01/07/2009

À propos de W.O.M.B. (courrier express méta-utérin)

 

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« Je suis l'alpha et l'oméga. Et j'arracherai vos têtes de mes propres mains, comme j'ai arraché la mienne. »

(« Channel Chain Schizoid »)

 

 

« Je suis observé. Je n'ose sortir : mes déplacements sont pistés via monitoring, mes mouvements contrôlés par des galvanomètres. »

(« Untitled ou l'Intercession »)

 

 

Voici une lettre adressée à nos bien-aimés lecteurs par Sébastien Wojewodka, co-auteur de W.O.M.B., (éditions ActuSF, juin 2009), recueil de textes dont nous vous proposerons prochainement un extrait. Certes, le présent courrier (annoté par mes soins) ne manquera pas de nous attirer quelques ennuis avec les autorités médicales (la littérature considérée comme Père-version, l'appert-version, la paire-version, peut-être même l'amère-version...). Mais, bien qu'en pareille situation la méfiance soit toujours de rigueur (on n'est jamais assez trop prudent), la petite voix de ma conscience (bizarrement crachotante ces temps-ci, à la manière d'un vieux transistor) me commande dans son si singulier langage de vous adresser quelques paroles bienveillantes et rassurantes (je ne puis hélas vous retranscrire ses propos exacts sans leur désobéir). Pour ce faire, qu'il me soit donc permis, s'il vous plaît, de paraphraser le temps d'une demi-phrase notre sémillant préfacier Kalaazar pour vous délivrer notre message, qui vaut aussi profession de foi : nul n'est besoin de se poser en plantureux formaliste pour jouir des plis et replis secrets de nos facétieux récits. À l'instar du héros décapité du script dont les lignes inquiétantes hantent « Channel Chain Schizoid », notre désir le plus ardent, apprenez-le dès à présent, est de faire de vous des Bienheureux.

 

Laissons maintenant la parole à mon frère d'encre qui, je me dois de le souligner, parle ici en nos deux noms (voire trois) avec mon entière bénédiction.

 

T. Becker

 

 

 

« Chers amis,

 

