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La Mémoire du Vautour de Fabrice Colin - 6 - Temps, récit et schizophrénie, première partie

 

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« to and fro in shadow from inner to outer shadow
-
from impenetrable self to impenetrable unself by way of neither »

 

Samuel Beckett, neither

 

 

 

Ce que nous avons appelé « damnation » ressemble en fait à s’y méprendre au théâtre mental du schizophrène. Le moi-qui-meurt de Tyron est exclu du monde, ou, pour reprendre les termes de Bataille cités plus haut, la mort enferme son monde réel « dans l’irréalité d’un moi = qui = meurt ». Tyron, Sarah, Narathan et Io-Tancrède (Reeltoy, le jouet-bobine, jouant un rôle bien à part) se meuvent dans leur propre monde (« Les fous possèdent leur monde à eux, non ? », lâche Clelia à Io-Tancrède, p. 259) – recroquevillé sur lui-même, mais jamais autistique –, à la tangente de cette possibilité absolue de l’être que constitue sa mort. Irréalité, vraiment ? Pas exactement. Bill Tyron n’est pas victime d’hallucinations au sens commun du terme : il fait plutôt l’expérience subjective de la mémoire et des pensées ; son monde est encerclé par la présence terrifiante de la mort. Et pas seulement Bill : les cinq narrateurs de La Mémoire du vautour sont tous schizophrènes, chacun à sa manière. Tyron, donc, qui engendre les autres ; Sarah ensuite, à la temporalité discordante, sujette au délire de persécution ; Narathan, qui voit un psychologue régulièrement, et qui sous l’action de psychotropes acquiert une perception altérée de la réalité ; Io-Tancrède[1], à qui l’on a diagnostiqué une schizophrénie hébéphrénique (cf. p. 286) ; et Reeltoy, le personnage multiple dont les différents avatars, humains ou animaux, sont tous eux-mêmes schizophrènes – étant bien entendu que nous n’envisageons pas ici la schizophrénie comme un cas clinique psychopathologique, mais comme un mode spécifique d’être au monde. Nous ne faisons d’ailleurs que nous appuyer sur les travaux de Ludwig Binswanger (1881-1966), chef de file de la Daseinanalyse (analyse existentielle) et auteur, entre autres, du Cas Suzanne Urban. Pour l’analyse existentielle, d’une certaine manière, il n’y a plus de malades mentaux, seulement des expériences vécues qui constituent le moi (même si ce moi, comme le firent remarquer un peu abruptement Gilles Deleuze et Félix Guattari dans L’Anti-Œdipe, « il y a bien longtemps que le schizo n’y croit plus »[2]) : « chacun a, pour ainsi dire, sa propre schizophrénie, selon sa propre biographie, ses propres problèmes et les alternatives qui en procèdent »[3]. Ce serait même le propre de la schizophrénie, selon Binswanger, de n’être pas un mal générique menaçant le Dasein, comme peuvent l’être la manie et la mélancolie. La schizophrénie, donc, comme mode singulier de l’être-au-monde.

Pour la psychanalyse, le moi se constituerait sur un mode spéculaire (je me reconnais dans l’Autre). Or l’identification secondaire (re-présentation de soi, distinction entre sujet et objet) est perturbée chez le schizophrène. Le morcellement schizophrénique du moi ne désigne pas le clivage du moi en différentes unités ou personnalités – sinon dans l’imagerie populaire –, mais plutôt le défaut de constitution d’un moi unifié et distinct : « Socrate n’établit pas de réelle différence entre « je » et « tu », entre lui et les autres. […] Alors peut-être qu’il veut dire que c’est toi qui ne connaît pas la mort. Quoi qu’il en soit, c’est très anormal. » (128), dit Monika à Sarah[4], à propos de l’orang-outang au nom de philosophe grec. Ou encore : « Je ne me sens pas très bien. Je suis – je suis en dehors de moi. » (Io-Tancrède, 268-269). Pour le schizo, en effet, « Je » est un autre[5] (cf. également notre quatrième partie) : « [J]e suis la conscience d’un autre, mais cet autre n’est pas Dieu » (227), déclare Io-Tancrède (il fait ici référence à notre mystérieux énonciateur déjà évoqué, « LUI », son « double invisible » qui n’évolue pas dans le même monde[6] :  « Je n’essaie pas de savoir ce que LUI a en tête. J’ai décidé une fois pour toutes de vivre, même si c’est étrange et difficile. Je suis le véhicule. Le porte-parole », p. 238), qui se contredit quelques dizaines de pages plus loin, toujours aussi confus : « Dieu, je – Les rues. Les rues sont vides. » (275). Le chapitre Reeltoy, moins explicite, n’est pas moins éloquent : Reeltoy, c’est l’ami de Narathan, mais c’est aussi un vautour, un tigre, un pirate défoncé, un requin… Lisons Setyo, le pirate : « Je suis le personnage. Je comprends la chose noire. Qui enlace la vie. Opérant par cercles concentriques pour la séduction et nous incorporer à sa danse spéciale et savoir/comprendre/c’est voir ce qui se dessine et de quelle façon procèdent les départements concernés les tours hurlantes au sommet des cieux. Comprenons ceci ::: qu’elle va se confondre avec MOI. » (150-151) Setyo devient le tigre en le mangeant. Devient le vautour. Et à son tour le requin deviendra lui. Puis Reeltoy. De la même façon, les différents narrateurs de La Mémoire du vautour, de Bill Tyron à Io-Tancrède, sont à la fois les mêmes, et distincts, liés par une logique qui échappe à la seule rationalité. Reeltoy reconnaît Sarah à travers Narathan (p. 166), alors même qu’il ne saurait l’avoir rencontrée, sinon sous la forme du vautour. Mais laissons cela pour le moment.

