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Littérature - Page 13

  • Saeglópur

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    Hier, aux alentours de dix-huit heures, aux Jardins atlantiques de Montparnasse, j’ai vu deux objets volants non identifiés traverser le ciel parisien – deux formes blanches sphériques, ou ovoïdes, aux trajectoires étranges. Des ballons-sondes, sans doute, lâchés au-dessus de nos caboches pour mesurer l’étendue de notre inexorable grouillement…

     

    *

     

    Dans les librairies aussi, songeai-je, submergées par les romans de la trop fameuse « rentrée littéraire », ça grouille. Beaucoup de bons livres, sans doute, mais pas grand-chose qui fasse vraiment envie. Lacrimosa de Régis Jauffret, Zone de Mathias Énard et Le Messager d’Éric Bénier-Bürckel, sont les seuls romans français que je me suis promis de lire dans des délais acceptables (avec Bastard Battle de Céline Minard, qui a l’air amusant). Chez les étrangers, Vélum de Hal Duncan – le pavé SF du moment – et Bêtes sans patrie de Uzodinma Iweala. S’il ne fallait en lire qu’un seul, j’opterais sans hésiter pour Contre-Jour de Thomas Pynchon. Mais méfions-nous des unanimités et, à l’inverse des dindons postmodernes, ne nous prosternons pas avant d’avoir effectivement lu le monstre.

     

    *

     

    Ils étaient beaux, ces ballons, ou quoi qu’ils fussent. Leur aérienne et virginale insouciance rendait plus pâles encore nos atermoiements incessants. Quelque part dans les jardins, un estomac gargouilla.

     

    *

     

    Non. Je ne lirai pas Le Marché des amants de Christine Angot, répondis-je à l’estomac inconvenant. Mais tout de même, si certains ont su, exemples à l’appui, ridiculiser sa prose étique et, disons-le, franchement nulle, d’autres n’ont pour seul arme que leur évidente mauvaise foi. Ainsi Ludovic Barbiéri qui dans un Chronic’art #48 aussi décevant qu’alléchant, égratigne le verbe angotique, qualifié pour l’occasion – et non sans raison – d’« autofiction intestinale », avant d’être accusé de manquer de tenue. Triviale, la littérature de Christine Angot l’est, assurément. Mais la trivialité n’a jamais été un obstacle à la beauté. Combat d’arrière-garde. La litanie des conquêtes sexuelles de Marc-Édouard Nabe n’a pas empêché Alain Zannini d’atteindre des sommets tragi-comiques – et métaphysiques. Rien de commun, certes, entre le génie de Nabe et le petit talent d’Angot, mais je m’amuse de voir tous ces apôtres de la subversion plisser du nez devant l’égotisme d’une romancière qui leur livre en pâture le vide absolu de son existence. Ludovic Barbiéri, donc – à ne pas confondre avec Jacques Barbéri, également au sommaire –, non seulement ne pardonne pas au Marché des amants son insignifiance – rien, pourtant, que de très prévisible –, mais encore, et c’est là que le bât blesse, l’accuse d’informité stylistique. C’est tout à fait possible, notez bien. Mais l’honnêteté m’oblige à dire le peu de valeur de ses arguments. Voici, donc, ce qu’écrit notre chroniqueur :

     

    « Quant au style, on s’en doute, il ne sauve pas le roman du naufrage. Angot a choisi de tout écrire à l’imparfait, même quand le passé simple s’imposait (« Le lendemain matin je me réveillais tôt ») ou le passé antérieur (« C’était dans une fête rue de Rivoli un an plus tôt, je le prenais de haut, je partais, il me suivait dans l’escalier »). C’est original, à défaut d’être conforme à la syntaxe. On a hâte d’entendre les subtiles raisons qui ont poussé la romancière à ce parti-pris. A moins qu’il faille y voir un indice d’analphabétisme, qui s’ajouterait aux nombreux autres qu’on a relevés en cours de lecture : incohérences (« Il la trompait de temps en temps, régulièrement »), répétitions en pagaille (« Il aimait la nuit, pas la nuit la fête, mais la nuit quand il fait noir, quand il fait nuit »), constructions de phrases aberrantes (« C’est ce que dans la boîte tout le monde se dit »), et innombrables séquences de charabia qui, dans la littérature contemporaine, sont ce qui s’approche le mieux d’une reconstitution du petit-nègre. »

     

