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27/08/2007

La Mémoire du Vautour de Fabrice Colin - 5 - L’expérience intérieure

 

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« With your feet in the air and your head on the ground
Try this trick and spin it, yeah
Your head will collapse
If there's nothing in it
And you'll ask yourself »

Pixies, Where is my mind

 

 

Récapitulons. La Mémoire du vautour, disions-nous, se situerait donc à l’extrême lisière de la mort, non à la jonction impossible de l’en-deça et de l’au-delà, mais à la tangente de l’avant et du pendant. Au moment de sa mort, Tyron se serait replié dans les espaces infinis de son esprit et de sa mémoire. Pourquoi sommes-nous certains que La Mémoire du vautour ne recèle aucun au-delà ? Concrètement, Fabrice Colin ne dit rien de l’après[1] (la relation d’événements ultérieurs à la mort de Tyron, les liens paradoxaux entre les personnages, seront abordés plus tard) : les narrations de Sarah, Reeltoy, Narathan et Io-Tancrède sont enchâssées dans celle de Tyron, qui elle-même, d’un point de vue objectif, ne devrait s’étaler que sur une fraction de seconde infinitésimale. Et par ailleurs, pour Alan Watts, ombre tutélaire du roman, il n’y a rien après la mort. S’agit-il alors seulement d’un exercice de style, qui consisterait à étirer démesurément le temps de la narration, comme le fit, par exemple, James Joyce dans Ulysse ?... Ou bien d’une simple construction en flash-back ?... Certes non. Une histoire de fantôme alors ? Un passage de la fin du roman pourrait le laisser penser : « Prenez un fantôme. Prenez un homme qui a quitté la vie et qui ne le sait pas. Prenez une voiture renversée et en flammes, gisant au milieu du Golden Gate Bridge. Voyez l’ambulance. Voyez le brancard, et la couverture relevée, reflets de métal, voyez les hochements de tête désolés et les taches de sang sur l’asphalte. Ecoutez les sirènes. L’œuvre peut naître. La matière : un fantôme. Le thème ? » (293-294). Et cependant, le fantôme a valeur de métaphore. Le fantôme : c’est-à-dire le personnage censé être mort mais qui refuse de quitter le monde des vivants. La fantôme : la trace, l’empreinte d’une vie, métaphore de ce qui subsiste de nous après notre mort. Vu de l’extérieur, Tyron est mort, mais le roman est vécu de l’intérieur. C’est le fantôme qui parle – et l’on pourrait, si l’on n’y regarde pas de trop près, prendre le roman au pied de la lettre : un homme, Tyron, meurt, et comme, selon Alan Watts, « ce n’est pas la conscience qui meurt, mais la mémoire », Tyron se dépêtre dans une mémoire morcelée, mourante, qui s’efface à mesure qu’il s’enfonce dans la mort. Mais cela ne fonctionne pas. D’une part, comme nous l’avons vu, on ne « s’enfonce » pas dans la mort : on est vivant, on est conscient, et l’instant d’après, on ne l’est plus – surtout quant il s’agit d’un accident fulgurant avec mort instantanée, comme dans le cas de Tyron. Et d’autre part, cela ne résout rien. Tyron serait un fantôme ? Alors tous les autres personnages sont aussi des fantômes, et toute la réflexion du roman sur la mort devient absurde. Ils sont des fantômes, dans une certaine mesure, mais ils nous parlent moins de la vie après la mort, que de la queue de la comète (que laissons-nous derrière nous ? comment avons-nous transformé le monde ?). Quoi qu’en disent les personnages, nous ne sommes jamais dans l’au-delà, mais dans un cerveau. Ni eschatologique, ni explicitement surnaturel, La Mémoire du vautour est l’étrange exploration d’espaces, ou paysages, intérieurs, comme en atteste l’usage quasi systématique de la première personne. Reste à comprendre comment se dessine cette carte imaginaire.