Il y aurait donc, en quelque sorte, indistinction entre la vie psychique du schizo (son imaginaire) et les événements réels, externes. Cet imaginaire possède une évidence interne indiscutable : la croyance délirante a le caractère réel de l’évidence subjective (à ceci près qu’elle est considérée par le sujet comme un jugement sur le monde, qu’elle est traitée comme si elle concernait la réalité externe et non la réalité interne. Autrement dit, pour reprendre les termes de Binswanger, il s’agit d’une « perte de l’expérience naturelle » (c’est-à-dire de la croyance en la réalité). Bill Tyron étant en train de mourir dans la réalité objective, tout ce qu’il rapporte directement ou indirectement relèverait donc de l’imaginaire. La pensée serait morcelée par la dissociation symbolique, soustraite au principe de réalité. Elle serait, en langage freudien, « primaire », c’est-à-dire seulement « présentation » de la chose ou de l’action en mémoire : l’hallucination serait accomplissement d’une scène ; tandis que la pensée secondaire re-présenterait des contenus inconscients en permettant, par déplacement, leur accomplissement par l’action (pensée ou langage). Pour le schizo, si l’on veut, le mot vaudrait pour la chose[7], les métaphores seraient prises au pied de la lettre[8]… L’improbable vautour que rencontre Sarah, par exemple, est porteur d’un fort symbolisme, (nous l’évoquerons en temps voulu ; il vous importe, pour l’heure – faites-moi confiance –, de savoir que le vautour, qui n’est pas par hasard le seul personnage à figurer dans le titre, est la véritable clé de compréhension du roman), et d’un grand pouvoir métaphorique. Ainsi pourrions-nous dire que la mort « plane » sur le monde du roman. Au sens figuré d’abord, en étant omniprésente[9] (au sens strict : présente partout), dès les premières lignes, jusqu’aux dernières (et pour cause puisque, comme nous l’avons vu, le roman est enchâssé dans la mort de Tyron). Au sens propre ensuite, avec l’ombre récurrente du vautour (Sarah, Reeltoy, Narathan), métaphore réifiée de la mort (mais pas seulement, nous le verrons) : « J’appuie sur PLAY. Rien ne se passe. De la neige sur l’écran, quelques zébrures, puis un compte à rebours, 10, 9, 8, 7 et l’image d’un vautour en ombre chinoise. » (203)

Le schizophrène est victime d’une confusion des représentations par analogie (d’images et de mots), d’où la désorganisation logique de sa pensée (dissociation), dont la temporalité est annulée (cf. plus loin). Il est acteur, mais aussi spectateur (cf. p. 203). Mais cette désorganisation n’est pas absurde. Le mode de pensée psychotique a un sens, une logique, un ordre mental sous-jacent (il en résulte en théorie la production d’un idiome hermétique, organisé mais incommunicable[10]). Le sujet se retire en quelque sorte du réel, qui est alors refoulé, subrogé par une représentation inconsciente qui échappe au refoulement. Et cette représentation est une construction imaginaire, issue de la mémoire, qui se confond totalement avec la réalité ; pour le schizophrène, elle est la réalité.

Comment s’organise cette représentation – cet être-au-monde ?

