Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Transhumanae Vitae

 

medium_leonardo_da_vinci_la_vierge_allaitant.2.jpg

 

« Nous ne savions pas que les premiers embryons avortés dont on faisait des médicaments pour nourrissons malades ouvraient la voie aux gigantesques usines où, aux portes de nos villes, des milliers de nos semblables – oui, de nos semblables ! – sont chaque jour dépecés ?

 

« Nous ne savions pas que les premières cultures de tissus destinés aux greffes des grands brûlés préparaient la justification humanitaire de la boucherie – oui, la boucherie ! – à l’étal de laquelle les alcooliques viennent aujourd’hui s’approvisionner en foies neufs et les tabagiques en poumons frais ?

 

« Nous ne savions pas que les premiers bébés éprouvettes, qui nous attendrirent tant, n’étaient que les aînés de ces frères – oui, frères ! – que, sous le label commode de « clones », nous expédions crever par millions dans les incendies de nos usines, dans les radiations létales de nos centrales, dans les gaz toxiques de nos mines, sous les hautes pressions de nos océans ou sous les chenilles de nos chars d’assaut ?

 

« Si nous ne savions pas, c’est que nous n’avons pas voulu entendre ceux qui savaient : […] – l’Église ringarde, l’Église réactionnaire, l’Église totalitaire, intolérante, inaccessible aux souffrances humaines, fermée aux progrès de la science, disions-nous, moi le premier […].

 

« Nous ne savions pas ? En réalité, nous avions des yeux mais ne voulûmes point voir, des oreilles mais voulûmes rester sourds… »

 

J.-M. Truong, Reproduction interdite.

 

Reproduction Interdite, le premier roman de Jean-Michel Truong, paru en 1988, bien avant Le Successeur de pierre (1999) et Eternity Express (2003), était une oeuvre visionnaire, prophétique, à la fois terrifiante et d'une infinie tristesse, et reste à mon sens la meilleure fiction consacrée au clonage – thème qui obsède pourtant la science-fiction, mais qui y déverse aussi son lot de fantasmes et d’idées reçues. A l’heure où écrivains et journalistes s’interrogent vainement sur la possibilité et l’intérêt de « cloner le Christ » – quand bien même telle chose serait possible, nous n’obtiendrions qu’une copie génétique, un corps plu sou moins identique, mais certainement pas une copie du Christ lui-même –, à l’heure où  Raël et ses fidèles pathétiques défendent un scientisme amoral au nom d’une nouvelle et grotesque eschatologie, à l’heure où La Possibilité d’une île de Michel Houellebecq, qui ne recourre à la figure du clone qu’à d’habiles fins morales et narratives, est mal compris par des médias et un poussah décérébrés, à l’heure donc où le clone vous devient aussi familier que votre ordinateur, une brutale mise au point s’imposait.

Mon transhumanisme, je l’avais écrit en inaugurant ce blog critique, ne se conçoit qu’au point nodal des enseignements essentiels du Christ et de Zarathoustra, c’est-à-dire qu’il se propose de considérer aussi bien l’amour du prochain que l’amour du plus lointain : « Dans le plus strict respect de la dignité humaine – ce qui nous distingue fondamentalement (pour l’heure…) des machines, étrangères à toute notion d’empathie et seulement préoccupées, génétiquement pourrait-on dire, de leur réplication –, nul, à mon sens, n’est en mesure d’assigner une limite au champ de la connaissance, sinon pour combattre l’immarcescible volonté de puissance qui nous caractérise. ». Jamais paradoxe plus parfait. Le transhumanisme, la modification technique de l’homme par l’homme, est en effet le mode de l’homme, il le caractérise, mais ce faisant il creuse son propre tombeau, il s’enfonce inéluctablement au plus profond de la fosse de Babel. Le Successeur comme déhiscence de l’Homme. Les progrès du génie génétique me passionnent évidemment plus que quiconque, mais le clonage humain est une pratique imminente bien plus problématique que ce à quoi les journalistes nous préparent… Plus que la question, sans doute secondaire, de la construction de l’identité du sujet cloné – indistinction du sujet et de l’objet –, plus que l’arraisonnement de l’humain par la technologie – qui en fait a existé depuis qu’un primate s’est servi d’une pierre comme d’un outil : cet arraisonnement, en un sens, n’est rien d’autre que l’humanité comme process –, c’est aux prémices d’une solution finale auxquels vous assistez sans même vous en rendre compte – une douce apocalypse que vous cautionnez, qui insidieusement fait glisser l’être humain au rang de pièce de machine. Et vous, chers lecteurs, vous-mêmes êtes les agents serviles de ce nouvel holocauste.

