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  • Narcose de Jacques Barbéri

     

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    À l’occasion de la réédition de Narcose et de la sortie d’un recueil de nouvelles, L’homme qui parlait aux araignées (tous deux aux éditions la Volte), le site ActuSF consacre un petit dossier à Jacques Barbéri, l’un de ces auteurs qui, avec Antoine Volodine, Francis Berthelot, Emmanuel Jouanne et quelques autres, ont – ou avaient – une conception de la science-fiction comme littérature des marges – et d’abord comme littérature –, comme espace de liberté absolue (thématique ou formelle), telle qu’on peut (ou pas) la découvrir dans deux recueils du groupe Limite (alors rejeté par la frange fondamentaliste du milieu[1]) : Malgré le monde, paru chez Denoël (Présence du futur) en 1987, et plus récemment, Aux limites du son (la Volte, 2006). Il y avait chez eux le même goût pour l’expérimentation, pour la transgression – et même l’abolition – de toutes les conventions que l’histoire du genre imposait, et pour une certaine esthétique de l’aventure intérieure, avec en toile de fond, souterraine ou non, la figure de l’auteur. Non, d’ailleurs, que ces sept écrivains (rejoints par Philippe Curval et fuis par Antoine Volodine dans Aux limites du son) aient manifesté une quelconque unité esthétique, mais tout de même, comme me le rappelait Philippe Curval dans un entretien accordé aux abonnés de la défunte liste de discussion Mauvais Genres en 2003, le groupe Limite, « posait en effet la question du style, souvent négligée par les meilleurs écrivains [du genre] ».

     

    Les romans de Jacques Barbéri, parus ultérieurement dans l’excellente (et exigeante) collection Présence du Futur, témoignent eux aussi de cette vision iconoclaste et, pourrait-on dire, abymée de la science-fiction, qui se réclame autant de William Burroughs, de Charles Bukowski et des génies du stream of consciousness, que de J. G. Ballard, Michel Jeury ou Philip K. Dick. Qu’aurait donnée une adaptation d’un roman bien tordu de Dick par Tex Avery ? Vous le saurez en lisant Narcose (1989), largement remanié pour sa réédition. Je ne saurais, par ailleurs, que vous recommander de dénicher Une soirée à la plage (1988), l’excellent premier roman de Barbéri, dont l’univers bascule du grotesque au tragique, sans qu’on y prenne garde.

     

    Pour finir, je ne peux pas ne pas évoquer un autre versant de l’œuvre de Jacques Barbéri : la musique. L’auteur de La mémoire du crime (1992) fait en effet partie d’un groupe aux multiples facettes, Palo Alto, dont je ne connais guère la discographie, mais dont je réécoute régulièrement le Mondocane (CD de Palo Alto / Klimperei assorti d’une nouvelle de Barbéri) à l’atmosphère aussi envoûtante qu’un film d’Alejandro Jodorowsky (Santa Sangre). Et si le CD fourni avec Narcose (Une soirée au Lemno’s Club), où l’on retrouve fréquemment Palo Alto, constitue une bande-son rêvée pour la lecture du roman, je vous conseille surtout l’acquisition de Drosophiles et doryphores, l’excellent album électro-jazz de Jacques Barbéri et de Laurent Pernice, sur un label slovène (RX:DX), qui par moment, avec ses mélopées de sax enveloppées par les programmes de Pernice, rappelle certains titres ambient de Painkiller.

     

     

    À lire, donc, sur ActuSF : une interview de Jacques Barbéri, par Jérôme Vincent, Jérôme Lavadou et moi-même ; la critique de Narcose par Jérôme Lavadou, et mon propre article sur Narcose, « Rêve party chez les Têtes Molles ».