Pour Binswanger, c’est la dévoration par une puissance existentielle déchaînée de terreur, de destruction ou d’anéantissement s’exaltant à l’infini, qui modifie la spatialité, aussi bien que la temporalité (nous y reviendrons plus loin) du schizophrène. Le « thème » terrifiant, ou menaçant, contamine le monde, le soumet à sa loi pour, logiquement, former un monde terrifiant, circulaire, dont le schizo est le centre exact. C’est ce thème menaçant qui « décide du lieu, du temps, des personnages et de la “personne” propre, en d’autres termes c’est lui qui leur imprime son propre sceau »[11]. Dans La Mémoire du vautour, ce « thème terrifiant », c’est la mort elle-même, bien évidemment, qui peut revêtir différentes formes (ainsi par exemple, à Medan, Sarah Greaves consomme-elle un bloody mary p. 64 puis du valpolicella p. 66, un vin d’Italie rouge sang, trois jours avant le crash qui lui fera rencontrer le vautour : ces allusions au sang renvoient à la future leucémie de Sarah, et à la mort). La mort, donc, est partout. Cependant, « la perception délirante n’est pas primaire mais est un résultat, une expression de la transformation du mode de présence à l’être dans sa totalité »[12], précise Binswanger. L’espace du schizophrène se concentre sur son moi dissocié, qui devient le point de convergence du monde. On trouve peut-être une trace de cette idée dans ce dialogue entre Bill Tyron et Sarah Greaves :

 

 

« T’es-tu jamais demandé pourquoi les gens attrapaient des saloperies ? Je veux dire, le moment précis où ça arrive ? Les grands esprits de ce monde ne se laissent pas arrêter comme ça : ils refusent la faiblesse. Est-ce que Shakespeare ou Einstein sont tombés malades quand ils se trouvaient au pinacle de leur création ? Non. Homère a eu le temps d’écrire l’Odyssée. Pasteur, Newton, Colomb : ils sont tous parvenus à leurs fins. Stephen Hawking était atteint d’une affection neurodégénérative qui aurait dû le tuer en quelques années. Les médecins n’ont rien compris.

   Où veux-tu en venir ?

   J’ai perdu mon centre, Bill. Le cœur de ma vie. La leucémie aurait pu arriver dans un an, dans dix ans – ça n’aurait rien changé. Si je me débarrasse de cette saloperie, elle reviendra sous une forme ou une autre.

[…]

   On ne crée pas son cancer. Le cancer arrive parce que la porte est ouverte. » (34-35)

 

 

Le schizo est encerclé par le monde comme projet de terreur, en sorte que « ce n’est pas seulement l’espace individuel mais l’espace cosmique qui se trouve étréci et obstrué »[13] Le schizo, donc, est encerclé, parfois jusqu’au délire de persécution (« Quelqu’un me suit, j’en suis sûr à présent. », p. 205 ; voir aussi Sarah Greaves et les complots dont le fait l’objet, d’abord pour la mêler au crash, ensuite pour effacer sa mémoire). Dans La Mémoire du vautour, on est encerclé par la mort. Le cercle est la figure centrale du roman. « [J]e me tiens au bord du cercle et de là, tout est visible » (133), dit le vautour, animal qui du reste plane en trajectoires circulaires (cf. aussi Setyo, p. 151 : « Je suis le personnage. Je comprends la chose noire. Qui enlace la vie. Opérant par cercles concentriques »). Le cercle, comme celui que le singe Socrate trace à l’intention de Sarah (cf. p. 127), ou comme ceux qu’évoquent Maxime et Narathan (cf. p. 187) est riche en significations. « Le cercle est le signe de l’Unité principielle et celui du Ciel : comme tel, il en indique l’activité, les mouvements cycliques. Il est le développement du point central, sa manifestation […]. »[14] nous apprend le Dictionnaire des symboles. Moins que l’idée de perfection (nous venons de dire que le schizo présente un problème d’unité), le cercle exprime donc celle d’un ordonnancement, ce que nous pouvons d’ailleurs rapprocher de la schizophrénie : « La conséquence [de cette systématisation du contact avec le Soi] en est que le monde ainsi rétréci aux limites d’un “théâtre du délire” est un monde inquiétant et guignolesque, inquiétant par le fait même que les meneurs de jeu restent complètement dans les coulisses. »[15] Le monde du schizo, ce territoire circulaire, a beau être marqué par la dissociation et la discordance, il  est néanmoins dépourvu de hasard, ainsi que Maxime l’explique à Narathan : « La compréhension du message […] La compréhension de la nature des cercles et des traces laissées. Nous prenons de la hauteur. Tracer les cercles sur les traces, c’est comprendre l’inéluctabilité de ce qui nous attend. La précision de l’horloge. » (187), ou comme le suggère Shanti : « Ça devait arriver. » (218) Tous les événements « se présentent non seulement sous forme de contacts avec le Soi, mais ils entremêlent leurs contacts »[16]. Le monde du schizo se tisse à son Dasein. Autrement dit, l’univers entier converge vers lui, contre lui, comme l’exprime Narathan : « tout s’ordonne autour d’un point central, […] je suis le cercle, le disque et, très bientôt, je prendrai mon envol. » (209).

