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ballard

  • Exhibit Mirrors (tribute to J.G. Ballard)

     

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    Photographie : Olivier Noël

     

    Atrocity Exhibition. Bourdonnement électrique du drone postindustriel. Cette exposition unique - à laquelle les officiels eux-mêmes n'étaient pas conviés - offrait une caractéristique assez inquiétante : l'omniprésence, dans les œuvres présentées, des thèmes apocalyptiques. Les installations, entre lesquelles évoluait Thomas Becker, lui évoquaient les jardins de Locus Solus aussi bien que son propre réel, comme s'il avait d'ores et déjà, depuis toujours semblait-il, parfaitement assimilé leur potentiel psychopathologique - comme s'il en avait perçu le singulier pouvoir d'enchâssement. Les nappes hypnotiques du drone, soufflées par les nombreuses enceintes du Centre, se synchronisaient à ses influx nerveux. À l'approche de la quatrième salle, elles s'estompaient progressivement pour laisser place à un tintement édénique, aux limites de la perception.

    Crystal World. Soleil prismatique traversant le visiteur. Thomas Becker pénétra dans une grotte hérissée de cristaux efflorescents, au milieu desquels l'attendait une alvéole, et dans cette alvéole, un siège vitrifié aux mille reflets, sur lequel, second, il se lova. Oubliée, sa berline ; effacés de sa mémoire, les grandes surfaces ; remisée dans la banlieue de son esprit, l'exposition - ces zones grises de la pénombre. Bien qu'intégralement vêtu de noir dans sa matrice de cristal, pantalon tee-shirt chaussures imperméable, Thomas irradiait de l'intérieur, transparent soudain, minéralisé dans ses rêves de paix éternelle ; frappé par l'immortalité du temps asymptotique qui pétrifiait la forêt de cristal, il se remémorait ses amours passées, dont l'image se diffractait à l'infini. Se figer dans un tableau de Max Ernst.

    Crash test. Des bruits distordus de combustion, de chocs brutaux et de tôles froissées arrachèrent Thomas à son immortalisation. À contrecœur, mais irrésistiblement attiré par cette symphonie d'Armageddon routier, Thomas Becker abandonna sa niche d'éternité. Guidé par la bande-son d'auto-désastres, il s'engagea d'un pas mesuré dans une longue galerie tubulaire sur la surface numérique de laquelle était projeté le film, fragmentaire et répétitif, d'accidents automobiles au ralenti. Fracas fantomatiques. À l'entrée, un sobre panneau, blanc sur noir : « AUTOMOBILE - Les millions de voitures de cette planète sont stationnaires, et leur mouvement apparent constitue le plus grandiose rêve collectif de l'humanité ». Projet de Glossaire du XXe siècle. Les déformations du corps de Thomas, percuté par les pare-chocs des coupés qui le traversaient en rafales de part en part, ressortaient-elles du rêve, elles aussi ? Immobile à contre-monde, il pensait à un autre texte de Ballard : « ce que nos enfants doivent craindre, ce ne sont pas les voitures lancées sur les autoroutes de demain mais le plaisir que nous trouvons nous-mêmes à calculer les plus élégants paramètres de leur mort ». Dans son bas-ventre, les trémulations annonciatrices de nouvelles salves.

    Corpses. Troublé par sa réaction aux stimuli visuels et sonores, Thomas Becker quitta précipitamment l'exposition, sans égard pour les autres visiteurs, ni pour le gardien qu'il bouscula au passage. Les portes automatiques s'ouvrirent enfin sur la nuit précoce d'une soirée d'hiver. Il fit quelques pas dans l'air glacé, alluma une cigarette et se mit à observer son environnement. L'architecture déjà démodée du Centre s'insérait sans heurt dans le morne paysage de la zone industrielle et de ses enseignes aux lueurs criardes. En face, au-dessus des portes coulissantes d'un motel, de l'autre côté de la voie rapide où filaient la faune suburbaine et les représentants de commerce changés en traînées lumineuses, blanches à l'arrivée, rouges au départ : un large écran LCD. Thomas profita d'une pause inexplicable dans le trafic pour traverser en courant les voies et le remblai. Ses pas crissaient sur le gravier, et tandis que fluaient à nouveau les mouvantes constellations des phares, Thomas s'approcha de l'écran plat. D'abord, il n'y vit que la retransmission du trafic, sans doute filmé par une caméra dissimulée dans quelque élément de signalisation, en direct aurait-on dit, ou en léger différé, comme le suggérait le décalage étrange des vrombissements derrière son dos. Mais bientôt, les voitures à l'écran se mirent à se comporter bizarrement, à zigzaguer, à accélérer ou à piler sans raison apparente, Jusqu'au crash silencieux des collisions en chaîne. À l'écran : pare-brise étoilés ou explosés ; habitacles écrasés ; roues orphelines. Le sang, les os, les corps, restaient encore invisibles. Hébété, Thomas Becker se retourna vers la voie express : rien d'anormal. Retour à l'écran : une silhouette sur le bord de la route. Vêtement sombres, imperméable noir,  cigarette à la main. L'homme vidéo regarda à sa gauche, puis à sa droite, et s'engagea sans hésiter.

    Dans un spasme, alors que l'enfer se déchaînait soudain dans ses tympans, Thomas Becker assista à sa propre dislocation.


    (Texte rédigé à l'occasion de l'Evento 2009)

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  • Et c’est ainsi que Ballard est grand

     

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    JG Ballard at home in Shepperton, in 1988.