Quelques considérations relatives à l'ouvrage W.O.M.B., apéritifs qui, nous l'espérons, susciteront votre intérêt en vue d'une hypothétique lecture. Womb signifie en anglais « utérus », ou « matrice », mais c'est aussi un acronyme, un sigle, une enseigne (projetant une assez spectrale lumière) : Wilderness Of Mirrors Broken, que l'on pourrait d'élégante manière traduire par Désert (au sens biblique) de miroirs ébréchés. Notons que le terme Wilderness of mirrors apparaît dans un poème de T. S. Eliot, Gerontion ["I have lost my passion : why should I need to keep it / Since what is kept must be adulterated ? / I have lost my sight, smell, hearing, taste and touch : How should I use them for your closer contact ? / These with a thousand small deliberations / Protract the profit of their chilled delirium, / Excite the membrane, when the sense has cooled, / With pungent sauces, multiply variety / In a wilderness of mirrors."], et qu'il recouvre également la problématique de l'agent double, dans l'idiome ou jargon relatif à l'espionnage. Votre serviteur pour un court moment unifié (Sébastien Wojewodka), sous le patronyme de Joseph Kalaazar, ouvre les hostilités - le terme est humoristique, le lecteur tant désiré répondant à l'aimable invite de nos songes - ouverture, murmurais-je, sous la forme d'une intrigante préface, visant à présenter quelques traits saillants de la personnalité de mon cher ami Thomas Becker, qui sollicitera une attention particulière dans une fugitive minute. [À l'instant même, en fait. L'on ne saurait faire plus prompt. Note de Thomas Becker]. Cette préface se trouve placée sous les auspices d'une théologie spéculative, telle qu'on la trouve dans l'illustre exemple de Dostoïevski ; elle n'est pas sans faire l'emprunt des curieuses manies et tourments mystiques du Président Schreber - mais n'en disons pas davantage. Thomas Becker, étrange personnage l'on en conviendra, est donc l'auteur de « Channel Chain Schizoid » : homophonie translinguistique charmante entre Channel et Chain : double chaîne schizoïde, anneaux infernaux d'un elliptique complexe métamérisé. [Mais ta mère disait ?... Si je puis m'immiscer un instant dans la polyphrénique missive de Sébastien, j'ajouterai à propos de ma novelette : « excitable (mais increvable) membrane wombilicale qui n'incube jamais qu'une conscience sans image flottant dans les eaux transparentes d'un temps plat et immobile. » À rapprocher en particulier des impressionnantes nouvelles « Le Testament d'un enfant mort » et « Journal contaminé » qui figurent au sommaire de L'Homme qui s'arrêta, recueil de Philippe Curval aux éditions la Volte (2009). Note de Thomas Becker]. Dans une tentative de conciliation - ou peut-être de coalescence du binaire et du ternaire, votre locuteur dévoué réapparaît (cette fois sans l'usage commode d'un sobriquet, repentance on le verra mille fois déniée par la suite), pour le texte « Untitled ou l'Intercession » : sans titre, parce que l'aliénation et le trépas n'en portent pas ; Intercession d'un labyrinthique jeu de miroirs (nabokovien totalement assumé), sans apparente finalité, sinon celle de s'auto-consumer (aux deux sens du terme : se nourrir de sa propre substance - et détruire son propre être - ou sa création). [Dès lors mes amis, notre titre acronymique prend tout son sens : promesse indéfiniment ajournée de l'accouchement dans « Channel Chain Schizoid », enfantements gigognes dans « Untitled ou l'Intercession ». Note de Thomas Becker]. Dans l'expectative d'une entrée prochaine en notre souterrain royaume, n'abandonnez pas pour autant tout espoir, et sachez, une fois encore, que nous sommes

 

Vos humbles et dévoués serviteurs,

 

Thomas Becker et Sébastien Wojewodka. »

 

Se procurer W.O.M.B.

La Déchronique du Déchronologue. L’index

 

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Voici, chers amis, l'index tant attendu de ma « déchronique » du Déchronologue, le beau roman de Stéphane Beauverger aux éditions la Volte.J'en profite pour signaler à votre attention la récente parution, chez le même éditeur, de L'Homme qui s'arrêta recueil de nouvelles de Philippe Curval dans sa meilleure veine, celle des angoisses existentielles, où la littérature et la folie s'investissent mutuellement.

 

Fragment Zéro

Fragment I

Fragment XVI

Fragment XVII

Fragment VI

Fragment II

Fragment VII

Fragment XXII

Fragment XI

Fragment XIX

Fragment XX

Fragment IX

Fragment XXIII

Fragment III

Fragment X

Fragment IV

Fragment VIII

Fragment XII

Fragment XV

Fragment XXI

Fragment V

Fragment XIII

Fragment XXIV

Fragment XIV

Fragment XVIII

Fragment XXV

Fragment final

 

 

 

26/06/2009

La Déchronique du Déchronologue. Fragment final

 

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Chronos.

Nomos.

Eikon.

 

(Image de la loi du Temps)

 

Le Déchronologue est un Déchronomicon.

 

 

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25/06/2009

La Déchronique du Déchronologue. Fragment XXV

 

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René Magritte, Le château des Pyrénées

 

 

Villon n'a jamais cru au Nouveau Monde, ni ne l'a souhaité. Il l'a seulement désiré. Un désir c'est une machine, quelque chose qui échappe à la volonté. Et quand un désir n'est pas réalisé, à plus forte raison quand il est irréalisable, nous l'exprimons toujours d'une manière ou d'une autre. Villon et ses machines auront tout tenté, jusqu'à l'apocalypse, pour s'ouvrir une vie nouvelle. Mais l'apocalypse elle-même échoue. Alors, il ne lui reste, en définitive, que ses carnets, son texte, comme ultime expression de ce désir.