La Mémoire du vautour, qui revendique implicitement sa qualité d’expérience, à vivre plutôt qu’à analyser (Watts : « Le mystère de la vie n’est pas un problème à résoudre, mais une réalité à éprouver. »), s’articule en effet dans sa quasi-totalité au cœur d’un être à l’ipséité[2] vacillante, celle d’un personnage-mystère qui, incarné en Tyron, vit la tangente de sa mort comme une crise schizophrénique, comme une singularité absolue dont nous verrons plus loin qu’elle ne saurait être réduite à une fuite solipsiste. Cette singularité est d’ailleurs métaphorisée dans le roman, sous la forme d’une salle de bains dont les dimensions augmentent de jour en jour jusqu’à atteindre des proportions effrayantes, infinies. « Lorsque j’ai acheté cet appartement, la salle de bain n’était pas aussi vaste. Au fil du temps, ses dimensions se sont curieusement élargies. […] C’est ici que je passe l’essentiel de mon temps libre, adossé à l’appui-tête, les pieds perdus dans les remous. Un lieu hors du monde » (20). Outre qu’elle évoque d’autres lieux du même type dans la littérature fantastique (Ballard, Lovecraft, Danielewski…), cette pièce « hors du monde »[3] (hors du monde réel en effet, puisque Bill est soit mort, soit en train de mourir) renvoie surtout – si l’on met de côté, momentanément, l’évidente métaphore utérine – aux paradoxes de Borges. Comme la fiction borgésienne, la salle de bain paradoxale ouvre de nouvelles perspectives, infinies et cependant sans topographie réelle, purement imaginaires. « Ma salle de bain a encore grandi. Je répugne à m’aventurer plus loin que le lavabo. Je n’ai pas installé de lumière dans le coin ; il fait noir, le sol est froid, dur comme de la glace. Lorsque j’avance mon bras, lorsque j’agite mes doigts, je ne vois plus rien, et l’écho de mes pulsations cardiaques tend à s’atténuer. »  (45) Elle représente à la fois le non-lieu de la mort, où l’être s’anéantit totalement, et le territoire infini de la mort-qui-survient, singularité semblable à la bulle d’espace-temps des Enfants Bleus de Temps de Stephen Baxter.

Dans le chapitre « La mort est en un sens une imposture » de L’expérience intérieure, Georges Bataille écrit que dans le chaos hors du monde de ce qu’il qualifie de « catastrophe » (la mort), le temps est « annulé », « sorti de ses gonds ». Avant de conclure : « La mort me délivrant d’un monde qui me tue enferme en effet ce monde réel dans l’irréalité d’un moi = qui = meurt. »[4]  Et pour Jankélévitch, « [à] la pointe aiguë de l’instant mortel, toute distance spatiale et tout éloignement temporel s’annulent. […] »[5]. Le monde réel, enfermé dans l’irréalité d’un moi-qui-meurt… Tandis que pour l’extérieur, le mourant disparaît, effacé de sa réalité présente, pour le mourant c’est le monde réel qui disparaît, subrogé par son double mental. Le monde arpenté par Bill Tyron et les autres narrateurs de La Mémoire du vautour n’est certes pas le monde réel, mais le monde réel déformé par la mémoire, par l’inconscient, et par autre chose, une transcendance que nous évoquerons plus loin, et qui a quelque chose à voir avec le « Je » qui, rappelez-vous, se cache dans l’ombre des personnages.

La « tangente » évoquée par Jankélévitch, se manifeste dans le roman par une certaine forme d’immortalité, avons-nous dit, mais qui aurait quelque chose à voir avec la damnation (Medan, la ville indonésienne, théâtre de divers événements dans le roman, n’est pas seulement l’homonyme de la résidence d’Émile Zola : c’est aussi l’anagramme de « damné »…), où passé, présent, futur, se confondent sans cesse, s’interpénètrent, se subvertissent sans fin, plutôt qu’avec une éternité de béatitude : « Je pense : notre mémoire rend le passé moins réel, mais aucune hiérarchie ne prédomine. Demain, hier, c’est la même chose : de l’information. » (21). « Je ne pense jamais à avant, à cette saloperie d’accident. Je suis les conseils du sage. Le vent est ma respiration, mes pensées les nuages. Il est incroyable de vivre, disait Watts. Mais plus incroyable encore de penser que ce qui s’est produit une fois ne puisse pas se reproduire. » (21) : « avant » : les italiques sont-elles une marque d’insistance ou de doute ? La réponse est dans la dernière phrase : l’accident s’est effectivement produit (au Golden Gate Bridge, lieu-clé du Vertigo d’Hitchcock auquel faisait déjà référence Or not to be), ou est en train de se produire, mais, dans le roman, ne sera décrit qu’après… Il n’y a plus de hiérarchie temporelle, les personnages n’ont plus une perception parfaitement linéaire et causale du temps (il nous faut alors nous demander – et nous n’y manquerons pas – qui ordonne, malgré tout, le récit…). Les fragments ne forment plus un dessin originaire qu’il s’agirait de reconstituer en reliant les points entre eux, mais un dessin original qu’il s’agit d’interpréter. Chaque narrateur nous aspire dans son cosmos local – son enfer. Mais s’il y a damnation, c’est une damnation sans dieu, et sans diable, une damnation mentale, d’ordre psychotique, que nous étudierons dans la sixième partie, « Temps, récit et schizophrénie »…

 

 

À suivre.

