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  • Et Expecto - 4 - Rigor mortis

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    Devant le corps inerte de mon père, je suis d’abord resté interdit, incrédule aussi. Pour la première fois, je voyais la mort en face.
    Le silence.
    Le froid.
    La pâleur.
    Puis vint la tristesse, légère, imperceptible. Déjà, je comprenais que la mort est inéluctable, qu’elle est même la condition sine qua non de la vie, la deuxième face d’une même pièce.
    Mais déjà, je comprenais aussi que je ne pourrais jamais l’accepter.
    Devant le cadavre paternel baignant dans son sang tiède, vieillard rendu à la poussière d’où il venait, je ne ressentis pourtant rien d’autre qu’une indicible angoisse viscéralement liée à l’idée, terrifiante, de ma propre finitude.
    Mon propre dépérissement.
    La dégénérescence.
    La maladie.
    La Mort.
    J’ai vérifié que le pouls était définitivement muet avant de téléphoner d’abord aux pompiers, puis à ma mère, ma pauvre mère, et aux autres membres de la famille. Bien que Roland ne fût pas croyant, on lui consacra une cérémonie religieuse en bonne et due forme, avec grand orgue et messe sinistre à souhait. Je n’ai pas assisté à ce cirque macabre – seulement à l’enterrement proprement dit. Je n’aime pas qu’on me tire les larmes des yeux comme on extrait une verrue d’une peau grasse. Mais surtout, si mon athéisme s’accommode bien d’une certaine idée de la méditation ou de la spiritualité – voire du mysticisme le plus exalté –, l’Eglise et ses dogmes, ses rituels et ses incantations, ses ânes liturgiques et ses bigots bêlants ne m’inspirent que colère et aversion. Je n’ai nullement besoin d’un tel décorum – ces pitreries superstitieuses – pour célébrer la mémoire de mon père. Si ce dernier vit encore quelque part, ce n’est certes pas dans la nef d’une église qu’empoisonnent l’encens doucereux et les humides chuintements des fidèles récitant leurs stupides prières, mais plutôt dans l’écheveau complexe de mon cerveau. Roland poursuit-il son existence, Œil immobile rivé dans l’esprit de ses proches, écrit et réécrit par leurs cerveaux-matrices ? J’aime à le penser. Ne suis-je pas moi-même une fiction créée chimiquement par un cerveau hypothétique ?
    Ou le souvenir, kaléidoscope de fragments biographémiques, d’un mort réinventé par l’un de mes proches ? sublimé par ses fantastiques réminiscences ?
    Suis-je, en définitive, déjà mort ?...


    Mon hypothèse n’est pas pour me déplaire. Si l’au-delà des chrétiens me paraît définitivement hors de propos, foutaise pour demeurés incapables de penser le monde par eux-mêmes, l’idée d’un multivers à tiroirs où les existences individuelles s’imbriqueraient les unes dans les autres, s’engendreraient les unes les autres, n’a en revanche rien de saugrenu.
    J’ai souvent le sentiment de perdre contact avec la réalité. Pendant un laps de temps difficile à déterminer, car alors le temps lui-même se répand en sarcasmes à mon encontre, tout se suspend et j’ai alors l’impression troublante de n’être qu’un simulacre, l’ombre d’une caverne dont je ne sais rien.
    Je ne suis pas croyant, vous l’avez compris : comme mon père, je suis avant tout matérialiste. Si quelque chose aurait dû fatalement nous rapprocher, mon père et moi, c’est bien ce legs d’un rapport logique et cartésien au monde. Du point de vue de Roland, renier tout élément irrationnel était une façon de revendiquer une liberté à laquelle il n’avait pas accès, c’était un leurre, et son athéisme une religion – marxiste – qui n’osait dire son nom.
    Mon matérialisme, en revanche, s’est vite imposé à moi comme la seule philosophie, paradoxalement, qui permette la transcendance, la seule qui puisse en tout cas répondre à l’absurdité de l’existence – un matérialisme qui accorde une place toute particulière à l’art (qui crée une ouverture sur la réalité, la vraie, celle que recouvre l’épais vernis des apparences), à la science (qui nous rapproche chaque jour un peu plus de Dieu), à la métaphysique enfin, articulation des deux autres, trait d’union miraculeux produit par la machinerie futuriste du cerveau humain, ce qui nous distingue des autres animaux ; et au corps, comme objet d’expérimentation, comme tremplin vers le mysticisme, support organique de la conscience.
    La concrétion charnelle au creux de son aisselle, cette bombe mi-sexuelle, mi-pathogène, est ainsi née de mon corps comme l’enfant du ventre de Marie.
    Matérialisation de la neuromachine à écrire prisonnière de mon crâne, cette forteresse brisée.


    Immaculée Conception.

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  • Monsieur Pain, un cauchemar de Roberto Bolano

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    « J'aime certains traits biographiques qui, dans la vie d'un écrivain, m'enchantent à l'égal de certaines photographies ; j'ai appelé ces traits des “biographèmes”. »
    Roland Barthes, La Chambre Claire.