Villon essaie de justifier le « désordre » de ses cahiers : « ma mémoire n'est plus ce qu'elle était, ni le temps ce qu'il paraît. "Fugit irreparabile tempus", écrivit le poète Virgile... Comme il avait tort ! Je sais, moi, que les voiles du temps se sont déchirées, pour porter jusqu'à mon siècle des choses qui n'auraient pas dû s'y échouer. » (15) Nous voyons ici, pour notre part, l'aveu d'une tentative désespérée de fuir ses fantômes, de briser l'inéluctabilité du Temps pour échapper à l'emprise d'un passé envahissant. Ce que veut Villon, c'est basculer dans un rapport psychotique au Temps ; ne percevoir les fragments de Temps que comme des entités autonomes, irreliées, flottantes, permutables (Corps sans Organes).

Si le Temps réel (le Temps vécu, le Temps de Veen) « est en rapport avec l'intervalle qui sépare les événements et non dans leur déroulement, leur combinaison ou l'ombre qu'ils projettent sur la fissure où transpire la pure, l'impénétrable texture du temps » (V. Nabokov, Ada ou l'ardeur, trad. De l'anglais par Gilles Chahine avec la collab. De Jean-Bernard Blandenier, Gallimard, Folio, 2003, p. 441), alors Villon se trompe : le Temps chronologique seul est déchiré. Pas le Temps vécu.

Alors, il n'y a plus que la mort  annoncée par Samuel le Baptiste (Jean le Baptiste, le prophète, annonce la venue du Christ, et Samuel, autre prophète, prédit la mort de Saul, Samuel 28:3).

 

 

24/06/2009

La Déchronique du Déchronologue. Fragment XVIII

 

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Giuseppe Arcimboldo, L'eau, 1566

 

La figure la plus marquante du Déchronologue, est sans doute celle de la fusion de la matière, au cours des tempêtes et batailles temporelles - métamorphoses qui font évidemment écho à celles d'Ovide. Les éléments touchés fusionnent avec leurs doubles dans le temps et dans un même espace, ainsi qu'avec les autres éléments présents. Images splendides, cauchemardesques.

 

« Dans cette poche éphémère de causes et de conséquences inextricablement mêlées, des marins déjà morts assistèrent à leur anéantissement avant le tir du boulet coupable. Des esclaves enchaînés à leur banc de nage fusionnèrent avec le métal de leurs entraves et les fibres aiguës de leurs rames. Des guerriers intrépides, qui avaient pris Halicarnasse et la Phénicie, sentirent leur chair se mêler à celle de leurs compagnons d'arme tout aussi pétrifiés. » (59-60)

« Dans le ventre du Chronos blessé à mort, la fonte déchirée des canons se mêla à la chair des servants. » (202)

« À deux reprises, j'aperçus ce qui me sembla être un tronc qu'on aurait mélangé avec le corps d'une bête » (322) .

« Je ne supportais plus les postures tant humaines des derniers troncs dressés, fragments implorant le retour de leur gloire perdue. Mon esprit vacillait au souvenir des formes fusionnées que j'avais aperçues au cœur de la tourmente, chair et fibres amalgamées jusqu'à la pulpe. Je pensais à la métamorphose de la Daphné d'Ovide, ne pouvait voir dans ces dépouilles que l'ultime supplique d'une âme à l'agonie. » (329-330)

 

Dans les cieux du Yucatan dévasté, les étoiles, le soleil, se dédoublent. Nous reviennent alors à l'esprit ces mots de Nerval :

 