    Autrement dit, Barbiéri reproche au fond à Christine Angot d’avoir sciemment transgressé des règles plutôt que de s’y être conformée… Accusations navrantes. Ces répétitions, ce phrasé incantatoire, caractérisent la voix d’Angot, ils constituent la chair, aussi fade soit-elle, de sa « petite musique », bref, de son style, reconnaissable entre tous, que recherchent visiblement ses lecteurs, somme toute assez nombreux. On peut trouver ça fatiguant. On peut considérer que ça n’a d’autre but que de masquer le néant (de boucher des trous, se gausseraient ses contempteurs). On peut même n’en avoir rien à battre. Mais qu’on le veuille ou non ça reste un style. Mon Dieu, pensais-je, les yeux rivés aux ballons-sondes. Pour la première et, j’espère, dernière fois, je venais de défendre Christine Angot contre sa meute d’abhorrateurs.

     

    *

     

    Les ballons-sondes – que Christine aurait rêvés gastriques – flottaient entre deux courants, hilares. Qu’ils aillent se perdre en mer, souriais-je, et y noyer ce qui grouille ici-bas ! Aveuglé par un rayon de soleil, je m’arrachai à la contemplation de leur imprévisible ballet et, guidé par des voix d’enfants, je me remis en marche, Saeglópur résonnant dans mes tympans, la tête encore dans les nuages.

     

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  • Le verbe expliqué aux dindes

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    « Et puis de glaive à glaviot, il n'y a qu'un pas qu'on ne saurait franchir. »

    Ubik (membre du forum du Cafard Cosmique).

     

     

    Ce matin, réveillé en sursaut par Marc-Olivier Fogiel annonçant qu’un chien allait être « cité comme témoin devant la justice française pour une affaire de meurtre », je me suis levé d’un bond pour le faire taire, mais trop tard, hélas. Le mal était fait. Un chien ?!? Fichtre. Cette nouvelle de la plus haute importance allait sans doute me hanter jusqu’au soir. Et puis, par chance, je me suis souvenu que certains gallinacés sévissaient bien sur les forums…

    Hier en effet, sur l’un d’entre eux, une sotte qui, chaque fois que je me présente aux environs, se met à battre de l’aile et à caqueter furieusement (le spectacle est assez drôle), m’a une nouvelle fois donné une preuve de son inénarrable sagesse aviaire en m’ironifiant encore de « Glaive du Verbe Ahuri » en croisade contre la « décadence de l’esprit humain ». Rien de moins. Misère de misère… Que Marie ne pige rien et n’ait pas le sens de l’humour n’est en soi pas étonnant ; si Albert Einstein et Coluche avaient été d’authentiques volatiles, j’imagine que ça se serait su. Mais, euh, comment faire comprendre à une dinde – dont chaque message est ponctué par la signature suivante : « Moâ, Toâ, Loâ et leur cousin Tagada, de son prénom Tsoin-Tsoin » – que j’aimerais désormais, si possible, qu’elle cesse de me suivre partout comme si j’avais les mains pleines de délicieuses farines animales ? Pour être tout à fait franc, ça devient gênant.

    Mais puisqu’elle tient absolument à répéter ses niaiseries jusqu’à ce qu’une bonne âme daigne enfin s’y intéresser, je me dois de lui expliquer deux ou trois choses à propos du verbe. Une partie de ce qui suit était à l’origine adressé à quelques groupies fanatiques de l’auteur de Grande Jonction, mais il n’est pas impossible qu’une poignée d’entre vous y trouve malgré tout un peu d’intérêt. Pourquoi pas ?

     

     

    Première leçon : la grippe aviaire

     

    Indifférent à la douleur de ses naïves et consentantes victimes, l’écrivain, être pervers s’il en est, viole les esprits des foules anonymes, s’immisce en ondulant dans les cortex pour y planter ses crochets et y éjacule son poison. Osée, la métaphore ? Pas tant que ça. En effet la littérature ressemble foutrement à une attaque télépathique – ou à une caresse, c’est selon –, à faisceau unique mais aux conséquences totalement imprévisibles. Dans votre chair, l’écrivain grave des mots qui sitôt tatoués s’animent d’une vie propre, indépendante, sans le moindre égard pour leur géniteur dont ils portent pourtant les gènes. Ces mots, broyés par l’inconscient, investissent votre imaginaire, altèrent vos perceptions et, au terme du processus, vous métamorphosent. Pour peu qu’ils soient justes – et non point vrais, comme nous allons le voir –, ils vous ébranlent au point, parfois, d’infléchir votre destin. L’écrivain est un idiot, au sens dostoïevskien – innocemment il propulse ses images-cristaux à travers le temps, à travers l’espace, sans jamais savoir comment celles-ci lui reviendront (si elles reviennent).