    Depuis sa mort le 14 juillet 2003, nous découvrons (ou redécouvrons) l’œuvre du poète et romancier chilien Roberto Bolano, notamment grâce à Christian Bourgois et aux Allusifs. C’est ainsi chez ce dernier éditeur qu’est paru en 2004 Monsieur Pain, roman étonnant écrit au début des années quatre-vingt. Anvers (C. Bourgois, 2004), roman noir expérimental influencé par William Burroughs, déroutait par le décalage constant opéré par de très courts chapitres dont l’agencement en ellipses et surimpressions construisait une sorte de puzzle incomplet en trois dimensions où apparaissaient motifs et figures, flics et cadavres et scènes pornographiques. Dans Amuleto (Les Allusifs, 1999), nous suivions l’itinéraire intérieur d’une jeune uruguayenne, amie d’un groupe de poètes, enfermée treize jours durant dans les toilettes de la faculté de lettres de Mexico lors de son invasion en 1968 par l’armée, et confrontée à ses souvenirs comme à ses visions du futur.
    Monsieur Pain propose une narration plus classique même s’il ne faut guère plus de quelques pages pour que la banale réalité objective se lézarde et soit parasitée par un univers absurde, inquiétant et fantomatique, presque kafkaïen, où les personnages croisés par Pain, ombres de la caverne, s’avèrent aussi fascinants qu’intangibles – au point qu’on les dirait sortis de L’invention de Morel de Bioy Casarès. L’action se déroule à Paris en 1938, alors que l’Espagne est secouée par la guerre civile. Pierre Pain, acupuncteur aux poumons brûlés et rompu à l’art du mesmérisme, tente de sauver le poète Vallejo, atteint d’un hoquet mystérieux et promis à une mort certaine. Contrairement à la médecine moderne, qui s’avoue impuissante à guérir le malade, Pain paraît sur le point de remédier à son mal mystérieux, presque par hasard, presque malgré lui, conscient de son origine non pas physiologique mais occulte – on devine ici l’opposition sous-jacente de la froide objectivité clinique et de l’hypersensibilité poétique. Pain – pain, en anglais, ne signifie rien d’autre que douleur ! –, pris au piège de ses circonvolutions mentales, semble alors s’immerger à son tour dans les méandres incertains d’un monde expressionniste et paranoïaque, projection schizophrénique de la profonde culpabilité qui le ronge. S’il se croit poursuivi par des Espagnols hostiles, victime d’un complot rien moins que démoniaque, il se perd aussi dans le dédale cauchemardesque de la Clinique Arago où est hospitalisé Vallejo, architecture non euclidienne à la mesure de son enfer psychologique.
    Sacrifions aux lieux communs : Monsieur Pain est un roman labyrinthique et surréaliste – où nous croisons d’ailleurs, indirectement, Aragon lui-même – ; c’est donc sans surprise que je mentionnerai les noms de Jorge Luis Borgès et d’Adolfo Bioy Casarès, influences déterminantes et pleinement assumées par Bolano, au même titre d’ailleurs que Marcel Schwob et ses Vies imaginaires, que lit Monsieur Pain. Dans sa préface, Bolano écrit que « presque tous les faits qui se sont rapportés se produisirent dans la réalité. […] Pain lui-même est réel », de même qu’Amuleto ne relate, selon l’auteur, que des faits authentiques – ce qui le différencie nettement de ses deux maîtres argentins. Seulement Roberto Bolano, en véritable artiste de la biographie, n’agit pas en historien mais en poète ; comme Borgès il ne cherche jamais à reproduire le Réel dans sa totalité mais bien à puiser dans cette réalité, à en choisir, tel un peintre visionnaire, les éléments qui lui permettront d’atteindre la beauté – c’est-à-dire, comme l’écrivait Marcel Schwob dans sa préface aux Vies imaginaires (éditions Ombres), à « créer dans un chaos de traits humains. ». De Pain, ou de son alter ego authentique, l’auteur ne restitue par l’alchimie du Verbe qu’un chant biographémique à l’inquiétant réalisme magique.
    La tension jamais démentie de ce roman noir fantastique – qui ne verse jamais dans l’ésotérisme de foire –, culmine-t-elle ainsi dans l’extraordinaire passage du petit cinéma où Pain, dupé par l’un de ses persécuteurs étrangers, retrouve Pleumeur-Bodou, ancienne connaissance engagée en Espagne aux côtés des fascistes, tandis que défile sur l’écran un film étrange où leur ancien camarade Terzeff – qui s’est suicidé pour de troubles raisons que nous supposons ésotériques – apparaît mystérieusement au cours d’un flash-back utilisant manifestement un matériau documentaire tourné à l’époque du muet. Les dialogues du film et ceux des personnages s’entrelacent sans jamais se confondre complètement, en sorte que l’essentiel ne saurait nous échapper : pour Terzeff, le suicidé présent dans les images d’archives du film déjà évoqué, « toute mort avait une fonction rituelle ». Ainsi la mort de Vallejo, qui paraît délivrer Pierre Pain de ses démons – pour mieux l’abandonner à sa solitude pathétique –, prend-elle alors les allures d’un obscur cérémonial dont Pain serait à la fois victime et maître d’œuvre. Victime coupable aurais-je dû écrire, car Monsieur Pain est assurément un grand roman sur les œuvres souterraines, ténébreuses et lumineuses, de la Culpabilité.

    Robert Bolano – Monsieur Pain. Les Allusifs, 2004. Trad. de l’Espagnol par Robert Amutio. 15 euros, 156 pages.

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  • Aniara, une odyssée de l’espace

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    « Car la crauté de l’espace point ne dépasse
    celle de l’homme, son digne rival en la matière.
    La solitude des camps de prisonniers sur terre
    Autour de l’âme humaine lourdement s’enchâsse,
    Lorsque les pierres glaciales répondent en silence :
    Ici règne l’être humain. Ici, c’est Aniara. »

    « Le xinombrien, la plus riche des langues
    que nous connaissions, possède trois millions de mlts,
    mais la galaxie dans laquelle tu plonges le regard
    renferme plus de quatre-vingt-dix milliards de soleils.
    Quel cerveau maîtrisera jamais tous les vocables
    de la langue de Xinombra ?
    Pas un seul.
    Alors tu comprends.
    Et ne comprends pas. »
    H. Martinson, Aniara, une odyssée de l’espace