    Photograph: David Levenson/Getty Photograph: David Levenson/Getty

     

     

    J.G. Ballard, l'auteur de Crash (pièce maîtresse de sa fameuse « trilogie de béton ») et de L'Empire du Soleil, grand romancier et nouvelliste, est mort dimanche des suites d'un cancer.

    Je lui avais consacré plusieurs articles, dont celui-ci, pour un dossier d'ActuSF.

     

     

    Inner Space : J.G. Ballard (1930-2009) : Biographie

     

    La fiction est une branche de la neurologie

     

     

    « Ce décès du sentiment et de l'émotion [la mort de l'affect] a ouvert la voie à tous nos plaisirs les plus réels et les plus tendres - dans l'excitation de la douleur et de la mutilation ; dans la sexualité, culture de pus stérile et arène idéale pour toutes les véroniques de nos perversions ; dans notre licence morale de pratiquer comme un jeu notre propre psychopathologie ; et dans nos capacités d'abstraction toujours plus étendues - ce que nos enfants doivent craindre, ce ne sont pas les voitures lancées sur les autoroutes e demain mais le plaisir que nous trouvons nous-mêmes à calculer les plus élégants paramètres de leur mort. »
    (J.G. Ballard, « L'innocent comme paranoïaque », 1969, in Millénaire mode d'emploi, éd. Tristram, 2006, p. 115).



    Empire_du_soleil.jpgNé le 15 novembre 1930 dans une vaste zone internationale de Shanghai (son père travaille dans le textile), Ballard fréquente l'English Cathedral School jusqu'au déclenchement de la Seconde guerre sino-japonaise (1937) : sa famille est alors contrainte de déménager dans un quartier à l'abri des affrontements. Après l'attaque de Pearl Harbour en 1941, les Japonais occupent la zone internationale et, en 1943, commencent à interner les civils des pays Alliés : James passe deux ans de son adolescence au camp de Longhua - au Bloc G, avec ses quarante chambres qui chacune abritaient une famille -, en compagnie de deux mille prisonniers, avec ses parents et sa jeune sœur, assistant aux cours donnés par les professeurs du camp. Ballard s'inspirera largement de cette expérience marquante (illusion de normalité masquant une situation critique) pour son roman L'Empire du soleil, adapté à l'écran par Steven Spielberg, et influencera son œuvre spéculative, comme en témoignent ses obsessions pour l'enfermement, les enclaves communautaires (en 1992, Ballard retournera à Longhua, qu'il trouvera inchangé : « Debout entre les couchettes, je compris que c'était là que j'avais été le plus heureux et m'étais senti le plus chez moi, alors même que j'étais un prisonnier soumis à la menace d'une mort prématurée », racontera-t-il dans un texte publié dans le Sunday Times en 1995) et le devenir-banlieue d'un monde civilisé qu'il perçoit comme un camp, lieu entropique aussi riche en menaces qu'en potentialités (l'une de ses premières nouvelles s'intitulera d'ailleurs « La Ville concentrationnaire »). « [Les] événements dont Ballard fut témoin, transmis à Jim de L'Empire du soleil, préfigurent les scènes de ses autres fictions fantastiques plus explicites. », écrit Luc Sante. « Les piscines asséchées, les banlieues désertées et les autoroutes vidées de Shanghai mutèrent en monde de dévastation hantant les nouvelles catastrophistes de Ballard ». (cf. J.G. Ballard, hautes altitudes, p. 121).


    En 1946 il s'installe en Angleterre non loin de Plymouth avec sa mère et sa sœur - qui rejoindront son père en Chine quelques années plus tard -, et entre à la Leys School avant d'étudier la médecine au King's College à Cambridge, en 1949 : il veut devenir psychiatre. Il commence alors à écrire des textes d'avant-garde, déjà fortement influencés par les peintres surréalistes et la psychanalyse, et remporte en 1951 un concours de nouvelles policières organisé par un journal estudiantin, avec « The Violent Noon », l'histoire d'un officier britannique victime d'un attentat terroriste sur fond de conflit asiatique, où perce une manière très personnelle de mêler violence et détails surréalistes. Il n'en fallait pas plus pour inciter Ballard à abandonner la médecine - disséquer des cadavres pendant deux ans, dira-t-il un jour, lui aura permis, après sa troublante expérience du camp de Longhua, de ne pas oublier la valeur d'une vie - pour consacrer plus de temps à l'écriture : il part étudier la littérature anglaise à Londres, avant d'être rapidement « remercié »...


    Ballard écrit, vend des encyclopédies et travaille pour une agence de pub. Puis s'engage à la Royal Air Force l'année suivante, en 1953. Il est envoyé dans un centre de formation au Canada. C'est là-bas, dans les magazines américains, qu'il découvre la science-fiction. Il s'y met aussitôt et rédige « Passeport pour l'éternité », hommage et pastiche des récits lus alors. Il quitte la RAF en 1954 et revient en Angleterre, où il rencontre Helen Mary Matthews, qu'il épouse en 1955 avant de s'installer dans un district de l'ouest londonien. Leur premier enfant voit le jour en 1956 (les autres naissent deux ans et trois ans plus tard), l'année où est publiée dans New Worlds sa première nouvelle de SF, « Prima Belladonna », qui inaugure le cycle de Vermilion Sands. Entre 1957 et 1960, Ballard collabore à une revue scientifique (Chemistry and Industry), qui lui fournit un vocabulaire technique dont il pressent le potentiel érotique et poétique, et compose une fiction expérimentale pour panneaux d'affichage, « Projet pour un Nouveau Roman », que la revue New Worlds publiera finalement vingt ans plus tard, en 1978.