     

     

    Deuxième leçon : les logocrates

     

    Cette dimension christique de l’écriture, les soldats autoproclamés du verbe la connaissent, plus que les autres. Ces coqs savent que le verbe n’est pas qu’un anodin moyen de communication. Mais vautrés dans leur délire logocratique, ces fous gnostiques (ces gnous ?...) sont convaincus de participer glaive au poing à une communauté d'esprits résistants, nobles et éclairés, en guerre sainte avec le reste du monde (qui donc se fourvoie et doit être libéré – par le feu peut-être ?). Chevaliers des profondeurs, prophètes hallucinés, poètes des catacombes et apôtres maudits d’une parole qu’ils qualifient volontiers de vraie (corollaire : la parole qui n’est pas leur est donc fausse), ils ne font, du haut de leur probité d’apparat, qu’ajouter leur folie à celle que dans leurs rêves mégalomaniaques ils pourfendent héroïquement. La vie et la littérature proposent, à qui sait voir, à qui sait entendre, bien plus que les vociférations de quelques fanatiques velléitaires et béotiens qui dansent une passacaille avant l’apocalypse – celle-là même qui dans leurs rêves de grandeur s’abat sans pitié sur les humbles (rebaptisés « faibles » à la lueur verdâtre de leurs illuminations artificielles). Leur Weltanschauung grand-guignolesque, où le verbe n’est majusculé que pour en occulter l’inanité, ressemble à celui de Mel Gibson, qui dans sa stupide Passion faisait s'affronter un Christ-Terminator et un Satan-Marilyn Manson ; ou à celui de 300, le navet hollywoodo-spartiate dont certaines plumes kakis nous ont, la main sur le cœur, loué les occidentales valeurs. Aveuglés par un orgueil suicidaire, nos Templiers du verbe oublient cependant que violer l’imaginaire d’autrui, c’est pénétrer en enfer. À chaque cercle franchi, les idées, les métaphores, les mots eux-mêmes sont violemment tordus selon des lois absolument singulières – et imprévisibles –, totalement et immanquablement trahis passé le neuvième cercle. Ainsi naissent de nouvelles idées, de nouvelles métaphores – obscurément.

     

     

    Troisième leçon : les coprocrates

     

    D’autres, drapés dans leurs rictus vulgaires, brandissant leur second degré comme un étendard (ou comme une crête), dilapident leur âme galliforme et pourchassent vainement (en pérorant, cela va sans dire) toute trace de transcendance, même infinitésimale, par pur réflexe, sans même y penser. C’est leur nature. Pour ces pintades, le verbe, qui ne saurait qu’être cloacal, n’est qu’un moyen comme un autre de tuer le temps (s’ils s’en nourrissent, ce n’est manifestement que pour l’évacuer bruyamment). Méfiez-vous d’eux ! Ils paraissent inoffensifs, avec leurs plumes, leurs glougloutements, leur rock and roll et leurs barbillons, mais leur nombre fait leur force. Leur but avoué ? Pondre des œufs et de leurs fientes recouvrir tout.

     

     

    Morale

     

    Il est en ce monde, à la ville comme en littérature, certaines choses infiniment plus justes que le verbe flamboyant des uns ou cloacal des autres.

     

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  • Narcose de Jacques Barbéri

     

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    À l’occasion de la réédition de Narcose et de la sortie d’un recueil de nouvelles, L’homme qui parlait aux araignées (tous deux aux éditions la Volte), le site ActuSF consacre un petit dossier à Jacques Barbéri, l’un de ces auteurs qui, avec Antoine Volodine, Francis Berthelot, Emmanuel Jouanne et quelques autres, ont – ou avaient – une conception de la science-fiction comme littérature des marges – et d’abord comme littérature –, comme espace de liberté absolue (thématique ou formelle), telle qu’on peut (ou pas) la découvrir dans deux recueils du groupe Limite (alors rejeté par la frange fondamentaliste du milieu[1]) : Malgré le monde, paru chez Denoël (Présence du futur) en 1987, et plus récemment, Aux limites du son (la Volte, 2006). Il y avait chez eux le même goût pour l’expérimentation, pour la transgression – et même l’abolition – de toutes les conventions que l’histoire du genre imposait, et pour une certaine esthétique de l’aventure intérieure, avec en toile de fond, souterraine ou non, la figure de l’auteur. Non, d’ailleurs, que ces sept écrivains (rejoints par Philippe Curval et fuis par Antoine Volodine dans Aux limites du son) aient manifesté une quelconque unité esthétique, mais tout de même, comme me le rappelait Philippe Curval dans un entretien accordé aux abonnés de la défunte liste de discussion Mauvais Genres en 2003, le groupe Limite, « posait en effet la question du style, souvent négligée par les meilleurs écrivains [du genre] ».