Le cercle symbolise également l’éternité, le cycle, ainsi que nous le rappelle opportunément le singe Socrate. (cf. aussi l’ouroboros évoqué p. 45 : « Le temps n’est pas un fleuve. Le temps est un serpent enragé prêt à tout pour se dévorer lui-même. C’est ainsi que l’univers finira : quand le début aura rattrapé la fin. »). Pour Socrate – le philosophe –, la mort et la vie sont deux contraires s’engendrant l’un l’autre en un cycle sans fin. Mais, nous l’avons dit, le cercle est surtout le symbole parfait de la situation dans laquelle se trouvent les personnages. « Jung a montré que le symbole du cercle est une image archétypale de la totalité de la psyché, le symbole du Soi »[17], à ceci près, faut-il aussitôt ajouter, qu’« en s’éloignant de l’unité centrale, tout se divise et se multiplie. À l’inverse au centre du cercle tous les rayons coexistent dans une unique unité et un seul point contient en soi toutes les lignes droites, unitairement unifiées les unes par rapport aux autres et toutes ensemble par rapport au principe unique duquel elles procèdent toutes. Au centre même, leur unité est parfaite ; si elles s’en écartent un peu, elles se distinguent peu ; si elles s’en séparent davantage, elles se distinguent davantage. Bref, dans la mesure où elles sont plus éloignées de lui, la différence augmente entre elles. »[18] Ce n’est qu’à l’Aleph du monde imaginaire des personnages que les éléments s’agencent parfaitement. Le problème est le suivant : si le schizo est au centre du monde, il ne parvient pas à se percevoir comme tel. Il a, pour reprendre les mots de Sarah, perdu son centre : « Abandonnée au monde comme sur un théâtre désert, la présence qui délire ne peut plus rien comprendre d’elle-même, mais, quoi qu’elle comprenne, elle le saisit à partir de son monde »[19]

Dieu est un cercle dont le centre est partout, et la circonférence nulle part, paraît-il. La psyché, l’âme, serait alors un cercle qui n’aurait pas de circonférence, mais un centre. Tandis que le schizo, lui, est décentré. C’est en ce sens que nous avons parlé, plus haut, d’une damnation. Les étudiants de Io-Tancrède le savent, ou en ont l’intuition, quand ils installent une vieille femme atteinte de la maladie d’Alzheimer « au centre d’un cercle tracé à la craie » (280) : les temporalités singulières du schizophrène ou du malade d’Alzheimer (souvenons-nous de Kathleen) ne sont pas sans similitudes.

 

 

 

 

À suivre.

 

 

 

Rappel :

La Mémoire du vautour – 1 – Introduction

La Mémoire du vautour – 2 – Résumé

La Mémoire du vautour – 3 – La mort impensable

La Mémoire du vautour – 4 – JE est un autre

La Mémoire du vautour – 5 – L’expérience intérieure

 

À lire aussi :

Kathleen

Sayonara baby

Or not to be

Entretien avec Fabrice Colin (juin 2006)

 

 



[1] La méticulosité obsessionnelle dans le nettoyage et le rasage du visage de Io-Tancrède (cf. pp. 234-235), les tractions qu’il effectue à la barre suspendue chez lui, nous rappellent certains psychopathes de fiction, tels Patrick Bateman dans American Psycho, ou Travis Bickle dans Taxi Driver.

[2] Et précisément – en cela la petite saillie de Deleuze et Guattari  est abusive – la psychiatrie, comme la psychanalyse, considèrent la schizophrénie comme un défaut de constitution du soi.

[3] L. Binswanger, Mélancolie et manie, trad. de l’allemand par J.-M. Azorin et Y. Totoyan, trad. revue et corrigée par A. Tartossian, Paris, P.U.F., « Psychiatrie ouverte », (1960) 1987, p. 134.

[4] Socrate, le philosophe, qui entendait les voix du daïmon, était peut-être lui-même schizophrène…

[5] Étant entendu que pour le schizo, il n’y a pas d’altérité absolue ou radicale.