    [1] Lire par exemple la note de lecture de Denis Guiot, parue dans L’Étudiant en janvier 1988, où les textes de Malgré le monde sont qualifiées, je cite, d’ « illisibles et sans intérêt, oscillant entre le symbolisme abscons et le nombrilisme puéril », ou la notule de Lorris Murail (Science et Avenir, janvier 1988), qui évoque des textes « pour la plupart informes, d’une obscurité sans grandeur, habités par les sempiternels relents de surréalisme éteint »… Mais en réalité, ce que Guiot et Murail reproch(ai)ent plus ou moins explicitement aux auteurs du recueil, c’est de ne pas se contenter d’être de simples « conteurs », autrement dit, de sortir du rang…

     

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  • Quand le temps soufflera, de Michel Jeury

     

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    « Comment vivons-nous l'avenir, indépendamment et avant tout savoir ? »

    Eugène Minkowski, Le temps vécu.

     

    Gérard Klein, le directeur de la collection Ailleurs & Demain, chez Robert Laffont, se décide enfin à rééditer la géniale « Trilogie chronolytique » de Michel Jeury (je reviendrai probablement sur ces trois romans, Le temps incertain, 1973, Les singes du temps, 1974, et Soleil chaud, poisson des profondeurs, 1976, ainsi que sur certaines nouvelles[1] de l’auteur dont près d’une trentaine sont réunies depuis peu aux éditions des Moutons électriques sous le titre La vallée du temps profond). Soleil chaud, poisson des profondeurs sort le 15 juin, augmenté d’une longue postface de Gérard Klein lui-même – jamais mieux servi que par lui-même – tirée du Livre d’or de Michel Jeury (Presses Pocket, 1982), et d’une bibliographie d’Alain Sprauel. Les singes du temps sont annoncés pour 2009, et Le temps incertain pour 2010. En guise d’amuse-gueule avant notre grand article, donc, voici une courte chronique – légèrement révisée – jadis parue dans Galaxies, consacrée à un roman mineur mais néanmoins passionnant, Quand le temps soufflera. Avant de s’imposer comme l’un des auteurs les plus prisés des amateurs de littérature du terroir (L’année du certif…), Michel Jeury était surtout connu pour ses romans d’anticipation. À sa sortie en 1973, le dickien Temps incertain et ses séquences répétitives (au point de rencontre, dixit Gérard Klein, de la science-fiction et du Nouveau Roman) firent même l’effet d’une bombe, en ouvrant la voie, avec L’homme à rebours de Philippe Curval, à une SF française plus audacieuse, plus littéraire et résolument tournée vers les espaces intérieurs (même si les récits jeuriens n’ont jamais été solipsistes) et la perception du réel – de Dominique Douay à Jacques Barbéri (ce à quoi réagiront d’ailleurs une nouvelle génération d’écrivains, soucieux de renouer avec les racines populaires d’un genre alors en perdition commerciale…). Au début des années quatre-vingt, alors que les ventes des ouvrages de science-fiction étaient en chute libre, vivre de sa plume exigeait un rythme de production démentiel. C’est donc au Fleuve Noir que Michel Jeury poursuivit un temps sa carrière, livrant des romans d’aventures trop vite écrits, de plus en plus faibles, et épuisant son imaginaire (pour reprendre la formule d’André-François Ruaud) sans l’exploiter tout à fait. Une poignée de titres surnagent néanmoins, plus singuliers, échos légers et foutraques à ses chefs d’œuvres des seventies. Publié en 1983 (et réédité en 2003 par les éditions Imaginaires sans frontière – aujourd’hui disparues), Quand le temps soufflera en fait assurément partie.

     

    An zéro. L’Europe est sous la coupe de la Suprême Union des Églises et des Maisons. Les notions de passé et de futur, ainsi que le décompte du temps, ont été définitivement abolis au profit d’une datation neutre : l’avenir se dit désormais « temps-plus », et le passé, « temps-moins ». Table rase de toute historicité. Dopés aux euphorisants, Simon Jallas et ses collègues voyageurs de l’Institut du Temps-Plus visitent leur propre avenir et en ramènent d’effrayantes visions d’apocalypse. Il semblerait en effet qu’en l’an +10, le monde sera déchiré par une catastrophe d’origine inconnue… Pourtant les récits divergent d’un pionnier à l’autre. Le « vent fou » destructeur entrevu par la plupart d’entre eux soufflera-t-il réellement[2] ? Les voyageurs ne seraient-ils pas plutôt victimes d’hallucinations collectives ? Le don d’ultra-mémoire (faculté de se rappeler l’avenir) qui leur permet d’habiter momentanément leur Moi futur (et qui renvoie aux connexions chronolytiques du Temps incertain) n’est-il pas un simple leurre, phantasme schizoïde sciemment provoqué par de puissants conspirateurs ? Dans cette société déshumanisée, coupée de ses origines et dirigée par la main de fer de la très inquisitrice Sainte Action Populaire, Simon part en quête de vérité, au cœur du labyrinthe du temps.

