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31/12/2011

Top 5 Films 2011 (2) Le Gamin au vélo

le gamin au vélo, dardenne

 

2/ Le Gamin au vélo - Luc et Jean-Pierre Dardenne

 

Toujours ancrés dans la dure réalité sociale de la Belgique industrielle, les frères Dardenne suivent cette fois – à Sereing, dans la banlieue liégeoise – la trajectoire de Cyril (formidable Thomas Doret), douze ans, placé dans un foyer par son père démissionnaire (Jérémie Renier, au visage de plus en plus marqué) et approché par le dealer du coin. Comme d’habitude chez les Dardenne, une authentique tension s’installe, ici autour des choix qui s’offrent à Cyril : suivre Samantha, la patronne d’un salon de coiffure qui l’accueille le week-end (Cécile de France, franchement excellente ; au cœur du cinéma des Dardenne il y a toujours le récit d’une rencontre) ou la petite frappe locale, Wes (Egon Di Mateo), voyou gominé accro aux jeux vidéo.

Ici-bas, c’est toujours la même jungle, où la survie autorise toutes les bassesses. Ainsi le personnage de Fabrizio Rongione, qui incarnait en 1996 le vague petit ami de Rosetta, n’est pas un mauvais bougre mais fait à nouveau preuve de lâcheté. Mais c’est bien sûr, et encore, Jérémie Renier, qui inscrit Le Gamin au vélo dans un cycle excédant le film lui-même. Renier, chez les Dardenne, est plus qu’un acteur fétiche : un anti-Doinel, figure du temps qui accomplit son œuvre, et du renouvellement permanent d’un cinéma obsessionnel (quelques notes de musique, un cadre moins serré, plus serein, une lumière d’août). Enfant de la débrouille élevé par un père aimant mais salaud dans La Promesse, le personnage de Jérémie Renier rejette aujourd’hui, et pour la seconde fois, son propre fils, après l’avoir vendu en bas-âge à des trafiquants dans L’Enfant. Et quand il refuse d’ouvrir la porte de son restaurant à Cyril, c’est la fiction elle-même qu’il semble vouloir éviter, comme s’il n’aspirait qu’à vivre en hors champ, loin des drames et de la tension du cinéma des Dardenne – comme s’il transmettait au gamin le fardeau de la fiction avant de s’en laver les mains (quand il revend le vélo de Cyril, c’est du moteur du récit dont il entend se débarrasser). Mais la vie pour nos cinéastes n’est pas qu’un cycle de noirceur  sans fin : quand survient l’accident de Cyril, qui fait directement écho à celui de La Promesse, c’est à une résurrection que nous assistons, à bout de souffle. Non, le destin de Cyril n’est peut-être pas tout tracé. Oui, après Le Silence de LornaLe Gamin au vélo est encore un grand film.

 

gamin au vélo, dardenne

 

30/12/2011

Top 5 Films 2011 (3) Hors Satan

hors satan, bruno dumont

 

3/ Hors Satan - Bruno Dumont

 

Un Nord faulknérien. Un homme (un ange ? un Mychkine, un Aliocha ?) prie et contemple la Création. Il vit dans les dunes et fait souffler le vent où il veut – jusque dans les corps – jusqu'au miracle. Réminiscences tarkovskiennes (la lente traversée du bassin, l’incendie, les paysages), pages lumineuses arrachées au soleil de Satan (on pense souvent à l’Ordet  de Dreyer – pour le vent, pour la lumière, pour la parole rare – et à Pialat – un homme marche dans la campagne…), Jeanne ressuscitée (la fille, nouvelle Mouchette aux allures de Jeanne d’Arc), Bernanos comme figure tutélaire, mise en scène bressonienne : Hors Satan de Bruno Dumont.