 

 

Rappel :

La Mémoire du vautour – 1 – Introduction

La Mémoire du vautour – 2 – Résumé

La Mémoire du vautour – 3 – La mort impensable

La Mémoire du vautour – 4 – JE est un autre

 

À lire aussi :

Kathleen

Sayonara baby

Or not to be

Entretien avec Fabrice Colin (juin 2006)

 


[1] Seul Io-Tancrède évoque brièvement l’au-delà : « La vie après la mort n’est guère plus improbable que l’existence d’un arbre. » (238), comme pour mieux s’en débarrasser.

[2] IPSÉITÉ : pouvoir d'un sujet pensant de se représenter lui-même comme demeurant le même malgré tous les changements physiques et psychologiques qui peuvent advenir à sa personne au cours de son existence.

[3] Un lieu hors du monde… Maurice Merleau-Ponty qualifiait en ces termes l’Ego transcendantal, ce lieu où le philosophe empiriste « se plaçait tacitement pour décrire l'événement de la perception », étant entendu que le champ perceptif échappe à la description des faits qui se produisent dans le monde. Cf. M. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, « Tel » (1945), 1976, pp. 240-241.

[4] G. Bataille, L’expérience intérieure, Paris, Gallimard, « Tel » (1943 et 1954 pour le texte revu et corrigé), 2001, p. 90.

[5] V. Jankélévitch, op. cit., p. 33.

Commentaires

Je m'oblige toujours à ne pas te lire tant que je n'aurai pas conçu mon article, de mon côté...
En revanche, si Fabrice pouvait avoir l'obligeance, l'amabilité, l'extrême gentillesse de signifier à Transhumain qu'il a au moins lu cette série de textes, je crois que ce serait salvateur pour la santé mentale de mon ami le dangereux transhumaniste. Juste histoire de lui signifier que le monde extérieur existe encore, même après avoir lu La mémoire du vautour. Que nous sommes bien vivants. Que la rentrée littéraire a lieu, qu'il y a le Danielewski, le Vollmann, le DeLillo, le Volodine, à lire, pour ne pas désespérer.
(non, on ne dira pas ici ce qu'on a pensé du Dantec...)

Ecrit par : Bruno | 27/08/2007

On ne le dira pas mais on n'en pensera pas moins... Merci pour ma santé mentale, mais elle se porte bien ! Fabrice n'a pas besoin de se manifester, je sais qu'il me lit.

Ecrit par : Transhumain | 27/08/2007

Précisément, je ne suis pas encore télépathe.
Vous ne le direz pas. Mais de quoi avez-vous peur ?

Ecrit par : Samuel | 27/08/2007

Tss, c'est marrant. J'écris "Dantec" et hop, ça fait surgir Samuel.
Le dernier Dantec, j'en parlerai peut-être sur Systar, je ne sais pas.
Rien que pour le plaisir de voir me tomber dessus les anti et les pro Dantec... Vous avez aimé, Samuel?
Non, je n'ai peur de personne, ni de rien, et Olivier de même.
Mais là on préfèrera causer de Fabrice Colin, qui vend moins, fait moins de bordel médiatique à chacun de ses livres, mais écrit des choses aussi belles et intellectuellement exigeantes que Dantec quand il est "en forme".

Olivier: non, ta santé mentale est en péril, je le sais. Je t'ai vu, la mine décomposée, bosser ton Colin par de pleins soleils d'été, ne trouvant plus goût à la promenade, préférant relire Io-Tancrède et spéculer sur Sarah...
"Fabrice: je sais qu'il me lit": tu vois que ça ne va pas bien! Tu sens des présences occultes autour de toi, tu sens qu'on t'espionne, qu'on inspecte ton travail, tes faits et gestes...

Ecrit par : Bruno | 27/08/2007

Samuel : première raison pour n'en point parler ici : je ne l'ai pas encore lu (seulement de nombreux passages pris au hasard, qui m'inquiètent beaucoup - procédés usés jusqu'à la corde, thèmes déjà explorés cent fois, complaisance du Monde de ce Prince, etc. -, et les réactions de quelques lecteurs avisés, qui m'inquiètent tout autant), deuxième raison pour n'en point parler ici : comme le dit Bruno, ici on parle de Fabrice Colin. Artefact, ce sera pour plus tard.