    Aniara est un livre vraiment unique. Il s’agit à ma connaissance, avec L'Opéra de l'espace de Charles Dobzynski (Gallimard, 1963) du seul poème épique de science-fiction qui soit parvenu jusqu’à nous, écrit de surcroît par un prix Nobel (1974) de littérature, le Suédois Harry Martinson, grand admirateur, nous dit-on, des Chroniques martiennes de Bradbury. Publié en 1956 et composé de cent trois chants élégiaques auxquels les récents attentats islamistes à Londres confèrent une intensité particulière, Aniara, dont une excellente traduction (augmentée d'une intéressante postface d'Ylva Lindberg et Samuel Autexier) est disponible chez Agone (2004), conte la dérive spatiale de la « goldonde » Aniara, à bord de laquelle des milliers de déracinés espèrent atterrir un jour sur une quelconque planète d’exil, et se mirent avec effroi et nostalgie dans leurs souvenirs. Sur Terre, les cités Dorisburg et Xinombra, comme les autres territoires, sont dévastés par les guerres nucléaires. Il semble que les passagers d’Aniara, guidés par Mima la Consolatrice – une intelligence artificielle de bord –, soient les derniers survivants, condamnés à errer dans la nuit céleste, évitant les trous noirs (les « photophages ») et autres corps célestes, jusqu’à la fin de leurs jours, et jusqu’à l’extinction de notre espèce. Pour eux en effet, « une année-lumière est une tombe »…
    A plusieurs titres, Aniara, que son auteur, chose rare, n’hésitait pas à présenter comme de la science-fiction, était une œuvre en avance sur son temps. Ecrite à une époque où Van Vogt et Asimov publiaient leurs nouvelles et romans les plus célèbres – Philip K. Dick, qui avait déjà de nombreuses nouvelles derrière lui, venait de publier ses premiers romans –, elle délaisse les péripéties du voyage interstellaire pour s’attacher aux âmes des voyageurs et à notre place dans l’incommensurable univers. Mima – « Œil », en Japonais –, le miroir de l'âme humaine, la conscience artificielle en contact avec la Terre dont « la faculté de communication intellectuelle / et les techniques de transmission sélectives […] / sont trois mille quatre-vingts fois supérieures / à celle de l’être humain s’il était lui-même Mima », s’éteint d’elle-même, ivre de douleur, après avoir assisté à l’anéantissement de Dorisburg – nous sommes dans les années cinquante, évidemment marquées au fer rouge par la Seconde Guerre mondiale et l’explosion de la bombe atomique sur Hiroshima –, et son silence souverain n’est autre, bien sûr, que celui de Dieu : « Enténébrée jusqu’en ses cellules par la cruauté / dont l’homme fait preuve en ces temps funestes / elle finit, comme prévu depuis longtemps, / par se disloquer à la manière des mimas. / Le tacis indifférentiel du troisième vèbe / perçoit des milliers de choses que nul œil ne voit. / Désormais, au nom des choses, elle voulait la paix. / Désormais, elle ne voulait plus rien montrer. » Mima, « mimolâtrée » par les habitants de la goldonde, préfigure ainsi, dix ans avant, la Nef du « Programme conscience » de Frank Herbert (Destination : vide, 1966 ; L’Incident Jésus, 1978 ; L’Effet Lazare, 1983 ; Le Facteur ascension, 1988 [1]) – ce dieu artificiel « vénefré » par les colons de Pandore –, aussi bien que le célèbre HAL, ordinateur séditieux de 2001, odyssée de l’espace (Arthur C. Clarke, 1968), avec qui, soit dit en passant, Aniara partage son sous-titre…
    Condamnation de nos crimes, lamentation, requiem – sans doute Martinson s'est-il souvenu des Derniers jours de l'humanité de Karl Kraus (également disponible chez Agone) –, Aniara célèbre la vie comme création sacrée, divine, mais sans qu’il soit question de religion – sinon pour la renier. Dieu, pour Martinson, se confond avec l’Univers – nous l’habitons plus qu’il ne nous habite ; nous n’en connaissons que d’infimes fragments : « Aniara, notre vaisseau spatial, se déplace / dans un espace dépourvu de boîte crânienne / et n’a donc nul besoin de substance cérébrale. / Il se meut dans quelque chose qui existe / Mais n’a nul besoin de suivre la voie de la pensée : / Un esprit qui est plus que le monde de l’intellect. / Je dirais même que notre vaisseau traverse / Dieu et la Mort et l’Enigme sans but ni trajectoire. / Oh, si nous pouvions seulement rejoindre notre base / Maintenant que nous avons découvert ce qu’est notre vaisseau : / Une bulle minuscule dans le verre de l’esprit de Dieu. ». Et plus loin : « Le mystère éternel du ciel et de ses étoiles / et le miracle de la mécanique céleste / sont la loi et non pas l’évangile. / La compassion pousse sur les bases de la vie. » Autrement dit, c’est la raison, les sentiments, mais aussi l’humble observation des signes du firmament (d'où l'utilisation du mot sanskrit « gopta », qui signifie, nous apprend le glossaire, « occulte »), qui doivent dicter nos actes, non l’ordre impératif d’un prophète.
    Martinson s’en prend également au troupeau bêlant, aux rangs toujours plus serrés, d’hommes incapables de créer, de penser, d’élever leur âme au-dessus des contingences matérielles. Les modes se succèdent en un « flot fade d’un temps écoulant ses miasmes / vers la mort uniquement pour s’y vider. » Sur le vaisseau, aussi vaste soit-il, les arts et les sciences perdent inéluctablement pied : « Le cerveau paresseux devint son propre fardeau / et les ouvrages des esprits lucides, jamais lus. / tournèrent le dos aux êtres d’oisiveté perclus / qui ne furent plus agités de pensers nouveaux. » [2] Mais cet arrière-fond moral ne serait rien sans ce curieux travail de la langue admirablement adapté par les traducteurs Philippe Bouquet et Björn Larsson. Néologismes (« transtomie », « tacis du troisième vèbe », « cantorateur »…), emprunts mythologiques détournés, argot poétique (« Viens m’bercer loyde et fancie, lance-t-elle / go daurme en vancie et rame guène en dondelle / mon déide est gandeur, j’suis vlamme et gondelle / et vepte en taris, clande en delde et yondelle. », permettent à Martinson, en s’adressant aux sens plutôt qu’à l’intellect, c’est-à-dire en évitant tout didactisme, de dépeindre l’avenir cauchemardesque de l’humanité dont la fuite est totalement vaine : au bout du voyage, il n’y a rien que le vide, le froid, la mort. « L’horreur ! L’horreur ! » comme l’a si bien dit le Kurtz Au cœur des ténèbres

    « Dans notre grand sarcophage désormais enterrés / nous fûmes transportés sur des déserts marins / où la nuit de l’espace, du jour infiniment séparée, / dressait sur notre tombe une voûte de silence cristallin. »

    [1] L’Incident Jésus et L’Effet Lazare furent co-écrits par Frank Herbert et Bill Ransom – le dernier, Le Facteur ascension, ayant été rédigé par Bill Ransom seul, après la mort d’Herbert.

    [2] Ceci rappelle la conclusion de Loterie solaire, premier roman publié (en 1955) de Philip K. Dick : « Ce n’est pas une poussée aveugle […]. Ce n’est pas un instinct animal qui nous rend fiévreux et insatisfaits. Je vais vous dire ce que c’est : c’est le but le plus élevé de l’homme – le besoin de grandir, de progresser… de découvrir de nouvelles choses… d’avancer, de s’étendre, d’atteindre de nouveaux territoires, de nouvelles expériences, de comprendre et de vivre en évoluant. De rejeter la routine et la répétition, de rompre avec la monotonie de l’habitude, d’aller de l’avant. De ne jamais s’arrêter… » On pense aussi à Philippe Curval, dont l’œuvre dans son ensemble, des Fleurs de Vénus au récent Blanc comme l’ombre, repose sur ce refus impérieux, quasi pathologique, de la stase – de la mort… –, dût-il nous aspirer dans les abîmes les plus noirs. Notons, pour l'anecdote, que sans avoir lu le poème, Philippe Curval prédisait dans Galaxie en janvier 1975 que le prix Nobel de Martinson n'aurait aucun impact sur la SF, « chacun s'empressant de détourner le sens de cette distinction, soit en prétextant qu'elle est due, malgré le sujet ingrat, à l'admirable écriture de Martinson, soit en affirmant qu'il s'agit de “politique-fiction” ou d'une anticipation de nos maux »... Il est toujours dangereux, rappelait Curval à cette occasion, de prononcer le mot Science-Fiction...