[6] « Il y a cinq ans, j’ai commencé à LE voir. D’abord une sensation – l’impression d’être suivi. Puis une certitude. IL était là. Chez moi. En moi. “Je représente […] la force agissante d’une entreprise aux vocations démesurées. La mort est ce qui nous occupe. Certains défunts dégagent en rendant leur dernier souffle une énergie narrative. Cette énergie est le carburant de notre art. Nous l’utilisons pour créer des histoires.” […] Contrairement à vous, je vis dans un monde stable. » (285-286)

[7] « D’ailleurs, une chose, cela n’existe pas, écrivait Dick dans Le Temps désarticulé, c’est une Gestalt au sein de l’esprit. […] Le mot est plus réel que l’objet qu’il désigne. » (P. K. Dick, Le Temps désarticulé in La Porte obscure, trad. de l’américain par Philippe R. Hupp Paris, Omnibus, (1958) 1994, p. 962.

[8] Ces images « ne sont pas des images de la détresse mais des formes réelles de la détresse » [L. Binswanger, Le cas Suzanne Urban : un essai sur la schizophrénie, trad. de l’allemand par J. Verdeaux, Saint-Pierre de Salerne, Gérard Monfort éditeur, (1957) 2004 ibid., p. 73].

[9] La mort aurait cinquante noms, « mais “mort” est le plus connu » (254) : la récurrence du nombre 50 (cinquante sortes de thés pp. 111-112 et p. 239, un DVD acheté cinquante bahts p. 201) n’a sans doute pas d’autre sens que cette omniprésence de la mort. Notons par ailleurs que dans « la plupart des textes irlandais médiévaux cinquante […] est un nombre conventionnel indiquant ou symbolisant l’infini » [J. Chevalier et A. Gheerbrant, Dictionnaire des symboles : mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres, R. Laffont / Jupiter, (1969) 1982, p. 255]. D’ailleurs n’a-t-on pas coutume de dire, de façon euphémique, « cinquante » pour signifier « un grand nombre » ? La mort n’a donc pas que cinquante noms, mais un nombre infini de noms. Elle est partout.

[10] Incommunicable par le schizo, mais nous verrons qu’ici, une instance supérieure s’en charge.

[11] L. Binswanger, Le cas Suzanne Urban, op. cit., p. 43.

[12] Ibid., p. 55.

[13] Ibid., p. 63

[14] J. Chevalier et A. Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, op. cit., p. 192.

[15] L. Binswanger, Le cas Suzanne Urban : un essai sur la schizophrénie, op. cit., p. 65.

[16] Ibid.

[17] J. Chevalier et A. Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, op. cit., p. 195.

[18] Ibid., p. 191.

[19] L. Binswanger, Le cas Suzanne Urban : un essai sur la schizophrénie, op. cit., p. 72.

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Commentaires

  • Le plus impressionnant, c'est les notes de bas de page, dans cet article.

  • La note 4 et la note 5 me laissent perplexe, notamment.

  • [4] Socrate, le philosophe, qui entendait les voix du daïmon, était peut-être lui-même schizophrène…

    Sur Socrate : pure hypothèse. Les paroles du philosophe lui étaient soufflées, disait-il, par une voix, celle du daimôn. Nietzsche relevait déjà ce détail dans Crépuscule des idoles (se demandant si les révélations mystiques n'étaient pas en fait des hallucinations).
    Voici ce qu'en dit Platon dans l'Apologie de Socrate :
    "[…] comme vous me l'avez maintes fois et en maints endroits entendu dire, se manifeste à moi quelque chose de divin, de démonique […]. Les débuts en remontent à mon enfance. C'est une voix qui, lorsqu'elle se fait entendre, me détourne toujours de ce que je vais faire, mais qui jamais ne me pousse à l'action. Voilà ce qui s'oppose à ce que je me mêle des affaires de la cité […]"
    Métaphore de la conscience, de la divinité intérieure ? Bien sûr. Mais n'y avait-il pas autre chose ?...


    [5] Étant entendu que pour le schizo, il n’y a pas d’altérité absolue ou radicale.

    Pour le schizo qui délire, en tout cas, puisqu'il ne fait plus la distinction totale entre lui et l'extérieur ("défaut de constitution d’un moi unifié et distinct", ai-je écrit). Tout est en "contact" (pour reprendre le mot de Binswanger) direct avec lui. Il est au centre du cercle.

  • ça ressemble plutôt à une séparation des discours: le mythe n'a plus sa place dans la pensée logique, dans le logos, ni dans le domaine politique... Naissance de la rationalité, quoi. C'est ça que Socrate semble dire. -> arrête de voir des schizos partout.

    L'absence d'altérité absolue ou radicale: ça ne définit pas que le schizo. C'est aussi l'expérience de l'enfant en bas âge. De l'idéologue, aussi. Du mystique, enfin...
    Tu dis qu'en fait, il y a défaut d'unité du moi parce que l'opposition à un monde extérieur ne s'est pas faite normalement? C'est du Hegel, ça: la conscience se pose en s'opposant...

