Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Villa Vortex de Maurice G. Dantec - 2 - Le cosmos est vivant

    medium_kabbale2_small.3.jpg

     

     

    « [L]’érudition pure, du point de vue de la connaissance, n’a aucun intérêt. La vraie mémoire n’est pas du tout celle des mots, ou des incidents sans importance, mais la capacité de mettre en structure, de réduire et d’intégrer les mots et les anciens incidents… »
    Raymond Abellio, Entretiens.

     

    « Osons donc dire que le cosmos est une forme de vie. Ou plutôt : qu’il est la métaforme de la vie. »
    Maurice G. dantec, Laboratoire de catastrophe générale.

     

    Kernal, le personnage de Villa Vortex, explore les contrées du Mal sur la piste d’un tueur en série – comme dans Les Racines du Mal – qui remplace certains organes de ses victimes par des composants électroniques, comme pour animer ceux-ci d’un simulacre de vie – le tueur, par cette dérisoire tentative d’accorder la Parole aux morts, n’est autre que le symbole de la désagrégation du langage déjà évoquée ; son absence physique insistante stigmatise au passage, subjective interprétation de ma part, la pauvreté des écrivains coupables de prostitution du Verbe. Kernal va en réalité connaître la révélation, sous l’influence de deux figures tutélaires (Wolfmann et sa bibliothèque de combat, Nitzos et son manuscrit d’outremonde), d’un fragment de Vérité : notre monde serait littéralement écrit, de même que l’écrivain, à son tour, crée littéralement de nouveaux mondes (comme dans L’Univers en folie de Fredric Brown, 1949, dans lequel l’explosion, suite à l’écrasement de la première une fusée lunaire, expédie Keith Winton, rédacteur en chef de la revue de science-fiction « Aventures extraordinaires », dans un monde parallèle à l’image de sa représentation du monde ; comme, également, dans Le Maître du haut château de Philip K. Dick : Genèse plutôt que processus) – ce qui, chez Dantec, lecteur éclairé de Dick, se traduit par l’évocation d’un univers transcendantal tapi sous la réalité consensuelle. Mais de Dick, de Brown ou de Raymond Abellio (dont l’influence sur la genèse de Villa Vortex fut décisive ; notons par ailleurs que la structure même de Villa Vortex doit beaucoup à celles des Yeux d’Ezechiel sont ouverts et de La Fosse de Babel, dont le motif principal n’est autre que la constitution d’un phalange d’hommes supérieurs en guerre contre la lente dissolution – dévolution – du monde), Dantec aurait dû retenir également une certaine épure stylistique, une transparence qui seule permettrait, pour rester dans sa perspective prophétique, de percer les Ténèbres occultant la Lumière du monde incréé. L’intéressante mais faible dernière partie, où Dantec oublie de montrer pour se contenter de dire et où Kernal plonge dans un inframonde futuriste – ce « quatrième monde » serait ainsi l’équivalent pour Dantec du « manuscrit trouvé à Sarajevo » de Nitzos –, aurait grandement gagné à être directement injectée dans l’univers plus dense de l’enfer urbain des six cents premières pages. Ce long épilogue science-fictif intitulé « quatrième monde » est en effet problématique puisqu’il justifie l’ambition du roman en même temps qu’il l’entrave irrémédiablement. Jusqu’alors le point de vue subjectif de Kernal, alter ego de Dantec, permettait toutes les lectures possibles, mais ici le discours revient à la charge, moins subtil que jamais ; il sabote la fiction, la mine de l’extérieur, le Verbe est flétri – c’est à peine travesti qu’il envahit le champ narratif, ne laissant que peu de place à la Littérature, celle-là même que Dantec avait su produire jusque là, celle-là même, vous l’aurez compris, qui constitue l’enjeu majeur du roman ! On peine alors à croire vraiment à ce futur délirant contaminé par les mèmes idéologiques de l’auteur, même si cet univers futuriste qui succède à la conurbation crépusculaire est présenté comme un phantasme métafictionnel, comme un Anti-Monde, aperçu qu’un écrivain visionnaire pourrait avoir de l’avenir. Dans un autre article publié chez le Stalker, La Littérature à contre-vent, j’écrivais que Dantec était « gagné à son tour par l’emprise de la fausse parole », agent malgré lui d’une Novlangue alternative dont l’effet principal est de réduire le monde. Même si j’avais alors, peut-être, cédé à quelque facilité, il faut cependant reconnaître le caractère fondamentalement erroné du quatrième monde, où Dantec fait à mon sens fausse route.

