Charlotte sait donc n’être qu’un personnage, pantin manipulé par l’auteur. « Tu t’en moques bien que les âmes soient des fictions, et que nous n’ayons même pas les flammes de l’enfer pour réchauffer nos os glacés. Pourvu que tu puisses m’imaginer, je te fais le même profit que si j’étais vivante. » (p. 129). Jauffret, « en concubinage avec Word » (p. 143), s’accuse de faire la putain, de mentir pour nous complaire [3]. Mais cette violente autocritique n’est, à son tour, qu’une nouvelle imposture. Si Lacrimosa se referme sur la voix de Charlotte, qui finit par admettre que, peut-être, tout cela n’aura pas été vain, c’est pour signifier la victoire de l’énonciateur. « Quand on meurt, on devient imaginaire » (p. 154), se lamente la pendue, qui feint de ne pas comprendre l’essentiel. Quand on meurt, on devient un personnage, en effet. Or, personnage de fiction, Charlotte ne l’est que par intermittence : l’énonciateur n’a remporté son duel qu’in extremis, n’accouchant que du squelette de la jeune femme (p. 218), dont la chair n’est perceptible que de loin en loin, quand l’énonciateur résiste aux récriminations de la jeune femme et transcende une réalité parfois triviale. Lacrimosa met surtout en évidence, à défaut de le célébrer tout à fait – Clémence Picot était autrement plus vraie –, le miracle du verbe qui, par la métaphore, la poésie et l’imagination, permet aux morts et à ceux qui ne sont jamais nés, de sourire et d’exister.



    [1] Niant l’évidence, sans se départir de sa bonhomie naturelle, le docteur Dupré tente sans succès de réanimer le cadavre avec une injection d’adrénaline, avant de s’énerver :

    « ― Après tout, cette tête de linotte n’a qu’à continuer à être morte.

    Il a lancé la seringue comme une fléchette. Elle s’est plantée dans une plinthe.

    ― Tout ce que je peux faire, c’est demander son internement. » (p. 39)

    [2] « ― Espèce d’écrivain !

    Toi et les tiens vous êtes des charognards. Vous vous nourrissez de cadavres et de souvenirs. Vous êtes des dieux ratés, les bibliothèques sont des charniers. Aucun personnage n’a jamais ressuscité. Dostoïevski, Joyce, Kafka, et toute cette clique qui t’a dévergondé, sont des malappris, des jean-foutre, des fripons, des coquins, des paltoquets ! Ils ont expulsés leur époque par les voies naturelles pour en barbouiller toutes ces feuilles de papier aux traînées noires et tristes comme des canaux où les mots flottent ventre à l’air comme des poissons d’eau douce bouillis par la canicule. » (pp. 112-113)

    [3] « Jaquettes et couvertures s’exhibent dans les vitrines dans les vitrines, comme leurs consoeurs les putes d’Amsterdam. Sur les plateaux des médias chacun montre un morceau de son âme, comme un tapin un bout de sa poitrine pour que le client paye et monte jusqu’à la chambre voir le reste à son aise. Sache que la littérature doit avoir en toute circonstance l’élégance de plaire. » (p. 85)

     

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  • La Chair de Serge Rivron

     

     

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    « Ton sang chauffe d’un coup
    Tu le sens cavaler
    Te porter n’importe où
    Te faire faire un peu tout, sans frein;
    Là, tu es dans un lit
    Où ton sang t’a mené
    Et la fille est jolie
    Et après, vous parlez
    Et tu dis « j’ai quelqu’un »;
    Tu dors sous d’autres draps
    Depuis longtemps déjà,
    C’est pourquoi tu es là
    Avec ton sang qui dort
    Sous tes mains, sous ta peau;
    Ton sang paisible enfin
    Paisible, lui au moins. »

    Dominique A, « Pour la peau »

     

     

    Il n’est pas sûr qu’invoquer en préface et en quatrième de couverture les noms de Bloy, de Céline, de Bernanos et même de Pascal et de Calaferte, soit le meilleur service à rendre au dernier roman de Serge Rivron, La Chair (Jean-Pierre Huguet Éditeur). L’ombre de ses figures tutélaires plane doucement, sereine, sur le verbe de Rivron, moins sans doute pour se rendre visible que par nécessité. Rivron n’est pas un poseur. Il porte en lui une certaine littérature, celle du Voyage au bout de la nuit, celle du Désespéré, celle des Pensées ou celle de Sous le soleil de Satan en effet, dont son roman renvoie d’inévitables échos, mais cette chair est totalement sienne, humble et singulière.