     

    Les romans de Jacques Barbéri, parus ultérieurement dans l’excellente (et exigeante) collection Présence du Futur, témoignent eux aussi de cette vision iconoclaste et, pourrait-on dire, abymée de la science-fiction, qui se réclame autant de William Burroughs, de Charles Bukowski et des génies du stream of consciousness, que de J. G. Ballard, Michel Jeury ou Philip K. Dick. Qu’aurait donnée une adaptation d’un roman bien tordu de Dick par Tex Avery ? Vous le saurez en lisant Narcose (1989), largement remanié pour sa réédition. Je ne saurais, par ailleurs, que vous recommander de dénicher Une soirée à la plage (1988), l’excellent premier roman de Barbéri, dont l’univers bascule du grotesque au tragique, sans qu’on y prenne garde.

     

    Pour finir, je ne peux pas ne pas évoquer un autre versant de l’œuvre de Jacques Barbéri : la musique. L’auteur de La mémoire du crime (1992) fait en effet partie d’un groupe aux multiples facettes, Palo Alto, dont je ne connais guère la discographie, mais dont je réécoute régulièrement le Mondocane (CD de Palo Alto / Klimperei assorti d’une nouvelle de Barbéri) à l’atmosphère aussi envoûtante qu’un film d’Alejandro Jodorowsky (Santa Sangre). Et si le CD fourni avec Narcose (Une soirée au Lemno’s Club), où l’on retrouve fréquemment Palo Alto, constitue une bande-son rêvée pour la lecture du roman, je vous conseille surtout l’acquisition de Drosophiles et doryphores, l’excellent album électro-jazz de Jacques Barbéri et de Laurent Pernice, sur un label slovène (RX:DX), qui par moment, avec ses mélopées de sax enveloppées par les programmes de Pernice, rappelle certains titres ambient de Painkiller.

     

     

    À lire, donc, sur ActuSF : une interview de Jacques Barbéri, par Jérôme Vincent, Jérôme Lavadou et moi-même ; la critique de Narcose par Jérôme Lavadou, et mon propre article sur Narcose, « Rêve party chez les Têtes Molles ».



    [1] Lire par exemple la note de lecture de Denis Guiot, parue dans L’Étudiant en janvier 1988, où les textes de Malgré le monde sont qualifiées, je cite, d’ « illisibles et sans intérêt, oscillant entre le symbolisme abscons et le nombrilisme puéril », ou la notule de Lorris Murail (Science et Avenir, janvier 1988), qui évoque des textes « pour la plupart informes, d’une obscurité sans grandeur, habités par les sempiternels relents de surréalisme éteint »… Mais en réalité, ce que Guiot et Murail reproch(ai)ent plus ou moins explicitement aux auteurs du recueil, c’est de ne pas se contenter d’être de simples « conteurs », autrement dit, de sortir du rang…

     

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  • Quand le temps soufflera, de Michel Jeury

     

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    « Comment vivons-nous l'avenir, indépendamment et avant tout savoir ? »

    Eugène Minkowski, Le temps vécu.

     