 

hors satan, bruno dumont

 

29/12/2011

Top 5 Films 2011 (4) Melancholia

melancholia, affiche, lars von trier

 

4/ Melancholia - Lars von Trier

 

Un prologue sublime et pompeux – extrêmes ralentis proleptiques, images-cristal du désastre à venir. Puis, très vite, l’agacement : est-ce un retour au Dogme ?... Ce mariage catastrophique, serait-ce un Festen bis ?... Mais non. En vérité Lars von Trier n’a pas son pareil pour filmer le vertige de la chute. À mesure que se déroule la réception guindée chez sa sœur Claire (Charlotte Gainsbourg) – avec son lot de fausses joies, d’hypocrisie et de rancœurs, filmé avec virtuosité mais déjà vu cent fois –, la belle et blonde Justine (fantastique Kirsten Dunst) n’en finit plus de s’effondrer, jusqu’au fiasco, jusqu’au malaise, jusqu’à la catatonie. Et cette étoile qui disparaît de la voûte céleste… Commence alors le deuxième acte du film, complètement fou : l’ancien monde de Justine – le nôtre, celui de la réalité consensuelle, celui du koinos kosmos – sera bientôt anéanti par une planète à la dérive. Melancholia, ou la dépression d’une jeune femme filmée comme la fin du monde. 

 

melancholia, lars von trier

 

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28/12/2011

Top 5 Films 2011 (5) L’Apollonide

L'Apollonide, bertrand bonello

 

5/ L'Apollonide (souvenirs de la maison close) - Bertrand Bonello


Quand la caméra flottante de Bertrand Bonello navigue dans l’ivresse d’une soirée au bordel, le puissant parfum des Fleurs de Shanghai nous revient en mémoire. Mais ici, point de torpeur opiacée : le sordide le dispute à la sensualité ; dans les salons et dans les chambres de la maison dirigée par Madame, l’excellente Noémie Lvovsky, le commerce du plaisir mène à l’éternel recommencement, au flétrissement, à la maladie – et à la mort. Et si le ballet des putains dans les décors magnifiques de l’Apollonide est, à lui-seul, assez fascinant, c’est avec les séquences du rêve (fantasme ? prémonition ?) de Madeleine, puis de sa mutilation, que le film atteint sa pleine dimension : défigurée au couteau – évident substitut phallique –, celle qu’on appelle désormais « la femme qui rit » (la prostituée n’a pas de nom, réduite à sa fonction : la juive, la petite, l’Algérienne, Belles cuisses, la Poilue et même Caca, ainsi surnommée pour sa spécialité…) finit par pleurer des larmes de sperme. Et nous pardonnerons volontiers l’inutile incursion finale sur nos bruyants trottoirs parisiens, trop heureux, encore, d'avoir été émus par le slow pathétique – et d’une hallucinante anachronie – des putains, sur le Night in White Satin de Moody Blues.

 

L'Apollonide, bertrand bonello

 

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27/12/2011

Top 5 Albums 2011

1. Tim Hecker - Ravedeath, 1972

tim hecker, ravedeath, 1972



2. various artists - SMM : Context

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3. The Field - Looping State of Mind

the field, looping state of mind



4. Emptyset - Demiurge

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5. Jesu - Ascension

jesu, ascension


 

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23/12/2011

Fragments. Solaris

sébastien coulombel, lac, brume, solaris

© Sébastien Coulombel, 2010

 

Un lourd silence pesait sur le Blockhaus, seulement rompu de loin en loin par la soufflerie du terminal – ou par le claquement des talons de Lady Czartoryska qui, en ce jour de Saint Armand, éclipsait par son éclat les muettes vociférations des éradicateurs. De ma console, j'observais le visage impassible de Frère César, ses doigts glissant sans bruit sur le clavier virtuel, et le mouvement de ses yeux de cobalt qui jamais ne cillent. L'armée des solitudes minérales étendait déjà son empire juqu'au cœur de la Zone. La tâche des Onze s'annonçait désormais des plus délicates...

 

Le Logos, comme le vivant, est dionysiaque. Il n'y a pas, à proprement parler, de « patrimoine » littéraire ou génétique, seulement des sèmes et des lettres ou des gènes et leurs orgiaques et infinis réagencements. L'être vivant est une métaphore vive, et les chemins qui mènent au sentiment océanique sont innombrables : lire Faulkner ou rêver ou faire l'amour avec Ana ou consulter le Livre des Transformations ou prendre le Singe blond dans mes bras ou compiler les synchronicités ou écouter l'Oratorio de Noël ou danser sur un fil tendu entre les rives jumelles de la psychose et de la mystique ou pratiquer l'autohypnose ou l'écriture automatique ou quitter un immense bâtiment vide et ses logos-cristal ou rêver encore de K. ou

 

La vérité c’est le tout, c’est l’ensemble des possibles, l’infinité des hypothèses et des combinaisons. La vérité c’est le Yi King, c’est le Plérôme, c’est le Bardo et l’Arbre de Vie.