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  • Abattoir XXI - Sous les yeux d’Occident

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    « La nuit, je revois la poussière noire obscurcissant les rues silencieuses, et sous ce linceul, des cadavres grimaçants ; ils se dressent devant moi, en haillons et à demi-dévorés par les chiens ; ils m’invectivent et deviennent peu à peu furieux, plus pâles et plus affreux, et se transforment enfin en affolantes contorsions d’humanité. Puis je m’éveille, glacé et bouleversé, dans les ténèbres de la nuit. Je vais à Londres ; je me mêle aux foules affairées de Fleet Street et du Strand, et ces gens semblent être des fantômes du passé, hantant les rues que j’ai vues silencieuses et désolées, allant et venant, ombres dans une ville morte, caricatures de vie dans un corps pétrifié. »
    H.G. Wells, La Guerre des mondes.

    « A l’appel de la vie le temps accourt,
    prolongeant la seconde où l’on vole en éclats.
    Comment l’effroi s’insinue en nous,
    comment la peur s’exhale de nous.
    Comme il est dur d’être mis en lambeaux. »
    Harry Martinson, Aniara, une odyssée de l’espace.


    Je ne crois pas, contrairement au riboulant Maurice G. Dantec qui, visiblement réjoui, s’est encore fendu sur le ring, en compagnie de Cyril Pahlavi, d’un atrésique « papier » qu'il est permis de juger islamophobe, et vraisemblablement destiné à attirer l’attention de journalistes effarouchés – la méthode a fait ses preuves et nous apprenons, comme par hasard, la naissance imminente du site officiel de l’expatrié québécois, à quelques semaines de la parution de son nouveau roman… – et digne, en tout point, de figurer sur le forum putride des « jeunes » de l’UMP, je ne crois pas, donc, que les attentats (vraisemblablement) islamistes perpétrés la semaine dernière à Londres constituent les quelconques prodromes d’une « guerre des mondes » au sens où seraient confrontés non seulement des antagonistes fondamentalement, définitivement différents, des adversaires, des ennemis – on perçoit sans peine où l’usage de ces deux derniers termes, pour peu que les saintes majuscules y soient décrétées, nous mène...
    La similitude frappante entre les éprouvantes images du chaos londonien et l’extrait du roman de H.G. Wells cité plus haut – que l’autre Welles, Orson, adapta en mémorable canular-fiction radiophonique… – ne doit cependant pas nous égarer : si les envahisseurs martiens inventés par l’auteur anglais – dont la puissance de feu était autrement plus formidable, tout de même, que celle des zélotes (oh !) pouilleux d’Al Qaida –, si les tripodes monstrueux de Wells faisaient bloc, soldats inhumains unis – utilitarisme à la mode alien… –, pour notre destruction totale, les terroristes ne sont, eux, que des clandestins minoritaires, des êtres humains malgré tout, barbus, stupides et lâches assassins dissimulés dans la foule musulmane qui dans son immense majorité, condamne leurs abjections. Non, je ne crois pas que plane en Occident, cette « terreur islamiste » (lire cet intéressante réaction de Marc Alpozzo) dont certains hâbleurs nous rebattent les oreilles à des fins sans doute propitiatoires, pas plus du moins que ne l’emporta au final la « terreur » communiste pendant la Guerre Froide, pas plus, encore, que ne pèse sur nous la moindre « terreur » virale. Les Israéliens peuvent être terrorisés, à juste titre. Les Palestiniens, également. Mais nous !... Ici existent seulement – ce qui devrait suffire cependant à exacerber notre vigilance – des menaces ponctuelles, et somme toute limitées, d’attentats nihilistes – hier anarchistes, là-bas indépendantistes, là encore islamistes.
    Juan « Stalker » Asensio, à son tour, martèle, confus et visionnaire : « Reste une dernière voie, la seule qui affirmera, sinon notre victoire, en tous les cas notre honneur, moins que cela, un dernier soubresaut de notre honneur retrouvé, reconquis. Car ces morts-vivants, ces hommes (que seraient-ils donc, bon sang, sinon des hommes ?) prêts à mourir en chantant, outre le fait de démembrer quelques malchanceux Occidentaux obnubilés par la perfection de leur corps, parviendront peut-être mais j'en doute, à réveiller quelques-uns d'entre nous, les plus braves ou bien celles et ceux qui, eux aussi, ne craignent point la mort, pour aller défendre le territoire sacré du parc européen où gambadent et broutent en toute insouciance quelques millions de gras moutons. ». Et alors ? ai-je envie de demander, sarcastique… Et alors, en effet ? Une fois envisagé ce conflit entre d’une part, quelques milliers de tarés lobotomisés – une goutte d’eau viciée – et d’autre part, des centaines de millions d’occidentaux – le vieil Océan –, que devrions-nous faire ?... Déclarer la guerre, comme l’insinue Dantec ? Mais CONTRE QUI diriger nos missiles, par tous les dieux ? Contre les Arabes, TOUS les Arabes ?... Contre les Musulmans, TOUS les Musulmans ?... Appeler la pucelle de Saint-Cloud pour les bouter hors de France ? Convoquer Philippe Auguste et les Plantagenêt ? Confondre Saladdin et Bin-Ladin ? Devrions-nous donc larguer nos bombes, anéantir les pays d’origine des terroristes, soumettre des hommes, des femmes, des enfants, au fer vengeur – et, peut-être, radioactif – de prétendus « croisés » non moins fanatiques que leurs agresseurs – l’histoire en témoigne [1] – ? refaire, au nom de la « lutte antiterroriste », un Hiroshima d’Asie mineure ou d’Afrique du nord ? surpasser, au nom du confort occidental, le déluge infernal que les Alliés infligèrent à Dresde ? Devrions-nous vitrifier, pour plus de sûreté, la ceinture du croissant vert, rayer ses peuples impies de la carte ? C’est aux polices ! c’est aux services de renseignements ! de démanteler les réseaux terroristes, d’expulser ou, mieux, d’emprisonner les égorgeurs, équarrisseurs et plastiqueurs en tous genres – religieux, politiques, écologistes, etc. – qui mettent nos vies en danger ; pas aux machines de guerre. C’est aux gouvernements, aux parlements, aux exécutifs de freiner l’implantation en Europe d’un Islam qui, on le sait, distille dans ses mosquées les plus virulentes le poison extrémiste – de la freiner ou, à tout le moins, de la contrôler. En vérité ce genre d’anathème utilitariste qui ne dit pas son nom a pour seule conséquence – mais quel gâchis ! – la prolifération incontrôlée des pulsions xénophobes les plus viscérales, c’est-à-dire les plus primitives, des Occidentaux comme des émigrés (et non un hypothétique « sursaut » qui, selon ces mêmes prophétaillons de l’Occident, est de toute façon illusoire puisque celui-ci serait, toujours selon eux, déjà mort)... L’éréthique Dantec et ses épigones vaticinent, éructent, vocifèrent sans jamais cependant exaspérer le moindre imbécile – car les imbéciles, eux, frétillent de la queue ou ne lisent que la boue excrémentielle des tabloïds – sinon les béats thuriféraires d’un joyeux cosmopolitisme œcuménique. A première vue, j’aurais tendance à suivre le Stalker lorsqu’il écrit encore : « Ils sont vivants et nous sommes morts, je mesure bien toute l'horreur de ce que je viens d'écrire. Oui, […] car, aussi fanatisés qu'on les voudra, aussi incultes, intolérants, anti-féministes, homophobes déclarés, horriblement non-républicains et surtout, cela est parfaitement impardonnable, résolument ennemis de l'esprit tellement vertueux, internationaliste et humaniste du Baron de Coubertin, ils défendent encore une conception illuminée de la vie à coups de morts et de suicides et nous ne défendons rien […] » Rien de plus exact, comment le nier ? Et pourtant, le cerveau irrémissiblement ensemencé par les mèmes transhumanistes, je ne puis m’empêcher de deviner contre lui – contre nuit –, que ces fous d’Allah – que je soupçonne de ne jamais avoir lu le Coran, c’est-à-dire de n’être tout simplement pas Musulmans ! de n’être que nihilistes – sont, eux, déjà morts, empoisonnés jusqu’à l’os, par le venin religieux, le Mal – le « Nihilisme ». Et d’ailleurs lui-même, Stalker, n’évoquait-il pas plus haut, à leur encontre, l’état peu ragoûtant de « morts-vivants » ?... Non Juan, les terroristes n’ont pas « consommé leurs noces avec le nihilisme » : ils sont, eux, les nihilistes les plus abjects, les plus basiques, les plus dangereux qui soient – les moins vivants, en dépit de leurs violentes trémulations. Bien vivants en revanche sont encore, et seront jusqu’à la fin dernière : Bernanos, Lautréamont, Burroughs, Céline, Dick, Bergman, Cronenberg, Tarkovski, Bach, Mozart, Arvo Pärt. Le néant est le royaume de ces zombies auxquels Juan consent vie, et je refuse de commettre la même erreur – je refuse tout net d’imposer par les armes, comme ils tentent de le faire, la Civilisation mienne au monde entier. Ce n’est qu’une intime conviction, mais quotidiennement renforcée – je ne crains pas les sarcasmes – par mes voisins d’immeuble, dans mon quartier populaire parisien : si l’on y parle peu Français, s’y côtoient cependant sans tension visible – sinon aux alentours de 23 heures 30, à la sortie tonitruante des troquets – blancs, Noirs africains, Arabes, Indiens, Chinois, Vietnamiens, Sud-américains, Turcs et autres étudiants hollandais… Et vous savez quoi ? Je ne suis nullement « terrorisé », pas plus que mes propriétaires, pourtant racistes bon teint…
