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23/12/2008
Farewell
2008 s’achève. D’innombrables films ont été projetés, les romans pleuvent comme les grenouilles en Égypte, et une vie ne suffirait pas à ne serait-ce que télécharger tous les albums placés dans les bacs. Bien que je m’enfonce un peu plus chaque année dans l’inactualité – je ne saurais donc, en aucune manière, prétendre établir un quelconque bilan exhaustif –, je me suis néanmoins complu à fréquenter quelques unes de ces créations.
Je connais peu de postures aussi agaçantes que celle du cinéphile passéiste, aux yeux duquel toute œuvre réalisée par un cinéaste vivant n’est à voir que pour mieux la compisser. Je n’ai, il est vrai, visionné en salles qu’un très petit nombre de films cette année, mais non seulement ces rares élus ne m’ont pas déçu, mais encore, ils m’ont souvent enthousiasmé. Les frères Coen, monolithiques (No Country For Old Men), Arnaud Desplechin, toujours inventif (Un conte de Noël), Béla Tarr, élégiaque (L’Homme de Londres), Laurent Cantet, imprévisible (Entre les murs) et Matteo Garrone, impressionnant (Gomorra), m’ont encore prouvé la vitalité intacte d’un cinématographe du XXIe siècle cependant élevé à sa plus haute expression par deux films d’exception, Le Silence de Lorna de Luc et Jean-Pierre Dardenne, et Hunger (en photo ici) de Steve McQueen, certes pas exempt de défauts mais d’une si stupéfiante beauté que nous ne retiendrons qu’elle.
Bien que guidés par ma seule intuition, mes errements dans le labyrinthe musical mondial n’ont pas été moins fructueux : l’électro dépressive de Blue Shif Emissions de Christ ; l’album éponyme, entre Tétris, punk et New Wave, de Crystal Castles ; les guitares et autres machines de Justin Broadrick (cf. photo ci-contre) et Jesu (Pale Sketches – dont j’ai pu glisser un extrait lors de mon passage dans l’émission d’Éric Vial sur Fréquence Protestante –, Why are we not perfect ?, et J2 avec l’ex-Swans Jarboe, dont le Tribal Limbo résonne encore dans mes neurones) ; Battles et leur single de la mort Atlas (l’album s’intitule Mirrored), détonnant mélange de riffs, de samples et d’Alvin et les Chipmunks (si, si) ; Person Pitch de Panda Bear et ses boucles psychédéliques qui vous font sourire connement ; Earth et son Omen’s and Portents I – The Driver (sur l’album The Bees Made Honey in the Lion’s Skull) d’une pureté étonnante, idéale (j’imagine) pour rouler dans le désert ; le dub hip hop noise de The Bug, alias Kevin Martin (London Zoo) ; le dernier Sigur Rós, plus festif mais toujours beau (Með suð í eyrum við spilum endalaust) et son Festival aux extases quasi-religieuses) ; la cosmic disco de Hans-Peter Lindstrøm (Where you go, I go too) ; l’électro-Krautrock mort-vivant de Zombie Zombie (A Land for Renegades) ; et l’ambient torturée de Portishead (Third, et sa corne finale qui me rappelle immanquablement les tripodes de War of the Worlds de Spielberg), ont tous habité mes innombrables voyages en métro ou en RER. Et les concerts de Sigur Rós (au Zénith) et de Killing Joke (au Trabendo) furent d’inoubliables moments de grâce et de furie. Et je ne passerai pas sous silence la prestation énergique des excellents Idem au Nouveau Casino (merci, sTeF) ; le concert, un peu trop lisse mais efficace, de Radiohead à Bercy, et la grandiose représentation de l’opéra de David Cronenberg et Howard Shore, The Fly au Théâtre du Châtelet, injustement désintégré par une critique qui n’y a visiblement rien entendu. Tandis que, après le spectacle, Sébastien et moi devisions tranquillement en compagnie de Philippe Curval et de sa charmante épouse Anne Tronche, un journaliste de Variety nous interrogea ; de notre mini-interview sur le trottoir, notre reporter a surtout retenu dans son article quelques mots de Philippe (« “Maybe the music's in danger of being monotonous, but the opera's a fascinating case of a director commenting on his earlier work,” said French writer Philippe Curval after the show »), non sans relever, quoique anonymement, l’enthousiasme des « Cronenberg fans » (autrement dit : Sébastien et moi). Belle moisson musicale, donc.
