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Littérature - Page 8

  • La Déchronique du Déchronologue. Fragment XXII

     

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    Le porte-avions de classe Nimitz USS George Washington 

    Source : © US Navy

     

     

    Le porte-avions américain USS George Washington : le « fantasma », la Némésis de Villon. Son Moby Dick, si l'on veut – et l'on n'approuve qu'en partie notre ami François lorsqu'il écrit, évoquant cet évident cousinage entre le roman de Melville et celui de Beauverger : « Quelle que soit la nature de l'intouchable Léviathan vers lequel le récit tend irrésistiblement, c'est bien à la même source que le roman de Beauverger puise son élan : la confrontation de l'homme avec une incarnation métaphorique de l'Absolu. ». Le bâtiment américain – dont, il faut le noter, les occupants demeurent invisibles, pour ainsi dire virtuels – s'impose moins comme l'incarnation du mal absolu que comme la synthèse de la faillite morale de la civilisation. Il mérite alors pleinement ce statut de Léviathan, monstre marin biblique capable d'anéantir le monde, et conception philosophique du pouvoir telle que développée dans l'œuvre majeure du contemporain de Villon, Thomas Hobbes... Le Washington, double d'acier du flibustier et de son navire, représente le mal commis ou à commettre au nom du bien commun : il est le fantôme de tous les crimes de l'humanité. 

     

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  • La Déchronique du Déchronologue. Fragment VII

     

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    Henri-Paul Mott, Le siège de la Rochelle, 1881

     

    Happy, happy they that in hell
    Feel not the world's despite.

     

    Heureux, heureux ceux qui en enfer, ne sentent pas le dédain du monde... Henri Villon, nous l'avons dit, est hanté par une culpabilité vivante, protéiforme, assez puissante pour lui interdire tout espoir de trouver la paix intérieure. Signalons à ce sujet à notre amical lecteur l'existence, au début d'une version antérieure du Déchronologue, d'un autre incipit, que l'auteur n'a finalement pas retenu : « Pourquoi pouvons-nous nous souvenir du passé, mais pas du futur ? » (Stephen Hawking dans Une brève histoire du temps). Bien que remplacée par la citation de Camus, certes plus explicite, la question de Stephen Hawking placée en tête du roman ne visait pas tant en vérité les lois de la physique et de l'espace-temps que les tensions intérieures de Villon. Tel un héros shakespearien, le capitaine est poursuivi sans relâche par ses fautes passées, et terrifié à l'éventualité, invérifiable (le livre d'histoire échappé du futur annonçant à Le Vasseur sa propre mort prouve que même un avenir prétendument déjà advenu n'est pas fiable), d'en commettre de nouvelles. Il en appelle d'ailleurs à notre « indulgence » dès le deuxième paragraphe du prologue (13), et cherche aussitôt à nous convaincre de sa probité : « [...] et j'aime à penser que je n'ai jamais occis que ceux qui ne m'en avaient pas laissé le choix. » (14).

    L'éthique est d'ailleurs une véritable obsession chez Villon, obsession qui semble trouver une origine, ou du moins un point de fixation, dans son expérience traumatisante du siège effroyable de La Rochelle, auquel il participa non aux côtés de l'armée de Richelieu, mais parmi les Huguenots : « [..] je fus, en mes lointaines années d'une foi moins avariée, parmi les insoumis de La Rochelle  qui s'arc-boutèrent contre la crapulerie royale et catholique. Jusqu'à devenir plus infâmes que l'assiégeant, pour ne pas lui céder trop vite, en chassant de la cité femmes, enfants, vieillards au profit des seuls combattants. Pour gagner un peu de temps. Oui, du haut de ces remparts qui allaient bientôt être rasés par monsieur de Richelieu, je pris suffisamment part à l'avilissement et à la barbarie des hommes pour m'en aller chercher l'oubli à l'autre bout du monde. Et ne plus avoir envie d'en parler » (15).

    Les tourments du capitaine s'enracinent dans le conflit entre d'une part sa conscience aiguë des valeurs morales, autrement dit son système éthique, et d'autre part la procédure de décision rationnelle, qui lui fait agir à l'encontre de ces valeurs. Par exemple, tuer, dans certain contexte, peut s'avérer nécessaire, mais en terme de valeur absolue, cela reste une action fondamentalement mauvaise. Or depuis Platon, on sait combien cette notion de bien est nécessaire au bonheur individuel. La transgression de normes réputées universelles, comprises comme contraintes morales, entraîne la désapprobation et le trouble de la conscience (car, tapi dans l'ombre, veille le Surmoi, instance de censure, de surveillance du Moi). De telles transgressions sont inévitables : comme l'a montré Freud dans Malaise dans la civilisation, l'éthique n'a que peu d'égards pour le Moi, et ne se préoccupe pas de savoir si les commandements sur lesquels elle s'appuie  valeurs absolues et transcendantes  sont praticables... Dès lors le sentiment de culpabilité de Villon est inéluctable, et ne peut qu'augmenter à mesure que s'accumulent des actes réprimés par le jugement moral.