    Ah ! mais puisque vous en êtes à spéculer, à vous prendre pour les Cassandre de la Toile, pour des Bloy courroucés : qu’en pensent les auteurs de science-fiction et d’anticipation ? A priori, le temps de la naïveté lénifiante – Jihad de Jean-Marc Ligny, qui décrivait un France fasciste où les Arabes étaient impitoyablement pourchassés – semble en tout cas bel et bien perdu – je ne m’en plaindrai pas –, même si Pierre Bordage, dans L’Ange de l’abîme et Les Chemins de Damas (deux pavés poussifs parus au Diable Vauvert, formant trilogie avec le non moins dispensable Evangile du serpent) ose encore suggérer que la guerre qu’il a imaginée entre Orient et Occident aurait été initiée (et entretenue) par les Etats-Unis… L’angélisme multi-ethnique donc, à quelques exceptions près, a fait long feu.
    L’Helvète Georges Panchard, lui, premier francophone à être publié dans la collection Ailleurs & Demain chez Laffont (dirigée par Gérard Klein) depuis Michel Jeury dans les années quatre-vingt, est plus réaliste. Forteresse, son premier roman, situe son récit en 2039, une douzaine d’années après les guerres du Réveil entre l’Orient islamiste et l’Europe libérale. Tandis que cette dernière se débarrasse de ses ultimes ressortissants musulmans, les Etats-Unis sont devenus nation évangéliste, puritaine, obèse – quant au reste du monde, hormis les Yakuzas hi-tech, nous n’en saurons quasiment rien. Pour Georges Panchard il ne fait pas de doute que l’Europe, manoeuvrée par des multinationales toutes puissantes dont les dirigeants – les vrais maîtres du monde – se terrent dans d’inexpugnables « forteresses » afin d’échapper aux spadassins des mafias et des concurrents, cette Europe-là – la nôtre, à moyen terme – ne saurait assimiler l’Islam djihadiste, pas plus d’ailleurs que le Christianisme, dont l’Amérique protestante, ployant sous son propre poids – où l’individu est nié dans son corps comme dans son esprit –, représente l’impasse la plus éloquente. Les ardents (lire : fanatiques) défenseurs de l’Occident chrétien me font d’ailleurs penser aux myriades de planètes, dans Des milliards de tapis de cheveux de l’Allemand Andreas Eschbach (L’Atalante), dont les habitants, isolés du reste de la galaxie, vénèrent encore l’Empereur-Dieu tout puissant alors que celui-ci est mort des années plus tôt, vaincu par les rebelles qui depuis lors sont au pouvoir…
    Les auteurs les plus passionnants proposent ainsi une vision souvent très noire, mais jamais binaire de l’avenir de l’Occident – Christopher Priest, avec Le Rat blanc (Presses de la cité), dans lequel l’Islam a conquis la planète, démontrait même que c’est le rejet xénophobe de l’étranger, et non son intégration, qui excite les frictions interethniques ou religieuses. Ainsi le jeune Stéphane Beauverger, dans son excellent Chromozone (éditions La Volte), autre thriller d’anticipation dans la veine de Babylon babies de Dantec ou de Rock Machine de Norman Spinrad, montre une Marseille post-apocalyptique divisée en territoires communautaires – « l’ordre » étant assuré par des milices privées. Parmi ces minorités dominantes se trouvent les Musulmans bien sûr, en position de force dans le sud de la France. Mais cet Islam, soucieux de survivre et de prospérer dans une société néodarwinienne où la puissance économique fait loi, est plutôt modéré – on utilise même un mutant, Khaleel, pour intercepter et analyser les flux d’informations « phéromoniques » (qui remplacent, dans le roman, les informations numériques totalement détruites par un virus militaire).
    Mais si la plupart des écrivains refusent les oppositions binaires, c’est que de toute évidence la vraie menace, pour l’Occident, telle que désignée – n’en déplaise à Dantec –, par George Orwell dans son chef d’œuvre 1984 – qui érige les « arts » en tant que partage de connaissance (ou de « sensibilité » écrivit Lyotard), en l’occurrence le langage (l’écriture) en dernière défense de la métaphysique, en dernier rempart contre le Novlangue –, n’est évidemment pas ce monde Arabe aux abois, ultime refuge sans doute des fanatiques religieux – la Chrétienté, soit dit en passant, eût aussi son heure – sur une planète conquise par l’individualisme, mais bien plutôt celle, dénuée de portrait-robot, aux traits aussi banals que les vôtres, du nihilisme postmoderne. Relisons Ballard et son Millenium People – « Pour la première fois dans l’histoire humaine, un ennui féroce régnait sur le monde, scandé par des actes de violence dénués de sens », ce qui, justement, en est « exactement le sens ». – où « [renverser] les gratte-ciel, réveillait des peurs assoupies depuis longtemps dans notre esprit. » Nous retrouvons l’idée, exprimée par Juan Asensio, qu’il faut espérer une réaction à ces banderilles ennemies… Mais pour Ballard la partie est finie – nous serions tous, eux, nous, déjà morts… Dans notre monde-parc à thème où « tout est transformé en spectacle », les uns font éclater leurs bombes, les autres font mine de s’indigner, et basta ! De Millenium People j’écrivais récemment dans Galaxies (n°36) : « Le terrorisme n’est pas tant ici la marque d’un choc des civilisations que celle d’une guerre du sens, ce qui nous vaut d’ailleurs les plus belles pages du roman, où Ballard retrouve son art de la métaphore et sa scansion prophétique : “Une bombe terroriste […] produisait une violente déchirure dans le temps et l’espace, brisant la logique qui maintenait le monde en place.” Le monde moderne selon Ballard ressemble à une banlieue sans fin, à un centre commercial peuplé de morts-vivants, cadavre du 20e siècle que seule une secousse de l’ampleur du 11 septembre 2001 pourrait ranimer. C’est pourquoi les résidents de la Marina [d'où la fronde terroriste londonienne est partie], s’en prennent d’abord à des symboles — la Cinémathèque, la Tate Gallery (du « Walt Disney pour classes moyennes » !) — avant de leur préférer des cibles totalement gratuites. Ils cherchent à nous faire réintégrer le réel à coups de bombes incendiaires, sans se rendre compte qu’ils sont eux-mêmes partie intégrante du spectacle ! Comme le narrateur de Glamorama de Bret Easton Ellis (roman halluciné dans lequel des “people” s’improvisent poseurs de bombes…), Markham ne cesse de s’interroger sur son identité sociale, incapable de trouver un sens à ses actes. Et comme chez Ellis encore, ces derniers paraissent mis en scène, joués dans un décor factice : Londres prend ici des allures de cliché hollywoodien, signe que la bataille est déjà perdue. Pour les figurants de Millenium People, la révolution n’est en définitive qu’une nouvelle lubie, à peine plus excitante que les autres. Même Crash !, devenu fétiche socioculturel, y est parodié (par l’entremise de la femme de Markham, qui simule un handicap) et les soubresauts sexuels du héros — plus absent que jamais — ne sont rien de plus qu’un réflexe post-mortem. »
    Relisons donc également Ellis qui dans son chef d’œuvre Glamorama ne voit dans ces carnages mondains qu’un « truc des effets spéciaux », du « maquillage », des « accessoires » qui n’ont guère plus de sens que le sexe ou le cinéma – Victor Ward, arpentant les ruines sanglantes du Ritz qu’une bombe a littéralement soufflé, croit encore voir « de temps en temps un mannequin en mousse figurant un cadavre. ». La cible d’Ellis, comme de Ballard – la fin de Millenium People est désespérée – est évidemment la lèpre relativiste qui ronge, sans espoir de rémission, le Réel. Le danger, c’est de ne considérer ces massacres dramatiques – New York, Madrid et Londres, mais aussi Kigali ou Srebrenica (où furent tués, tout de même, huit mille Musulmans…) – comme de simples informations – distractions – et non comme des événements réels et meurtriers. Si nous nous révélons incapables de tracer la limite, nous sommes effectivement perdus.