    Ses nouvelles - qui selon certains ne relèvent pas vraiment de la science fiction, ce qui n'a aucune importance - ne passent pas inaperçues. Quant à son goût pour l'avant-garde, il se manifestera plus tard à la fois dans ses fictions, de « La plage ultime » (1964) à La Foire aux atrocités (1969) - nous y reviendrons -, et dans ses créations expérimentales, pour le magazine Ambit et d'autres revues, dans les années soixante, où il publie de vraies-fausses annonces publicitaires, collages aux titres, aux photographies et aux légendes chocs : « A neural interval » et sa photo tirée d'un magazine bondage (légende : « In her face the diagram of bones forms a geometry of murder. After Freud's exploration within the psyche, it is now the outer world of reality which must be quantified and eroticised » (« Dans son visage le diagramme des os forme une géométrie du meurtre. Après l'exploration par Freud de la psyche, c'est au tour du monde extérieur de la réalité d'être quantifié et érotisé ») ; « Venus smiles » et sa femme nue dont la toison pubienne occupe le centre de la page ; ou « Does the angle between two walls have a happing ending ? » (« Les angles entre deux murs ont-ils une fin heureuse ? »), qui montre une femme en train de se masturber en contre-plongée (image tirée d'un film de Steve Dwoskin), avec cette légende : « Fiction is a branch of neurology : the scenarios of nerve and blood vessel are the written mythologies of memory and desire. Sex : Inner Space : J. G. Ballard » (« La fiction est une branche de la neurologie : les scénarios du vaisseau sanguin et nerveux sont les textes mythologiques de la mémoire et du désir. Sexe : Espace Intérieur : J. G. Ballard »)...


    Ballard emménage à Shepperton - où il réside encore aujourd'hui - dans le Middlesex, en 1960 : un lieu qui aura une grande influence sur sa perception du monde. Désirant vivre de sa plume, il écrit et publie son premier roman, Le Vent de nulle part (1962), qu'il considère aujourd'hui comme une œuvre purement alimentaire ne valant pas d'être rééditée, ni même d'être citée dans ses bibliographies. S'il ne possède pas les qualités des romans suivants, Le Vent de nulle part n'est cependant pas un mauvais livre : en décrivant ainsi l'arasement du monde civilisé par des vents monstrueux, Ballard montrait que notre mode de vie basée sur les progrès techniques tient vraiment à peu de choses : une simple augmentation de la vitesse du vent suffirait à la faire s'écrouler irrémédiablement... Le livre paru, il quitte Chem and Industry : désormais, J.G. Ballard est écrivain à part entière. Son deuxième roman, Le Monde englouti (1962), à l'écriture beaucoup plus personnelle, paraît la même année. Sous la houlette de E.J. Carnell, et en compagnie de Michael Moorcock, de Brian Aldiss et de quelques autres, Ballard devient l'un des chefs de file du mouvement New Wave, ouvrant la science-fiction à des thèmes et à des formes insoupçonnés. Pas de conquête spatiale. Pas d'extraterrestres. Mais des paysages dévastés, apocalyptiques, surréalistes, qu'il qualifiera d'espace intérieur, c'est-à-dire « ce point nodal de l'esprit [...] où la réalité extérieure et l'univers mental se rencontrent et se fondent en une vibration unique » (préface à l'édition française de Crash !). Autrement dit, il s'agit moins d'imaginer le futur que d'inventer le réel d'un monde de plus en plus fictif...


    Forêt_de_cristal.jpgFortement influencés par les peintres surréalistes (Ernst, Dali, Tanguy, Delvaux...), Le Monde englouti, Sécheresse (1964) et La Forêt de cristal (1966), qui forment avec Le Vent de nulle part un « quatuor apocalyptique », présentent des visions saisissantes, extrêmement picturales, de différentes fins du monde (tempêtes, chaleur et montée des eaux, sécheresse, pétrification), mais il s'agit moins pour Ballard, comme je l'écrivais récemment dans Galaxies NS n°1 à propos du Monde englouti et de Sécheresse, « d'imaginer des catastrophes vraisemblables que d'offrir, avec les moyens de la science-fiction, des tableaux où monde réel et univers psychiques ont fusionné - combler, en quelque sorte, les vacances des espaces intérieurs modernes. Les apocalypses ballardiennes sont donc les récits d'itinéraires mentaux, passage par les personnages d'un monde, concret, à un autre, imaginal. Et dans celui-ci, il devient quasiment impossible de discerner le vrai du faux - si du moins ces valeur y ont encore cours.... Chaque détail, chaque élément de décor, participent à la réification (ou à la « mondification ») de ces espaces intérieurs : Sécheresse, et plus encore Le Monde englouti et La forêt de cristal (qui décrit la cristallisation d'une forêt africaine dont le foyer s'étend inéluctablement), sont des récits hautement schizophréniques dans lesquels l'univers extérieur est réorganisé sous l'emprise d'une présence dont il serait vain de chercher une origine extérieure ou divine. Les personnages ballardiens de cette période renouvellent sans cesse la même expérience psychotique, remodèlent leur monde pour faire face à leurs angoisses. »