Ecrit par : Transhumain | 28/08/2007

Excellentes raisons Transhumain.

Ecrit par : Samuel | 29/08/2007

Encore un et on aura toute la série, c'est bien ça ? Effectivement, tu as l'air d'avoir fait un sacré travail sur le texte, qui a dû nécessiter de multiples relectures et prises de notes, sans compter les références extérieures... J'attends le dernier pour avoir une meilleure vision d'ensemble de la chose.

A bientôt !

Ecrit par : François | 29/08/2007

Détrompe-toi, François, il y a encore 5 textes, après celui-ci, et après on commencera (peut-être) à entrevoir un début de conclusion.
Le but: écrire une critique plus longue que le bouquin.
(ok, Olivier, je sors)

Ecrit par : Bruno | 29/08/2007

Bruno, tu n'es, hélas, pas loin de la vérité... Non, François, c'est loin d'être terminé ! Il faut que je termine le difficile "Temps, récit et schizophrénie", puis on enchaîne sur l'idée de lien, de filiation, de chaîne, sur le sens de la mort, avant de terminer sur ce qui fait la synthèse de tout ce qu'on aura vu - l'écriture selon Colin...
En fait, la seule façon d'interpréter idéalement le livre, serait de le réécrire mot pour mot, comme dans la nouvelle de Borges...

Ecrit par : Transhumain | 29/08/2007

Hé bien, quel programme ! Transhu, je vois à la dernière phrase que tu es effectivement et irrémédiablement atteint...
J'attends la suite du feuilleton de l'été indien, alors.

Amitiés.

Ecrit par : François | 30/08/2007

Bon, je le lirai, bien que vous ne m'en donniez pas une si grande envie que ça. J'ai l'impression ou plutôt je crains qu'avec votre critique, qui est un beau travail j'en conviens, vous n'essayiez de vous montrer supérieur au romancier. (Il serait bon d'avoir l'avis de Colin la-dessus). On a ce sentiment que vous comblez ses vides. Plus encore on peut imaginer que vous corrigez ses clichés. Car on peut se poser la question, dans la littérature de science fictiion (ou assimilée) l'imaginaire est si travaillé ou le le récit si recherché (les premières lignes d'Artefact de Dantec paraissent parfaitement symboliques de ce que je veux dire), que l'on a le sentiment de macèrer dans un lieu commun que racheterait le clinquant futuriste.

Ecrit par : Robin | 04/09/2007

Robin,
La Mémoire du vautour n'est pas à proprement parler un roman de SF : ici, pas d'attirail futuriste. Et non seulement je n'essaie pas de me montrer "supérieur" au romancier, mais encore, telle comparaison ou opposition n'a pas grand sens : si j'entends en effet prolonger l'oeuvre, la faire exister un peu plus dans la sphère de l'information, et aider quelques uns à la mieux comprendre, je n'en suis capable que si le livre, à mes yeux, le mérite. Le romancier est poète, il fait partager des visions, des intuitions : il crée un monde avec ses propres règles, qu'il s'agit dès lors d'interpréter comme de l'intérieur, par "épochè", si je puis dire, et par réduction phénoménologique.
Mais plus concrètement, l'impression que vous avez que mon texte comblerait les vides du roman, est sans doute dû au fait que, dans les premières parties, déjà mises en ligne, je ne m'attaque guère frontalement au texte lui-même. Pour l'heure, je me suis "contenté" de poser les bases de l'interprétation finale. Mais rassurez-vous : nous allons progressivement entrer au coeur du roman, avec "Temps, récit et schizophrénie" d'abord, où nous digresserons encore longuement mais en nous fondant sur de nombreux exemples, puis avec les dernières parties, consacrées au lien, à la transmission/filiation et à la grande métaphore réflexive de La Mémoire du vautour. Alors, le projet du roman, du moins tel que je l'ai envisagé, apparaîtra clairement.
Qu'on me pardonne, d'ailleurs, le retard de la parution de la sixième partie, a priori reportée à lundi.