    « C’est la chair qui commande » (p. 58). Du moins est-ce ce qu’affirme Michel, mauvais père, ivre de sexe et d’argent, héros du livre. Ce titre aux allures présomptueuses, pourtant, n’est qu’un trompe-l’œil (en vérité, nulle prétention chez Rivron). Si le sexe, ici vécu comme un combat, comme un corps à corps entre deux êtres qui se pénétrant ne réussissent jamais à s’unir vraiment, les anime de spasmes et de soubresauts comme des pantins, c’est surtout celle de Dieu qui est en jeu, car Michel, l’homme au nom d’archange, est né du ventre immaculé de Marie Montalte, jeune femme portée par une foi authentique, celle qui permet aux hommes de déplacer des montagnes.

    Dans l’excellent Habitus, excellemment traduit par Claro (dont bizarrement le Stalker ne pense pas que du bien), James Flint mettait déjà en scène une grossesse prolongée, au terme de laquelle apparaissait une enfant mutante qui commençait à s’étendre sur le monde. Enceinte pendant deux longues années, Marie Montalte n’accouche que d’un homme qui est comme Dieu, mais qui n’est pas lui. Michel refuse de croire au miracle de sa naissance – comme à celui de la résurrection de sa fille après son suicide –, sans comprendre que c’est Dieu qu’il assassine en lui, Dieu dont il trahit l’incarnation, Dieu dont il refuse de voir les signes dont son parcours est pavé. Emblématique de notre époque cynique, désenchantée (le concept de jeu télévisé proposé par Michel – qui travaille dans la publicité – rappelle les sketches du Daniel de La Possibilité d’une île) dont l’esprit « a rayé le mystère de son vocabulaire » (p. 137), Michel n’est pas à la hauteur de son patron céleste. Or, « qui n’est pas un Saint est un tricheur. Jusqu’à l’abaissement. Jusqu’à la vomissure » (p. 23). Les « pages arrachées » à son livre, humaines trop humaines, nous renseignent sur sa nature démoniaque, et dessinent peu à peu les contours du violent meurtre à venir.

    Écrit dans une langue habitée, nourrie de la chair – autant dire du verbe – de ses brillants prédécesseurs, La Chair distille son message sans coup férir mais n’est cependant pas exempt de défauts qui, s’ils n’enlèvent rien à l’intelligence et à la beauté du récit, l’empêchent cependant de toucher l’âme en profondeur. Certes, les nombreuses coïncidences du récit ne sont pas l’œuvre du hasard mais des signes envoyés à Michel – non par Dieu ou le diable, mais par l’auteur lui-même, dès lors incapable de nous faire oublier leur artificialité. Par ailleurs, cette insistance à nous décrire les péripéties sexuelles de son personnage – crûment mais avec grand talent et avec une impudique sincérité à mille lieues des illusions malhonnêtes que Régis Jauffret dénonce dans Lacrimosa –, n’est jamais vraiment justifiée, comme si se jouait avant tout, dans ces pages arrachées, l’expérience même de l’écriture pour Serge Rivron, éminemment conflictuelle, comme si, à l’instar de celui en qui je vois son Doppelgänger, son double fictif et démoniaque, comme si, donc, son verbe n’était qu’une récompense à la chair, cadeau de l’esprit pour le prix accordé aux corps à corps sensuels, et non ce double lien (« La chair a deux raisons d’aimer dont les forces sont si violemment contraires que la plupart des amants sans arrêt s’épuisent à vouloir les dompter l’une par l’autre, la force du corps par la force de l’âme et la force de l’âme par la force du corps », p. 298) auquel il aspire. La Chair, ou le roman d’un homme aux prises avec son propre corps, avec ses fantasmes, avec ses pulsions, avec ses étreintes – avec son sang dont son verbe s’abreuve, faisant à chaque goulée vaciller un peu plus son univers de fiction. Périlleuse entreprise, dont Serge Rivron se sort plutôt bien, mais dont La Chair, à mon sens, porte les stigmates.