medium_reproduction_interdite.jpgSous forme de dossier d’instruction (transcriptions d'écoute, articles de journaux, lettres, etc.), Reproduction interdite déroule son implacable démonstration avec une rigueur, une froideur d’entomologiste qui renvoie au lecteur ses lâches compromissions. Le juge Norbert Rettinger, avec l'aide de la belle commissaire de police Nora Simonot, exhume une affaire d'ampleur internationale, mettant gravement en cause divers gouvernements et multinationales, et ébranlant la puissante industrie du clone. Nous sommes en France, en 2037. Les clones humains, génétiquement amputés d’une petite partie du cerveau et donc profondément débiles, sont depuis longtemps utilisés à des fins médicales (transplantations d'organes, transfusions sanguines, expériences diverses...), industrielles (recyclage des déchets...) et militaires (chair à canon), depuis que les dernières résistances d'ordre éthique ont été balayées grâce, entre autres, à l'acceptation par l'Eglise de la non-humanité du clone, désormais considéré comme un robot organique, sans plus de droit qu’un autocuiseur. Tout le monde s'en accommode, vous, moi, vos enfants, sauf quelques agitateurs subversifs volontiers qualifiés de terroristes fanatiques. Mais à la suite de divers rebondissements, les millions de clones « élevés » dans le camp CP24 doivent être supprimés, de la même façon qu’un cheptel d’animaux est aujourd’hui abattu dès que plane un soupçon de contamination par l'encéphalopathie spongiforme bovine. Entre temps, Rettinger aura appris à considérer les clones, qui pour lui n’étaient que de la chair à son service, comme ses égaux en droit.

Vous n’y croyez pas ? Vous ne trouvez pas ce scénario crédible ? Détrompez vous. Pour Jean-Michel Truong, dont l’avertissement n’a évidemment pas été écouté – comme pour Peter Sloterdijk –, nos lois éthiques actuelles, notre contexte socio-économique, sont en train de constituer un terreau plus que favorable à l’institution d’un holocauste autorisé, officiel, politiquement correct, parce que la logique et l'ontologie mêmes de l'éthique, pour reprendre les mots de Sloterdijk, sont sinon impensées, du moins déformées par la répartition erronée de l'étant entre d'une part le spirituel, l'humain et d'autre part le concret, l'inhumain. C'est au nom de cette éthique dont vous vous réjouissez que l'horreur sera répétée encore et encore, sous vos yeux bienveillants. On parle déjà d’utiliser des organ bags, clones acéphales donc inhumains, qui constitueraient une réserve d’organes pour nos transplantations. Notre civilisation va bientôt être confrontée à un grave problème de conscience auquel l’Eglise, désormais réduite à son rôle de repoussoir réactionnaire – ce qu'elle est assurément –, n’apportera d’autre réponse qu’une indignation aussi prévisible qu’attendue – une lettre encyclique n’y changera rien –, à moins qu’elle refuse tout simplement d’accorder une âme aux clones, auquel cas le problème serait rapidement réglé. Ce que vous refusez d’admettre, chers lecteurs, chers agents exterminateurs de tous horizons, c’est que vous-mêmes accompagnerez l’abjection avec indifférence, avec intérêt, voire avec convoitise. Je l’affirme ici sans ambiguïté, au risque de me voir agoni d’injures : tolérer l’avortement, c’est entériner la future jurisprudence qui permettra l’usage intensif et industriel de clones auxquels sera refusée la dignité humaine.