« Arrivé sur la place de la Concorde, ma pensée était de me détruire. À plusieurs reprises, je me dirigeai vers la Seine, mais quelque chose m'empêchait d'accomplir mon dessein. Les étoiles brillaient dans le firmament. Tout à coup il me sembla qu'elles venaient de s'éteindre à la fois comme les bougies que j'avais vues à l'église. Je crus que les temps étaient accomplis, et que nous touchions à la fin du monde annoncée dans l'Apocalypse de saint Jean. Je croyais voir un soleil noir dans le ciel désert et un globe rouge de sang au-dessus des Tuileries. Je me dis : " La nuit éternelle commence, et elle va être terrible. Que va-t-il arriver quand les hommes s'apercevront qu'il n'y a plus de soleil ? " Je revins par la rue Saint-Honoré, et je plaignais les paysans attardés que je rencontrais. Arrivé vers le Louvre, je marchai jusqu'à la place, et, là, un spectacle étrange m'attendait. À travers des nuages rapidement chassés par le vent, je vis plusieurs lunes qui passaient avec une grande rapidité. Je pensai que la terre était sortie de son orbite et qu'elle errait dans le firmament comme un vaisseau démâté, se rapprochant ou s'éloignant des étoiles qui grandissaient ou diminuaient tour à tour. »

(Gérard de Nerval, Aurélia)

 

23/06/2009

W.O.M.B. (wilderness of mirrors broken)

 

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Dans quelques jours paraîtra aux éditions ActuSF (collection Les Trois Souhaits) un drôle de recueil intitulé W.O.M.B. et composé de deux nouvelles signées Thomas Becker et Sébastien Wojewodka, précédées d'une préface par Joseph Kalaazar, « professeur émérite à l'Université de Chose » échappé (Dieu sait comment) d'une fiction.

 

Enfermé dans l'espace-temps autistique d'une singulière prison, le protagoniste de « Channel Chain Schizoid » par Thomas Becker ignore vers quels desseins le mène son existence asilaire. Pas un commode miroir pour lui conférer une identité, pas plus de données incontestables sur son nom semble-t-il perdu. Rien. Seule Avatar, une intelligence artificielle omnisciente, lui ouvre une fenêtre sur un hypothétique ailleurs. Mais il n'y a pas de réalité pour l'homme seul, qui n'a d'autre certitude que celle de n'en avoir aucune. Jusqu'à quelles extrémités peut-elle contraindre le premier ou le dernier des hommes ?

 

La deuxième partie du recueil, « Untitled ou l'Intercession » par Sébastien Wojewodka, nous mène sur les sentiers labyrinthiques d'un jeu de miroirs sans apparente finalité. Á la croisée de Feu pâle par Nabokov et d'études universitaires sur la schizophrénie, la littérature et son commentaire finissent par s'égaler dans une perspective infinie. Á partir de la prose d'un psychotique suicidé, les textes fleurissent sous les auspices d'une question terminale : « Qui sera le Maître ? »

 

Le nom de Sébastien Wojewodka vous est peut-être déjà connu : nous lui devons ici-même quelques fines analyses des films de David Cronenberg. Quant à Thomas Becker (dont le préfacier Joseph Kalaazar, émanation des songes de Sébastien, dresse un portrait aussi émouvant qu'inquiétant), il ne s'agit, vous l'aurez compris, que du double de votre humble serviteur.

 

Vous pouvez d'ores et déjà commander W.O.M.B. sur le site des éditions ActuSF (toutes les informations ici). Vous pouvez aussi, si le cœur vous en dit, venir nous rencontrer vendredi soir au bar 138 (138 rue du Faubourg Saint-Antoine, 75012 Paris) et discuter avec nous et avec d'autres autour d'une bière amicale (voire, si la chose vous intéresse, repartir avec un exemplaire de la chose).

 

Nous en reparlerons probablement d'ici peu.

 

Éditions ActuSF, collection Les Trois Souhaits
ISBN : 9782917689141
Couverture : Patrick Imbert 
Date de Parution : juin 2009
Nb Pages : 92

Prix de vente : 7 euros.

