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Malcolm Lowry, Sous le Volcan, chapitre 12

malcolm lowry, sous le volcan, under the volcano

 

¿LE GUSTA ESTE JARDÍN QUE ES SUYO? ¡EVITE QUE SUS HIJOS LO DESTRUYAN!

 

Le Consul commande un nouveau mescal (autrement dit, annonce sa propre fin, cf. chapitre X) et contemple son reflet – ou son double funeste, entrevu par Yvonne au chapitre précédent – dans un miroir de la grande salle déserte du Farolito, son sanctuaire, « le paradis de sa détresse », tandis qu'un enfant-barman mange des chocolats en formes de crânes, de fourgons funéraires ou de squelettes. Au mur – et plus tard dans la rigole de l'urinoir – : un scorpion mort. « S'il s'était infligé à lui-même une piqûre mortelle ? » se demande-t-il, sans qu'on sache vraiment s'il parle du scorpion ou de son propre comportement suicidaire, trop conscient d'avoir lui-même et lui seul anéanti ses dernières chances de renaissance aux côtés d'Yvonne – dont Diosdado l'Éléphant, le tenancier, lui redonne les lettres oubliées, bien borrachoun jour qu'il évoquait une histoire de maison en flammes (identification de Lowry au Consul, et secrète allusion à l'esprit d'Yvonne en proie au feu au chapitre précédent). Ainsi s'imagine-t-il, prémonitoire, tomber vers l'abîme de la barranca (que surplombe le Farolito à la verticale, et qu'il compare au Tartare où siégeait Hadès) jusqu'à finir brisé, comme La Despedida, photographie d'un roc fendu contemplée au chapitre II...

Très vite, et en dépit des avertissements de la vieille aux dominos, les démons se rassemblent autour du Consul, « insolites animaux à allure d'oies mais de la taille d'un chameau, accompagnés d'hommes écorchés, privés de tête avançant sur des échasses, entrailles tressautant joyeusement par terre tout au long du chemin, qui sortaient de la forêt par le sentier qu'il avait lui-même suivi ». Sa vie, comme celle du Rimbaud d'Une Saison en Enfer, semble s'être arrêtée ce matin-même, avant que l'aiguille ne se retourne et n'indique à nouveau six heures, l'heure pointant vers les entrailles de la terre – vers le fond du ravin… Le Consul tangue au Farolito comme un somnambule (« Do you remember to-morrow ? lui demande Yvonne dans une de ses lettres, référence probable à l'évocation de la mort de la reine dans l'acte V de Macbeth), rongé par le mescal et la culpabilité – jusqu'à baiser une prostituée prénommée María (coucher avec la Vierge, quête pathétique de rédemption) dont la probable contamination le dispensera de contacts charnels avec Yvonne… Ça pue la mort, ici, le Consul le sait. Le Farolito c'est la mort, María c'est la mort, la soif c'est la mort – d'ailleurs elle mène tout droit à l'El Infierno.

L'heure est venue pour le Consul, donc, dans ce final apothéotique du chef d'œuvre de Malcolm Lowry, d'expier ses péchés – Half past sick by the cock. Accusé de meurtre et de trahison par un trio kafkaïen (le Chef des Rostres, le Chef des Jardins et le Chef de la Municipalité), Firmin (« né pour marcher dans la lumière » selon Yvonne, autant dire dans le Jardin d'Éden, mais qui prétend s'appeler Blackstone – comme William, le révérend – ou comme la relique islamique conservée à la Mecque, selon la tradition tombée du ciel d'Eve et d'Adam : la Pierre noire originellement blanche et pure, corrompue par les péchés des hommes...) se noie dans les lettres d'Yvonne : « c'est vers le bas, de plus en plus bas, tout en bas qu'il avait plongé – et il n'avait d'ailleurs pas encore atteint le fond ! Il avait l'impression d'avoir vu sa chute arrêtée par un rebord étroit dont il ne pouvait plus bouger dans aucun sens, où il gisait sanglant dans un semi-coma, suspendu au-dessus d'un abîme béant qui le guettait ». Inéluctabilité de sa chute dernière. Conscience du Consul d'être le personnage d'une tragédie, tous les événements de sa journée « comme autant de touffes d'herbe indifférentes auxquelles il s'était presque à contrecœur suspendu, comme autant de cailloux libérés par sa chute dont la pluie n'avait pas fini de marteler sa tête ». Et peu importe, dès lors, que sa chute soit finalement provoquée par des malentendus absurdes et babéliens – et par les ombres lointaines des pogroms de la deuxième guerre mondiale. Sous le Volcan est bien le récit d'une autodestruction – qu'est-ce que l'enfer où il se précipite, sinon son propre enfer, la prison froide (hermétique, donc) où il s'est enfermé à grands verres de mescal ? –, d'une séparation, d'une corruption, d'un meurtre – celui d'Yvonne, vers laquelle il envoie sans le savoir l'instrument de sa mort – le cheval au chiffre 7 – celui en forme de faux – et d'un suicide au mescal bercé par un opéra de Gluck, un quatuor de Moïse ou de Mozart, ou une pièce au clavecin de Jean-Sébastien Bach. Il voulait prétendre à la connaissance ésotérique du monde – il finit dans la folie alcoolique et le désastre. Gisant dans son propre sang au bord de l'abîme, Geoffrey Firmin voit Hugh et Yvonne atteindre le sommet du Popocatepetl – et même, le dépasser... Yvonne l'amoureuse des astres, au firmament – et lui, l'ivrogne céleste, au fond du cratère, accompagné d'un chien mort : cela ne pouvait se terminer qu'ainsi – dans l'explosion apocalyptique de son univers solipsiste, et dans sa chute vertigineuse vers les profondeurs infernales.

 

 

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