  • Oui je vois des schizos partout. Et alors. Sur le daimôn de Socrate : j'ai dit que c'était une hypothèse, de toute façon invérifiable. Qui ne méritait donc qu'une courte et minuscule note de bas de page. Hé, ce n'est tout de même pas toi qui va me donner des leçons de rationalisme !

    L'absence d'altérité absolue : je n'ai pas dit que c'était une spécificité propre du schizo : c'est une conséquence de la dissociation. La philo peut s'emparer du problème, mais pas le résoudre. Ca, c'est l'affaire des psychanalystes et des médicaments.
    Cela dit, chez le schizo, l'altérité est-elle altérée, ou au contraire exacerbée, comme le sugèrent certains ? Mais en tous les cas, point d'altérité absolue.

  • C'est passionnant votre truc.
    Une sorte de schizo-bouillabaisse?

  • Mais mon cher, en matière de rationalité, j'essaie aussi de ne pas être trop à la rue. Regarde donc l'auteur qui est en une, sur mon chtit blog (non, attends: le grain de raisin dont j'ai encore tiré des barriques d'honnête vin), et viens me dire si tout ça manque de rationalité...

  • Louis, c'est quoi votre commentaire : une particule de néant ?

  • Non, mes chers c'est pour vous aider.
    Vous vous êtes deterritorialisés:
    Tous les deux, vous êtes en plein dans le territoire de la cuistrerie.

  • Monsieur Transhumain (ça fait bizarre de parler comme ça mais bon), avez-vous vu - vu que vous parlez de schyzophrénie et de deterritorialisation - le dernier article du Stalker?

  • Schizophrénie, avec un "i". Et c'est un troll, pas moi, qui parle de déterritorialisation. Un peu que je l'ai vu, ce texte ridicule chez Juan. Voir les commentaires...

  • (Pardon pour la faute, ce n'était pas voulu)

    Un texte ridicule dans la Zone? Ce n'est pas un peu paradoxal?

    Même l'interprétation de Deleuze ne vous convient pas?

  • Ah, oui, je n'avais pas vu qu'il avait ouvert les commentaires pour ce texte...

  • Eh oh, Bruno, le mot important est : "honnête" !
    Ridicule, Olivier ? Non, ce texte a bien des défauts, je l'ai dit moi-même en chapeau (chapô, comme disent les journalistes...) et j'ai même demandé à son auteur de réécrire, amender, préciser certaines choses mais ridicule, désolé, non. Les commentaires sont ouverts et Damasio, s'il le souhaite, est cordialement invité à participer à ce petit débat (ainsi que tout autre intervenant, de qualité dois-je préciser ?).
    Pas plus ridicule en tous les cas que de faire l'hypothèse (même sur le mode de l'hypothèse, c'est bête) que Socrate était schizo...
    Là tout de même, tu as dû boire plus qu'un verre d'honnête vin non ?
    Parce qu'alors, je ne te dis pas : un paquet de personnes, les prophètes de l'Ancien Testament, bien des classiques latins et grecs, le Christ, Jeanne d'Arc, un bon millier de saints, une bonne dizaine de milliers d'artistes, un bon milliard de personnes, sont toutes schizos...

  • Honnêteté ?
    Défendre Dantec devant les cochons et affirmer à juste titre qu’il faut juger l’auteur (et non pas l’homme) selon ses ouvrages et non suivant quelques échanges avec quelques activistes d’extrême droite, et rabaisser Damasio sans avoir lu un seul de ses livres, mais en le condamnant seulement pour sa sympathie envers l’extrême-gauche et ses activistes, c’est bien ce que j’appelle un manque d’honnêteté.
    Comme quoi, Damasio est aussi un auteur infréquentable, et son profil aurait pu parfaitement convenir au numéro si spécial consacré par La Presse Littéraire à ce sujet.
    M’enfin, on crée le buzz comme on peut.

    Morizot a-t’il seulement lu un des romans de Damasio ? Le cas échéant, qu’il analyse les « faiblesses deleuziennes » de l’écrivain dans ces matériaux bien plus noble qu’une banale interview donnée à un canard du web. Ce serait autrement constructif.
    La littérature bon sang, la littérature…

    Cordialement tout de même !