 

 

La Déchronique du Déchronologue. Fragment XIV

 

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Akira Kurosawa, Sanjuro

 

 

Villon, a quelque chose du rōnin à la Sanjuro / Yojimbo (voir par exemple la scène dans le grenier de la Ripaille, au premier chapitre). Il est un rebelle, un anarchiste, sans dieu ni maître. Et s'il prend éphémèrement fait et cause pour toutes les révolutions, ce n'est que par désir de subvertir tout ordre établi – de chatouiller les puissants. Il ne comprend pas les extrémistes comme Pakal (« Mort aux ennemis du peuple ! », 277) ou Simon le Targui, qui emprunte son surnom au célèbre zélote de la Bible (« [...] j'enrageai de n'avoir rien à lui opposer que mon égoïsme », 322), pas plus qu'il n'adhère au discours clairement révolutionnaire du k'uhul ajaw, venu du futur, descendu sur Noj Peten avec « ceux qui sont nés du feu » : « Il me décrivit son rouge empire restauré, glorieux et implacable, qui s'étendrait bientôt d'un océan à l'autre » (184) Allusion directe au communisme ? Les révolutions, telles que celles des Itzas, formés par ceux du futur à la guérilla et armés de maravillas destructrices, sont souillées du sang versé sur l'autel d'une cause, d'une justice, d'une vérité. L'ordre succède à l'ordre, l'holocauste à l'holocauste. Voilà qui ne saurait plaire, fondamentalement, à l'anarchiste Villon, qui ne croit pas tant à l'avènement d'un monde meilleur (« méchamment, j'appelais la mort de toute beauté du monde, puisque je ne l'allais plus arpenter », 75) ou à un « nouveau monde », qu'à un effacement total de ses fautes, de son monde propre (faire tabula rasa, comme le dit Villon à Sévère, p. 373 ; faire du monde une table nue sur laquelle rien n'est écrit en actes, qui peut recevoir toutes les formes). Devant l'échec annoncé de sa vita nova, le Temps chaotique est alors pour Villon un moyen – désespéré, là encore – d'échapper à la chaîne des causes et des conséquences, à la carte mystérieuse des sentiers arpentés, des carrefours de la vie et des bifurcations du passé. Tout faire fusionner – époques, chairs, territoires. Bien sûr, étendre l'holocauste à l'univers entier ne saurait apaiser les tourments du capitaine. Mais notre survivant n'est pas de nature à fléchir...

 

22/06/2009

La Déchronique du Déchronologue. Fragment XXIV

 

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Sunn O))), Monoliths & Dimensions

 

 

En un sens, même sa diffraction avec le porte-avions finira par échouer. Villon le sait : s'il est enfin en paix, noyé/fusionné mille fois simultanément, sa mémoire auprès des vivants reste entachée des fautes commises. Rien ne prouve, en outre, que sa disparition n'est pas qu'une illusion : peut-être est-il prisonnier du temps, contraint, comme les héros de Michel Jeury, de vivre une éternité subjective, n'échappant jamais à ses fautes... Damné, avions-nous dit... Mais nous l'ignorons. Ce que nous savons en revanche, c'est que dans son monde d'origine, tout redevient normal. La mort du capitaine Villon sonne le glas des accrocs temporels.

Il ne lui reste alors que le récit à déconstruire, pour tenter un ultime assaut contre la causalité directe  contre ce qui rend possible et inévitable son sentiment de culpabilité (c'est la raison pour laquelle il n'y a aucune explication rationnelle, diégétique, à l'ordre des chapitres ; c'est aussi l'origine première de cette image, très frappante, de la « fusion », qui est à son acmé avant et pendant la destruction de Noj Peten). Ce qui permet à Villon de rester debout, toujours debout, c'est le désir, avons-nous dit. Le désir de fuir la culpabilité, mais aussi et surtout, le désir, disons « révolutionnaire », d'une vie nouvelle, vierge, aux possibles (et donc aux devenirs) permutables.