Je sais pertinemment qu’écrire cela, c’est s’exposer à de violentes attaques. Je sais qu’on m’accusera d’être un pro-life, moi qui me méfie des religions comme de la peste, mais qu’importe : au moins serez-vous prévenus, au moins agirez-vous en toute connaissance de cause, lorsque les premiers cas de clonage humain surviendront officiellement, lorsque, peut-être, la médecine ou une industrie vous proposeront de prolonger votre espérance de vie, ou celle de vos enfants, d’un, de dix ou de vingt ans grâce au clonage. Si l’avortement est toléré en effet, c’est parce que le législateur a décrété qu’un amas de cellule n’avait pas de dignité humaine. Or, comment convaincre ce même législateur qu’un clone au cerveau diminué, au corps déformé, ne pouvant assumer son rôle social de par sa nature même, devrait cependant bénéficier des mêmes droits que vous et moi ? Je vous vois venir… Les handicapés ? Non, eux ont été victimes d’un accident de la nature, quand les clones ne sont que des produits de fabrication. Aujourd’hui, certains scientifiques nous font admettre l’utilité médicale – indéniable – d’éventuels organes créés in vitro. En effet, si l’on vous dit aujourd’hui qu’en cas d’accident, votre rein ou votre foie peuvent être remplacés par un clone de l’original, avouez que vous êtes tentés… Si l’on vous dit que votre durée de vie peut être augmentée de plusieurs années si vous acceptez diverses transfusions et transplantations, si l’on remplace vos organes vieillissants par des modèles de première fraîcheur, avouez que quelles que soient vos convictions morales ou religieuses, vous ne pourrez que céder à vos rêves d’immortalité… « Mais oui, enfin, cher Transhumain, bien sûr que nous acceptons ! Un foie n’est pas un être humain, admettez au moins cette évidence ! » Un foie ? Et un fœtus ?... Mais admettons… Il est en fait très improbable que les laboratoires puissent dans un avenir relativement proche réussir cet exploit. Un organe ne se développe en effet que dans un environnement interactif : il n’acquiert sa forme qu’au cours de la morphogenèse. Autrement dit, le seul moyen techniquement envisageable de disposer d’organes de rechange est le clone. Lorsque les laboratoires avoueront leur échec, il sera trop tard : l’idée de transplantations médicales d’organes clonés sera déjà admise, solidement ancrée dans nos esprits trop avides d’une nouvelle jeunesse, d’une seconde chance. L’étape suivante, la production industrielle de clones à usage médical pourra alors commencer, et nous pouvons d’ores et déjà avancer qu’elle connaîtra un succès prodigieux – la recherche étant majoritairement financée par les industries, celles-ci devront inexorablement être payées en retour, et de façon plus conséquente que les dérisoires revenus de l’aide à la procréation…

Alors l’être humain, déjà déconsidéré par l’Holocauste, déjà en voie de machinisation avancée, se dépossédera lui-même de sa propre humanité – je ne parle pas de son corps, qui pour moi n’est qu’un médium auquel nous pouvons avantageusement greffer diverses extensions, mais bien de son essence métaphysique –, car si le clone débile ou acéphale peut être dépecé, remplacé, fabriqué, réparé, nous-même éprouverons les plus grandes difficultés du monde à conserver notre dignité humaine. Nous ne serons plus que les pièces d’une machine utilitariste, celle que Maurice G. Dantec redoute tant dans Cosmos Incorporated, celle que Jean-Michel Truong, s’il la craint tout autant, espère voir succéder à cette humanité à jamais damnée par ses crimes. Et tout cela sera possible parce qu’un jour, nous avons décidé, pour des raisons que je me refuse ici de juger, qu’un fœtus n’accède à la dignité humaine qu’au terme de douze semaines d’aménorrhée, y compris lorsque l’intégrité de la mère n’est pas menacée. Il est certains combats où les conclusions matérialistes les plus athées rejoignent les positions spirituelles les plus intransigeantes...