    Villa Vortex, rappelons-le, était censé inaugurer un nouveau cycle, premier tome de qui était annoncé comme une trilogie, Liber Mundi – dont Cosmos Incorporated, son dernier opus, ne fait pas partie en dépit d’un évidente parenté. Plus que le titre du volume qui nous intéresse ici, c’est donc ce « Liber Mundi », autrement dit ce « Livre Monde », qui donne le ton du récit. Villa Vortex, s’il peut être rattaché au roman noir, est aussi un roman philosophique, un roman politique, un roman de science-fiction, voire : un roman de hard science qui entrelacerait Kabbale et génétique. Tout commence pourtant comme dans un classique roman noir, façon Ellroy : nous avons droit aux sempiternels meurtres en série, sur un territoire délimité et largement arpenté (la conurbation parisienne), ainsi, comme il se doit, qu’au flic déjanté à souhait – et à l’histoire récente. Mais à mesure que Kernal s’ouvre à une dimension plus occulte, plus métaphysique, de son métier de flic, ses influences humaines et culturelles le plongent dans une transe mystique et prophétique, long délire sous psychotrope au sein duquel le Verbe acquiert une importance essentielle. Au travers d’analyses de la Kabbale par exemple – brillantes et férocement ésotériques, inspirées entre autres de Raymond Abellio – Kernal accède à une conscience aiguë du statut métafictionnel de l’univers. En d’autres termes, l’idée qu’il serait né de la « plume » métaphorique d’un narrateur céleste – langage dont les structures génétiques, les transposons, seraient les lettres – fait son chemin dans son esprit surchauffé. Idée magnifique que celle-ci : s’emparant de notre ignorance quasi-totale sur le rôle réel de ce que les scientifiques ont absurdement appelé « junk-DNA » (ADN-poubelle), Dantec imagine que cette part dite « non-codante » de l’ADN – que nous soupçonnons tout de même de jouer un rôle prépondérant dans ce qu’il nous faut désormais désigner comme un véritable réseau – ouvrirait, pour qui saurait s’y exercer, au Corps Lumineux » de la « grande transposition ». Autrement dit – pour les détails, et parce que je ne maîtrise pas totalement le sujet, je vous renvoie au chapitre « Digital Dogs, 31 décembre 1999 », pages 488 à 505 –, le corps du Christ, que l’on considère celui-ci comme authentique fils de Dieu ou comme symbole, serait en chacun de nous.

    N’accusons pas trop vite Dantec, même si nous n’aurions pas tort, d’avoir abusé de drogues diverses [1]. Il n’est pas inutile en effet de signaler que les avancées les plus récentes de la science – astrophysique, biologie, génétique et physique quantique – remettent aujourd’hui en cause nos vieilles certitudes cartésiennes. Ainsi, aucun scientifique sérieux ne saurait réfuter d’emblée une cosmogonie phénoménologique, « transfictionnelle », telle que celle proposée par Dantec. L’homme de science est en effet au bord d’un fascinant précipice, puits vertigineux dont les vortex confinent au mysticisme pur. Le concept selon lequel la réalité que nous connaissons n’est pas forcément la réalité ultime n’est pourtant pas nouveau : la science-fiction en a même fait depuis longtemps l’un de ses thèmes récurrents, avec Philip K. Dick ou, plus récemment, avec Greg Egan ; Dantec ne fait que la replacer dans un cadre plus politique – au sens premier du terme. De même, bien que je sois incapable de suivre l’auteur dans ses développements kabbalistiques, il me semble y avoir décelé l’idée, non moins fascinante et tout à fait sensée, que cette théorie du « Corps Lumineux » prendrait part à l’unité fondamentale de l’Univer que j’ai d'ailleurs moi-même évoquée, quoique plus modestement, dans mon article « La structure absolue et les lois de l’anature ».