    Gérard Klein, le directeur de la collection Ailleurs & Demain, chez Robert Laffont, se décide enfin à rééditer la géniale « Trilogie chronolytique » de Michel Jeury (je reviendrai probablement sur ces trois romans, Le temps incertain, 1973, Les singes du temps, 1974, et Soleil chaud, poisson des profondeurs, 1976, ainsi que sur certaines nouvelles[1] de l’auteur dont près d’une trentaine sont réunies depuis peu aux éditions des Moutons électriques sous le titre La vallée du temps profond). Soleil chaud, poisson des profondeurs sort le 15 juin, augmenté d’une longue postface de Gérard Klein lui-même – jamais mieux servi que par lui-même – tirée du Livre d’or de Michel Jeury (Presses Pocket, 1982), et d’une bibliographie d’Alain Sprauel. Les singes du temps sont annoncés pour 2009, et Le temps incertain pour 2010. En guise d’amuse-gueule avant notre grand article, donc, voici une courte chronique – légèrement révisée – jadis parue dans Galaxies, consacrée à un roman mineur mais néanmoins passionnant, Quand le temps soufflera. Avant de s’imposer comme l’un des auteurs les plus prisés des amateurs de littérature du terroir (L’année du certif…), Michel Jeury était surtout connu pour ses romans d’anticipation. À sa sortie en 1973, le dickien Temps incertain et ses séquences répétitives (au point de rencontre, dixit Gérard Klein, de la science-fiction et du Nouveau Roman) firent même l’effet d’une bombe, en ouvrant la voie, avec L’homme à rebours de Philippe Curval, à une SF française plus audacieuse, plus littéraire et résolument tournée vers les espaces intérieurs (même si les récits jeuriens n’ont jamais été solipsistes) et la perception du réel – de Dominique Douay à Jacques Barbéri (ce à quoi réagiront d’ailleurs une nouvelle génération d’écrivains, soucieux de renouer avec les racines populaires d’un genre alors en perdition commerciale…). Au début des années quatre-vingt, alors que les ventes des ouvrages de science-fiction étaient en chute libre, vivre de sa plume exigeait un rythme de production démentiel. C’est donc au Fleuve Noir que Michel Jeury poursuivit un temps sa carrière, livrant des romans d’aventures trop vite écrits, de plus en plus faibles, et épuisant son imaginaire (pour reprendre la formule d’André-François Ruaud) sans l’exploiter tout à fait. Une poignée de titres surnagent néanmoins, plus singuliers, échos légers et foutraques à ses chefs d’œuvres des seventies. Publié en 1983 (et réédité en 2003 par les éditions Imaginaires sans frontière – aujourd’hui disparues), Quand le temps soufflera en fait assurément partie.

     

    An zéro. L’Europe est sous la coupe de la Suprême Union des Églises et des Maisons. Les notions de passé et de futur, ainsi que le décompte du temps, ont été définitivement abolis au profit d’une datation neutre : l’avenir se dit désormais « temps-plus », et le passé, « temps-moins ». Table rase de toute historicité. Dopés aux euphorisants, Simon Jallas et ses collègues voyageurs de l’Institut du Temps-Plus visitent leur propre avenir et en ramènent d’effrayantes visions d’apocalypse. Il semblerait en effet qu’en l’an +10, le monde sera déchiré par une catastrophe d’origine inconnue… Pourtant les récits divergent d’un pionnier à l’autre. Le « vent fou » destructeur entrevu par la plupart d’entre eux soufflera-t-il réellement[2] ? Les voyageurs ne seraient-ils pas plutôt victimes d’hallucinations collectives ? Le don d’ultra-mémoire (faculté de se rappeler l’avenir) qui leur permet d’habiter momentanément leur Moi futur (et qui renvoie aux connexions chronolytiques du Temps incertain) n’est-il pas un simple leurre, phantasme schizoïde sciemment provoqué par de puissants conspirateurs ? Dans cette société déshumanisée, coupée de ses origines et dirigée par la main de fer de la très inquisitrice Sainte Action Populaire, Simon part en quête de vérité, au cœur du labyrinthe du temps.

     

    Un voyageur temporel, une femme, un rivage. Quand le temps soufflera débute comme Le Temps incertain s’achevait : au bruit du ressac, au cœur de l’inconnu. La schizophrénie « en miroir » que développe Simon n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle qui perturbait le héros sous influence chronolytique du Temps incertain. Le lecteur, s’il connaît l’œuvre de Michel Jeury, croit donc évoluer en terrain familier – si tant est qu’un univers aussi instable, aussi indéterminé que celui de la trilogie chronolytique puisse paraître familier –, balisé, truffé de références et d’autocitations, et cependant il ne peut se départir d’un durable sentiment d’inquiétante étrangeté. À l’instar de Philip K. Dick, Michel Jeury ne cesse de nous faire douter de la réalité des événements (témoins ces phénomènes prétendument terrifiants observés par les pionniers en l’an +10 : la faux, la trombe, les taches hurlantes, qui ont surtout valeur de termes accrocheurs à l’intention du lecteur ; moins que des symboles, ce sont des « signes », ainsi que le suggérait Jean-Pierre Andrevon dans Fiction n° 346, des icônes, indices quasi-abstraits du caractère définitivement incertain du temps-plus. Témoin encore, ce jeu récurent avec le temps qu’il fait et le temps qui passe). Ou plutôt (et en cela Jeury se démarque peut-être – c’est à voir – de l’auteur d’Ubik) il nous fait douter de la réalité telle que la perçoit le héros : Jeury ne remet pas en cause le réel – il suggère plutôt que l’individu ne peut avoir de l’Histoire, du réel, qu’une vision fragmentaire, inévitablement différente de celle d’un autre.