 

Lien permanent Imprimer 21 commentaires

Commentaires

  • Bel article, cher Transhumain, qui nous met en garde contre les dangers du clonage. Vous m’incitez à lire ce livre de Jean-Michel Truong, prophétique à bien des égards. Je partage tout à fait votre condamnation de l’avortement, qui est la porte ouverte à l’eugénisme et le passage vers le post-humain. Déjà, grâce aux tests pré-nataux, une femme peut décider si elle souhaite garder un enfant qui souffrirait de malformations génétiques. Dans la plupart des cas, elle choisira d’avorter. En Californie, par exemple, peu d’enfants naissent handicapés de naissance et il en naîtra de moins en moins. Comment accepter l’idée de mettre au monde un enfant diminué physiquement, ce qui est déjà une souffrance difficile à soutenir, mais qui en plus devra supporter le regard sans aménité des autres ? En autorisant l’avortement, en considérant qu’un fœtus n’est qu’un amas de cellules sans humanité — aux Etats-Unis, l’avortement est autorisé sans restriction de durée, jusqu’à la fin de la grossesse —, nous avons adopté de nouvelles valeurs morales, qui s’éloignent considérablement du christianisme. Et je crains que le monde qui vient ne s’en sépare de plus en plus.

    Néanmoins, vous qui désirez « cet homme futur que les savants produiront comme un ouvrage de leurs propres mains » (Hannah Arendt, citée par vous) ; vous qui souhaitez participer à l’avènement du cyborg, du surhomme ; vous qui rêvez « d'étendre [vos] capacités physiques, intellectuelles, mais aussi émotionnelles et "spirituelles", grâce à la technologie » — je ne comprends pas au nom de quelles valeurs morales vous condamnez l’avortement et le clonage. Vous voulez repousser les limites de l’homme, vous prônez le mouvement contre la stagnation, vous estimez cette réification de l’homme inéluctable et quand le saut a lieu, vous le blâmez. Bizarre inconséquence.

    L’avenir qui nous est promis, semble-t-il, c’est celui qu’auront voulu les matérialistes et les athées, comme vous. Cette idée que l’histoire humaine est un processus sans sujet est non seulement fausse mais également pernicieuse. Comment lutter contre des dérives telles que le clonage ou l’avortement, si on se dit qu’elle sont soit inéluctables, soit gravées dans le marbre et qu’on n’y reviendra plus ? Il faut un nouvel élan spirituel à l’homme, pour qu’il se fixe des limites sans remettre en cause son autonomie. Nous sommes en pleine hubris "scientifiste", il est temps de bifurquer.