    Hormis quelques fautes de goût assez anecdotiques – Ah ! ce navrant ménage à trois sous les décombres du Mur, digne des pires clichés du genre (alors que Dantec écrivait de très belles lignes sur l’amour dans son journal)… – et hormis, malgré tout, un certain nombre de redondances langagières dont on peine à identifier la raison d’être (le mot « cinétique », dont les occurrences ne se comptent plus), les six cents pages incandescentes de Villa Vortex tiennent du chef d’œuvre. On pense souvent aux deux tomes d’Underworld USA de James Ellroy, dans cette manière particulière de mêler l’histoire récente de la France – French Tabloïd, de Jean-Hugues Oppel, si j’en crois les commentaires d’une lectrice avisée, en est le pire avatar – et les parcours individuels ; dans cette virtuosité aussi – bien que dans un style très différent, aussi torrentiel que celui d’Ellroy est minimaliste – à dépeindre la lente plongée des personnages au cœur de la tourmente et d’une violence qui les dépasse. Je ne suis donc pas étonné de lire sous la plume du Stalker que Cosmos Incorporated multiplie « les bribes, les coupures de presse » à l’instar en effet d’un John Dos Passos (sa trilogie U.S.A.) et d’un John Brunner (Tous à Zanzibar) – sans oublier l’excellent Reproduction Interdite de Jean-Michel Truong, roman sur le clonage (le meilleur à ce jour) entièrement constitué d’extraits de journaux, de courriers électroniques et autres documents – dans ce dernier texte toutefois, le kaléidoscope est assemblé avec précision vers un but unique, tandis que Brunner et Dos Passos cherchaient au contraire à élargir le spectre du récit, à l’ouvrir vers l’Infini.

    Surtout, Dantec a su décrire à sa manière poétique ce paysage urbain désolé, ces routes éclairées au sodium, ces barres de béton, ces tours de verre, cette mégapole inhumaine dont les valeurs sous-jacentes sont concentrées dans l’aberrante Très Grande Bibliothèque. L’opposition entre la Babel de Tolbiac et la bibliothèque de combat de Wolfmann – transmutée en Bibliogôn dans l’Anti-Monde – constitue d’ailleurs un axe majeur du roman. Il s’agit en vérité d’une dialectique philosophique et politique qui oppose la société technique moderne, jouisseuse et « internetisée », réifiée, dont le devenir-Machine ne fait pas de doute, et les résistants, les guerriers, les chercheurs de trace, de vérité, de l’Essence du monde. – Villa Vortex n’est d’ailleurs pas sans parenté avec Un prof bien sous tout rapport d’Eric Bénier-Bürckel, roman extrême dont le Verbe est une lame meurtrière, ce que ne réussit pas complètement Villa Vortex : dans les deux livres, le tueur en série est un individu lettré, cultivé, mais qui ne sait quoi faire de ce stockage d’information ; ils sont rattrapés par le nihilisme post-moderne dont les attentats du World Trade Center sont l’archétype. Ainsi qu'en matière de critique, comme le suggère ici notre amie d'Obombration, l’important n’est pas l’information, mais ce qui la transpose.

     

    Illustration © http://www.conesa.com/kabbale/.



    [1] Un écrivain m’a raconté qu’un jour, dans les locaux de Gallimard, Dantec l’a salué au moins trois ou quatre fois en quelques minutes. Distrait ? Non, m’a confié cet écrivain, dont je tairai évidemment le nom : dans le cosmos, plutôt… N’oublions pas non plus les beaux passages du TdO, dans lesquels Dantec décrit avec un vrai talent les conséquences de ses « cocktails »…

  • Villa Vortex de Maurice G. Dantec - 1 - Underworld France

    medium_villa_vortex.6.jpg

     

    « Le monde est totalement dépourvu d’amour. Ne reste qu’un peu de lumière sur des villes perdues. »

    Maurice G. Dantec, Villa Vortex 

     

    En attendant ma lecture prochaine de Cosmos Incorporated, je vous propose, en deux parties, une refonte complète de deux anciennes critiques de Villa Vortex, parues respectivement sur le défunt site Mauvais Genres et dans le numéro 35 de Galaxies. Retour, donc, sur l'un des plus étonnants projets littéraires de la décennie.