    [1] L’auteur de L’Antéchrist qui n’avait rien, lui, d’un « timoré » quant il s’agissait des valeurs de l’Occident, écrivait ces mots qui, aujourd'hui, seraient sans doute qualifiés par d'aucuns de « lénitifs » : « Si l’islam méprise le christianisme, il a mille raisons pour cela ; l’islam a des hommes pour condition première… […] Le christianisme nous a frustrés de l’héritage de l’islam. La merveilleuse civilisation maure de l’Espagne, plus voisine en somme de nos sens et de nos goûts que Rome et la Grèce, cette civilisation fut foulée aux pieds (– je ne dis pas par quels pieds –), pourquoi ? puisqu’elle devait son origine à des instincts nobles, à des instincts virils, puisqu’elle disait oui à la vie, et encore avec les magnificences rares et raffinées de la vie mauresque !...[…] Soyons donc impartiaux ! les croisades – de la haute piraterie, rien de plus ! » Je veux bien croire que les choses aient changé, mais des Musulmans de ma connaissance – certes pas très pratiquants, mais n’est-ce pas justement ceux-là qui m'importent ? – me prouvent souvent par lur intelligence, leur culture, leur ouverture, que le vie, en effet, n’est pas toujours du « côté » que l’on croit…

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  • Gerry, fin de partie

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    « Le désert croît : malheur à celui qui recèle des déserts !
    La pierre heurte la pierre, le désert dévore et étrangle.
    La mort formidable jette un regard ardent et brun
    et mâche –, sa vie, c'est sa mastication...
    N'oublie pas, homme, que la volonté dessécha :
    C'est toi – la pierre, le désert, c'est toi la mort...
    »
    F. Nietzsche, Parmi les filles du désert.