     

    Mais nous l’avons dit, les romans de cette période FNA[3] s’adressaient surtout aux amateurs d’évasion ; Quand le temps soufflera ne pouvait donc s’achever dans la fausse quiétude du Temps incertain, cet exil schizophrénique : cette fois le héros décide, est-il dit, de vivre éternellement, sur les lignes de son propre passé. C’est qu’ici, il ne s’agit pas tant d’un temps vécu, subi et subjectif, que d’un temps choisi (« Et son passé était devenu un éternel présent, le long duquel il se déplaçait sans fin pour vivre et revivre toujours les joies et les douleurs, les amours et les combats », p. 188 de l’édition ISF, 2003). Pas question, par exemple, de répéter encore et encore les mêmes séquences… Contrairement aux psychronautes du Temps incertain, les voyageurs du temps-plus entendent pouvoir isoler la ligne temporelle optimum, et infléchir le destin. On choisit la fuite, mais délibérément. Admettez que c’est beaucoup moins angoissant… Peu importe alors si le récit oublie parfois de prendre son temps (celui qui passe, donc), si son héros manque vraiment d’épaisseur et si le dénouement, expéditif, nous laisse un peu sur notre faim : servi par un style irréprochable (qui laisse admiratif quand on songe à la production pléthorique de l’auteur à cette époque) et par une trame paranoïaque à la fois complexe et beaucoup plus limpide – et accessible – que les chefs d’œuvres expérimentaux cités plus haut,Quand le temps soufflera ne mérite pas l’oubli auquel il semble décidément voué.

     

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    [1] Les nouvelles de Michel Jeury sont disponibles presque intégralement sur le site Quarante-Deux, sous le titre La Conspiration des Trois-Noms.

    [2] Sachez en tout cas qu’en 1991 parut un roman paysan intitulé Le soir du vent fou (R. Laffont)…

    [3] Fleuve Noir Anticipation.

     

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  • L’Enchâssement de Ian Watson - 3 - Les indiens Xemahoa

       

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     La révélation © Marie Vidal

     

     

    Dans la deuxième partie de notre texte consacré à L’Enchâssement de Ian Watson, nous avions surtout évoqué les expériences sur des enfants aphasiques menées au Centre Haddon. Mais parallèlement aux recherches du linguiste Chris Sole, son vieil ami français Pierre Darriand (qui n’est autre que le père de son enfant…), anthropologiste, vit parmi les Xemahoa, peuple amazonien menacé par un titanesque projet de barrage, mené par le Brésil et les Etats-Unis d’Amérique, qui doit à terme noyer la majeure partie de l’Amazonie sous les eaux. Avant d’aborder dans notre quatrième et dernière partie la trame la plus intéressante de ce récit de science-fiction (je veux bien entendu parler des extraterrestres Changeurs de Signes), attardons-nous quelques instants sur cette étrange tribu.

     

    Dans une lettre adressée à Sole, Pierre évoque donc les Xemahoa, cette tribu exceptionnelle qui non seulement obéit à des lois différentes (par exemple l’inceste y est vivement encouragé, et leur système numéral est avant tout relatif), mais qui, surtout, possède deux langages : une langue quotidienne, traditionnelle, et une autre beaucoup plus complexe (le xemahoa B), un langage « enchâssé » compréhensible seulement pendant des transes provoquées par une drogue, le maka-i, ingéré lors d’un rituel initié par le bruxo (le chaman xemahoa). Comme Sole avec le langage artificiel développé par les enfants du Centre Haddon, Pierre Darriand compare le xemahoa B aux Nouvelles Impressions d’Afrique... Lisons un extrait de ses notes sur la langue xemahoa : « Si le xemahoa B – le langage drogué – est aussi profondément enchâssé que me le laissent penser mes enregistrements, alors l’expression, l’affirmation du “maintenant” est déjà grosse de l’achèvement à venir de cette affirmation. Cela vise à abolir l’étalement dans le temps d’un énoncé, étalement inévitable du fait même de la durée matérielle de l’énoncé, et durée au cours de laquelle l’objet de l’énoncé pourra avoir changé, ce qui, du coup, l’invalidera. » (pp. 81-82) Et plus loin : « Les prédicats “yi” et “yi-yi” y jouent un rôle important. Ainsi, le mot composé “kai-kai-yi” signifie “x” quanta de l’objet temporel mesuré (les phases de la grossesse, de l’histoire de l’Homme ou d’une cérémonie) en aval du cours du temps. Alors que, tout aussi utile et ingénieux, le terme “yi-kai-kai” signifie “x” quanta en amont du présent vers le passé, remontant le cours de ces enchâssements de mots qui, comme un fleuve, charrie la vie. » (p. 82)

