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Fin de partie - Page 3

  • Malcolm Lowry, Sous le Volcan, chapitre 8

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    VIII

     

    Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas,

    Sans horreur, à travers les ténèbres qui puent

    Charles Baudelaire, « Au lecteur » (Les Fleurs du Mal).

     

    Avec la fin du septième chapitre s'éteint aussi toute espérance. Les premiers mots du huitième, « Dans la descente... » nous informent d'emblée que Sous le Volcan a définitivement basculé dans l'ombre. Même à travers les yeux de Hugh, dont Lowry adopte ici le point de vue, même sous le soleil écrasant de la route de Tomalín, la mort rôde sur les chemins défoncés, plane comme les vautours-xopilotes en cercles attentifs, et s'invite dans l'autocar avec les voyageurs (les indiennes à l'impassibilité de sphinx, le pelado, les hommes endimanchés, quelques jeunes femmes en toilette de deuil...). Et c'est bien vers l'Enfer que les conduits le chauffeur du camión (« véhicule » mécanique et métaphorique – Quod semper, quod ubique, quod ab omnibus), sémillant Hermès aux deux pigeons voyageurs glissés sous son col de chemise. Ces deux curieux personnages qui font le tour de l'autocar pour récupérer les sommes payées par les voyageurs n'évoquent-ils pas aussi bien les assistants du Château de Kafka que des démons ?...

    « À la surface de la plaine sur leur droite serpentait l'interminable voie ferrée à faible écartement qu'ils avaient choisie le matin parmi vingt autres itinéraires possibles pour revenir au bercail, chevauchant tous deux de front », remarque le journaliste. Vingt autres, vraiment ? Que le traducteur Jacques Darras me pardonne, mais il me semble que la matière occulte dont est tissé le Volcan lui ait quelque peu échappé : le texte original évoque non pas vingt, mais bien twenty-one other paths they might have taken. Ces vingt-et-un autres chemins, donc, font probablement référence aux vingt-deux sentiers kabbalistiques (correspondant aux lettres de l'alphabet hébreu) qui sur l'Arbre des Sephiroth mènent de Malkuth à Kether et/ou aux vingt-deux arcanes du tarot – dont une seule (la treizième, celle qui suit le Pendu...) représente la mort – mais aussi le recommencement.

    On notera un autre choix discutable du traducteur, qui transforme en simples « cactus-cierges aux formes brutales » des Brutal-looking candelabra cactus, autrement dit non des cierges mais bien des chandeliers qui, dans le cratère ésotérique du roman, nous évoquent la Menorah, le chandelier à sept branches de la Kabbale, qui signifie la présence de Dieu. Voici, pour mieux comprendre le sens de cette allusion, la phrase complète : Brutal-looking candelabra cactus swung past, a ruined church, full of pumpkins, windows bearded with grass. Burned, perhaps, in the revolution, its exterior was blackened with fire, and it had an air of being damned. Une église en ruine, la lumière divine, sont laissées derrière le camió...

    Et avec l'Indien à l'agonie en plein cagnard – le compañero, celui, déjà croisé deux fois, au cheval marqué d'un « 7 » à l'arrière-train, et dont un « oiseau solitaire » symbolise l'âme en transmigration –, c'est le Christ lui-même, bras tendu en direction d'une croix en pierre, qui sera abandonné par Hugh, Yvonne et Geoffrey qui, s'ils n'ignorent pas la loi mexicaine interdisant de porter secours aux blesséx avant l'arrivée des officiels, n'en sont pas moins rongés par la culpabilité, matérialisée par le butin ensanglanté volé par le Judas-pelado (qui s'en remet au diable : « ¡Diantre ! ¿Dónde buscamos un médico ? ») et, chez Hugh, par des visions d'horreur (inspirées de Titus Andronicus), d'Abyssinie (Abyss in you ?) et de vautours...

     

     

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  • Malcolm Lowry, Sous le Volcan, chapitre 7

     

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    VII

     

    Ce prodigieux chapitre, le septième, chiffre de la plus haute importance (comme en atteste un peu plus loin l'arrière-train de la monture d'un étrange cavalier aux allures de fantôme indien), surpasse les six premiers par sa densité dramatique et symbolique. Tout commence dans la maison expressionniste et dissymétrique de Laruelle, avec ses deux tours (athanors?), son mirador crénelé et sa devise indéchiffrable en lettres d'or (No se puede vivir sin amar, on ne peut vivre sans amour), où le Consul se révèle incapable de dire son amour à Yvonne, dont il imagine les horribles ébats avec Laruelle, sous le regard sardonique de toiles d'Orozco et de Rivera – et d'un tableau infernal, Los Borrachones, qui figure la chute d'ivrognes dans l'Hadès. Il nous bouleverse, ce Consul, convaincu d'être déjà en Enfer, exclu du Paradis Perdu, l'âme déchirée entre son amour pour Yvonne et son désir du Farolito, sa lumière dans la nuit, cantina occulte et labyrinthique d'Oaxaca, où l'on rêve en attendant l'aurore (« Sonnenaufgang ! »). Armé d'une paire de jumelles, le Consul – qui refuse de boire son cocktail – laisse son regard errer sur ses gouffres intérieurs (lunaires, évidemment). « Il avait perdu le soleil : son soleil. Celui-ci, comme la vérité, était presque impossible à regarder en face ; il ne voulait pas une seconde s'en rapprocher et encore moins s'asseoir sous la lumière, face à face. »