Villon n'est que machines désirantes ; Le Déchronologue n'est que désir. Voilà pourquoi, vraisemblablement, les passages de Carthagène et des geôles de la Centinella constituent de vraies ruptures, qui peuvent susciter l'émoussement de notre intérêt. Dans ces passages en effet, la survie, l'immobilité, le besoin, remplacent la vie, le mouvement et le désir. Villon a beau avoir des lettres, il n'est pas un contemplatif. Il est dans l'action, dans la fuite en avant, et dans l'individualisme forcené : ainsi quand il traverse la jungle du Yucatan, il ne cherche pas tant à traduire une atmosphère, qu'à traduire son propre mouvement et à relater les événements qui sont propres à déclencher des métamorphoses (plaies, faim, soif, etc.). Inutile, dès lors, de chercher une peinture poisseuse, hallucinatoire, de la jungle, telles qu'on a pu en lire chez Conrad (Cœur des Ténèbres), Malraux (La Voie royale) ou Ballard (Le Jour de la création). De ce point de vue, Le Déchronologue, c'est un peu l'anti-Moby Dick : Achab et Ismael se rapprochaient lentement en cercles concentriques du cachalot, jusqu'à le rencontrer en un point d'intensité absolue ; Villon démultiplie les centres au cours de son odyssée, les décentre et s'en éloigne, par instinct de survie  sauf une fois, une seule, lors précisément de son duel avec le Washington ; évidemment, nous l'avons vu, la jonction le tuera.

La déchronologie du roman (peut-être une métaphore de l'écriture de fiction, qui consisterait à mêler l'expérience vécue de l'auteur, son passé, au surgissement d'images et de devenirs, de même que l'image de la fusion serait celle de la fusion des genres) est le dernier moyen (tout aussi illusoire que les autres) trouvé par Villon afin de réaliser son Corps sans Organes océanique, en rendant les époques, les lieux et tout autre élément, interchangeables.

 

21/06/2009

La Déchronique du Déchronologue. Fragment XIII

 

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Odilon Redon, Le Cyclope

 

 

Le personnage d'Arcadio, l'étrange compagnon de Villon, est étroitement associé aux maravillas (c'est lui qui conduit le héros à l'épicentre du phénomène). L'Arcadie : contrée légendaire, symbole d'un âge d'or pastoral.

Son œil crevé en fait un cyclope, une créature mythique. Comme Sévère, Arcadio paraît réenchanter le monde. Il représente le désir de vita nova de Villon, son désir d'un Nouveau Monde.

Mais le ver est dans le fruit. Arcadio : anagramme, en langue spaniard, d'acarido (acariens), de cariado (cariés), de rociada (aspersion).

 

Arcadio est celui qui répand le mal.

 

 

20/06/2009

La Déchronique du Déchronologue. Fragment V

 

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L'Agneau Mystique des frères van Eyck

 

 

Les situations et les décors se succèdent, comme autant de tableaux évocateurs. L'on pourrait d'ailleurs évoquer un certain effet jeu-vidéo (Villon dans la jungle, Villon en bateau, Villon prisonnier, etc.) mais le Déchronologue n'est pas conçu comme le Moby Dick de Melville  l'une références majeures de Beauverger , où il s'agissait d'attirer le Léviathan à bord du Pequod en une quête obsessionnelle et concentrique de Dieu qui exigeait d'épuiser son sujet. Certes, Villon ira, lui aussi, au devant de sa propre Némésis (le George Washington). Mais nous verrons que sa quête, bien différente de celle d'Achab, est surtout celle de l'oubli : le mode d'action du capitaine, sans cesse en mouvement, qui navigue d'île en île, est la fuite en avant. Cette impression d'une succession de tableaux prégnants et fortement déterminés, mais dont l'harmonie d'ensemble n'est pas évidente, est bien sûr une conséquence de la déconstruction du récit. Le Déchronologue ressemble à cet égard à un retable dont les volets auraient été disposés dans un désordre apparent, mais apparent seulement, obéissant en réalité à quelque code ésotérique ou logique secrète, et dont le sens n'apparaît qu'à la vision de l'ensemble.