  • Qui a dit, Sébastien, que je condamnais l'avortement ?... Je me trouve seulement confronté à mes propres contradictions philosophiques et morales ; je veux que tous ici prennent conscience que de la façon dont nous considérons aujourd'hui la vie d'un foetus dépend la façon dont demain nous traiterons nos clones.
    Puisque vous avez lu ma série d'articles transhumanistes, vous savez en effet que je suis un partisan inconditionnel des thèses brillamment développées par Peter Sloterdijk dans Règles pour le parc humain et La Domestication de l'Être. C'est-à-dire que je crois fermement que la vieille partition métaphysique est infondée, que les choses de l'esprit ne doivent plus être considérées comme ontologiquement différentes des choses matérielles. Relisons la conclusion de La Domestication de l'Être : "Comment peut-on répéter le choix de la vie à une époque où l'on déconstruit l'antithèse de la vie et de la mort ? Comment pourrait-on penser une bénédiction qui dépasserait l'antinomie simplifiée de la malédiction et de la bénédiction ? Comment pourrait-on formuler une Nouvelle Alliance dans la complexité ? Des questions comme celles-ci expriment l'idée que la pensée moderne ne réussit pas à formuler une éthique tant qu'elle continue à ne pas être au clair sur sa logique et son ontologie."
    Vous faites cette erreur Sébastien, pas moi. Pour vous, tout progrès technique est par essence démoniaque, ce qu'il est d'une certaine manière, mais alors c'est l'homme qu'il faudrait qualifier d'ontologiquement démoniaque. Le démoniaque serait le mode de l'homme. Il existe pourtant une différence fondamentale entre, par exemple, l'extension cybernétique de nos membres, de nos organes, une altération de la pensée au moyen de psychotropes ou, demain, d'implants nanotechnologiques, et l'avortement : dans le second cas seulement, un Être, même en devenir, est tué, non pour avoir commis un crime mais pour le simple fait d'exister, quand dans le premier cas je ne vois qu'une évolution inexorable de notre espèce. Bien entendu, les deux cas nous entraînent inéluctablement vers une profonde modification de l'être humain. Il n'est cependant pas certain que lorsque tout ce que VOUS considérez comme éminemment humain disparaîtra, ne restera pas justement que cette essence humaine. Ce qui fonde l'homme n'est pour moi pas quelque attribut divin auquel nous ne devrions pas toucher - c'st l'erreur des Guillebaud et consort -, mais un PROCESS, un mouvement vers son propre successeur. Peu m'importe l'intégrité de son image. Ce qui est inéluctable, Sébastien, ce n'est pas telle ou telle pratique, mais le mouvement lui-même. Votre alternative, la seule valable, n'est que la voie de la stase, de l'arrêt, de la mort.
    Il vous faut donc comprendre, Sébastien, que ce billet ne constitue aucun revirement : il n'est au contraire que la continuation de mon approche transhumaniste du vivant. Mes arguments ne sont pas spirituels mais bien matérialistes... Ainsi, de même que je n'ai porté aucun jugement sur l'avortement, dont je faisais seulement remarquer les conséquences politico-éthiques, de même je ne porte aucun jugement sur le clonage. Je ne retire pas un mot de mon manifeste du transhumain comme déhiscence anaturelle de l'homme. Je dis simplement que si le clonage humain doit advenir, l'éthique actuelle nous conduira inexorablement vers le retour des Camps. Il nous faut repenser "la logieuqe" et "l'ontologie" de l'éthique.
    A mon tour de vous poser une question : puisque nous ne pouvons faire l'économie d'une généalogie, au sens nietzschéen, du Mal lui-même, jusqu'où remonter ?... Vous n'avez pas le choix : jusqu'à la naissance de l'homme lui-même. Jusqu'à la première pierre empoignée, jusqu'au premier mot prononcé - voire, jusqu'au Big Bang lui-même. Ce qui fonde l'homme, appelez-la sa part divine, n'est autre que ce dont vous voulez le déposséder.

  • Il nous faut repenser la LOGIQUE, pas la "logieuqe", bien sûr...

  • Sébastien, pour clarifier mon propos, j'ai ajouté quelques mots à mon texte, ainsi replacé dans ma réflexion transhumaniste.

  • J’ai cru que vous condamniez l’avortement, lorsque vous disiez ceci dans votre texte : « Je l’affirme ici sans ambiguïté, au risque de me voir agoni d’injures : tolérer l’avortement, c’est entériner la future jurisprudence qui permettra l’usage intensif et industriel de clones auxquels sera refusée la dignité humaine ». De même, ce que vous dites du clonage m’a paru extrêmement critique par rapport à cette technique : « C’est aux prémices d’une solution finale auxquels vous assistez sans même vous en rendre compte – une douce apocalypse que vous cautionnez, qui insidieusement fait glisser l’être humain au rang de pièce de machine ». Maintenant, vous nous dites que vous ne portez aucun jugement sur ces techniques. Je veux bien vous croire mais reconnaissez qu’il y a de quoi être troublé.

    Contrairement à vous, je ne suis pas un inconditionnel de Peter Sloterdijk, que je prends pour un provocateur. Dans "La Domestication de l’Être", il fait de la technique le destin de l’humanité. C’est la technique qui opère le passage du pré-humain à l’humain : « L'homme ne sort pas vers le haut du chapeau du magicien comme le singe descend de l'arbre. Il est le produit d'une production qui, elle-même, n'est pas homme, qui n'était pas menée par l'homme de manière intentionnelle, et il n'était pas encore ce qu'il allait devenir avant de le devenir » (p.36). Quant à son précédent livre, "Règles pour le parc humain", il met à jour l’impensé de l’humanisme : la domestication de l’être humain. Et il désigne d’un doigt accusateur les humanités, les livres, le langage dans ce processus de domestication de l’homme. On le voit, la pensée de Sloterdijk est entièrement tournée contre le vieil humanisme, fidèle en cela à Heidegger, qui, dans sa Lettre sur l’humanisme (1946), prend acte du décès de l’humanisme dans les camps de la mort.