     

    Un voyageur temporel, une femme, un rivage. Quand le temps soufflera débute comme Le Temps incertain s’achevait : au bruit du ressac, au cœur de l’inconnu. La schizophrénie « en miroir » que développe Simon n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle qui perturbait le héros sous influence chronolytique du Temps incertain. Le lecteur, s’il connaît l’œuvre de Michel Jeury, croit donc évoluer en terrain familier – si tant est qu’un univers aussi instable, aussi indéterminé que celui de la trilogie chronolytique puisse paraître familier –, balisé, truffé de références et d’autocitations, et cependant il ne peut se départir d’un durable sentiment d’inquiétante étrangeté. À l’instar de Philip K. Dick, Michel Jeury ne cesse de nous faire douter de la réalité des événements (témoins ces phénomènes prétendument terrifiants observés par les pionniers en l’an +10 : la faux, la trombe, les taches hurlantes, qui ont surtout valeur de termes accrocheurs à l’intention du lecteur ; moins que des symboles, ce sont des « signes », ainsi que le suggérait Jean-Pierre Andrevon dans Fiction n° 346, des icônes, indices quasi-abstraits du caractère définitivement incertain du temps-plus. Témoin encore, ce jeu récurent avec le temps qu’il fait et le temps qui passe). Ou plutôt (et en cela Jeury se démarque peut-être – c’est à voir – de l’auteur d’Ubik) il nous fait douter de la réalité telle que la perçoit le héros : Jeury ne remet pas en cause le réel – il suggère plutôt que l’individu ne peut avoir de l’Histoire, du réel, qu’une vision fragmentaire, inévitablement différente de celle d’un autre.

     

    Mais nous l’avons dit, les romans de cette période FNA[3] s’adressaient surtout aux amateurs d’évasion ; Quand le temps soufflera ne pouvait donc s’achever dans la fausse quiétude du Temps incertain, cet exil schizophrénique : cette fois le héros décide, est-il dit, de vivre éternellement, sur les lignes de son propre passé. C’est qu’ici, il ne s’agit pas tant d’un temps vécu, subi et subjectif, que d’un temps choisi (« Et son passé était devenu un éternel présent, le long duquel il se déplaçait sans fin pour vivre et revivre toujours les joies et les douleurs, les amours et les combats », p. 188 de l’édition ISF, 2003). Pas question, par exemple, de répéter encore et encore les mêmes séquences… Contrairement aux psychronautes du Temps incertain, les voyageurs du temps-plus entendent pouvoir isoler la ligne temporelle optimum, et infléchir le destin. On choisit la fuite, mais délibérément. Admettez que c’est beaucoup moins angoissant… Peu importe alors si le récit oublie parfois de prendre son temps (celui qui passe, donc), si son héros manque vraiment d’épaisseur et si le dénouement, expéditif, nous laisse un peu sur notre faim : servi par un style irréprochable (qui laisse admiratif quand on songe à la production pléthorique de l’auteur à cette époque) et par une trame paranoïaque à la fois complexe et beaucoup plus limpide – et accessible – que les chefs d’œuvres expérimentaux cités plus haut,Quand le temps soufflera ne mérite pas l’oubli auquel il semble décidément voué.

     

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    [1] Les nouvelles de Michel Jeury sont disponibles presque intégralement sur le site Quarante-Deux, sous le titre La Conspiration des Trois-Noms.

    [2] Sachez en tout cas qu’en 1991 parut un roman paysan intitulé Le soir du vent fou (R. Laffont)…

    [3] Fleuve Noir Anticipation.

     

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