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Le monde englouti suivi de Sécheresse de J.G. Ballard

 

Ballard encore : voici également ma critique, parue dans Galaxies NS n°1, de l'omnibus, chez Denoël « Lunes d'Encre », du Monde englouti suivi de Sécheresse.

 

 

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Aujourd'hui mondialement célèbre, plusieurs fois adapté au cinéma (par Spielberg et Cronenberg, excusez du peu) et légitimement réputé pour sa fameuse « trilogie de béton » réunissant L'île de béton, I.G.H. et Crash!, J. G. Ballard était déjà dès le début des années soixante un talentueux écrivain de science-fiction. Ses quatre premiers romans sont des récits post-apocalyptiques exploitant chacun une catastrophe naturelle : Le vent de nulle part (que malheureusement Ballard ne souhaite plus voir réédité) voyait la civilisation s'effondrer littéralement sous les coups de boutoir de vents terribles de plusieurs centaines de km/h ; dans Le Monde englouti, une chaleur intense provoquée par des éruptions solaires a fait fondre les glaces polaires, et transformé nos contrées en jungles marécageuses ; dans Sécheresse la pluie a cessé de tomber, mais pas le soleil de cogner, et l'eau douce se raréfie dramatiquement ; enfin La Forêt de cristal voit une forêt, sa faune et sa flore soudain cristallisées, figées pour l'éternité, hors du temps. Avant la réédition de cette magnifique Forêt de cristal - l'un des plus beaux textes que la SF nous ait donnés -, Denoël propose donc une nouvelle traduction, excellente, par Michel Pagel, de deux apocalypses ballardiennes, Le Monde englouti (The Drowned World, 1962) et Sécheresse (The Drought / The Burning World, 1964).

Dans ces deux textes, dont la parenté est évidente, une modification climatique majeure non seulement bouleverse l'écologie mondiale, mais surtout, altère profondément les rapports sociaux et la psychologie des survivants. Le Londres tropical, infesté d'alligators du Monde englouti, les terres fertiles de Mount Royal changées en immense désert de sable et de sel dans Sécheresse, sont moins pour Ballard les décors de spectaculaires Armageddon que des « paysages intérieurs » accidentés, extensions à l'échelle du monde des esprits remodelés des personnages, où tout, même le plus improbable, est possible. Il ne s'agissait pas en effet, pour Ballard, de s'intéresser rationnellement aux causes et conséquences de telle ou telle catastrophe (la vraisemblance scientifique de ses cataclysmes est le cadet de ses soucis), et donc aux péripéties des intrigues, mais d'offrir, avec les moyens de la science-fiction, des tableaux, forcément surréalistes, où monde réel et univers psychiques ont fusionné - combler les vacances des espaces intérieurs modernes. Les récits du Monde englouti et de Sécheresse sont donc les récits d'itinéraires mentaux, passages par les personnages d'un monde, concret, à un autre, imaginal. Et dans celui-ci, il devient quasiment impossible de discerner le vrai du faux - si du moins ces valeur y ont encore cours.... Chaque détail, chaque élément de décor, participent à la mondification de ces espaces intérieurs : Sécheresse, et plus encore Le Monde englouti (et La forêt de cristal), sont des récits hautement schizophréniques dans lesquels l'univers extérieur est réorganisé sous l'emprise d'une présence dont il serait vain de chercher une origine extérieure. Les personnages ballardiens renouvellent sans cesse la même expérience psychotique, remodèlent leur monde pour faire face à leurs angoisses.

Aussi les paysages dévastés racontent-ils une histoire, celle de celui qui les projette, comme dans cet extrait tiré de Sécheresse :

« Dans les collines côtières, quelques solides bouquets d'ajoncs soutenus par des embruns à la dérive avaient fleuri en altitude sur les flancs de la vallée, mais, à quinze kilomètres de la mer, le désert était aride, sa surface se désagrégeait sous les pieds en une fine poudre blanche. Les débris de métal dispersés parmi les dunes fournissaient l'unique décoration florale - des sommiers tordus jaillissaient du sol tels des bouquets d'épineux, des pompes à eau et des moulins agricoles formaient des sculptures anguleuses dans la brise légère qui soulevait la poussière de leurs pales. »

Ici, la frénésie industrielle a eu raison de l'équilibre écologique de la planète, dont il ne reste plus qu'un désert dont quasiment toute trace d'eau potable a disparu. Mais peu importe : nous assistons surtout à la trajectoire intime d'un homme confronté à ses lâchetés, à ses ressources, à sa propre folie qui redessine le monde à sa démesure. Apocalypses, alors ? Soit, mais dont la seule révélation est intérieure.

Et de ce point de vue, Le Monde englouti est sans conteste le plus réussi des deux romans réunis dans ce volume. La richesse des descriptions, servie par la plume impeccable du traducteur, nous rend palpable la moiteur ambiante, sensibles les battements de l'énorme soleil intérieur qui envahit la conscience de Kerans (« La surface liquide se changeait en feu, si bien que l'embarcation paraissait suspendue sur un nuage de flammes à la dérive »). Avec le biologiste nous évoluons dans les lagunes comme dans un rêve - ou dans un tableau surréaliste de Dali, Ernst ou Tanguy -, comme lui, nous cartographions des « continents neuroniques » engloutis dans les profondeurs du temps, comme lui nos regards se tournent vers le sud surchauffé, vers les « berges perdues mais à jamais tentantes du paradis amniotique »... Et si le flibustier Strangman, Kurz de pacotille, détourne un temps Kerans de ses nouvelles perspectives internes, il finit par perdre toute aura. Kerans en revanche, c'est Kurz et Marlow réunis, sans autre alternative que de s'enfoncer au cœur des ténèbres - ou de la lumière incandescente du soleil. Strangman et ses sbires sont les créatures de Kerans, les monstrueuses excroissances de sa psyché singulière.

Charles Ransom, le médecin de Sécheresse, est moins aspiré par un temps archaïque - même si les communautés de survivants, pathétiques parodies shakespeariennes, ressemblent à s'y méprendre à des clans primitifs -, que poussé vers un avenir étique constitué des reliques d'un passé qui littéralement s'évapore en même temps que les anciens modes de vie. Ransom et Kerans sont les matrices des futurs personnages de l'auteur, engagés dans des processus qu'ils fuient ou qu'ils affrontent, sans comprendre qu'ils en sont les seuls authentiques instigateurs. Sans doute doit-on à la folie terminale de Kerans la puissance onirique, hallucinatoire du Monde englouti - puissance que Sécheresse, moins contemplatif, n'atteint que par intermittence.

Une œuvre fascinante, qui n'a pas pris une ride, et un très bon roman aussi sec que ses fleuves évaporés : et c'est ainsi que Ballard est grand.

 

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