20/12/2011

Fragments. Alliance.

sébastien coulombel, haut-relief, new york

© Sébastien Coulombel, 2008

 

Pour Frère César, la mort du livre sous sa forme physique est inéluctable. Morte, également l'idée même de possession des biens culturels. César n'y voit qu'une évolution naturelle. J'y vois, moi, une dépossession, ou, pour parler plus distinctement, une tragique désincarnation. Prends garde, Frère, à ne pas trahir l'alliance.

 

« Autant vous prévenir, Baleineau. Extraire, arracher, c'est mon truc. J'adore ça. La suture, en revanche, ce n'est pas vraiment ma tasse de thé. » C'était au soir de la première tempête.

Sa blouse mouchetée ses gants maculés mon tablier jacksonpollockisé l'odeur du sang la couleur du sang partout du sang jusque dans les yeux fous du docteur C. Du Lys jusque sur sa face grimaçante de haut-relief new-yorkais sur l'écran surimpressionniste où Dexter Morgan s'apprêtait à me donner le coup de grâce sur fond de Gwagwa O De de Bahia Black sur fond de Kill All Hippies de Primal Scream sur fond de The Black Block de Modeselektor [et al.].

« Vous verrez, un peu de morphine, et vous oublierez jusqu'à la notion même de douleur. »

 

Je ne veux plus devenir cosmonaute, Papa.

Pourquoi ?

Je n'ai pas envie de vieillir dans une fusée.

 

 

On pense à la Transfiguration dans Matthieu (le visage de Jésus « resplendit comme le soleil », Mt, 17:2), à la Claire lumière primordiale du Bardo Thodol – celle qui fait voir au mourant la vraie Réalité, si sa vision n'est pas obscurcie par des tendances karmiques, s'il « ne cède pas à son penchant de suivre des lumières douteuses » (Jung), et lui permet de passer dans le Nirvana –, ou aux lumières de Sagesse des éléments, en particulier la lumière du cinquième jour, celle du cinquième élément, l'éther, cette voie de lumière verte de la Sagesse des actions parfaites (qui n'est autre, dans le langage occidental, que l'inconscient).


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15/12/2011

Fragments. Logos

 

sébastien coulombel, sécheresse, logos, kepler 22

© Sébastien Coulombel, 2011

 

Les augures mineurs ont été chassés par l'esprit corrupteur qui souffle depuis hier sur la Zone. Seuls croâssent encore, tournoyant en cercles concentriques au-dessus des arbres épileptiques et nus, les trois anges de la putréfaction. Ici-même, au Blockhaus, j'entrevois l'esquisse d'une invisible métamorphose. Chez les Logs, pourtant, règne un calme absolu. Il est vrai que Lady Czartoryska navigue avec aisance d'une cellule à l'autre, impose les réaffectations idoines et maintient l'ordre sans jamais user de la moindre violence. Rien à craindre de ce côté, donc. C'est sur notre confrérie, hélas, que plane la menace. L'arche n'a pas encore été élevée que, déjà, s'exale dans nos rangs, à peine perceptible encore, mais j'en jurerais, un vent de dissidence qui, bien évidemment, porte sur le Nom. Restons prudents.

 

Dans l'Antichambre, tout est chaleur, même l'air que nous respirons, enchanté par les sketches of Spain – et, parfois, amoureusement déchiré par les distorsions vintage des Châteaux de cristal. Ana prépare son voyage en Orient et je sirote mon Bubbahotep single malt devant les images d'une dépression filmée comme la fin du monde. Petit Tom s'inquiète : Kepler 22, l'exoplanète semblable à la Terre détectée par la NASA, peut-elle nous percuter comme Melancholia ?

 

Non. Bien sûr que non. Elle est beaucoup trop loin.

Y a-t-il des gens comme nous, sur Kepler ?

Je ne sais pas. Peut-être.

Il faut y envoyer des cosmonautes, alors.

Oui, mais le voyage sera très, très long.

Plusieurs jours ?

Beaucoup plus.

Des mois ?

Beaucoup plus.

Mais alors, combien d'années ?

Six-cents ans, s'ils voyagent à la vitesse de la lumière. Sinon, des milliers d'années.

 

Son regard s'est perdu à l'horizon.

