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  • Jeanne d'Arc à l'écran - 5 - Gustav Ucicky (1935)

     

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    1935. Hitler est chancelier, l’Allemagne prépare son réarmement et le troisième Reich adopte le drapeau à croix gammée : autrement dit, ça sent le film de propagande à plein nez, d’autant que Joseph Goebbels, ministre de la Propagande et de l’Education du Peuple, contrôle déjà l’industrie cinématographique allemande et son fleuron, la UFA. On sait du reste combien la Pucelle attise les convoitises idéologiques, surtout de la part des nationalistes, et particulièrement en temps de crise. Mais ne nous y trompons pas : Goebbels et Hitler connaissaient les limites de la propagande pure et simple, et des films produits sous leur joug, très peu s’avèrent ouvertement nazis. S’enchaînent alors les films à grand spectacle, souvent à caractère historique, généralement sans lien direct avec le nazisme, donc, mais où l’antisémitisme, l’anglophobie et la glorification de la jeunesse et du sacrifice sont monnaie courante.

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    Et, à l’image du Joan the Woman de Cecil B. DeMille en 1916, ce sont bien les valeurs sacrificielles de l’épopée johannique qui semblent avoir retenu l’attention du régime – occasion rêvée, qui plus est, de ridiculiser l’ennemi anglais et le voisin gaulois. Réalisé par Gustav Ucicky, Das Mädchen Johanna commence d’ailleurs sur le registre de la bouffonnerie, au cours d’une dispute entre le capitaine anglais Talbot et le gros duc de Bourgogne. Les Français en prennent aussi pour leur grade : à l’exception du fidèle Maillezais (d’ailleurs inventé pour l’occasion), les capitaines français sont lâches, fainéants, cupides, corrompus et, comme La Trémouille, trahissent leur roi sans scrupules. C’est que, comme l’a déjà signalé Graham Greene [1], le personnage principal n’est pas tant cette insipide Jeanne (minaudeuse Angela Salloker) que le machiavélique roi Charles VII (Gustaf Gründgens, onctueux à souhait), qui n’hésite pas à instrumentaliser la Pucelle (plus occupée à jouir des somptueux présents de la cour (ah, son regard émerveillé à la vue de l’étincelante armure offerte par son roi !) qu’à mener l’armée au combat)  jusqu’à la sacrifier et à en faire une martyre, pour le bénéfice du Royaume.

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    Son rôle est celui d’un faire-valoir, d’une courtisane de Charles VII, d'un pion (aux échecs : la Reine) à la droite duquel elle trône à Chinon, non sans témoigner, du reste, plus de foi en ses superstitions lorraines (sa couronne de fleur est fanée, signe d’un désastre imminent) qu’en son Seigneur Dieu… Son apparition même, qui sauve le Dauphin d’un lynchage annoncé (la foule le prend pour d’Alençon, qui vient de jeter cent hommes dans la Loire), est à comprendre comme le signe de l’importance capitale de Charles. Et ce n’est pas la crise de nerfs de Jeanne à l’annonce de la sentence du tribunal qui redorera son blason : le seul à garder son sang-froid, le seul à porter le poids et la souffrance de la trahison, c’est bien lui, le sinistre monarque – le seul, aussi, dont la clairvoyance est mise en valeur par un beau clair-obscur et par des costumes étranges (préfigurant ceux des Visiteurs du Soir de Marcel Carné, comme l'a justement noté Olivier Bouzy [2]) dans un film à l’expressionnisme par ailleurs assez terne.

    Curiosité subtilement fasciste filant plus ou moins la métaphore échiquéenne (avec gambit de la Reine), Das Mädchen Johanna vaut plus comme témoignage d'une industrie soumise au troisième Reich, que pour sa contribution à l'édifice ciné-johannique.

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    [1] « The real hero is Charles with his Nazi mentality, his belief in the nobility of treachery for the sake of the nation. The purge of 30 June and the liquidation of Tremouille, the burning Reichstag and the pyre in Rouen market-place - these political parallels are heavily underlined. The direction is terribly sincere, conveying a kind of blond and shaven admiration for lonely dictators who have been forced to eliminate their allies. » (G. Greene, Mornings in the Dark: The Graham Greene Film Reader, ed. David Parkinson, Carcanet Press, 1993, p. 39).

