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Malcolm Lowry, Sous le Volcan, chapitre 10

Quetzalcoatl, malcolm lowry, sous le volcan, under the volcano

 

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« "Mescal", prononça presque distraitement le Consul. » Génie inaugural du premier mot, le mescal – cette boisson dont Geoffrey lui-même annonçait plus tôt à Laruelle que s'il se remettait à boire, la fin ne serait pas loin (en version originale : « I'm afraid, yes, that would be the end »). (Il semble que l'ajout dans les bouteille de mescal d'une larve de chilocuil ne date que des années quarante. Or, selon Lowry, le chapitre ne fut achevé qu'après l'incendie de sa maison, en 1944. J'ignore donc s'il avait connaissance de cette pratique naissante, mais je ne peux m'empêcher d'attribuer au mescal, boisson habitée par le serpent, quelque propriété occulte).

Encore une fois, la traduction de Jacques Darras me paraît affaiblir le texte de Malcolm Lowry. « "Mescal," the Consul said, almost absent-mindedly ». Transformer le riche absent-mindedly, qui suggère à la fois l'absence, la rêverie, et par homophonie, la mort (de(a)dly), en un pauvre distraitement ne rend pas justice à la texture incroyablement dense du livre. De la même façon, et même si je veux bien croire que le travail du traducteur consiste aussi à restituer la fluidité naturelle de la langue maternelle du lecteur, faire d'un ambigu « serious mescal » un banal « mescal trop serré » me paraît relever de la pure négligence (tout comme le nom Katamasov, à la fin du chapitre, évidente contraction de personnages de Tolstoï – d'autant plus qu'il est explicitement question ici d'Anna Karénine et de Dostoïevski, changé par le traducteur coupable en simple Karamazov).

Si j'insiste sur ce point, c'est que ce dixième chapitre lève le voile sur l'auto-destruction du Consul, qui décide, plus ou moins consciemment (il y a quelque chose de bouleversant dans sa pathétique tentative de relativiser son choix ; un mescal, certes, mais un poquito), d'emprunter avec « l'ange baudelairien » la voie des enfers (tandis que la mention, quelques lignes plus bas, du Salón Ofélia, pourrait prophétiser par analogie shakespearienne la fin prochaine d'Yvonne), pavée de glaives de flammes. Et si le serveur s'appelle Cervantès, c'est probablement parce que contrairement à Don Quichotte, le Consul, personnage tragique (on cite Hamlet, Athalie, Iphigénie, Jules César, Othello...) s'abandonne irrémédiablement à ses visions. « To drink or not to drink », se demandera-t-il un peu plus loin – un verre de mescal « au parfum d'éther » en guise de crâne – ou du maelström d'Edgar Allan Poe, auquel il est également fait allusion (et soit dit en passant, j'en veux personnellement à jacques Darras d'avoir traduit The roaring rose, died away, rose again par Le grondement enfla puis décrut avant d'enfler de plus belle)

La voie du Consul, certes, était déjà toute tracée. L'alcool devait le faire accéder à la transcendance. Mais il s'est égaré en route. « Je veux retrouver ma pureté », implore-t-il dans un monologue halluciné, « ma connaissance des Mystères que j'ai perdues par trahison ». Ainsi ne cesse-t-il, en plein scandale, de réclamer à Cervantès une « pierre » qu'on imagine aussi bien tombale que philosophale. Au fond de son verre ne rougeoie pas le sang du Christ mais seulement sa propre vie – et cela, il ne le supporte pas ; il préfère en appeler à la destruction du monde, railler le projet d'escalade du Popocatepetl par Hugh et Yvonne, psalmodier les noms souvent mythologiques de vingt-six molécules – alphabet occulte – en une incantation trivialement interrompue par un hoquet, ou soliloquer à propos du feu sacré ou de Yuz Asaf et des tribus perdues d'Israël.Avant de se précipiter comme un dément vers l'Enfer, à l'ombre des volcans.

 

 

 

 

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