Ecrit par : Transhumain | 05/09/2007

Le probème est que votre commentaire est mieux que le livre lui-même, mieux écrit, plus réfléchi, car il faut bien dire que Colin écrit avec une truelle, phrases courtes sans relief, personnages sans épaisseur, descriptions naines, bref une écriture blanche qui, à mon avis, n'est pas effet de style, mais reflet de la pauvreté de son art, de sa technique devrais-je dire. Il y a des idées, mais cela ne suffit pas. On a l'impression de lire un scenario pour un téléfilm de 13ème rue, non un vrai livre avec ce qu'il faut de rigueur et de style, car sans style à quoi bon écrire. Les meilleurs écrivains d'anticipation possèdent avant tout un style: Lem, Ballard, Self, mais Colin connaît à peine la grammaire française, et encore moins sa prosodie.
Sinon parfait pour le site et les analyses

Ecrit par : ariel | 19/09/2007

Ouuuuuuups ! Ariel, je répète cela à Olivier et (Systar) depuis quelques mois, vous risquez de les énerver...
Au fait les gars, vous êtes morts, transluminiquement parlant, ou quoi ?
N'avez-vous pas entendu dire qu'il fallait travailler plus pour gagner plus des fois ?

Ecrit par : Stalker | 20/09/2007

Ce que dit ariel sur l'écriture de Colin prouve un stade de cécité pour le moins avancé. Phrases courtes? Oui, si l'on arrête la phrase au point. Personnage sans épaisseur? Eh bien, justement, ces personnages sont en quête d'une épaisseur dont ils se méfient, d'où la profondeur de leur fausse et plate virevoltante finitude. Descriptions naines? Ou nano-chirurgicales, plutôt, non? puisque Colin, souvent, charcute des bouts de paysages qu'on croyait extérieurs. Des idées? Sûrement pas. Colin n'a pas d'idées, sinon il bosserait chez Larousse ou à TF1. L'idée-Colin est juste un origami dont on a oublié la fabrique et dont on redoute le déploiement: en général, cent pages plus loin. Non, pas besoin d'idées, tout n'est que vivier technograve, se pencher suffit. Un scénario genre 13ème Rue… Ah. Alors là, je ne sais pas, je me sers de la télé comme d'un bocal. Chacun ses poissons. Faut lire de drôles de trucs pour penser ça de Colin. Ou pas lire. La prosodie, Colin la connaît, mais il fait ça discret, enlève une béquille puis l'autre, y va mollo. Il se ménage, c'est vrai. Mais sûrement pas pour durer. Il sait juste ce qu'il fait. J'oserais pas trop l'emmerder. Surtout, j'aurais pas envie de. Mais bon. Bon vent aux opinions.

Ecrit par : claro | 20/09/2007

Merci, Claro (tiens, je suis en train de lire votre traduction de Dying inside de Silverberg : quelques erreurs et coquilles, mais elle est meilleure que celle d'Abadia !).
Ariel, Juan, vous vous trompez lourdement. Vous pensez ce que vous voulez, mais j'avoue certain agacement : si j'écris sur un roman, sauf exception, c'est qu'il en vaut la peine.
Mais surtout, dans La Mémoire du vautour, les phrases courtes, et en particulier les phrases nominales, ont un sens fort, qui n'aurait pas dû vous échapper. Elles (les secondes surtout) expriment à l'évidence la temporalité singulière, annulée, de ces personnages schizos. Je développerai cet aspect dans la sixième partie, encore ajournée mais en bonne voie. Pas de style, Colin ? Pour fréquenter son oeuvre depuis des années, je peux vous démontrer le contraire (encore que Bruno s'en chargera mieux que moi). Par ailleurs, mon analyse n'est pas encore terminée, loin de là : attendez donc. Après ça, je défie quiconque de me soutenir que La Mémoire n'est pas un roman au moins intéressant.
Juan : ce n'est pas en s'en tenant à Faulkner ou Bernanos, dont le génie n'est plus à démontrer, que tu vas échapper au disque d'accrétion...
Et tu diras à Francis Moury que Profondo Rosso fait EVIDEMMENT, et très volontairement, référence à Blow up.