     

     

    Kernal est flic à Créteil, un dur à cuire, un homme, un vrai. Mais cet alter ego de Toorop (La Sirène rouge, Babylon Babies) est confronté à un sérieux problème : un serial killer d’un genre un peu particulier sévit aux abords de centrales électriques en voie de démolition, semant derrière lui des cadavres atrocement mutilés dont certains organes ont été remplacés par des composants électroniques, comme pour les animer d’une pathétique vie artificielle. De la chute du mur de Berlin en 1989 jusqu’aux attentats d’Al Qaida du onze septembre 2001, Kernal cherche la trace d’un tueur qui semble avoir été oblitéré du monde réel. Entre temps, plusieurs rencontres décisives vont lui révéler des dimensions latentes de son être. Ces rencontres ont pour nom Nitzos, musicien reconverti dans le journalisme de guerre en Yougoslavie, auteur de quelques pages prophétiques, et Wolfmann, flic paranoïaque à la retraite, inventeur d’une théorie du crime absolu, dont l’arme principale est rien moins qu’une « bibliothèque de combat », corpus de romans et d’essais triés sur le volet censés faire surgir la vérité par la force de leur Verbe. Wolfmann est aussi l’homme qui initie Kernal aux bienfaits de la méthédrine, substance qui permet de rester éveiller durant de très longues périodes mais qui désinhibe les comportements violents. Dans une région parisienne crépusculaire, entre un Paris nécrosé et sa dangereuse ceinture urbaine, Kernal se transforme peu à peu en super-flic autodidacte et halluciné, hard boiled dick sous amphétamine qui fonce inéluctablement droit dans le mur. Contre toute attente cependant, Kernal survit à sa descente en Enfer – pour mieux y replonger. Tandis que l’affaire du tueur à la caméra le taraude toujours, tandis aussi que s’érige sous son nez la Très Grande Bibliothèque de François Mitterrand, lui et ses équipiers, informés par un ex-mercenaire d’extrême droite, sont confrontés à un réseau terroriste islamiste. Et lorsque les tours jumelles de Manhattan s’effondrent, terrassées par des avions de ligne de l’Apocalypse, Kernal comprend que le poisson est beaucoup trop gros pour lui. Trop tard : il finit par sauter. Dernière partie : Kernal est-il mort ? Il évolue désormais dans un inframonde futuriste et apocalyptique où il rencontre le diable lui-même, où Paris est un parc d’attraction culturel et où quelques résistants cybernétiques, reliés neurologiquement au Bibliogôn – sorte de base de données intelligente – luttent pour délivrer la civilisation occidentale de sa décadence avancée. Kernal-Nitzos, au cœur de cet Anti-Monde, prend évidemment fait et cause pour ces résistants. Parmi eux, on trouve Rommel, le grand stratège allemand et Massoud, le rebelle afghan. Leur cible principale, hautement symbolique : la Très Grande Bibliothèque de Babel. L’œuvre de destruction/création peut enfin commencer…

    Rendre compte d’un roman d’une telle ampleur, d’une telle ambition, d’une telle ébullition encore, n’est certes pas une mince affaire, ce qui explique sans doute pourquoi la Critique s’est contentée d’une lecture superficielle ou commodément polémique, sinon, comme souvent, chez le Stalker, auteur du meilleur article consacré à Villa Vortex, et pour couronner le tout d’un entretien passionnant avec Dantec. Comme le précisait justement Juan Asensio, et comme il faut le marteler sans cesse, ces articles sans intérêt qui n’ajoutent rien au roman, vulgaires publicités ou grossières exécutions sommaires, sont (prématurément) éjaculés par des critiques professionnels, qui non seulement ne paient jamais les livres chroniqués – ce qui se traduit le plus souvent par une exaspérante indulgence pour l’énorme ventre mou de la littérature française, indulgence seulement émaillée de loin en loin par une attaque généralement sous forme de bons mots, rarement argumentée –, mais qui, de surcroît, sont payés pour lire Soyons donc sans pitié et profitons qu’Internet échappe encore au contrôle des Gardiens de la pensée unique pour réduire ces imposteurs en morceaux, pour à notre tour les rouer de coups jusqu’au sang et défendre ce qui, dans la littérature, nous paraît essentiel – j’en vois certains qui tremblent de se ruer sur leur clavier et de m’accuser de « terrorisme intellectuel » : peu importe. Jetons à l’égout ces montagnes d’oeuvrettes, sympathiques ou non, d’écrivaillons sans envergure qui n’ont rien d’autre à écrire que leurs maux d’incréateurs, et jetons avec elles ceux qui, critiques – charognards – professionnels, fondent avidement sur les restes de gloire et de reconnaissance de ceux qu’ils haïssent en secret, faute d’être vraiment des leurs – les écrivains.