    1964. Sa femme meurt d'une pneumonie à l'étranger, le laissant seul avec trois enfants. C'est à cette époque qu'il commence à intégrer dans son œuvre cette « mort de l'affect » constitutive selon lui du XXe siècle, évoquée en introduction. La mort de son épouse lui aurait-elle, par quelque tortueux déplacement, ouvert les yeux sur celle du sentiment et de l'émotion ?... Cette même année Ballard publie les premières versions de ce qui deviendra La Forêt de cristal, et se lance à corps perdu dans des fictions expérimentales qui nourriront son écriture et aboutiront à l'une de ses œuvres maîtresses, le roman-recueil postmoderne The Atrocity Exhibition (La Foire aux atrocités, qui inspira une chanson à Joy Division), fragments en gros plans de nos mythologies modernes et d'une nouvelle « psychopathologie des relations sexuelles », comme l'écrira William S. Burroughs dans une préface en 1990, « si étrangère et si abstraite que les gens ne seront plus que de simples extensions de la géométrie des situations ». Un certain nombre de célébrités emblématiques (Marilyn Monroe, J. F. Kennedy, Ronald Reagan, Liz Taylor, Ralph Nader, etc.) étaient impliquées dans les fantasmes sexuels des personnages (quelques exemples de titres de fragments : « Projet pour l'assassinat de Jacqueline Kennedy » ; « Pourquoi je veux baiser Ronald Reagan » ; « L'assassinat de John Fitzgerald Kennedy considéré comme une course automobile de côte » ; « La mastectomie réductrice de Mae West »...), ce qui valut à l'auteur quelques ennuis... Ce remodelage de la sexualité et des psychopathologies par la technologie et les médias, fournira également le cadre du roman culte, Crash ! (1973, superbement adapté au cinéma en 1995 par David Cronenberg), qui développe et systématise sous une forme moins radicale certains éléments de La Foire aux atrocités : dans un Londres de chrome et d'échangeurs d'autoroutes, une poignée d'accidentés de la route s'inventent une nouvelle sexualité, cherchant le plaisir ultime dans de violentes collisions reproduisant les crashes de James Dean, d'Albert Camus ou de Jane Mansfield. Le héros de Crash !, nommé James Ballard, vit comme l'auteur à Shepperton ; c'est d'ailleurs près de l'aéroport d'Heathrow, l'un de ses lieux de prédilection, que son personnage rencontre Vaughan, le prophète du groupe d'accidentés. Roman pornographique, métaphore de l'investissement sexuel de l'automobile - fluides mécaniques et corporels se mélangent, voire se confondent ; ainsi Xavier Mauméjean évoquait-il dans une critique une « synchronie entre l'être et la fonction » (« Helen, qui réécrit la mort de son mari dans chaque orgasme automobile, se nomme Remington comme une célèbre machine à écrire, et la femme pompiste pratique des fellations ») -, Crash ! est aussi un grand roman de SF hyperréaliste, vision fascinante et cauchemardesque de notre monde de simulacres en voie de suburbanisation globale.


    Selon Ballard c'est dans le dernier tiers des années soixante que Shepperton - où se déroule également Le rêveur illimité (1979) - a commencé à se transformer en « agréable réplique de Los Angeles, avec tous les charmes ambigus, mais capiteux, de l'aliénation et de l'anonymat » (« Shepperton passé et présent » in Millénaire mode d'emploi, pp. 219-220), et à s'annexer à l'aéroport. Peu à peu dans l'œuvre de Ballard, dans ses nouvelles d'abord [1], puis dans ses romans à partir de Crash !, se forme l'image d'une banlieue sans fin, sans centre, telle que Bruce Bégout la décrit dans « Suburbia » (voir notre compte-rendu de lecture de J.G. Ballard, hautes altitudes), grande simulation urbaine - fiction criarde - où nous évoluons (lire aussi le texte de Jean Baudrillard consacré à Crash ! dans Simulacres et Simulation). Dès lors Ballard s'évertuera à nous montrer l'envers du décor qui nous sert d'habitat : Armageddon automobile dans Crash !, îlots sauvages dans les interstices des mégalopoles dans L'île de béton (1974), régression sociale et psychologique dans la verticalité des monades urbaines d'I.G.H. (1975), constituent la « Trilogie de béton », dans laquelle on peut identifier la seconde période de l'auteur (même si ses cycles sont extrêmement poreux), qui tente, comme Dali avant lui, de cartographier l'inconscient de son époque.