    Que veut le Consul en vérité ? C'est ce que lui demande l'inconnu dans le combiné, après qu'il a composé un numéro, peut-être le 666, les mains « secouées de tremblements fous » : « ¿ Qué quieres ? Qui voulez-vous ? » Ce à quoi il répond : « Zut ! ». Grave négligence du traducteur... Le juron hurlé par le Consul, c'est : « God ! ». Grimper les escaliers en vis des zacualis de Laruelle ou monter dans les manèges démoniaques de la fiesta de Tomalin : autant de voies vers le divin, mais qui ne mènent nulle part : l'alcool, seul, sera son guide. Aussi le Consul vide-t-il finalement le shaker avant de feuilleter La Machine infernale de Cocteau ; « Les dieux existent, ils sont le diable », l'informe Baudelaire. L'Enfer est le passage obligé vers la lumière. D'ailleurs Laruelle, note le Consul, porte au doigt un anneau de calcédoine en forme de scarabée – symbole égyptien de la résurrection (et image de mort dans The Gold Bug d'Edgar Allan Poe)…

    Partout, la mort. À la une des journaux (Es inevitable la muerte del Pape – qu'un bref instant le Consul confond avec lui-même) ou au seul passage d'un cheval marqué d'un « 7 » au fer rouge (c'est au Werther de Goethe qu'il pense. Amour impossible. Suicide).

    Il y a bien l'étincelle d'un espoir, évidemment désespérée, celui d'un bonheur encore à venir avec Yvonne... « Mais le poids d'une gigantesque main lui maintenait la tête baissée, semblait-il. Son désir s'évapora. Simultanément, on eût dit qu'un nuage venait de couvrir le soleil. La fête prit une apparence tout à fait nouvelle à ses yeux, les joyeuses girations des patineurs, les accents chaleureux quoique ironiques de la musique, les cris des marmots chevauchant leurs coursiers à col d'oie, le défilé des irréelles images peintes – tout s'était transcendantalement métamorphosé tout à coup en horreur tragique, s'était curieusement transmué en une ultime et lointaine impression sensible de l'image de la terre, s'était retrouvé emporté très loin au fond d'une obscure région de la mort, grondant orage d'une inguérissable peine ; le Consul avait soif... »

    Alors le Consul boit tequila sur tequila et monologue avec Laruelle – qui finalement disparaît ou bien n'a jamais été là – jusqu'à réaliser que c'est en toute conscience (« les Ixions se plaisent aux Enfers ») qu'il a préféré l'alcool à Yvonne. L'Enfer à la vie. Quittant le Paris, il titube dans un monde spectral et aux frontières de la foire (et de la conscience) se laisse embarquer sur un manège infernal, « immense huit mécanique » (infini démoniaque ?) qui l'entraîne dans un maelström d'ascensions et de chutes où, Pendu christique, dépouillé de ses derniers effets personnels, il semble atteindre l'illumination : « – Semblable au pauvre idiot qui apporte la lumière au monde, le Consul planait la tête en bas, séparé de la mort par un maigre petit bout de grillage. »

    Et le voilà à la sombre cantina du terminus El Bosque, prêt à entendre l'hermétique prophétie de la señora Gregorio avec, comme seuls témoins, un chien paria et les loups en meute (esprits dévorateurs et psychopompes des forêts) des tableaux qui décorent l'endroit : « Je n'ai pas de maison, rien qu'une ombre », lui dit la señora, « Mais quand vous aurez besoin d'une ombre, mon ombre est à vous. »

     

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  • Malcolm Lowry, Sous le Volcan, chapitre 6

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    VI

     

    Jésus leur dit : « Je voyais Satan tomber du ciel comme l'éclair ! Voici que je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds serpents, scorpions et toute la puissance de l'Ennemi, et rien ne pourra vous nuire. » (Luc, 10:18-19)

     

     

    Longue rêverie douce-amère de Hugh, nostalgique de ses deux amours, la mer et la guitare, où l'on apprend qu'il fut philo-, puis anti-, puis à nouveau philosémite. Hugh est arraché à ses souvenirs au mitan du chapitre (qui est aussi, nous rappelle Lowry dans sa lettre à Jonathan Cape, celui du livre) par l'appel au secours de Firmin, incapable de se raser à cause de sa tremblote. L'occasion pour Lowry de nous donner un aperçu de la bibliothèque du Consul. Hugh note bien la présence de classiques littéraires (Gogol, Shakespeare, Blake, Tolstoï…), philosophiques (Spinoza, Berkeley, Duns Scot…), hindouïstes (les Upanishad, le Mahabharata) ou anthropologiques (Le Culte de Shiva et du Serpent en Amérique Centrale) sans oublier un improbable Jeannot Lapin, mais porte surtout son attention sur des ouvrages occultes et ésotériques (« une foule de traités d'alchimie et de Kabbale »), au nombre de sept, très précisément : Dogme et Rituel de la Haute Magie d'Eliphas Lévi, Goetia du Lemegaton du roi Salomon, un Traité du soufre par Michall Sandovigius, le Triomphe hermétique ou la Pierre Philosophale Victorieuse, les Secrets Révélés ou l'Entrée Ouverte conduisant au Palais Souterrain du Roi, le Musaeum Hermeticum (une anthologie de grands textes alchimiques), et les Mondes Suburbains, ou Principes Ėlémentaires de la Kabbale, réédition du texte de l'Abbé de Villars : Physio-Astro-Mystique.