    Le cas de Maurice G. Dantec est à ce titre fort éloquent. Car non content de terrifier la Charogne parisienne, notre auteur effraie aussi – je n’en suis pas étonné – le microcosme de la science-fiction française, au point que lors de sa sortie en grand format, Villa Vortex avait été spontanément boudé par une Critique spécialisée – y compris d’ailleurs au sein de Galaxies, revue dont je suis aujourd’hui rédacteur à part entière – effarouchée par les interventions médiatiques de l’exilé québécois et, souvent, par la richesse, vite requalifiée prétentieuse ou incompréhensible, d’un roman hors normes. Il convient pourtant d’accepter que l’œuvre de fiction de Dantec – je n’évoquerai pas ici les imprécations aussi passionnantes qu’ambiguës du Théâtre des Opérations (dont le troisième tome, American Black Box, devrait paraître prochainement chez Albin Michel) – se nourrit avantageusement de ses peurs, de sa paranoïa et de sa haine authentique du bien-pensant – de même que l’inspiration de Lovecraft, entre autres écrivains hallucinés, était sustentée par sa xénophobie maladive, ainsi que le montrait Michel Houellebecq dans son excellente biographie critique, H.P. Lovecraft, contre le monde, contre la vie.
    Surtout, parallèlement à l’incohérence de ses pamphlets – invectives logorrhéiques dont la véhémence relève plus, parfois, du syndrome de Tourette que du génie bloyen – se dessine une cohérence littéraire hors du commun. Ainsi que l’avait avancé Juan Asensio – ce dont je n’avais alors pour ma part qu’une conscience aux contours encore flous, une indéfinissable intuition –, le sujet de Villa Vortex n’est ainsi rien moins que le langage lui-même – le livre se présentant alors comme une tentative désespérée de rédimer le Verbe corrompu par la société moderne et technicienne – le Mal – et son rapport au monde.
    L’ennui, et finissons-en une fois pour toutes avec les vaines polémiques qui parasitent tout discours critique sur l’œuvre de Dantec, est que l’auteur – dont la conversion au catholicisme, au cœur de Villa Vortex, n’est pas de moindre importance –, comme nombre de contempteurs de la modernité, juge le monde contemporain selon des présupposés dont la seule légitimité est désormais littéraire (ou spirituelle, ce qui, en un sens, revient au même). Autrement dit, vouloir sauver le langage (le monde) de ce vortex qui le réduit en cendres (vouloir l’arracher, en d’autres termes, des mains corruptrices des incultes et des vaniteux), est plus un moteur de fiction ou de transcendance personnelle qu’un authentique – et utopique – idéal philosophique et politique. Faut-il encore rappeler que confrontés aux contingences du Réel, les idéaux ainsi subvertis drossent la société vers les extrêmes ?
    Une fois admise, tout de même, cette lente et implacable décomposition du langage, nous pouvons aisément retracer le chemin suivi par Dantec vers une défense de la civilisation qui a vu naître ce langage aimé (l’occident chrétien) puis naturellement vers une lutte, qu’on peut juger radicale, contre la menace islamiste et enfin contre l’idée universaliste d’une cohabitation des cultures – d’une acculturation générale. A l’opposé d’un Truong par exemple, qui à la suite de Lyotard et de Sloterdijk, prend acte d’une évolution inéluctable – au-delà, donc, du bien et du mal – des sociétés humaines vers l’effacement progressif des particularités et des différences culturelles, et donc vers l’éloignement tout aussi fatal, de ce l’on peut hâtivement désigner comme la « civilisation » et les « valeurs » chrétiennes, Dantec se rend cependant coupable d’un repli assurément réactionnaire. Quel incroyable revirement en effet puisque de son désir antérieur, mis en lumière par son roman Babylon Babies, de voir advenir l’Übermensch biotechnologique – autrement dit, une humanité qui assumerait enfin sa transhumanité sans mauvaise conscience –, Dantec en vient aujourd’hui à l’apostasier au nom de la divine Parole ! Dès lors, et jusqu’à sa prochaine révolution, notre auteur ne peut se dépêtrer d’un inextricable maillage de contradictions, condamné à concilier sa fascination pour les découvertes et connaissances scientifiques, pourtant consubstantielles à cette déhiscence de devenir-Machine du monde, et la posture qu’adoptait le Bernanos de La France contre les robots – lire les superbes textes du Stalker, encore lui, à propos de Cosmos Incorporated. Mais même inabouti, monstrueux, aussi frustre au regard de sa vertigineuse ambition (faisant fi des limites édictées par Borges pour qui le livre ne sera jamais qu’une infime parcelle de l’univers) que le pitoyable simulacre de vie mis en scène par le serial killer que pourchasse Kernal, n’empêche nullement Villa Vortex, aussi imparfait soit-il, de s’imposer comme un roman d’exception, l’ébauche en somme du chef d’œuvre qu’écrira peut-être un jour Dantec.
  • Et Expecto - 5 - Sui Generis