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  • Saeglópur

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    Hier, aux alentours de dix-huit heures, aux Jardins atlantiques de Montparnasse, j’ai vu deux objets volants non identifiés traverser le ciel parisien – deux formes blanches sphériques, ou ovoïdes, aux trajectoires étranges. Des ballons-sondes, sans doute, lâchés au-dessus de nos caboches pour mesurer l’étendue de notre inexorable grouillement…

     

    *

     

    Dans les librairies aussi, songeai-je, submergées par les romans de la trop fameuse « rentrée littéraire », ça grouille. Beaucoup de bons livres, sans doute, mais pas grand-chose qui fasse vraiment envie. Lacrimosa de Régis Jauffret, Zone de Mathias Énard et Le Messager d’Éric Bénier-Bürckel, sont les seuls romans français que je me suis promis de lire dans des délais acceptables (avec Bastard Battle de Céline Minard, qui a l’air amusant). Chez les étrangers, Vélum de Hal Duncan – le pavé SF du moment – et Bêtes sans patrie de Uzodinma Iweala. S’il ne fallait en lire qu’un seul, j’opterais sans hésiter pour Contre-Jour de Thomas Pynchon. Mais méfions-nous des unanimités et, à l’inverse des dindons postmodernes, ne nous prosternons pas avant d’avoir effectivement lu le monstre.

     

    *

     

    Ils étaient beaux, ces ballons, ou quoi qu’ils fussent. Leur aérienne et virginale insouciance rendait plus pâles encore nos atermoiements incessants. Quelque part dans les jardins, un estomac gargouilla.

     

    *

     

    Non. Je ne lirai pas Le Marché des amants de Christine Angot, répondis-je à l’estomac inconvenant. Mais tout de même, si certains ont su, exemples à l’appui, ridiculiser sa prose étique et, disons-le, franchement nulle, d’autres n’ont pour seul arme que leur évidente mauvaise foi. Ainsi Ludovic Barbiéri qui dans un Chronic’art #48 aussi décevant qu’alléchant, égratigne le verbe angotique, qualifié pour l’occasion – et non sans raison – d’« autofiction intestinale », avant d’être accusé de manquer de tenue. Triviale, la littérature de Christine Angot l’est, assurément. Mais la trivialité n’a jamais été un obstacle à la beauté. Combat d’arrière-garde. La litanie des conquêtes sexuelles de Marc-Édouard Nabe n’a pas empêché Alain Zannini d’atteindre des sommets tragi-comiques – et métaphysiques. Rien de commun, certes, entre le génie de Nabe et le petit talent d’Angot, mais je m’amuse de voir tous ces apôtres de la subversion plisser du nez devant l’égotisme d’une romancière qui leur livre en pâture le vide absolu de son existence. Ludovic Barbiéri, donc – à ne pas confondre avec Jacques Barbéri, également au sommaire –, non seulement ne pardonne pas au Marché des amants son insignifiance – rien, pourtant, que de très prévisible –, mais encore, et c’est là que le bât blesse, l’accuse d’informité stylistique. C’est tout à fait possible, notez bien. Mais l’honnêteté m’oblige à dire le peu de valeur de ses arguments. Voici, donc, ce qu’écrit notre chroniqueur :

     