    Autrement dit, les Xemahoa « dansent le temps au son des mélopées du bruxo ». L’absence de référence précise au temps dans la langue xemahoa renvoie à l’étude des indiens Hopi par Whorf, pour qui cette particularité réfutait l’idée d’universalité linguistique – cela est toutefois sujet à caution : certains ont montré qu’en vérité, les Hopi avaient bel et bien des expressions pour exprimer les notions temporelles… Mais il semblerait que nos Xemahoa soient plus whorfiens que les Hopi ! Pour Whorf, c’est notre langue d’origine qui nous permet d’organiser le « flux kaléidoscopique d’impressions » sous lequel se présente le monde. Darriand poursuit : « Ce discours enchâssé n’est autre que la châsse où sont serrés l’âme, les mythes, de la tribu. Mais cela permet également aux Xemahoa de faire l’expérience immédiate de leur vie mythique au cours de ces célébrations à la fois chantées et dansées. Le dialecte vernaculaire quotidien, le xemahoa A, est passé au crible d’un re-codage extrêmement élaboré qui brise les séquences linéaires du parler normal et restitue le peuple xemahoa à cette unité spatio-temporelle de laquelle, nous autres, avons été coupés. Car nos langages se comportent comme des barrages entre la Réalité et notre Idée de la Réalité.

    « Je suis enclin à penser que le xemahoa B est le langage le plus vrai que j’aie jamais rencontré. Il est évident qu’à d’autres égards – pour tout ce qui concerne la vie quotidienne – il met à mal, paralyse, infirme notre vision strictement euclidienne du monde. C’est un langage extravagant, semblable en cela à celui de Roussel, mais pire. L’esprit ne peut espérer seul, sans adjuvant, l’appréhender. Mais dans leurs hallucinations, ces Indiens ont découvert l’élixir vital de la compréhension. » (p. 117)

    Ainsi, pour Darriand, nos langages non seulement ne restitueraient de la réalité qu’une vision toute relative, mais encore cette vision serait fausse, et le langage, totalitaire – en opposition à une vraie réalité, à laquelle notre langage ne nous donnerait pas accès... Voilà qui nous renvoie encore à Korzybski, qui rappelait que contrairement au langage mathématique – un langage conforme à ce qu’il décrit –, les langages employés par les bâtisseurs des structures sociales, économiques, politiques, ne sont pas strictement similaires à la structure de la réalité, des faits, des événements (d’où leurs échecs récurrents). Pour s’adapter à son environnement sans courir au désastre (des guerres mondiales par exemple), l’homme, toujours selon Korzybski, doit donc modifier sa conception du monde, rompre avec la logique aristotélicienne et inaugurer la Sémantique Générale, où la raison mathématique prévaut. Aussi « extravagant », aussi roussellien, aussi fou soit-il, le Xemahoa B repose sur le principe a priori très rationnel de l’enchâssement, et permettrait donc aux membres de la tribu, selon Darriand, d’atteindre à la compréhension du monde. Les Xemahoa auraient très exactement trouvé la solution aux recherches menées à titre expérimental au Centre Haddon. D’aucuns ont reproché à l’épisode des indiens Xemahoa de faire double emploi avec les passages consacrés au Centre, puisqu’il ne s’agit jamais, selon eux, que de nous présenter un langage enchâssé censé révéler sinon une autre réalité, du moins la réalité sous un autre jour... Si l'on s'en tient à ce que nous venons d'écrire, c'est juste. Mais le rapprochement des deux intrigues me paraît justifié, pour plusieurs raisons. Premièrement, l’étude des Xemahoa par Pierre Darriand propose un nouvel angle d’attaque, une autre façon d’appréhender une même réalité – préoccupation qu’on trouve précisément au cœur du roman. Ainsi, aux artifices du Centre répond l’harmonie des Xemahoa avec la nature ; au scientisme de Sole et de ses collègues répond le mysticisme des indiens. Cette opposition nous permet du reste de mettre en lumière une différence fondamentale : la mathématique pure permet certes à Chris Sole d’approcher certaine vérité, mais elle se heurte inévitablement au problème des « totalités illégitimes », pour utiliser la terminologie de Bertrand Russell : délimiter les « frontières de la pensée », c’est remplacer les schémas ainsi délimités par un nouveau schéma, qui dès lors devrait être lui-même inclus dans un ensemble plus vaste (dans les ultimes lignes du roman, Ian Watson parlera même d’un « camp de concentration »…) ; tandis que les Xemahoa s’accordent symbiotiquement par l’enchâssement à leur environnement naturel et à leurs mythes, bref, à leur monde dans sa totalité (nous allons y revenir dans un instant), sans accusation d’illégitimité. Et deuxièmement, l’entrelacement des deux intrigues permet à Watson de construire son roman de manière enchâssée – mais un enchâssement simple, fort compréhensible, somme toute très commun – : l’idée centrale s’en trouve évidemment renforcée.