    En même temps, toujours dans la continuité de Heidegger, il critique la métaphysique classique et ses vieilles oppositions : « Les hommes de l'ère métaphysique ont très manifestement abordé l'étant dans son ensemble avec une description erronée. Ils partagent l'étant en subjectif et objectif, ils posent le spirituel, le propre et l'humain d'un côté, le concret, le mécanique et l'inhumain de l'autre. [...] cette division est fausse, parce qu'elle attribue [...] au sujet et à l'âme une pléthore de qualités et de facultés qui, en réalité, appartiennent à l'autre face. Dans le même temps, elle nie aux choses ou aux matériaux une foison de qualités qu'elles possèdent tout de même, à y regarder de plus près » (La Domestication de l’Être, p. 83). Pour lui, ces catégories sont inopérantes à l’ère de l’information. Ainsi, nos gènes ne sont ni âme, ni corps — catégories obsolètes, on l’a vu — mais information. Et plus grave encore, en continuant d’utiliser ces catégories métaphysiques, en séparant le sujet de l’objet, nous perpétuons un rapport de domination sur la nature et sur l’homme.

    Pardonnez cette digression mais j’ai été obligé de faire un détour par Sloterdijk pour essayer de vous comprendre. Naturellement, je ne partage pas les idées de ce philosophe et je reste attaché à l’ancienne métaphysique et à l’ancien humanisme. Je ne considère pas que les camps de la mort l’ont définitivement discrédité. Selon moi (et pour répondre à votre question finale), ce qui fonde l’homme, c’est non pas la technique, mais le fait qu’il pense, qu’il a une conscience, une âme — laquelle le met en contact avec le divin. C’est cela qui fait son humanité, la technique n’est qu’un moyen, une servante, rien de plus. En mettant la technique au cœur de l’homme comme vous le faites, vous justifiez toutes les dérives car qui s’oppose à l’innovation technique se fait le complice de la "stase", voire de la régression, ainsi que le décrit Dantec dans son dernier roman. Et même pire que cela, car s’opposer à l’innovation technique, c’est s’opposer à l’humanité, puisque selon Sloterdijk, humanité et technique ne font qu’un. Evidemment, je suis en désaccord avec ces idées. Nous ne pourrons pas nous entendre.

    Je me méfie de ceux qui disent que Dieu est mort, dans le sillage de Nietzsche. On commence par dire cela puis ensuite on dit que l’homme est mort, comme le déclarait Foucault dans les années 1970. Je remarque que Sloterdijk reprend ce slogan dans ses livres. Si l’homme n’est plus qu’une fiction intellectuelle, pour le coup c’est vous qui nous conduisez vers le retour inexorable des Camps. Comme je souhaite éviter ce désastre, je reste fidèle à un certain humanisme, qui ne renierait pas la part divine de l’homme.

    PS : Si j'ai trahi la pensée de Sloterdijk, veuillez m'en excuser. Je n'ai pas ses livres chez moi et j'ai dû m'informer de seconde main.

  • Pour être clair, Sébastien (à propos, je vous remercie de votre lecture attentive, et de vos intelligents commentaires), je n'approuve plus inconsidérément l'avortement librement consenti, qui me semble en effet mener - sauf, tout de même, en certains cas problématiques - aux dérives décrites ci-dessus. Par ailleurs, ne parlez pas d'eugénisme : en interrompant la grossesse pour un enfant malformé ou handicapé mental, vous ne participez pas à une sélection planifiée des bons ou mauvais gènes : vous décidez douloureusement d'éviter une indicible souffrance à l'enfant comme à vous-même. Je me refuse donc de juger un acte aussi lourd de conséquences. L'avortement devrait donc être beaucoup plus limité qu'il ne l'est dans nos pays occidentaux.