    Voici un texte, analytique plutôt que critique, consacré au film Gerry de Gus Van Sant, cinéaste auquel, je dois le préciser, je croyais ne plus jamais revenir après avoir subi un jour, près de deux heures durant, le misérable Good Will Hunting. Avec sa trilogie du malaise adolescent (Gerry, Elephant, Last Days, tous inspirés de faits divers authentiques), Gus Van Sant paraît avoir franchi un cap, comme si, ayant découvert Chantal Akerman, Tarkovski ou Béla Tarr, le réalisateur avait été soudain contraint à une véritable volte-face esthétique – et son vain remake de Psycho, n’en déplaise aux bobos pour qui le Godzilla de Roland Emmerich est un happening expérimental, ne laissait rien entrevoir de ce qu’il faut bien se résoudre à désigner comme une véritable conversion artistique. Et néanmoins, des trois opus, Gerry est sans conteste le plus pur. Les films suivants – un massacre dans un lycée, et la dérive suicidaire du leader d’un groupe de rock –, certes très beaux, élégiaques et, parfois, poétiques, seront aussi équipés d’une batterie d’effets de style qu’on me permettra de juger parfois inutiles : la musique, dans Elephant, ainsi qu’un montage trop signifiant à l’approche de la séquence finale, qui en dépit d’une distance indiscutable en disent trop long sur les intentions du cinéaste ; les scènes de gags, dans Last Days (les mormons et le représentant des pages jaunes), et une galerie de « guest stars » (Asia Argento, Harmony Korine, Kim Gordon…) qui crèvent l’opacité d’un film dont le principe repose avant tout sur l’hermétisme de son personnage. Rien de tel dans Gerry, et ce sont pas quelques effets mineurs (une poignée d’accélérés, et quoi d'autre ?) qui risquent d’en entamer la splendeur diamantine – et désespérée.
    Cet article, qui propose les bases d’une étude symbolique du film – sans jamais s'éloigner vraiment de sa forme –, est déjà paru dans le Journal de la culture n°14.