    Super-Cannes.jpgLes romans suivants s'éloignent des mythes de béton et d'acier, comme pour mieux en signifier la chute. Salut l'Amérique ! (1981) dépeint une Amérique post-apocalyptique retournée à la jungle, et Le Jour de la création (1987), splendide version ballardienne d'Au cœur des ténèbres, replonge dans la moiteur hallucinée du Monde englouti. Par ailleurs, il livre deux romans à caractère autobiographique : L'Empire du soleil (1984), best seller mondial déjà évoqué, et La bonté des femmes (1991), sensuelle évocation (romanesque) des femmes qui, du camp de Shanghai au tournage du film de Spielberg, ont traversé sa vie. Mais deux textes, au cœur même de cette période moins « spéculative », augurent de la période suivante. Le Massacre de Pangbourne d'abord, en 1988 (aujourd'hui réédité sous le titre Sauvagerie), court roman sur la « libération » - par la folie meurtrière - d'enfants privilégiés étouffés par la bienveillance de leurs parents, puis La Course au paradis en 1994, annoncent un dernier virage dans l'œuvre ballardienne : l'observation de la middle class oppressée par l'ennui, la consommation, les loisirs et le contrôle d'une société excessivement raisonnable et désormais orpheline de mythes authentiques (« CYBERNÉTIQUE - Les systèmes totalitaires du futur seront dociles et soumis, tels des domestiques super-efficaces, et n'en seront que plus menaçants » écrivait-il dans son « Projet de glossaire du XXe siècle ») Si cette problématique transparaissait déjà dans ses romans antérieurs (dès Crash !, voire même, mais en creux, La Forêt de cristal), et dans certaines nouvelles, comme « Le plus grand parc d'attraction du monde » (1989), elle devient centrale dans La Face cachée du soleil (1996), Super-Cannes (2000), Millenium People (2003) et Que notre règne arrive (2006), quatre romans qui, comme American Psycho de Bret Easton Ellis et Fight club de Chuck Palahniuk, analysent les conséquences du refoulement, dans des milieux aisés, des pulsions de violence : dans ce monde dénué de surprise, où l'idée même de « mythe » relève du simulacre, où l'espace intérieur n'est qu'un simulacre identique à l'extérieur, la folie devient l'unique liberté.

    Aujourd'hui Ballard, parfois surnommé « l'Oracle de Shepperton », et devenu officiellement un adjectif (« Ballardian » a fait son entrée au Collins, le Robert anglais), est admiré non seulement d'une partie du lectorat de science-fiction, mais aussi des arpenteurs de la contre-culture, comme d'un public sensible aux métamorphoses du monde contemporain. Et si sa froide dissection des sociétés des loisirs et de l'ennui ne suscite pas toujours l'enthousiasme de lecteurs déstabilisés par un style aussi fantomatique que ses personnages, J.G. Ballard n'en reste pas moins l'un des plus fins écrivains de la postmodernité et l'un des plus fameux auteurs de science-fiction.


    Discret sur sa vie privée, Ballard livre début 2008 son autobiographie, Miracles of life (à paraître avant la fin de l'année aux éditions Denoël), et au cours d'une interview révèle son cancer de la prostate, diagnostiqué en 2006, qu'il devrait évoquer dans un nouveau livre, Conversations With My Physician : The Meaning, if Any, of Life, et qui l'emporte finalement le dimanche 19 avril 2009.

     


    [1] : L'émergence de son œuvre romanesque et son succès critique et - parfois - public, ne doivent pas faire oublier le talent de Ballard pour la forme courte. Les quelques cent vingt nouvelles publiées, la plupart dans les années 1960 et 1970, étaient jusqu'ici disséminées dans divers recueils - Vermilion Sands, La Région du désastre, Fièvre guerrière... -, mais une édition des Nouvelles complètes est actuellement en cours aux éditions Tristram (cf. notre critique du premier volume).

     

     

    Rappel :

     

    « Inner Space : J. G. Ballard : Biographie » ;

    Le Monde englouti suivi de Sécheresse ;

    La Forêt de cristal ;

    Sauvagerie (également connu sous le titre Le Massacre de Pangbourne) ;

    Nouvelles complètes 1956 / 1962 ;

    Millenium People ;

     

    J. G. Ballard, hautes altitudes d'Émilie Notéris et Jérôme Schmidt ;

     

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  • Le monde englouti suivi de Sécheresse de J.G. Ballard

     

    Ballard encore : voici également ma critique, parue dans Galaxies NS n°1, de l'omnibus, chez Denoël « Lunes d'Encre », du Monde englouti suivi de Sécheresse.

     

     

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    Aujourd'hui mondialement célèbre, plusieurs fois adapté au cinéma (par Spielberg et Cronenberg, excusez du peu) et légitimement réputé pour sa fameuse « trilogie de béton » réunissant L'île de béton, I.G.H. et Crash!, J. G. Ballard était déjà dès le début des années soixante un talentueux écrivain de science-fiction. Ses quatre premiers romans sont des récits post-apocalyptiques exploitant chacun une catastrophe naturelle : Le vent de nulle part (que malheureusement Ballard ne souhaite plus voir réédité) voyait la civilisation s'effondrer littéralement sous les coups de boutoir de vents terribles de plusieurs centaines de km/h ; dans Le Monde englouti, une chaleur intense provoquée par des éruptions solaires a fait fondre les glaces polaires, et transformé nos contrées en jungles marécageuses ; dans Sécheresse la pluie a cessé de tomber, mais pas le soleil de cogner, et l'eau douce se raréfie dramatiquement ; enfin La Forêt de cristal voit une forêt, sa faune et sa flore soudain cristallisées, figées pour l'éternité, hors du temps. Avant la réédition de cette magnifique Forêt de cristal - l'un des plus beaux textes que la SF nous ait donnés -, Denoël propose donc une nouvelle traduction, excellente, par Michel Pagel, de deux apocalypses ballardiennes, Le Monde englouti (The Drowned World, 1962) et Sécheresse (The Drought / The Burning World, 1964).