 

 

RADIO LIBRE. Joey a trouvé un nouveau titre et remonte la filmographie du grand Hitch, Simon-Pierre a réduit l'immonde Alsacien au silence, Rick M. Ricky sort du bois, le Messianien rêve de Saint-Pétersbourg et je porte les dernières touches à mes fragiles feuillets...

 

 

Les livres tombés sur la bonne chair s'insinuent en nous, germent et finissent par éclore en lumineuses transformations.

 

08/12/2011

Fragments. In-folio

sébastien coulombel

© Sébastien Coulombel, 2008


Il ne pleuvait pas. Au grand dam de l'Opératrice, le concile s'est achevé sur un non lieu et les Cinq Cents se sont sagement dispersés dans leurs cellules de confinement. Mais, insensibles aux signes qui, comme toujours, s'amoncellent au-dehors – comme ces deux molosses tournant autour du Bloc en stop-motion à plusieurs reprises –, nous accomplissons notre tâche, inlassablement. C'est là-bas, aux Trois Pylônes, que nous maintenons les Logs en vie artificielle.

 

« Bon sang ! s'écria le docteur C. Du Lys, tandis qu'il manipulait ses instruments entre mes mâchoires. Comment peut-on saliver autant ? »

 Enfant, on m'appelait le Baleineau. »

Il brandissait une sorte de fusil à pompe relié à la station par un câble.

« Ouvrez grands vos fanons. »

Des éclairs m'ont traversé le crâne, et mes yeux étaient des cendres de cendres.

 

C'est ici, dans le coin le plus chaud de l'Antichambre, qu'Ana tisse sa toile. Quel fil tirer, au juste ?... 

 

SYNCHRONICITE. La douleur s'était mise à irradier à la minute précise où, conformément à l'enseignement des tiges d'achillée que K. avait ramenées de l'Autre Rive – vingt-et-unième hexagramme, Mordre au travers, en haut le feu, en bas le tonnerre –, j'écrivais...

 

Marquée à vie par le dernier chant du Paradis, qu’elle lut cette nuit-là comme si ç'avait été la dernière, elle associe l’épisode – douze heures passées à boire du bourbon, à pleurer sa douleur et à lire Dante, et deux heures sur le fauteuil du dentiste – à sa compréhension intime de ce qu’elle appelle « la réalité spirituelle ».

 

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05/12/2011

Fragments. Idios kosmos.

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©Sébastien Coulombel, 2011

 

Sur les coups de midi, un mâtin noir sans maître, peut-être malade, apparut comme un fantôme sur l’un des carrés herbus qui jouxtent le parking du Blockhaus des Trois Pylônes. Jusqu’alors, n’avaient osé s’aventurer dans la Zone, entre le Silo, les entrepôts désaffectés et le Bloc, qu’une poignée d’écureuils diablotins, un hérisson solaire aux piquants ignés, trois corbeaux alchimiques et, au printemps, des démons processionnaires. Le psychopompe paraissait toujours immobile, tantôt allongé, semblant attendre son heure, tantôt sur ses pattes, le port et le regard d’une fixité oniriques. Les signes s’agençaient. Le bleu du ciel. L’or – ou le soufre –, sans l’antimoine. Puis il s'effaça. Le grand œuvre m’était encore interdit.

Le Bloc encaissait le froid de l’hiver et les stridulations d’Interstellar Spaces. Je préparais le concile des Cinq Cents, l'oeil dorsal de K. me dardait sans ciller et Benjy ne cessait dans ma mémoire vive de tomber du haut de la colline parmi les formes lumineuses et tourbillonnantes, et je repensais à la marque du mille-pattes imprimée dans le fenestron sans jalousies qui reliait ma chambre quasi souterraine à la végétation. À Coltrane les augures et la désolation. Aux suites pour violoncelle le Jardin d’Éden.

Mais ici et maintenant, dans l’Antichambre, où Jeanne brûle pour l’éternité sur mes écrans de contrôle, c’est le dronegazing de Nadja qui bourdonne le long de mes synapses. Les enfants sont couchés dans les coursives. Ana me surveille du coin de l’œil. Sur mon carnet, Angel et Philip K. se branchent au cosmos avec les Vieillards d’Argos et je gratte les derniers mots de ce jour...

 

[...] quitter l’état d’idiot, de solitude singulière, pour se fondre dans l’infini.


stalker


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