    Un an avant Elephant (palme d’or à Cannes en 2003) et deux ans avant Last Days, le cinéaste américain Gus Van Sant réalisait Gerry, sidérante expérience sensorielle et contemplative sans équivalent aux Etats-Unis, sans conteste l’un des films contemporains les plus fascinants, au même titre, par exemple, que Les Harmonies Werckmeister du Hongrois Béla Tarr – d’ailleurs remercié au générique. Faisant table rase des systèmes narratifs classiques, en vingt-six jours de tournage et une incroyable économie de moyens (seulement deux acteurs et une poignée de figurants), Gus Van Sant nous engage dans un puissant trip mystique, aride et élégiaque exploration de la Vallée de la Mort en compagnie de deux jeunes « angelinos » (Matt Damon et Casey Affleck) à l’allure décontractée – mais complètement perdus. Quelque part entre L’Avventura et 2001, Odyssée de l’espace – sans oublier Beckett –, Gerry est également une sorte de remake symbolique et neurasthénique de Stalker – les protagonistes s’enfoncent dans une Zone métaphysique où les attendent d’indicibles épreuves – et de Solaris – le désert, à l’aspect lunaire, fait surgir ses mirages, à l’instar de la mystérieuse planète du film de Tarkovski.
    Gerry débute par un long travelling avant, sur les notes aériennes d’Arvo Pärt (Für Alina) et la magnifique lumière déclinante d’une fin d’après-midi américaine. Nous suivons une voiture (deux individus à bord) sur une route sinueuse et peu fréquentée ; la caméra s’en approche, s’en éloigne, se déporte tantôt vers la gauche, tantôt vers la droite, comme si nous voyions par les yeux d’un autre automobiliste. Déjà, le spectateur est comme engourdi, bercé par l’élégance de l’image et de la bande son, captif d’un projet esthétique radicalement opposé à la doxa hollywoodienne, sans jamais cependant sombrer dans la torpeur propice à la rêverie, caractéristique de certains métrages de Wim Wenders ou de Michelangelo Antonioni – Gerry, dont la tension va crescendo, n'est pas une errance moderne. Après deux minutes quarante-cinq passées derrière le véhicule survient enfin le contrechamp attendu : de l’extérieur, sans doute fixée sur le capot, la caméra cadre l’habitacle de la voiture : nous identifions bien les visages fermés, inexpressifs, de Matt Damon et Casey Affleck, mais un détail, déjà, jette le trouble : contrairement à ce que nous supposions, aucun véhicule ne les suit… La caméra opère même une nouvelle réduction symbolique puisque le troisième plan adopte le point de vue des deux hommes, comme s’ils n’étaient déjà plus qu’un… Après un plan identique au second, qui nous mène jusqu’à l’arrêt du véhicule à quelques pas d’un « chemin sauvage » (wilderness trail), commence la longue marche des héros qui, chose étonnante, s’appellent tous deux Gerry (nom qui, apprend-on dans quelque interview, signifie « ducon » ou « raté »). La musique d’Arvo Pärt, sereine et onirique, laisse place à un arrière-plan sonore inquiétant, nappe imperceptible de souffles, de sourds grondements et de cris d’animaux qu’on aurait volontiers adoptée en accompagnement d’une lecture de Heart of darkness, ponctuant l’introduction programmatique d’un film rien moins qu’expérimental – tandis que la caméra, œil omniscient, filme les jeunes hommes dans leur quiète déambulation, jusqu’à les perdre de vue un instant, préfigurant leur égarement imminent – le plan suivant nous les montre d’ailleurs au bord de la piste ; l’un d’eux déclare, allusion étrangement floue à leur hypothétique destination, que « tout y mène » (en anglais : « everything goes to the thing »). Suit une course en dehors des pistes balisées, vraisemblablement filmée à la steadicam, au terme de laquelle ils décident, modérément excités par leur obscure destination – qu’ils devinent envahie de touristes –, de rebrousser chemin. S’il est alors malaisé d’évaluer leur direction – la caméra zigzague au gré du terrain –, Gerry/Damon et Gerry/Affleck vont toujours de la droite vers la gauche de l’écran, comme s’ils ne faisaient que poursuivre le même chemin – comme si l’espace filmique prévalait sur l’espace diégétique. Et, de fait, ils se perdent…
    Dès lors, le film n’est qu’une tentative d’épuisement des corps – saluons l’excellence des deux acteurs devenus « modèles » de Gus Van Sant, présences physiques, peaux, visages, plutôt que comédiens –, de la narration, et du plan, en même temps qu’une lutte frontale entre l’homme et la nature, entre l’individu, même dédoublé comme ici, et l’étendue pierreuse – entre la finitude des corps (aux textures presque palpables) et l’infinitude minérale. Les personnages, confrontés à eux-mêmes et au monde, sont captifs du plan et de sa durée, étirée mais finie, impuissants, incapables de sortir du labyrinthe. Le cinémascope, cache-misère de trop de réalisateurs sans talent, est exploité à bon escient : il n’est pas rare de voir les personnages chacun d’un côté de l’écran, séparés en réalité de plusieurs dizaines de mètres ou, au contraire, extrêmement proches, comme dans ce gros plan de quatre minutes trente sur leurs visages de profils, rythmé par le crissement hypnotique de leurs pas cadencés. Si Gerry & Gerry manquent de prudence et de jugeote, le spectateur, astreint à une certaine abstraction spatiale – nous passons par exemple, et sans repères géographiques ou temporels, d’à-pics rocailleux à de plates étendues vierges… –, n’est pas moins désorienté qu’eux : quelle est donc cette forme sombre que nous apercevons, par endroits, au beau milieu des élévations blanchâtres ou des étendues désertiques ? Est-ce le réalisateur ?... un mirage ?... ah ! mais le désert, selon Saint Matthieu, n’est-il pas plutôt peuplé de démons ?...
    La tragédie qui se noue alors entre les deux jeunes hommes – au terme du périple, Gerry/Damon (Daemon ?...) étrangle son ami à l’agonie avant de s’apercevoir que la route salvatrice se trouvait en fait à quelques pas seulement – s’abreuve aux sources d’une symbolique aussi riche que souterraine. Pour les chrétiens, le désert, lieu de l’érémitisme par excellence, est aussi celui de la tentation de Jésus, comme celui du châtiment d’Israël : or le T-shirt noir de Gerry/Affleck, que ce dernier conserve jusqu’au bout comme s’il ne pouvait s’en séparer – comme s’il était par lui déterminé –, est frappé d’une éclatante étoile jaune à cinq branches… Comment ne pas y voir à la fois le signe annonciateur de sa mort inéluctable (une étoile jaune en évoquant une autre de sinistre mémoire) comme celui de son intangibilité – l’étoile est aussi symbole angélique, et le pentagramme représente souvent la lumière de l’esprit éclairant les ténèbres de l’inconscient – ? Gerry/Affleck, en d’autres termes, n’existerait pas en tant quel tel mais seulement en tant que représentation (plutôt féminine, fragile, enfantine : innocente) d’un Gerry générique dont Gerry/Damon serait le successeur (masculin, fort, adulte : coupable). Avant de s’éteindre sous l’étreinte mortelle de son alter ego, étendu sur la surface virginale du désert de sel, l’ange gardien Gerry/Affleck prévient son protégé : « I’m leaving » (je m’en vais), comme s’il choisissait, une fois sa mission accomplie (mener l’autre Gerry à bon port) de s’effacer au bénéfice de son double « daemoniaque » (c’est-à-dire, pour Gus Van Sant : humain). Celui-ci apparaît d’ailleurs à Gerry/Affleck, peu avant, sous la forme d’un mirage envoyé peut-être à dessein par le désert tout-puissant qui seul connaît la tournure fatale des événements (ici, contrairement à Solaris, c’est l’apparition qui élimine le rêveur)…
    Eminemment métaphysique, Gerry (le second titre d’Arvo Pärt utilisé s’intitule Spiegel im Spiegel, soit « miroir dans le miroir »…) pourrait donc n’être in fine que la quête initiatique – on sait l’importance de la marche pour de nombreux penseurs –, existentielle et spirituelle d’un jeune homme confronté au silence de Dieu, l’odyssée mythologique dont le désert serait le décor symbolique plutôt qu’une authentique terre inhospitalière, le récit de passage à l’âge adulte, de l’abandon de l’enfance et, peut-être, des dernières tentations homosexuelles ou homo-érotiques (l’étreinte finale) du sujet : tel Caïn tuant Abel, Gerry/Damon évince l’angélique Gerry/Affleck qui achève alors son destin christique – l’étoile de son T-shirt serait-elle aussi celle de Bethléem ? –... Le désert, espace indéfini où Dieu règne en maître absolu (voir ces plans de ciels, de nuages au mouvement accéléré, qu’on rencontrera également dans Elephant), n’est-il pas le lieu symbolique de la quête de l’Essence, de la Terre promise – c’est-à-dire, de la prise de conscience par l’être de sa propre finitude, comme chez Buzzatti – ? Dans une séquence au burlesque ascétique, juché sur un gros rocher tel Simon du désert, Gerry/Affleck surplombe Gerry/Damon de plusieurs mètres (l’ange, spirituel, tenté par le démon, matériel ?), ce qui s’avère, à évaluer la hauteur du rocher, totalement irrationnel – s’il ne peut s’y trouver, c’est peut-être tout simplement qu’il ne s’y trouve pas : le plan d’ensemble, très long et seulement interrompu par une contre-plongée sur Gerry/Affleck (caméra subjective Gerry/Damon, donc), est construit comme le niveau d’un jeu de plateforme pour Playstation (cf. Prince of Persia par exemple) : encore une fois, Gerry/Affleck n’est que pure virtualité – les observateurs attentifs auront d’ailleurs reconnu, dans le jeu de « shoot’em up » auquel s’adonnent les jeunes tueurs d’Elephant, l’avatar numérique de Casey Affleck, avec la même étoile jaune…
    Gus Van Sant n’ignore sans doute pas en effet que symboliquement le désert est aussi la peau stérile sous laquelle, ou derrière laquelle, se dissimule la réalité soi-disant fertile. Le désert de sel chauffé à blanc par le Soleil, théâtre beckettien de la tragédie finale – décor épuré à l’extrême, absurdité de la situation –, m’évoque immanquablement cet autre long plan-séquence de Stalker, inoubliable, où le passeur introduit ses « clients » dans la Zone sur une draisine : au son des roues sur les rails (mixé par Artemiev) du film de Tarkovski se substitue celui, non moins hypnotique, des pas des deux Gerry dans le désert de sel. En fin de partie, lorsque, enfin délivré de sa mue adolescente – on n’entrevoit l’issue du labyrinthe de l’existence qu’avec la mort –, lorsque, enfin seul, Gerry/Damon contemple, interdit, les paysages désertiques à l’abri de l’habitacle d’une berline familiale, c’est bien en adulte qu’il regagne le monde réel. En adulte, c’est-à-dire, du point de vue de Gus Van Sant, l’âme meurtrie, corrompue et déicide. Thèbes, dans le jeu de stratégie que Gerry/Affleck décrit lors du premier bivouac du périple, lui a échappé parce qu’il lui manquait un cheval – un détail. La civilisation, le monde, la partie, sont perdus d’avance. Il n’y pas de monolithe. Il n’y a plus d’espoir.

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    GERRY, film américain de Gus Van Sant, 2002 (DVD chez MK2 éditions, 1h39, 28 €).

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