    Dans ces deux textes, dont la parenté est évidente, une modification climatique majeure non seulement bouleverse l'écologie mondiale, mais surtout, altère profondément les rapports sociaux et la psychologie des survivants. Le Londres tropical, infesté d'alligators du Monde englouti, les terres fertiles de Mount Royal changées en immense désert de sable et de sel dans Sécheresse, sont moins pour Ballard les décors de spectaculaires Armageddon que des « paysages intérieurs » accidentés, extensions à l'échelle du monde des esprits remodelés des personnages, où tout, même le plus improbable, est possible. Il ne s'agissait pas en effet, pour Ballard, de s'intéresser rationnellement aux causes et conséquences de telle ou telle catastrophe (la vraisemblance scientifique de ses cataclysmes est le cadet de ses soucis), et donc aux péripéties des intrigues, mais d'offrir, avec les moyens de la science-fiction, des tableaux, forcément surréalistes, où monde réel et univers psychiques ont fusionné - combler les vacances des espaces intérieurs modernes. Les récits du Monde englouti et de Sécheresse sont donc les récits d'itinéraires mentaux, passages par les personnages d'un monde, concret, à un autre, imaginal. Et dans celui-ci, il devient quasiment impossible de discerner le vrai du faux - si du moins ces valeur y ont encore cours.... Chaque détail, chaque élément de décor, participent à la mondification de ces espaces intérieurs : Sécheresse, et plus encore Le Monde englouti (et La forêt de cristal), sont des récits hautement schizophréniques dans lesquels l'univers extérieur est réorganisé sous l'emprise d'une présence dont il serait vain de chercher une origine extérieure. Les personnages ballardiens renouvellent sans cesse la même expérience psychotique, remodèlent leur monde pour faire face à leurs angoisses.

    Aussi les paysages dévastés racontent-ils une histoire, celle de celui qui les projette, comme dans cet extrait tiré de Sécheresse :

    « Dans les collines côtières, quelques solides bouquets d'ajoncs soutenus par des embruns à la dérive avaient fleuri en altitude sur les flancs de la vallée, mais, à quinze kilomètres de la mer, le désert était aride, sa surface se désagrégeait sous les pieds en une fine poudre blanche. Les débris de métal dispersés parmi les dunes fournissaient l'unique décoration florale - des sommiers tordus jaillissaient du sol tels des bouquets d'épineux, des pompes à eau et des moulins agricoles formaient des sculptures anguleuses dans la brise légère qui soulevait la poussière de leurs pales. »

    Ici, la frénésie industrielle a eu raison de l'équilibre écologique de la planète, dont il ne reste plus qu'un désert dont quasiment toute trace d'eau potable a disparu. Mais peu importe : nous assistons surtout à la trajectoire intime d'un homme confronté à ses lâchetés, à ses ressources, à sa propre folie qui redessine le monde à sa démesure. Apocalypses, alors ? Soit, mais dont la seule révélation est intérieure.

    Et de ce point de vue, Le Monde englouti est sans conteste le plus réussi des deux romans réunis dans ce volume. La richesse des descriptions, servie par la plume impeccable du traducteur, nous rend palpable la moiteur ambiante, sensibles les battements de l'énorme soleil intérieur qui envahit la conscience de Kerans (« La surface liquide se changeait en feu, si bien que l'embarcation paraissait suspendue sur un nuage de flammes à la dérive »). Avec le biologiste nous évoluons dans les lagunes comme dans un rêve - ou dans un tableau surréaliste de Dali, Ernst ou Tanguy -, comme lui, nous cartographions des « continents neuroniques » engloutis dans les profondeurs du temps, comme lui nos regards se tournent vers le sud surchauffé, vers les « berges perdues mais à jamais tentantes du paradis amniotique »... Et si le flibustier Strangman, Kurz de pacotille, détourne un temps Kerans de ses nouvelles perspectives internes, il finit par perdre toute aura. Kerans en revanche, c'est Kurz et Marlow réunis, sans autre alternative que de s'enfoncer au cœur des ténèbres - ou de la lumière incandescente du soleil. Strangman et ses sbires sont les créatures de Kerans, les monstrueuses excroissances de sa psyché singulière.

    Charles Ransom, le médecin de Sécheresse, est moins aspiré par un temps archaïque - même si les communautés de survivants, pathétiques parodies shakespeariennes, ressemblent à s'y méprendre à des clans primitifs -, que poussé vers un avenir étique constitué des reliques d'un passé qui littéralement s'évapore en même temps que les anciens modes de vie. Ransom et Kerans sont les matrices des futurs personnages de l'auteur, engagés dans des processus qu'ils fuient ou qu'ils affrontent, sans comprendre qu'ils en sont les seuls authentiques instigateurs. Sans doute doit-on à la folie terminale de Kerans la puissance onirique, hallucinatoire du Monde englouti - puissance que Sécheresse, moins contemplatif, n'atteint que par intermittence.

    Une œuvre fascinante, qui n'a pas pris une ride, et un très bon roman aussi sec que ses fleuves évaporés : et c'est ainsi que Ballard est grand.

     

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  • J.G. BALLARD

    Duchamp.jpg
    Marcel Duchamp, Nu descendant un Escalier No.2, 1912
    huile sur toile, 147,5 x 89 cm

     

     

    « Mais ce n’était pas seulement sur le monde extérieur que la douceur du temps répandait les prestiges de tant de charmes neufs et de vertus nouvelles et puissantes : le monde intérieur aussi en était visité et l’âme caressée, surtout à la suave approche des calmes heures du soir ; de même que la glace dessine de préférence ses floraisons et ses arborescences dans le silence des crépuscules, de même la mémoire découvre alors ses cristaux. »

    Herman Melville, Moby Dick (texte français par Armel Guerne)

     

     

    Sans que l’on sache s’il s’agit d’un hasard ou d’une invisible coordination, plusieurs éditeurs mettent en cette fin d’année l’auteur anglais J.G. Ballard à l’honneur, avec de nouvelles traductions (La Forêt de cristal chez Denoël, Le Massacre de Pangbourne, rebaptisé Sauvagerie chez Tristram), le premier tome de l’intégrale des Nouvelles (Tristram) et un recueil d’articles et d’interviews (J.G. Ballard, hautes altitudes, aux éditions è®e). C’est donc en toute logique que le site ActuSF lui consacre aujourd’hui un dossier rassemblant diverses critiques et chroniques signées par Éric Holstein (Millénaire mode d’emploiVermilion SandsLa Trilogie de béton), Jérôme Vincent (Le Monde englouti / Sécheresse), Ketty Steward (Le Monde englouti / Sécheresse également) et moi-même.