    À en croire Pierre Darriand, les Xemahoa auraient donc réussi, sous certaines conditions, ce que Chris Sole projetait avec les enfants de l’univers enchâssé du Centre : repousser les limites de la compréhension – et de l’esprit. Mais selon l’anthropologiste, les Xemahoa vont plus loin encore, et, sous l’influence de leur langage enchâssé, prétendent soumettre la réalité à leurs perceptions ! En prisant le maka-i en effet, le bruxo « […] ne vise rien moins qu’une perception totale de la Réalité qu’il restitue immédiatement dans le présent éternel de l’hallucination. Et, par cette reconstitution globale de la réalité, il pense pouvoir se donner les moyens de la contrôler, de l’infléchir. Le vieux rêve du sorcier !

    […] « Pour le bruxo comme pour les Xemahoa, la connaissance n’est pas une chose abstraite, mais plutôt codée en termes d’oiseaux et de bêtes, de roches et de plantes, en termes de forêt, avec les nuages et les étoiles qui la surplombent, dans les termes mêmes de la réalité donnée, concrète. C’est pourquoi la description globale de cette connaissance n’est pas une opération abstraite, mais une mainmise sur la réalité factuelle qui les entoure. Cette appréhension de la réalité revient à la contrôler, par là, à la manipuler. C’est, du moins, ce qu’il espère.

    « Il doit bientôt entreprendre une gigantesque narration enchâssée de tous les mythes de la tribu ainsi codés en cet instant précis de leur histoire, de leur conscience. Jour après jour, au cours de la danse droguée, il accumule les éléments de la signification totale que doit prendre en charge sa narration, c’est-à-dire qu’il garde présent à l’esprit tout ce qui a été énoncé les jours précédents, qu’il le garde dans le présent éternel de son esprit inspiré par la drogue, malgré la tension terrible qu’en subissent son corps et son cerveau.

    « Il doit bientôt parvenir à exprimer la conscience totale de l’Être. Bientôt, il percevra dans sa clarté le schéma qui sous-tend la pensée symbolique du mythe. » (pp. 118-119)

    Et cet événement pur coïncidera avec l’accouchement d’une femme, mise à l’écart de la tribu et bourrée de maka-i au mépris des menaces de malformation. Les Xemahoa ne parlent-ils pas de « l’enfant enchâssé (c’est leur mot) dans le ventre de la femme enfermée dans la hutte » (p. 73) ? La dimension christique de cette prophétie (dont Pierre, comme le saint dont il porte le nom, serait le premier apôtre ?...) n’aura échappé à personne. Cette communion des Xemahoa avec leur monde, grâce au maka-i et au langage enchâssé, cette « conscience totale de l’Être », n’est-elle pas une forme animiste d’eucharistie, d’expérience sensorielle de l’union hypostatique catholique ? Mais ces troublantes ressemblances avec certains éléments de doctrine ne sont pas fortuites : à plusieurs reprises nous croisons le chemin de prêtres missionnaires, qui ont tenté (sans succès, selon eux) de porter la parole du Christ auprès d’indigènes qui paraissent, par leurs transes, avoir à leur tour enchâssé ces mythes chrétiens dans leur propre représentation du monde.

    Lorsqu’il nous décrit les étranges particularités des Xemahoa, Pierre Darriand nage-t-il en plein délire, ou est-il dans le vrai ?... Difficile de répondre. Le dénouement de l’affaire du barrage amazonien (les Xemahoa ont essayé, par une narration enchâssée, de tordre le réel à leur guise, or le barrage est effectivement détruit, pour des raisons que nous évoquerons dans notre dernière partie…) brouille les pistes. Le bruxo a-t-il eu la vision du soudain reflux des eaux, au cours de sa narration enchâssée ? Ou ne s’agit-il que d’une coïncidence ?...

    Vous le saurez (ou pas) en lisant la dernière partie de notre article : Les Changeurs de Signes…       

     

     

    1 - SF et langage

    2- Les expériences de Chris Sole

    À suivre…

     

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