Ecrit par : Transhumain | 21/09/2007

Je persiste et je signe. Ce livre est mal écrit, mal fichu, aussi maigre littérairement parlant qu'une fiche lecture du reader's digest. C'est pauvre et indigent du point de vue de la langue, et ce en dépit de quelques idées (j'insiste la littérature est faite d'idées, pas d'idées théoriques, bien sûr, mais de concepts devenant des percepts, des situations sensorielles, comme l'idée de la métempsycose du tueur du vautour à l'homme vie le requin). L'intrigue est intéressante et la composition également, mais on n'y croit pas une seconde car il n'y a aucun élément qui permette de se raccrocher à l'histoire, faute de style. Et lorqu'il y a des envolées poétiques, elles tombent complètement à plat (ex. p. 63: "la nuit est un foulard de magicien agité par le ciel, un tour raté que personne ne remarque"). Tout le reste est à l'avenant. J'insiste: on lit un scenario agréable à lire comme tel, mais pas un livre, à savoir le récit d'une expérience. Ici se donne à voir une structure sans chair, sans vie, un truc world, branché. Exemple: dans toute la partie sur l'indonésie, on ne ressent rien, ni la pression de la jungle ni la frénésie de la vie, du grouillement de la vie (relisons Conrad!). Le plus ridicule est sans doute le dernier récit avec ce professeur mélancolique qui couche avec ses étudiantes (bonjour le cliché ou le fantasme post-pubère. Même cliché entre Narathan et sa belle-mère). Le style télégraphique qu'accentue l'usage du présent, du genre "J'entre dans la pièce, j'avise le type en manteau bleu, il me fait signe de le suivre", est rasoir à la fin, car encore une fois on n'y sent que l'urgence d'un récit qui n'arrive pas à atteindre une certaine épaisseur humaine, je parle de celle du lecteur. Je passe également sur des dialogues parfois d'une insipidité rare (p. 71: "qu'est-ce que nous sommes devenus Marcus? (sic, merci pour le français!) - C'est la guerre chérie".) qui ferait passer Gérard de Villiers pour Julien Gracq. Bon j'arrête, car je vais m'énerver. Mais un dernier mot, en lisant la chronique du Transhumain, toujours claire, intelligente et bien écrite je pensais avoir affaire à un grand livre. Je le commande sur Abebooks, et je le lis sur la plage (eh oui, j'habite près de la mer) un dimanche après-midi de septembre, et quelle déception! J'aurai dû plutôt nager quitte à me faire piquer par une méduse, mais au moins là j'aurai vraiment senti ce qu'est la douleur, la souffrance.

Ecrit par : Ariel | 21/09/2007

Ariel, vous venez de prouver que vous n'avez rien compris au livre (Fabrice, inquiète-toi, nous ne sommes que deux ou trois à l'avoir compris - à notre façon, certes, mais compris tout de même...)... Je sais qu'on me reproche, pour l'heure, une surinterprétation, mais serait-ce trop demander d'attendre la fin de l'analyse, qui n'en est pour l'heure qu'à ses prémices, pour en juger ? Je ne trahis pas l'auteur, encore moins le livre : j'essaie de comprendre comment il fonctionne, j'analyse ce qu'il soulève en moi, lecteur, parce que c'est toujours en soi que la vérité du livre émerge, comme le savait Ricoeur.
Vous me parlez de la métempsychose du vautour, mais vous êtes-vous au moins demandé quel en était le sens ? Il y en a plusieurs, bien sûr, selon la perspective que vous choisissez, mais il s'agit d'une part d'exprimer l'idée de lien, allez, disons "spirituel" avec le monde - une idée quasi mystique -, l'idée de filiation, de trace, et il s'agit d'autre part (mais les deux parties sont liées) d'une métaphore (assez limpide) de l'écriture selon Colin. D'ailleurs cette métempsychose vaut pour le bouquin dans son ensemble, quoique sur un mode moins linéaire. Je le répète une énième fois : je vais développer tout ça. Vous trouvez ça sans vie, artificiel ? Normal : ce roman évoque des marionnettes, des pantins qui s'interrogent, et pour cause, sur leur réalité.
Conrad ? Quel rapport ? Vous vous trompez de références, or celles de Colin sont explicites... Pardon, mais vous me donnez l'impression de chercher dans un livre, en l'occurence celui-ci, quelque chose de précis, qui précède le texte. Je n'attendais rien de ce roman. Ma première lecture m'a même laissé un peu sceptique : mon Dieu, ça parlait de quoi ce machin ? Et puis ça m'a travaillé, des thèmes se dégageaient, une émotion aussi, et c'est ça que je mets en lumière (enfin, j'essaie).
Vous me parlez de l'emploi du présent, des phrases courtes : je vous ai déjà répondu sur ce point, il est pour moi très pertinent. Et, qui plus est, efficace. Il n'y a pas de temporalité classique, de passé, d'avenir sur lesquels fonder ses choix. La "blancheur" du style était ici essentielle. Que vous ne soyez pas sensible à ce style, je le conçois parfaitement, mais de grâce, ne vous instituez pas en pape du bon goût, sans autre argument qu'une poignée d'extraits jamais situés dans leur contexte, quand moi, je passe de nombreuses heures à dégager du texte certaine essence. Je n'écris pas une critique normative ici. Je soumets le texte à l'épreuve de l'analyse. Et, miracle, ça tient. Bien sûr, je suis ouvert aux critiques, aux contradictions. En fait, je les sollicite, mais j'aimerais que la discussion porte sur l'analyse, et non sur la prétendue nullité du livre...
Amicalement.