    « Quant au style, on s’en doute, il ne sauve pas le roman du naufrage. Angot a choisi de tout écrire à l’imparfait, même quand le passé simple s’imposait (« Le lendemain matin je me réveillais tôt ») ou le passé antérieur (« C’était dans une fête rue de Rivoli un an plus tôt, je le prenais de haut, je partais, il me suivait dans l’escalier »). C’est original, à défaut d’être conforme à la syntaxe. On a hâte d’entendre les subtiles raisons qui ont poussé la romancière à ce parti-pris. A moins qu’il faille y voir un indice d’analphabétisme, qui s’ajouterait aux nombreux autres qu’on a relevés en cours de lecture : incohérences (« Il la trompait de temps en temps, régulièrement »), répétitions en pagaille (« Il aimait la nuit, pas la nuit la fête, mais la nuit quand il fait noir, quand il fait nuit »), constructions de phrases aberrantes (« C’est ce que dans la boîte tout le monde se dit »), et innombrables séquences de charabia qui, dans la littérature contemporaine, sont ce qui s’approche le mieux d’une reconstitution du petit-nègre. »

     

    Autrement dit, Barbiéri reproche au fond à Christine Angot d’avoir sciemment transgressé des règles plutôt que de s’y être conformée… Accusations navrantes. Ces répétitions, ce phrasé incantatoire, caractérisent la voix d’Angot, ils constituent la chair, aussi fade soit-elle, de sa « petite musique », bref, de son style, reconnaissable entre tous, que recherchent visiblement ses lecteurs, somme toute assez nombreux. On peut trouver ça fatiguant. On peut considérer que ça n’a d’autre but que de masquer le néant (de boucher des trous, se gausseraient ses contempteurs). On peut même n’en avoir rien à battre. Mais qu’on le veuille ou non ça reste un style. Mon Dieu, pensais-je, les yeux rivés aux ballons-sondes. Pour la première et, j’espère, dernière fois, je venais de défendre Christine Angot contre sa meute d’abhorrateurs.

     

    *

     

    Les ballons-sondes – que Christine aurait rêvés gastriques – flottaient entre deux courants, hilares. Qu’ils aillent se perdre en mer, souriais-je, et y noyer ce qui grouille ici-bas ! Aveuglé par un rayon de soleil, je m’arrachai à la contemplation de leur imprévisible ballet et, guidé par des voix d’enfants, je me remis en marche, Saeglópur résonnant dans mes tympans, la tête encore dans les nuages.

     

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  • Le verbe expliqué aux dindes

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    « Et puis de glaive à glaviot, il n'y a qu'un pas qu'on ne saurait franchir. »

    Ubik (membre du forum du Cafard Cosmique).

     

     

    Ce matin, réveillé en sursaut par Marc-Olivier Fogiel annonçant qu’un chien allait être « cité comme témoin devant la justice française pour une affaire de meurtre », je me suis levé d’un bond pour le faire taire, mais trop tard, hélas. Le mal était fait. Un chien ?!? Fichtre. Cette nouvelle de la plus haute importance allait sans doute me hanter jusqu’au soir. Et puis, par chance, je me suis souvenu que certains gallinacés sévissaient bien sur les forums…

    Hier en effet, sur l’un d’entre eux, une sotte qui, chaque fois que je me présente aux environs, se met à battre de l’aile et à caqueter furieusement (le spectacle est assez drôle), m’a une nouvelle fois donné une preuve de son inénarrable sagesse aviaire en m’ironifiant encore de « Glaive du Verbe Ahuri » en croisade contre la « décadence de l’esprit humain ». Rien de moins. Misère de misère… Que Marie ne pige rien et n’ait pas le sens de l’humour n’est en soi pas étonnant ; si Albert Einstein et Coluche avaient été d’authentiques volatiles, j’imagine que ça se serait su. Mais, euh, comment faire comprendre à une dinde – dont chaque message est ponctué par la signature suivante : « Moâ, Toâ, Loâ et leur cousin Tagada, de son prénom Tsoin-Tsoin » – que j’aimerais désormais, si possible, qu’elle cesse de me suivre partout comme si j’avais les mains pleines de délicieuses farines animales ? Pour être tout à fait franc, ça devient gênant.