    Chékib

  • Merci, Chékib, de me rappeler si gentiment ce que j'ai fait pour Dantec, je ne suis pas près de l'oublier d'ailleurs. Au fait, sauf erreur de ma part mon grand, il ne m'a pas semblé que vous étiez des nôtres à l'époque (ni même depuis) lorsqu'il s'agissait de défendre l'honneur d'un homme devant les cochons ? Si ? Où étiez-vous ?
    Gardez vos leçons pour d'autres que moi.
    Je n'en ai pas fini avec vous, j'adore les faux-culs qui se permettent de me toiser (indirectement, hein, on reste prudent).
    Il me semble pourtant l'avoir écrit : Dantec a été traîné dans la merde sur la base d'un courriel privé qui est bizarrement devenu public et il y a eu cabale journalistique conséquente.
    Vous avez noté que Damasio avait été allumé, pour ses propos PUBLICS (vous voulez que j'écrive ce mot en langage vénusien ?) un peu cons (sur ce point apparemment, tout le monde est d'accord, même son Jean-Baptiste, Olivier), par L'Huma, Le Nouvel Obs, qui d'autre encore ?
    Merde alors, j'ai raté tous ces articles.
    Ecoutez, vous commencez à me faire bien rire à la fin : j'ai dit, ou plutôt écrit, que l'article de Morizot présentait bien des défauts, que je lui avais demandé de le réécrire et, in fine (mais vous savez lire mon pauvre garçon ou pas ?), que je n'avais effectivement pas lu Damasio. JE L'AI ECRIT, non pour prévenir les remarques des têtes à claques dans votre genre dont je me fous mais par simple soucis d'honnêteté (lauqlle visait Systar, pas vous). J'ai ouvert les commentaires et invité DAMASIO LUI-MEME (il pourra le confirmer s'il traîne ici) publiquement en en privé à me fournir un droit de réponse s'il estime que son honneur avait été traîné dans la boue par le papier de Morizot. Ou même un papier qui démonte Morizot et conforte la lecture de Deleuze faite par le romancier.
    Vous voulez quoi de plus l'ami ? Hein ? Quoi d'autre ? Plus fort, je ne vous entends pas !
    L'honneur de Damasio !
    Allons allons, nous en sommes loin : Morizot réagit, peut-être à tort (et l'un de ses torts majeurs serait, bien évidemment, de ne pas avoir lu La Horde; un tel point me paraissant effectivement un préalable, j'avoue ne même pas avoir posé la question à l'intéressé, vous voyez comme je vous cache des choses !), aux propos publics de Damasio et au brouet (selon lui) qu'il nous donne de Deleuze.
    Je suis un ange, mais s'il y a un truc qui me donne l'envie de distribuer quelques claques, c'est les donneurs de leçons qui paraissent tous les jours découvrir l'eau chaude ou plutôt, dans ce cas, tiède.
    Et c'est à moi que vous parlez de littérature, de littérature ?
    A MOI ?
    Plaisantin, va. Quand on voit votre blog, la littérature, mieux vaut l'oublier je crois.
    Haussez vite le niveau de vos arguments (ou plutôt, donnez-men plus d'un : je vous l'ai dit, le fait que Morizot ait ou n'ait pas lu La Horde, seul et unique argument valable) parce que sinon, Chékib, c'est la toute dernière fois que je m'adresse à vous.
    Quant à vos insinuations sur le buzz, que voulez-vous que je réponde à une remarque d'une telle connerie ?
    Rien.
    Il y avait du buzz autour de Damasio lorsque j'ai ouvert la Zone à l'article de Noël ?
    Vous avez remarqué que, bizarrement (je le lui ai signalé), pas un seul des articles de Noël ou de Gaultier n'ont été repris sur son site officiel, alors qu'ils écrasent de tout leur poids les pauvres nutiles critiques parues ailleurs ?
    Vous êtes un comique et je n'ai pas envie de rire, Chékib.

  • Juan, j'ai dans tes commentaires, précisé que le texte de Morizot n'était ridicule, ou nul, qu'en tant qu'il prétendait attaquer Damasio sans jamais se référer, pas une seule fois, à l'un de ses livres, et seulement en tant que tel... Quand on attaque Dantec pour un de ses pamphlets bien lourds, c'est utile, mais si ça tient lieu de critique littéraire, c'est nul, c'est ridicule. Pour le reste, Morizot connaît mieux Deleuze que moi - mais pas moins, ou pas autant, que Damasio, qui pourrait lui répondre.

    Il ne s'agit pas de l'honneur de Damasio : ça c'est son problème. Mais d'honnêteté, oui. Que Morizot s'en prenne aux propos publics de l'auteur ne me gêne pas. Bien au contraire. Mais prétendre démonter la lecture de Deleuze par Damasio via une toute petite interview, me paraît pour le moins fantaisiste. Bref : à mon avis, ça ne valait absolument pas un article chez toi...