Ecrit par : Transhumain | 21/09/2007

Bon.
1) Olivier, en matière de style, j'ai décidé d'arrêter de me faire chier. On ne satisfait personne à en parler: les auteurs et les critiques trouvent qu'on surinterprète. Reste juste une toute petite catégorie, infime, qui parfois nous dit qu'on a bien fait d'essayer d'écrire quelque chose d'un peu fouillé sur des bouquins dont la richesse et la plénitude de sens ne sont pas immédiates: ça s'appelle les lecteurs. Vous savez, gros cons qui ont lâché 29 euros pour la Horde et 20 pour le vautour.

2) Juan: je ne suis pas transluminiquement mort, je bosse pour Actu SF de temps en temps. Et je te retourne l'interrogation: entre republications et notules, je te trouve moins disert et moins passionnant qu'à certaine flamboyante époque du Stalker. De nouveaux grands articles à venir? des auteurs injustement méconnus à dépoussiérer?

3) parce que je ne suis pas rosse, et même si j'ai dit que je voulais éviter de parler de style: Colin écrit bien. Point barre.

4) c'est pas un truc world, branché. Au contraire. C'est du "tout fait signe" bien intello, un truc où il faut décrypter la valeur symbolique des animaux, du temps, des lieux, etc. Reprochez à Colin son intellectualisme, il est flagrant sur ce livre difficile d'accès, mais pas son inrockitude!

Ecrit par : Bruno | 21/09/2007

Je parle style, vous répondez structure, intention, sens caché. Ok, je suis d'accord avec vous que ce livre est bourré d'intentions, et même d'inventions. Mais c'est le résultat littéraire que je juge pas le projet philosophique ou théorique. Votre analyse demeure essentiellement théorique, non stylistique. Quant aux exemples choisis, ils ne sont pas arbitraires, il y en a une centaine d'autres dans le livre du même acabit. Moi, je trouve qu'il n'écrit pas, ni bien ni mal, il n'écrit pas; il suit une trame, un scenario, c'est tout. Mais on ne ressent rien, c'est trop cérébral et en même temps pas assez intelligent. Mais il s'agit de simples impressions, cela ne remet pas en question la qualité de vos analyses, au contraire cela leur rend grâce de trouver de la qualité là où il n'y a, à mon humble avis, que de la quantité (d'intention, d'idée, de projet). L'allusion à Conrad se justifie pour la peinture de l'indonésie, de son climat oppressant, de la jungle, de la peur, etc. Tout ce qui est absent du livre de Colin. Ensuite, il ne s'agit pas de comprendre les métaphores mais de les vivre, or, je suis désolé, mais je ne ressens rien à la lecture de ce livre, je vois le travail, pas l'oeuvre, et c'est bien là le drame de la littérature contemporaine: on voit les marques de fabrique partout. Mais ce n'est pas bien grave, heureusement qu'il reste de bons livres à lire dont le souvenir persiste comme une rétention temporelle. Le dernier en date Epépé de Karinthy chez Denoël et d'ailleurs. Vrai chef d'oeuvre, atmosphère étouffante, style limpide, en accord avec son thème.
Bien à vous tout de même et merci pour le blog toujours passionnant

Ecrit par : ariel | 21/09/2007

Bah, on en reparlera plus tard, Ariel. Je ne lâcherai pas l'affaire aussi facilement ! Très vite, tout de même : je ne sais pas, moi, ce que signifie "avoir du style". Chaque livre exige sa propre écriture. Kathleen, le précédent Colin, était bouleversant. Celui-ci est plus sec, plus abstrait, une image en cache une autre, et le verbe est soumis à l'univers du livre. Je soutiens, moi, que Colin écrit bien. Et que la référence à Conrad est mal choisie : à aucun moment, le roman n'essaie d'instaurer une atmosphère poisseuse, oppressante, où le mal rôderait. Il faut plutôt chercher, par exemple, du côté du film Tropical Malady, cité dans le roman, où il est question d'un homme qui devient tigre, et où la jungle est le décor d'un conte métaphysique. La jungle de La Mémoire du vautour, les rues de Medan, sont bien des décors, à l'image de la ville dans Millenium People de Ballard. Le trip du roman n'est pas géographique mais intérieur. Pas de Mal qui rôde, seulement des signes à interpréter.
Dernière chose : non, l'intention de Colin ne m'intéresse pas dans cette analyse. Peu m'importe que l'auteur ait voulu ou non insuffler du sens partout : l'important est que je discerne des motifs cohérents, une structure qui, pour une raison ou pour une autre, sont entrés en contact avec moi. Et j'ose espérer que d'autres que moi seront sensibles aux aspects du roman que je tente de mettre en lumière...
Epépé ? Pas lu hélas : j'ai longtemps hésité à l'acheter, et puis, non, trop fauché. Je le réinscris sur mes (déjà longues) tablettes...
A bientôt.