La situation est plus nettement critique si je me tourne vers ma bibliothèque : si l’on excepte, en science-fiction, les rééditions ou nouvelles traductions (Le Temps incertain et Soleil chaud poisson des profondeurs de Michel Jeury, Sauvagerie, La Forêt de cristal, Le Monde englouti et les Nouvelles complètes vol. 1 de J.G. Ballard), pas grand-chose en effet à se mettre sous la dent – mais je n’ai lu ni 2666, ni Contre-Jour, et pas plus les Volodine/Bassmann). Bastard Battle de Céline Minard, Pixel Juice et NymphoRmation de Jeff Noon, ont réussi à me surprendre (comme, dans une moindre mesure, Lothar Blues de Philippe Curval et Lacrimosa de Régis Jauffret), mais en définitive leurs jouissives étincelles ont été totalement éclipsées par une étoile autrement plus intense : La Route de Cormac McCarthy. Depuis près d’un an en effet, le père et l’enfant poursuivent leur errance crépusculaire sur les gris sentiers de mon cortex. L’émotion est intacte : leur feu brille, miraculeux, dans la nuit littéraire contemporaine, qu’heureusement éclairent aussi d’un lustre éternel les astres du passé : Dostoïevski (Carnets du sous-sol, Le Double, Les Frères Karamazov), Gogol (Nouvelles de Petersbourg), Melville (Moby Dick et sa quête concentrique de Dieu, relu dans la sublime traduction d’Armel Guerne) ou Nabokov, dont le Lolita irradie encore, tel un soleil noir, sur mon trente-deuxième hiver, ont tout emporté sur leur passage.
Le Transhumain vous souhaite à tous d’excellentes fêtes.
20:45 Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note | Tags : littérature, cinéma, musique, la route, mccarthy, hunger, le silence de lorna




Commentaires
:)
Même en évoquant ton année kulturelle, tu parviens à te fendre de quelques belles trouvailles verbales... Bons festoiements à toi Transami!
Ecrit par : Le Clochard de la rue Daguerre | 23/12/2008
!
Ecrit par : Transhumain | 23/12/2008
En cinoche: Les promesses de l'ombre (ou était-ce fin 2007? je ne me rappelle plus...)
Pour la littérature, il y a eu, quand même et malgré plein de réserves de détail, l' "événement" Velum.
Pour la SF, j'ai donné chez moi mon avis du moment sur la "stagnation esthétique" du genre en France. On y pense juste (encore que...), mais on y crée mal, ou pas assez. Je pense qu'au moment de faire ton bilan ici-même, c'est un peu ce constat que tu retrouves de ton côté, non?
Tu m'as donné envie de dresser un bilan, du coup, pour mon année 2008.
Il faudra aussi faire le bilan "intellectuel" de l'année 2008, qui fut communément riche: de toutes nos théories de la SF, échafaudées à la diable, à des approfondissements divergents, moi sur la question du monde et du messianique, toi sur la "schize"...
Une petite rétrospective pourrait être intéressante!
Ecrit par : Bruno | 24/12/2008
Joli bilan!
Au cinéma, Les Promesses de l'ombre, ce n'était pas en 2008?
En littérature, il y a Velum en imaginaire, qui est, malgré plein de défauts dans le détail, ce "vers quoi" il faudrait tendre pour avancer encore.
En SF: stagnation esthétique (cf ce que je disais sur mon blog dernièrement) en France: on n'y pense pas trop mal (encore que, parfois, on puisse nourrir de très sérieux doutes ^^), mais on n'y crée pas avec la puissance et le souffle nécessaires.
Heureusement, il y a les génies.
Pynchon, Broch pour moi, cette année.
Et surtout, par-dessus tout: Pierre Michon!
En te lisant, je me disais qu'il faudrait aussi dresser un petit "bilan" intellectuel de cette année, que tu nous expliques "enfin" la genèse de cette obsession pour la schizophrénie...
Ecrit par : Bruno | 24/12/2008
Joyeux Noël, Olivier!
Ecrit par : Bruno | 25/12/2008
En SF comme ailleurs, je sais que certains livres valent au moins qu'on s'y intéresse, Vélum en fait partie - même si je crains fort de m'ennuyer à sa lecture... Assez d'accord (mais tu le sais) avec ton constat sur la SF...
Quant à mon obsession pour la schizophrénie, il est encore trop tôt pour trop en dévoiler. Comme tu le sais, quelques projets prennent sérieusement forme, d'autres sont en gestation, et il me reste pas mal de lectures à entamer, d'autres à digérer !
Ecrit par : Transhumain | 25/12/2008
Ecrit par : Spendius | 26/12/2008
Ecrit par : Transhumain | 27/12/2008
Ecrit par : K | 28/12/2008
(je connais le lien - faut bien des bases pour cogiter. Je vous renverrez plutôt vers http://a.fradin.free.fr/doc/mvups.pdf )
Il me faudra bientôt un nouveau truc sur quoi cogiter, en fait. Je me remets à vous, ô grand maître du cinéma s-f!
Ecrit par : Spendius | 28/12/2008
Ecrit par : Transhumain | 30/12/2008
Ecrit par : Bruno | 30/12/2008
Moi, je dis "A Scanner Darkly".
Ecrit par : Nébal | 30/12/2008
Ecrit par : Spendius | 30/12/2008
Ecrit par : Spendius | 30/12/2008
Ecrit par : Spendius | 30/12/2008
Ecrit par : Transhumain | 31/12/2008
(On a le droit de tourner les commentaires en "conversations autour d'un café", ici, hein?)
Ecrit par : Spendius | 31/12/2008
Ecrit par : Transhumain | 31/12/2008
Ecrit par : Spendius | 01/01/2009
Ecrit par : unevilleunpoeme | 07/01/2009
Ecrit par : Transhumain | 07/01/2009
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