    medium_100_2700.4.jpg

    Ma mère s’appelle Annie Weber, épouse Klossowski, et vit aujourd’hui recluse dans une modeste maison du Beaujolais, maison hantée par le souvenir de Roland qui y vécut avec elle vingt longues années de routine ménagère.
    Les photographies en noir et blanc de leur mariage préhistorique, exposées dans les escaliers en bois usé ; les dizaines de pipes de toutes formes, alignées sur les étagères du living et exposées aux murs, collectionnées par mon père au fil des ans ; cette odeur indéfinissable, si tenace, que des années d’aération quotidienne n’ont pas réussi à éradiquer et que j’associe irrémédiablement à la vieillesse, à la maladie et à la mort ; ces bibelots par centaines, champignons parasites recouvrant chaque centimètre carré de surface plane ; cet énorme et antédiluvien écran de télévision trônant tel un tyran débonnaire en face de la cheminée condamnée, branché en permanence sur des Krimis, séries policières allemandes diffusées en boucle par les chaînes hertziennes et numériques durant les après-midi en semaine ; cette cuisine éreintée dont les divers éléments scarifiés par le temps sont recouverts d’une couche de poussière tellement épaisse qu’elle a fini par former une pellicule graisseuse indélébile ; cette salle de bains encore, où des peignoirs défraîchis se laissent pendre sur des cintres négligemment accrochés à la porte tels les mues chitineuses des fantômes d’une vie passée, exsudant la mort et le chagrin comme ces sous-vêtements baignant dans l’eau froide du lavabo écaillé, vestiges informes d’une jeunesse depuis longtemps révolue : tous ces fragments de la vie d’Annie semblent appartenir à une autre époque.
    La maison où vit aujourd’hui ma vieille mère a des accents d’Henry James à mes yeux. Si selon la médecine clinique ma mère a encore de longues années devant elle, je devine que plus rien ne la retient désormais dans ce monde-ci, pas même moi, Hugo, son enfant chéri, car Roland avait été son compagnon de toujours, son unique amour et son seul horizon, tandis que je ne représente qu’un don certes divin mais incidemment apparu en son sein.
    L’existence, pour ma mère, se résumait à Roland, c’était ainsi, inexplicablement, et c’est encore ainsi, et ce sera toujours ainsi par-delà la mort et l’oubli.
    Une fois son mari disparu, Annie s’est mise à évoluer dans un plan intermédiaire, comme une figure cinématographique prisonnière de la toile, à la fois réitération du Réel et fiction vaporeuse, rose pourpre à jamais flétrie. Sa flamme vitale est à présent de plus en plus ténue, vacillante, et même si son corps fatigué refuse encore de céder à la Seconde loi de la Thermodynamique, de payer ce prix que la Faucheuse lui réclamera sans coup férir, pour moi elle est déjà morte, de l’autre côté du miroir.
    Annie, ma mère, maman, cette sexagénaire déjà vieille et amorphe oscillant sur son fauteuil à bascule dans sa maison vétuste du Beaujolais, ne ressemble en rien, et n’a jamais ressemblé de près ou de loin, à la muse désincarnée de l’affiche grand format que j’examine sur le quai du métro. Elle n’y ressemblera jamais. Elle va dépérir, puis mourir, puis pourrir, et ne subsister, peut-être, que sur un autre plan de réalité. Annie était avant tout une femme d’intérieur à la silhouette pas exactement disgracieuse, mais trop grasse et dénuée de charisme, bonne mère, bonne épouse et maîtresse de maison convenable, seulement un peu trop protectrice peut-être.