    L'auteur nous donne très tôt des exemples des terribles conflits intérieurs du flibustier (dont les tempêtes temporelles ne sont que des extensions dans l'espace). Ainsi, après avoir balayé la flotte d'Alexandre le Grand, Villon ne ressent « aucune joie ». Au contraire : « J'avais eu l'impression d'effacer mille vies comme on biffe un paragraphe. Abominable sentiment » (48). Il parle aussi de « dégoût » (49), d'une « culpabilité sacrilège » (49), ou encore d' « outrage » (55), et refuse que quiconque assiste au massacre (54)... Même pour le compte de son ami Arcadio et des Itzas, endosser la panoplie du bourreau est hors de question, et même le rôle de témoin lui est insupportable. La violence avec laquelle les guérilleros indiens terrassent les Spaniards dans l'un de leurs ports stratégiques, pour y reprendre une précieuse maravilla, l'écœure. S'il ne s'y soumet, ce n'est que pour naviguer au vent le moins mauvais – entre deux maux (au sens des valeurs morales), Villon choisit toujours le moindre.

    De culture chrétienne, Villon souffre tout simplement de n'être pas un sage, c'est-à-dire de n'être pas un individu agissant de manière parfaite, conformément au bien absolu.

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  • La Déchronique du Déchronologue. Fragment II

     

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    « Je suis le capitaine Henri Villon et je mourrai bientôt. » (13). Ainsi commence Le Déchronologue. Flibustier de lettres et d'honneur, pourchassé par ses morts et par ses crimes, fussent-ils toujours justes, Henri Villon nous conte, dans le désordre savamment orchestré de son journal - au prologue, daté de 1653 (« À bord du "Déchronologue", après la débâcle ») succèdent le premier chapitre (1640) puis les chapitres XVI et XVII (1646), avant de revenir en 1640 et 1641 dans les chapitres VI, II et VII, et de faire un nouveau bond en avant en 1651 dans le chapitre XXII, etc. -  son extraordinaire aventure, de Port-Margot en 1640 à la bataille de Maracaibo en 1653 (un épilogue complètera le tout, écrit par un autre personnage, Mendoza, en 1655). Les îles des Caraïbes du XVIIe siècle, berceau de la piraterie et creuset de nations en quête de places stratégiques à quelques encablures de la Floride au nord, du Yucatan à l'ouest (le Mexique) et de Carthagène au sud en Colombie, sont, historiquement, le théâtre de maints affrontements entre Espagnols (ici, les « Spaniards »), Français, Anglais et autres colons européens. À Port-Margot ou sur l'île de la Tortue, le commerce des maravillas fait rage. Les maravillas sont des objets d'origine inconnue aux propriétés fantastiques : certains, comme la quinquina, soignent la fièvre des marais ; d'autres, les conservas, pourraient résoudre les problèmes de disette ; d'autres encore indiquent le Nord, projettent un faisceau lumineux dans la nuit ou diffusent de la musique aux rythmes bizarres. Corsaires et boucaniers s'arrachent ces merveilles venues d'autres époques, sources de profit autant que de ravissement. Parfois, ce sont des flottes entières qui surgissent dans les eaux infestées de tiburones de la région, à la faveur de tempêtes temporelles que craignent les puissants Spaniards eux-mêmes... D'où viennent les maravillas ? Quel est leur lien avec les Itzas, ces indiens du Yucatan qui fomentent une révolution contre la domination régionale de la couronne d'Espagne ? Qui sont les mystérieux Targui ? Comment les trirèmes d'Alexandre ont-elle pu entreprendre l'invasion (vite avortée) de l'Amérique du XVIIe siècle ? Que sont les burbujas, ces bulles qui flottent, comme de mauvais augures, au-dessus des terres et des océans ?... À ces questions, Stéphane Beauverger ne répond parfois qu'incomplètement. C'est que, de notre avis, l'intelligence du Déchronologue repose moins sur la vraisemblance des faits et des explications rationnelles, que sur une cohérence plus souterraine qui, nous l'avons déjà suggéré, est étroitement liée aux émois métaphysiques de Villon.

    Joignons-nous néanmoins, pour le moment, au chœur harmonieux de la critique : en tant que récit de piraterie, il est vrai, Le Déchronologue fonctionne parfaitement.