    Mais puisqu’elle tient absolument à répéter ses niaiseries jusqu’à ce qu’une bonne âme daigne enfin s’y intéresser, je me dois de lui expliquer deux ou trois choses à propos du verbe. Une partie de ce qui suit était à l’origine adressé à quelques groupies fanatiques de l’auteur de Grande Jonction, mais il n’est pas impossible qu’une poignée d’entre vous y trouve malgré tout un peu d’intérêt. Pourquoi pas ?

     

     

    Première leçon : la grippe aviaire

     

    Indifférent à la douleur de ses naïves et consentantes victimes, l’écrivain, être pervers s’il en est, viole les esprits des foules anonymes, s’immisce en ondulant dans les cortex pour y planter ses crochets et y éjacule son poison. Osée, la métaphore ? Pas tant que ça. En effet la littérature ressemble foutrement à une attaque télépathique – ou à une caresse, c’est selon –, à faisceau unique mais aux conséquences totalement imprévisibles. Dans votre chair, l’écrivain grave des mots qui sitôt tatoués s’animent d’une vie propre, indépendante, sans le moindre égard pour leur géniteur dont ils portent pourtant les gènes. Ces mots, broyés par l’inconscient, investissent votre imaginaire, altèrent vos perceptions et, au terme du processus, vous métamorphosent. Pour peu qu’ils soient justes – et non point vrais, comme nous allons le voir –, ils vous ébranlent au point, parfois, d’infléchir votre destin. L’écrivain est un idiot, au sens dostoïevskien – innocemment il propulse ses images-cristaux à travers le temps, à travers l’espace, sans jamais savoir comment celles-ci lui reviendront (si elles reviennent).

     

     

    Deuxième leçon : les logocrates

     

    Cette dimension christique de l’écriture, les soldats autoproclamés du verbe la connaissent, plus que les autres. Ces coqs savent que le verbe n’est pas qu’un anodin moyen de communication. Mais vautrés dans leur délire logocratique, ces fous gnostiques (ces gnous ?...) sont convaincus de participer glaive au poing à une communauté d'esprits résistants, nobles et éclairés, en guerre sainte avec le reste du monde (qui donc se fourvoie et doit être libéré – par le feu peut-être ?). Chevaliers des profondeurs, prophètes hallucinés, poètes des catacombes et apôtres maudits d’une parole qu’ils qualifient volontiers de vraie (corollaire : la parole qui n’est pas leur est donc fausse), ils ne font, du haut de leur probité d’apparat, qu’ajouter leur folie à celle que dans leurs rêves mégalomaniaques ils pourfendent héroïquement. La vie et la littérature proposent, à qui sait voir, à qui sait entendre, bien plus que les vociférations de quelques fanatiques velléitaires et béotiens qui dansent une passacaille avant l’apocalypse – celle-là même qui dans leurs rêves de grandeur s’abat sans pitié sur les humbles (rebaptisés « faibles » à la lueur verdâtre de leurs illuminations artificielles). Leur Weltanschauung grand-guignolesque, où le verbe n’est majusculé que pour en occulter l’inanité, ressemble à celui de Mel Gibson, qui dans sa stupide Passion faisait s'affronter un Christ-Terminator et un Satan-Marilyn Manson ; ou à celui de 300, le navet hollywoodo-spartiate dont certaines plumes kakis nous ont, la main sur le cœur, loué les occidentales valeurs. Aveuglés par un orgueil suicidaire, nos Templiers du verbe oublient cependant que violer l’imaginaire d’autrui, c’est pénétrer en enfer. À chaque cercle franchi, les idées, les métaphores, les mots eux-mêmes sont violemment tordus selon des lois absolument singulières – et imprévisibles –, totalement et immanquablement trahis passé le neuvième cercle. Ainsi naissent de nouvelles idées, de nouvelles métaphores – obscurément.