     

    Bien entendu, comme tout herménaute qui se respecte, Malcolm Lowry n'abat ses cartes que pour mieux dissimuler ses sources véritables. « Mais je vois que tu t'intéresses à mes livres, tout à coup », dit le Consul... « Dommage… J'ai oublié mon Boehme à Paris. » Il se pourrait que Sous le Volcan ait puisé chez Jakob Böhme, un grand gnostique chrétien, d'importants éléments de son imaginaire occulte – ses réflexions sur le Jardin d'Eden, ses obsessions septénaires – jusqu'à l'impuissance du Consul, qui pourrait renvoyer à un désir d'androgynie, c'est-à-dire, pour Böhme, à l'innocence sophianique de l'homme pré-adamique (le sexe comme conséquence de la chute – autrement dit du détachement d'Adam de sa Jungfrau Sophia, objectivation de son désir terrestre : après qu'il a cédé à la tentation de la Connaissance, Eve apparaît devant lui – et Adam de céder à une seconde tentation, celle de retrouver son unité perdue, en s'unissant charnellement à elle).

     

    Mais, faisant fi des conseils avisés d'Yvonne, Geoffrey Firmin erre comme un damné sur les chemins de l'Enfer. Ce scorpion – non imaginairemais à « l'œil proustien polygonal » – qu'il aperçoit sur un mur, symbolise à lui seul le poison qui coule dans ses veines (« De toute façon un jour ou l'autre il se piquera à mort » annonce Yvonne), mais encore : ce sur quoi Firmin abat sa canne n'est pas seulement le rappel piquant de son D.T. et son désir de pureté originelle (ou de castration), c'est aussi sa renaissance attendue (Dictionnaire des Symboles : « Le Scorpion [à la « nature volcanique »] évoque la nature au temps de la Toussaint, de la chute des feuilles, du glas de la végétation, du retour au chaos de la matière brute, en attendant que l'humus prépare à la renaissance de la vie »). Sa quête hermétique vers l'illumination éthylique semble vouée à l'échec et ne le mener qu'à sa mort prochaine… Ainsi résonnent comme le glas les dernières lignes du chapitre, alors que la petite troupe, augmentée de Laruelle, se dirige vers Tomalin, Firmin recevant d'un étrange petit facteur une carte postale représentant un pont reliant deux déserts au pied du Signal Peak envoyée par Yvonne un an auparavant, et lui témoignant son indéfectible amour : « À un virage dans le lointain, la route disparaissait. »

     

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  • Deux jours, une nuit de Jean-Pierre et Luc Dardenne

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    Avec son scénario minimaliste, d'une extrême simplicité, synthèse transparente du projet éthique des frères Dardenne, Deux Jours, une nuit est un film mineur dans leur oeuvre, probablement le moins âpre de leur filmographie, du fait même de sa construction répétitive et systématique en sketches (Marion/Sandra va voir chacun de ses collègues pour les convaincre de voter pour le maintien de son emploi, au détriment de leur prime d'ancienneté) qui ne sont toujours que la variation des précédents. Dans cet exercice lévinassien très intelligemment mis en scène – les enjeux capitalistes se déplacent vers les visages en gros plan, les voix, les relations humaines – où les seconds rôles s'en tirent plus ou moins bien, Marion Cotillard, pour une fois parfaitement dirigée, se révèle à la hauteur de l'exigence dardennienne, et tient le film sur ses frêles épaules, soutenue par le toujours impeccable Fabrizio Rongione.

     

     

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  • Malcolm Lowry, Sous le Volcan, chapitre 5

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    V

     

    Après la lumineuse promenade de Hugh & Yvonne en paysages symboliques, retour dans l'enfer éthylique d'un Consul en plein Delirium Tremens, avec un très impressionnant stream of consciousness où le temps n'est constitué que de clignements de conscience, de sauts, de coupures, et d'ellipses schizophréniques – jusqu'au grouillement insectoïde du lit sur lequel se couche Firmin. Auparavant, le Consul, bouteille de tequila – ou verre de bière tiède – à la main, braguette ouverte et cravate en vrac, aura rêvé de visions célestes et aura été expulsé du jardin d'Éden entretenu par le voisin Quincey (pas étonnant de retrouver dans ce chapitre un homonyme du mangeur d'opium anglais), où ondule un serpent corail. Expulsé, vraiment ? À moins que le véritable jardin, le Pardès kabbalistique de Firmin, ne soit le livre lui-même...

     

     

     

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