    [2] O. Bouzy, « Filmographie » in P. Contamine, O. Bouzy & X. Hélary, Jeanne d'Arc, Histoire et Dictionnaire, R. Laffont, « Bouquins », 2012, p. 1155.

     

  • Jeanne d'Arc à l'écran - 4 - Marco de Gastyne (1929)

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    Tandis que Dreyer prépare sa Passion de Jeanne d'Arc pour la Société Générale des Films, Pathé-Natan lance son propre projet, celui d'un « grand film populaire et national » (il sera d'ailleurs introduit par une citation du Jeanne d'Arc de Michelet).

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    Au scénario : Jean-José Frappa, qui détestait le film de Dreyer avant même qu'il fût produit, et qui enfonça le clou de la Passion après sa sortie [1]. Ce qu'il lui reprochait : de n'être pas assez français, mais aussi de donner une image trompeuse de l'héroïne : « M. Carl Dreyer n'a pas compris Jeanne de Domrémi. Il l'a diminuée en en faisant une paysanne à l'air obtus, affolée et pleurnicharde qui ne ressemble en rien à la petite fille vaillante dont les réparties d'une « divine candeur », courageuses toujours, ironiques souvent, sont parvenues jusqu'à nous dans ce manuscrit du procès de Rouen qui se trouve à la Bibliothèque de la Chambre des Députés. » [2] Et si d'un point de vue esthétique ces arguments ne valent pas tripette, il nous faut concéder que la Jeanne scénarisée par Frappa et mise en scène par le peintre Marco de Gastyne est infiniment plus proche de la Jeanne historique, telle que nous la laissent imaginer les livres d'histoire et les minutes du procès... La jeune actrice Simone Genevois (la Pauline Bonaparte du Napoléon d'Abel Gance) avait déjà une longue expérience du cinéma (elle commença à tourner à un an !) mais n'avait que seize ans au début du tournage, précisément l'âge de Jeanne à son premier départ pour Vaucouleurs ! Mieux encore, cette brunette – comme Jeanne d'Arc, souvent incarnée par des blondes –, plutôt jolie et née cinq cents ans et quelques jours après la Pucelle, joue à merveille et sans ostentation l'innocence comme l'exaltation, le défi comme l'abandon, le recueillement comme la volonté, et livre probablement l'une des plus belles incarnations de Jeanne, avec celle de Jean Seberg trois décennies plus tard.

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    Quant au film lui-même, autant que je puisse en juger avec la calamiteuse copie en ma possession, il est tout simplement excellent et ne mérite absolument pas le mépris avec lequel l'a traité la cinéphilie, jusqu'à l'oubli quasi total. Comédiens d'une grande justesse, costumes et décors franchement exceptionnels, mise en scène rien moins que brillante, intelligence du montage (Eisenstein, qui avait fortement impressionné Dreyer, est visiblement une grande influence pour les scènes de bataille d'une intensité inouïe – et autrement plus impressionnantes que chez DeMille), il s'en faut de peu que le film de Marco de Gastyne n'atteigne la perfection des grands classiques. La faute, sans doute, à sa pieuse fidélité au mythe, à de trop longs et nombreux intertitres et, surtout, à une construction rendue bancale par les fragments encore manquants – près d'un tiers du film. Les séquences rouennaises ne sont pas moins splendides que les autres, mais la mise entre parenthèses (provisoire ?) de la période de déclin de la Pucelle jusqu'à sa capture empêche le film, trop illustratif, d'atteindre au tragique. Espérons que soient retrouvés et restaurées les séquences manquantes, pour qu'enfin le monde découvre ce grand film relégué dans les oubliettes du cinématographe.

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    [1] « En ce qui concerne Jeanne d'Arc, j'avais jadis déclaré que ce personnage essentiellement français ne pouvait être compris par un étranger. J'avais écrit ici-même, qu'il fallait avoir des racines profondes dans le sol de France pour en saisir toutes les nuances » (J.-J. Frappa in Chanteclerc, 3 nov. 1928, cité in L'Avant-Scène Cinéma 367/368, La Passion de Jeanne d'Arc, jan-fév. 1988, p. 163.)

    [2] Ibid.