     

     

    Troisième leçon : les coprocrates

     

    D’autres, drapés dans leurs rictus vulgaires, brandissant leur second degré comme un étendard (ou comme une crête), dilapident leur âme galliforme et pourchassent vainement (en pérorant, cela va sans dire) toute trace de transcendance, même infinitésimale, par pur réflexe, sans même y penser. C’est leur nature. Pour ces pintades, le verbe, qui ne saurait qu’être cloacal, n’est qu’un moyen comme un autre de tuer le temps (s’ils s’en nourrissent, ce n’est manifestement que pour l’évacuer bruyamment). Méfiez-vous d’eux ! Ils paraissent inoffensifs, avec leurs plumes, leurs glougloutements, leur rock and roll et leurs barbillons, mais leur nombre fait leur force. Leur but avoué ? Pondre des œufs et de leurs fientes recouvrir tout.

     

     

    Morale

     

    Il est en ce monde, à la ville comme en littérature, certaines choses infiniment plus justes que le verbe flamboyant des uns ou cloacal des autres.

     

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  • Schizosphère

     



    Découvrez Converter!

     

    Jésus a dit :
    « Si un aveugle guide un autre aveugle, les deux tombent dans un trou. »

    L’Évangile selon Thomas, 34.

     

    Fin de partie reprend vie. Sous une nouvelle forme. Terminées, les attentes de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois. Je ne renonce ni aux exercices herméneutiques, ni aux interminables études. Simplement, faire vivre ce lieu presque quotidiennement, user du blog comme d’un journal extime, parfois métaphysique, parfois polémique, souvent critique. Y insuffler peut-être – sans pour autant sacrifier à l’égotisme qui rôde – un peu plus d’humanité. Gifler les imbéciles et dégonfler les baudruches. Et puis, écrire surtout. Avec humilité. Sans fausse modestie. Se laisser envahir par les beats ravageurs des cyborgs électro-indus de Converter. Évoquer, ne serait-ce qu’un instant, le verbe blanc de Régis Jauffret, qui dans Clémence Picot (1999) réussissait, au moyen de procédés aussi simples qu’efficaces, à faire perdre au lecteur son contact avec le réel. J’y reviendrai, peut-être à propos de son nouveau roman, Lacrimosa, reçu ce matin. Dire deux mots, tout de même, du génial Dillinger est mort (1969) de Marco Ferreri, enfin vu hier soir, qui entre un réalisme à la Pourquoi Monsieur R. est-il atteint de folie meurtrière et un surréalisme buñuelien, et avec un Piccoli prodigieux, nous offrait l’un des films les plus férocement lucides sur la société bourgeoise, celle du spectacle, la nôtre. Ne plus hésiter à confondre les escroqueries logocratiques. Rendre compte de la bêtise relativiste érigée en valeur absolue par des colonies d’insectes cosmiques. Accorder l’importance qu’ils méritent à certains livres restés dans l’ombre de la rentré littéraire, comme le beau roman de Serge Rivron, La Chair ; n’en accorder pas moins à des œuvres immenses, ainsi celles de Dostoïevski, de Nabokov ou de Samuel Beckett. Commenter la science-fiction, encore. Disséminer parfois quelque élément de théorie. Reprendre, à l’occasion – le plus tôt sera le mieux – les travaux inachevés (Ténèbres, La Mémoire du Vautour, L’Enchâssement). Chercher Dieu. Complaisamment n’envisager les arts, voire les expériences, qu’à travers le filtre déformant de ce qui devient une authentique obsession, la schizophrénie (qui selon Le loup des steppes de Hermann Hesse, serait « le fondement de tout art, de toute création de l’imagination »). Ne rien cacher de L’Entre de Bin Kimura ou de la Daseinanalyse de Binswanger. Caresser les machines désirantes. Faire de ce blog ma schizosphère. Métamorphose. Citer la Bible et le président Schreber. Revenir sur le Moby Dick traduit par Armel Guerne ou – avant Contre-Jour – sur L’Arc-en-ciel de la gravité. Préférer ici – et consacrer – le fragment, pour qu’ailleurs la fiction se développe, moins parcellaire. Remercier le Déchronologue, mystérieusement. Assister, émerveillé, terrifié, à la naissance de S. Z. Accoucher du schizo-mystique Pod-Ex.

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