     

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  • La Déchronique du Déchronologue. Fragment VI

     

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    La mise en exergue, au début de chaque chapitre, de paroles tirées de chansons d'époques diverses, participe pleinement à la détermination des épisodes du livre, leur attribuant une ambiance, un thème propres et, comme l'écrit notre ami François, « constitue un écho du mélange des temps historiques [...] à l'œuvre dans Le Déchronologue ». Ainsi la conspiration du premier chapitre, ourdie dans le grenier d'une gargote de Port-Margot reconverti en arrière-salle, est-il introduit par La complainte du partisan ; et l'entrevue mortifère de Villon avec un Le Vasseur paranoïaque et ivre de pouvoir est accompagnée par le Death to Everyone de Bonnie Prince Billy... Il s'agit en réalité de disques écoutés par Henri Villon lui-même, au gré de ses humeurs et de ses états d'âme : « Lady Franklin's Lament, The Irish Rover. Autant de façons de saluer les défunts » (62). La plus emblématique de ces chansons est assurément le splendide Flow my Tears de John Dowland, que les amateurs de science-fiction connaissent au moins indirectement avec Philip K. Dick et son Flow my tears, the policeman said (Coulez mes larmes, dit le policier). (Bien que, de son propre aveu, Stéphane Beauverger n'eût pas connaissance des références dickiennes à Dowland, Coulez mes larmes et Le Déchronologue ne sont pas sans similitudes : Jason Taverner, une vedette de la télévision, se trouve brutalement projeté dans une réalité parallèle, où, visiblement, il n'existe pas et n'a jamais existé ; Henri Villon, un flibustier en quête d'oubli, est plongé dans un monde où tout permute et s'efface, sauf lui –  et son passé...). Tiré de l'œuvre la plus célèbre de Dowland, Lachrimae or Seven Tears Figured in Seven Pavans, Flow my Tears fut un véritable succès au XVIe siècle, un « tube » avant l'heure, à une époque où la diffusion massive n'existait évidemment pas encore, un temps où la musique était encore une fascinante maravilla, et pas encore un bruit de fond...

    Avec l'épigraphe d'Albert Camus tirée de L'été (1954) (« L'homme n'est pas entièrement coupable : il n'a pas commencé l'histoire ; ni tout à fait innocent, puisqu'il la continue », 11), l'hymne du Déchronologue, chant du désespoir du capitaine Villon, annonce le soleil noir de la culpabilité – noir et cependant aveuglant – qui irradie sur les paysages intérieurs du roman.

     

    Flow, my tears, fall from your springs!
    Exiled for ever, let me mourn;
    Where night's black bird her sad infamy sings,
    There let me live forlorn.

    Down vain lights, shine you no more!
    No nights are dark enough for those
    That in despair their lost fortunes deplore.
    Light doth but shame disclose.

    Never may my woes be relieved,
    Since pity is fled;
    And tears and sighs and groans my weary days
    Of all joys have deprived.

    From the highest spire of contentment
    My fortune is thrown;
    And fear and grief and pain for my deserts
    Are my hopes, since hope is gone.

    Hark ! you shadows that in darkness dwell,
    Learn to contemn light
    Happy, happy they that in hell
    Feel not the world's despite.

     

     

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  • La Déchronique du Déchronologue. Fragment XVII

     

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    Francis Bacon, Self portrait, 1973

     

     

    Le pouvoir des maravillas évaporé, il s'agit pour Villon de faire permuter les possibles, les époques, les matières, de faire du monde, littéralement, un « Corps sans Organes », sphère glissante à la surface opaque, tendue et indéterminée, sans image précise, production fluctuante du désir, sur laquelle circuleraient des intensités, où sans cesse se remodèleraient les territoires – ainsi le Nouveau Monde balayé par l'apocalypse des temps incertains en tableaux de cauchemar –, comme autant de possibles jamais appelés à véritablement advenir. Le Déchronologue, son navire modifié, ne lui est livré que pour servir ses desseins.

    Mais cette folie annihilatrice peut prendre de nombreuses formes, moins spectaculaires. Par exemple, les membres des équipages sont relativement interchangeables : ils n'ont bien souvent, nous le savons, que des noms d'emprunt généralement associés à leur fonction. Comment s'émouvoir de la disparition du Bosco, ou d'un malheureux prisonnier de Carthagène, quand un autre le remplace aussitôt, quand il s'agit toujours d'effacement et d'oubli ? « Regardez-le, soufflai-je en caressant le visage du défunt. Ce pourrait être moi, mort entre ses bras. Ou vous. Ou le contraire. Vous décédé, et lui vivant. Quelle différence, au fond. » (76). Et à Dernier-Espoir, le port de résistance des survivants, « les drapeaux et les nations n'avaient plus de sens, les langues des adversaires de naguère se mêlaient et fusionnaient autour des bassins d'eau douce en un galimatias qui n'aurait pas déplu au grand Fèfè de Dieppe » (115). Se mêler, soumettre l'ordre au chaos, perdre toute spécificité, s'anéantir dans la fusion démentielle des noms, des mots, des blasons et des chairs. Ceci, vous le savez à présent, est l'œuvre du capitaine Villon. 

     

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