Ecrit par : Transhumain | 21/09/2007

Merci, Bruno, au fait. De toute façon, je m'en fous. Qui parle de La Mémoire du vautour depuis sa sortie ? Personne, ou alors, pour dire qu'on n'y a compris que dalle. Deux ou trois blogs, à tout casser, l'ont évoqué (dont celui de Claro). Et les revues et sites de SF n'ont rien panné. Donc, je fais EXISTER le livre, durablement, sur la Toile, en lui accordant mon temps et mon attention, parce qu'il m'a paru le mériter, parce qu'il m'a résisté, parce qu'il a suscité ma curiosité. Certains ont acheté le bouquin, grâce à moi (ou par ma faute, cf. Ariel : sincèrement désolé de vous avoir fait perdre 20 euros !), et pas seulement parce que j'aurais lancé "un livre génial à lire absolument !". J'ai la modestie de coire que mon opinion ne vaut rien. En revanche, le boulot, il est réel, il est là, et apparemment, il intéresse quelques uns (y compris ceux qui n'ont pas aimé le livre !). Et, entre nous, Fabrice Colin est un des rares auteurs, du moins dans la sphère des littératures dites d'imaginaire, à être conscient de ça. Enfin, il me semble.

Bon, faut que je bosse la suite. Profitons-en : j'ai la patate.

Ecrit par : Transhumain | 21/09/2007

En vrac les amis, donc dans le désordre, pardon.
1) Transhu, tu as bien raison de penser que ton avis critique a quelque valeur, et c'est bien là qu'est le problème : je ne compte plus les livres achetés grâce ou à cause de toi et que je n'ai pas encore lus, loin de là. Du moins m'étais-je livré à une lecture de la Certaine idée de l'Europe de Steiner, qui ne valait rien contrairement à ce qu'affirmait ton article...
Un petit jeune m'a envoyé un texte sur Deleuze lu par Damasio, tu m'en diras des nouvelles.
Je vais vous le dire : Bruno et toi, vous savez lire, indéniablement mais vous êtes des philosophes (de formation ou de tête : vous avez la tête philosophique) et tireriez une thèse d'un texte écrit sur une seule feuille de papier-cul. Je ne dirai pas que je suis uniquement littéraire (ce qui a le don d'emmerder les intellos ou prétendus tels) mais enfin, lorsque je n'ai rien à dire sur un livre, je n'en dis rien... C'est peut-être pour cela que, ces derniers temps, non messieurs, aucune nouveauté ne m'a donné l'envie, la rage d'écrire... Pourquoi ne pas l'avouer ?
Encore : je te tire mon chapeau sur un point en revanche, Olivier : tes efforts, remarquables, pour défendre les livres que tu aimes...
2) Du coup, contrairement à tes dires cher Olivier, je lis, je lis beaucoup, et pas que du Bernanos-Conrad-Faulkner, mauvaise langue. Je lis du Gass, du DeLillo et même du Vollmann et je vous le dis comme je le pense, cela ne vaut pas grand-chose, pas même, surtout pas les efforts de Claro pour les traduire. Gass mis à part, enfin, certaines parties de son pavé de 800 pages... Ce qui me fait me retourner vers mes chers auteurs parce que, Transhu, contrairement à l'ânerie qui t'a échappé, c'est justement en relisant sans cesse les mêmes auteurs, pourvu qu'on puisse les creuser, que je finirai bien par tomber dans le trou noir... Comme si tu ne le savais pas du reste, voyons...!
3) Et puis, eh, oh, merci pour vos recommandations mais franchement, je ne voudrais pas devenir désagréable, hein, je continue mon rythme acharné sur Stalker et, Bruno, si tu faisais un peu attention à ce que tu lis puis dis, tu constaterais que mes textes, même les plus anodins en apparence, disent toujours quelque chose sur la littérature, ce qui n'est pas le cas lorsque l'on parle du dernier super panier à 50