    Socrate schizo ? Bah, je n'en ai fait qu'une note de bas de page, moi. Pas un long article convoquant Duns Scott ! Cela dit, que le Christ et Jeanne d'Arc et de nombreuses autres personne shistoriques aient été schizos, c'est très possible... Aucun moyen de le vérifier, donc ça restera l'hypothèse d'une note de bas de page, ou d'un commentaire, mais c'est ce que Nietzsche sous-entendait...

  • Et Nietzsche s'y connaissait tant qu'on reste dans cet ordre d'idées..La révision de l'histoire des idées à l'aune de la psychanalyse, un beau programme... Je propose dans le même ordre d'idée Spinoza-psychotique (c'est ce que pourrait soutenir un bon lacanien, dire qu'il n'avait même pas en tête la triade RSI).
    Ceci dit j'aime généralement beaucoup ce que vous écrivez, et c'est une note de bas de page... Mais en quoi cette hypothèse sert votre texte, franchement?
    Je suis plus en accord avec Bruno, et lâche un gros mot, celui de socle positif à partir duquel se constituent des champs de rationalité (souvenir un peu lointain, je l'avoue, de mes lectures de Foucault) dans une époque déterminé. Je ne suis pas sûr qu'on puisse jeter aux oubliettes ou marquer au sceau du pathologique, parce qu'au fond c'est un peu ça qui découle de ce genre de remarques, une expérience singulière à partir de laquelle s'est formée un savoir, philosophique en l'occurence, comme on le fait lorsqu'on passe d'un paradigme à l'autre en "sciences dures". Ce sont plus les implications de telles "hypothèses" qui me laissent dubitatif.

  • Ah, vous dites ça parce que vous envisagez la schizophrénie sous l'angle clinique, or, ici, je parle d'être-au-monde. Je n'ai pas sous-entendu que cette hypothèse rabaissait ses illustres victimes au rang de camés en pleine hallu... Curieuse réflexion, trollichou : les écrits de Platon restent, et que le daimôn de Socrate fût métaphorique ou psychopathologique, sa pensée nous parvient intacte. Le délire schizo EST une expérience singulière, sans doute même l'une des plus singulières qui soit.
    Et, euh, Jésus-schizo est une hypothèse foutrement plus crédible que Jésus-être-divin-qui-marchait-sur-l'eau-et-ressusciait-les-morts. Mais n'épiloguons pas sur une simple note de bas de page, les amis.

  • Jésus-Christ schizo. Hu! A développer.

  • Tous schizos.

  • Tiens, dans la série "tous schizos", je viens de voir Southland tales de Richard Kelly (l'auteur-réalisateur de Donnie Darko). Malgré un certain côté bancal et les quelques défauts qui jalonnent le film, j'y ai trouvé de nombreux parallèles avec La mémoire du vautour. En ce sens que si La mémoire du vautour est l'histoire d'un homme qui a un gros accident de voiture, Southland Tales est l'histoire d'un homme rongé par son implication dans un "tir ami" pendant la guerre d'Irak et du chemin qu'il trouve vers l'annulation de sa souffrance.
    Dans les deux cas, ce n'est pas "ça" qui est vraiment raconté, mais en fin de compte "ça" y est, toute l'histoire semble se situer dans un instant dilaté, embrassé par une mort polymorphe qui constitue le point de singularité de l'univers physique.
    Un film donc avec des faiblesses certaines, mais d'une jeunesse débridée, les deux pieds dans la schizophrénie, qui mérite le détour.

  • Pas vu ce Southland tales. Merci pour la référence, Weezou.

  • Salut Olivier,
    j'ai lu la mémoire du vautour sans le poser hier. J'en ai pas dormi.
    Si t'attirais pas l'attention sur tous ces bouquins géniaux, on serait tous un peu plus con :)

    à bientôt (autour d'une binouze avec Mister Agreg ?)

    Khaled

  • Un peu moins cons? non?

    Pour la rebiè, je te rappelle que le 20 août sort notre méga nanar attendu depuis des mois. Un peu de patience, quoi!

    La prochaine fois que tu m'appelles comme ça, c'est la fessée direct.

    J'en profite pour réclamer activement auprès du maître des lieux une sévère remotivation en matière de rédaction de notes de blog. Une légende de blogueur, ça s'entretient, merde.
    Et pas que sur les schizos, si possible... ;-)

  • Excellemment bien écrit ce thème sur la shizophrénie. Cette absence qui n'est que le manque à l'Autre, gouffre insondable dans lequel ni moi ni lui ne sommes en réalité ! Toute la gageure étant alors de recoller ce qui n'est en fait qu'une seule et même entité !
    Merci

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