    C’était.
    Je pense à elle au passé. A trop être couvé, on finit par se casser les ailes dit-on parfois. Je n’ai jamais pardonné à ma mère le naufrage de mon adolescence – je ne pardonne jamais. Toujours à la traîne des modes, ignorant des us et coutumes de l’amour, de la séduction, du sexe et de la domination, je traînais mon corps de pantin étique et dégingandé comme une ombre inopportune et encombrante, mal à l’aise dans mes vêtements ringards, vite élimés, trop courts et bon marché. Mes parents me surnommaient « l’invertébré », inconscients des blessures qu’ils infligeaient. Mon corps décharné n’était pas sans analogie avec un exosquelette sculpté par le fantôme d’Alberto Giacometti. Mes côtes apparentes et mes yeux globuleux me faisaient ressembler à ces morts-vivants des camps de concentration que j’avais vus à la télévision, à l’aune desquels j’avais nourri mon imaginaire et auxquels je m’identifiais en secret, rejeté comme eux par mes congénères, voué comme eux à m’effacer anonymement, à partir en fumée, à venir polluer les poumons des survivants sous forme de particules éparses.
    Sous forme de poussière.
    Au collège, les garçons plus durs, plus forts, plus beaux, me houspillaient à chaque interclasse : coups de coude dans les côtes, coups de poing dans le dos et crocs-en-jambe étaient mon pain quotidien, sans compter les quolibets en tous genres ; à croire qu’un facétieux Antéchrist s’était amusé à multiplier les brimades à seule fin de railler la légendaire bonté du Fils de l’homme et de ses ridicules bons sentiments.
    Je n’étais pas le bouc émissaire de la classe pourtant, ce rôle peu enviable étant en réalité dévolu à Nicolas J., pauvre gamin trop petit et l’air pas assez éveillé, les yeux déformés par les verres les plus épais qu’il soit possible de porter. Tout le monde l’appelait « Crâne d’œuf ». J’étais compatissant, je ne comptais pas parmi ses persécuteurs les plus acharnés, même si je m’autorisais parfois quelque flèche mesquine pour faire bonne figure auprès des mâles dominants et des filles, pour m’intégrer. Je n’en retirais aucune satisfaction, aucune honte, seulement du dégoût. La lâcheté n’était pas alors le moindre de mes attributs. Le fait de côtoyer un adolescent plus misérable que moi ne me permettait même pas de savourer l’exaltation propre à l’expérience du martyr.
    Tel un Paul Muad’Dib rachitique mais doué de prescience et d’une incroyable volonté de puissance, je savais alors avec une absolue certitude que je saurais un jour dominer mes insouciants tortionnaires, maîtriser mes semblables co-sentients, devenir Dieu.
    Or des années plus tard, sur les bancs polis par des générations de postérieurs estudiantins à la faculté de lettres de Paris III, je découvris les travaux de Friedrich Nietzsche en même temps que mes premières expériences sexuelles. La naissance de la tragédie, Humain, trop humain, Ainsi parlait Zarathoustra, Le crépuscule des idoles et L’Antéchrist façonnaient mon esprit de glaise et de feu tandis que mon corps inexpérimenté s’ouvrait à des sensations inconnues, jouet inconscient des ordres chimiques impulsés par un ADN trop heureux de s’exercer enfin à son unique objectif : la perpétuation de l’espèce.