     

    Tout d’abord, je vous invite dans « Inner Space : J.G. Ballard : Biographie » à un petit survol de la vie et de l’œuvre de celui que l’on surnomme parfois l’Oracle de Shepperton. Extrait :

     

    JGBallard Nouvelles.jpgNé le 15 novembre 1930 dans une vaste zone internationale de Shanghai (son père travaille dans le textile), Ballard fréquente l’English Cathedral School jusqu’au déclenchement de la Seconde guerre sino-japonaise (1937) : sa famille est alors contrainte de déménager dans un quartier à l’abri des affrontements. Après l’attaque de Pearl Harbour en 1941, les Japonais occupent la zone internationale et, en 1943, commencent à interner les civils des pays Alliés : James passe deux ans de son adolescence au camp de Longhua – au Bloc G, avec ses quarante chambres qui chacune abritaient une famille –, en compagnie de deux mille prisonniers, avec ses parents et sa jeune sœur, assistant aux cours donnés par les professeurs du camp. Ballard s’inspirera largement de cette expérience marquante (illusion de normalité masquant une situation critique) pour son roman L’Empire du soleil, adapté à l’écran par Steven Spielberg, et influencera son œuvre spéculative, comme en témoignent ses obsessions pour l’enfermement, les enclaves communautaires (en 1992, Ballard retournera à Longhua, qu’il trouvera inchangé :« Debout entre les couchettes, je compris que c’était là que j’avais été le plus heureux et m’étais senti le plus chez moi, alors même que j’étais un prisonnier soumis à la menace d’une mort prématurée », racontera-t-il dans un texte publié dans le Sunday Times en 1995) et le devenir-banlieue d’un monde civilisé qu’il perçoit comme un camp, lieu entropique aussi riche en menaces qu’en potentialités (l’une de ses premières nouvelles s’intitulera d‘ailleurs « La Villeconcentrationnaire »). « [Les] événements dont Ballard fut témoin, transmis à Jim de L’Empire du soleil, préfigurent les scènes de ses autres fictions fantastiques plus explicites. », écrit Luc Sante.« Les piscines asséchées, les banlieues désertées et les autoroutes vidées de Shanghai mutèrent en monde de dévastation hantant les nouvelles catastrophistes de Ballard ». (cf. J.G. Ballard, hautes altitudes, p. 121)

    Lire la suite.

     

    L’essai J.G. Ballard, hautes altitudes, s’intéresse surtout au Ballard visionnaire de la postmodernité. On doit à Bruce Bégout le texte le plus remarquable. Extrait :

     

    JGBallard hautes altitudes.jpg[…] dans « Suburbia », lumineux article initialement publié dans le catalogue de l’exposition Airs de Parisdu Centre Georges Pompidou, le philosophe Bruce Bégout, fin observateur de le périurbanisation du monde (lire l’excellent Zéropolis aux éditions Allia), analyse d’abord l’émergence des « sous-villes », c’est-à-dire de ces banlieues décentrées, qui ne sont plus « une simple extension périphérique de la ville », mais « une nouvelle manière de penser et de constituer l’espace urbain », puis tente de la définir par un surprenant poème phénoménologique (extrait :« Nous sommes dans la suburbia là où les parkings désertés constituent des lieux de sociabilité nocturne. / Nous sommes dans la suburbia si un centre commercial représente un pôle d’attraction hebdomadaire dans votre quotidien. »), avant de conclure en beauté avec les visions ballardiennes de cette nouvelle forme d’occupation de l’espace : « L’angoisse de l’homme suburbain devant les espaces infiniment désolés de la banlieue infinie correspond […] traits pour traits au sentiment inquiétant de perte de la position centrale de l’homme dans un monde non géocentrique. La pensée d’errer dans une immensité sans bornes éveille alors une “horreur secrète”, pour reprendre la formule de Kepler. Or, la suburbia n’est plus effectivement un espace centralisé, fini et ordonné, mais l’univers illimité de places disséminées, le continu infini de lieux qui ne sont plus liés par une hiérarchie fixe et immuable. »

    Lire l’article.

     

    Le très remarquable Sauvagerie s’intéresse justement aux prémices de ce glissement suburbain dans l’hyperréalité. Résumé :

     

    JGBallard Sauvagerie.jpgPangbourne Village est un enclos résidentiel du Berkshire, non loin de Londres. Dix familles aisées – banquier, assureur, courtier en bourse, psychiatre, PDG, anciennes gloires du sport, pianiste de concert et autres riches propriétaires – vivaient dans cette édénique enceinte de seize hectares, surprotégée, clôturée, munie d’alarmes électriques, parcourue par des patrouilles régulières et aux avenues et allées privées surveillées vingt-quatre heures sur vingt-quatre par des caméras vidéo. On y nageait dans un tel bonheur qu’une équipe de la BBC s’apprêtait à y tourner un édifiant documentaire. Alors, comment expliquer l’assassinat de trente-deux personnes (tous les résidents adultes, les gardiens et des membres du personnel domestique), et la soudaine disparition de douze enfants et adolescents ?... C’est ce que cherche à comprendre Richard Greville, consultant psychiatre adjoint mandé par le Home Office, auteur du journal médico-légal que nous lisons. Toutes les hypothèses sont examinées, des moins inconcevables (tueur fou, groupe de déséquilibrés…) aux plus improbables (expédition punitive d’un cartel de drogue, erreur de parachutage d’une unité de commandos soviétiques, chute accidentelle d’un gaz neurotoxique expérimental qui aurait provoqué un dérèglement mental chez les habitants d’une agglomération voisine, manipulation inconsciente par des puissances étrangères, élimination par des extraterrestres en quête de jeunes spécimens humains, parents assassinés par leurs propres enfants…) mais aucune n’est jugée réaliste par les autorités. Deux mois après les événements, la police ignore encore tout de l’identité des coupables, et n’a trouvé aucune trace des enfants kidnappés. Le docteur Greville, chargé du dossier, est d’abord incrédule lui aussi, mais à mesure qu’en compagnie du sergent Payne il s’imprègne de l’atmosphère doucement concentrationnaire de la résidence, il finit par reconstituer les faits, et par entrevoir une vérité extrêmement dérangeante…

    Lire la critique complète.

     

    L’on se rend compte, à lire le premier volume des Nouvelles complètes chez Tristram, qui réunit les textes courts de Ballard de 1956 à 1962, que cette vision lucide mais fascinée du devenir-banlieue du monde, a pris très tôt naissance dans son esprit. Extrait de ma chronique :

     

    JG Ballard Nouvelles complètes.jpgLa plupart de ces nouvelles, sans doute marquées par l’internement de Ballard dans un camp de prisonnier japonais en Chine, nous parlent d’une manière ou d’une autre d’enfermement, d’aliénation, d’entropie, de surveillance et de contrôle, mais, comme dans les romans qu’il écrira par la suite, jamais l’auteur de Crash ! ne revendique ni ne dénonce : ce qui l’intéresse avant tout dans l’exercice dystopique – et même cataclysmique –, c’est d’identifier l’impact psychologique des mutations contemporaines (sociales, spatiales, biologiques, technologiques, artistiques ou architecturales) sur les individus. Il nous observe, comme l’étrange personnage du « Dernier monde de monsieur Goddard » (1960) penché au-dessus de son coffre-univers… Inquiet, peut-être ; excité, sûrement. Dès ses premiers textes des années cinquante, Ballard n’a cessé de donner à nos devenirs, aux métamorphoses de notreDasein, de nouvelles images, souvent poétiques, éminemment métaphoriques – et l’on doit ici considérer la métaphore non comme une simple figure de style, non comme l’illustration d’un concept, mais comme un phénomène de pensée poétique, l’expression multivalente, inépuisable, d’une pensée que la raison seule ne peut appréhender, mais qui éclaire une dimension ontologique de l’être. Métaphoriser, pour Aristote, c’est « mettre sous les yeux ».

    Lire la critique complète.

     

    L’influence des peintres surréalistes, déjà évidente dans les nouvelles, trouve sans doute sa plus impressionnante expression dans Le Monde englouti et, surtout, dans ce magnifique et très étrange roman qu’est La Forêt de cristal. Extrait de ma critique :

     

    JGBallard Forêt de cristal.jpgSi le roman, lumineuse inversion de Au cœur des Ténèbres, est traversé par maintes oppositions – chaque personnage semble avoir son double –, par maints contrastes propices à de splendides descriptions rappelant les plus belles toiles de Max Ernst, il est cependant rétif à toute interprétation morale. Port Matarre et le reste du monde sont comparés au purgatoire, c’est-à-dire à l’antichambre purificatrice de l’au-delà, mais comme souvent chez Ballard, nous sommes par-delà le bien et le mal : ombre et lumière ont ici un sens propre à Sanders. L’ombre : l’extérieur. Dans cette « zone grise de pénombre », si terne comparée à la forêt efflorescente – la lumière –, qui brille de mille feux au point que tous ceux qui la contemplent en sont bouleversés, hors du cristal donc, Suzanne n’est pas. Suzanne est la clé de voûte du récit.

     

    Ainsi la cristallisation – célébration finale de l’eucharistie selon le père Balthus – est-elle émanation de l’esprit de Sanders, réification dans le réel diégétique de ses désirs de repli fœtal, de paix et d’amour éternels (l’écriture de La Forêt de cristal coïncide avec la mort de la femme de Ballard en 1964, d’une pneumonie...). Désirs de communion, si l’on veut : la forêt (Jardin d’Éden chatoyant – l’auteur n’évoque-t-il pas des souvenirs archaïques ?) devient une Église où chacun est uni dans le corps mystique du Christ – ou de l’univers – ; où chacun rejoint le Royaume de Dieu après son passage dans le purgatoire du réel.

    Lire la critique complète.

     

    Et lorsque vous aurez lu cette critique de La Forêt de cristal ou, mieux, le roman lui-même, vous comprendrez pourquoi les quelques lignes de Moby Dick lues l’autre soir, et placées ici en épigraphe, ont puissamment résonné avec ma fibre ballardienne.

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