    Revenons à Sloterdijk et à cette opposition que vous maintenez entre d'une part l'âme, la conscience, et d'autre part la technique. Premièrement, vous n'avez pas répondu à ma question : jusqu'où remonter pour identifier l'origine du Mal ? Où commence la technique ? Où finit l'humain ? La technique et la conscience, Sébastien, ne font qu'une... Le message, c'est le médium ! Dantec le sait parfaitement. Dans son roman, l'homme est explicitement désigné comme cause première du mal qui le ronge : il est coupable de n'être point Dieu. Dois-je vous rappeler par ailleurs que c'est justement à l'arrêt des programmes spatiaux, donc de la technique elle-même, que Dantec reconnaît le processus de dévolution ? Dans Cosmos Inc., ce n'est pas la Technique qui est attaquée - celle-ci n'est qu'une extension de l'être -, mais bien la dévoration du monde par cette Technique. Par ailleurs, rien ne vous empêchera de penser, d'être conscient, d'être doué d'une âme, lorsque votre corps sera à moitié métallique, lorsque vos gènes seront trafiqués ou dupliqués. Cette opposition erronée, cher Sébastien, vous conduira demain, vous aussi, à cautionner l'indicible. Vous serez contre le clonage, mais pour vous le clone ne sera pas humain, parce que par nature démoniaque. Me trompé-je ?

    Vous confondez en outre l'innovation technique et les conditions d'exploitation. Le clonage, par exemple, n'existe pas hors de tout contexte : dans l'absolu, il ne saurait être jugé. Votre lecture de Sloterdijk est assez juste cependant, même si je ne partage pas du tout vos conclusions, même si ses Règles pour le parc humain étaient aussi une critique de la lettre d'Heidegger, et si l'échec de l'humanisme est justement dû (si mes souvenirs sont bons) à la relégation des livres aux archives de l'histoire. Votre court exposé témoigne bien que le philosophe est plus qu'un provocateur. Je ne pourrais être plus clair que lui, ou que mon article ici commenté : l'éthique scientifique doit impérativement, à l'ère des biotechnologies et, déjà, des nanotechnologies, être repensée, fondée non plus sur des postulats métaphysiques inopérants mais sur une rigoureuse logique scientifique.

    Permettez-moi de citer Sloterdijk à mon tour (Règles pour le parc humain, p.43) : "De plus grands succès dans l'apprivoisement [de l'homme par l'homme] seraient déjà des succès face à un processus de civilisation au sein duquel déferle, d'une manière apparemment irrésistible, une vague de désinhibition sans précédent." (ici, Sloterdijk fait référence aux vagues de violence que connaît l'occident dans ses propres murs). C'est justement parce que l'homme, avec les armes de la vieille métaphysique, est condamné à être phagocyté par la technique, qu'il doit s'en emparer à nouveau, il lui faut apprendre à s'auto-apprivoiser par d'autres moyens que ceux, hélas relégués à la périphérie du parc humain, de la lecture de sages qui n'ont jamais eu les yeux tournés vers l'ère biotechnologique.

    Cordialement.

  • Pour répondre à votre question, je n’identifie pas la technique au mal. Je ne suis pas technophobe, comme ce John Zerzan qui voudrait retourner à l’âge de pierre. Je ne saurais vous dire quand commence la technique. Probablement lorsque l’homme s’est servi pour la première fois d’un outil. Mais il paraît que certains animaux se servent d’outils. Seulement, à la différence des animaux, l’homme est capable de penser la technique, d’en étendre le champ par sa capacité à anticiper ses actions. J’admets le caractère humanisant de la technique. Mais à la différence de Sloterdijk qui raisonne en matérialiste, je crois que l’humanisation est un processus spirituel. Pour moi, l’acquisition du langage a beaucoup plus contribué à humaniser l’homme que toutes ses innovations techniques. Navré mais conscience et technique ne se confondent pas pour moi. Je veux bien admettre qu’elles s’influencent l’une l’autre mais je ne mettrai jamais au même niveau un moyen matériel et la conscience qui permet à l’homme de distinguer le bien et le mal.

    L’homme n’est pas coupable de n’être pas Dieu mais d’avoir voulu s’égaler à Dieu, en goûtant le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. C’est le prométhéisme de l’homme — ce désir de se rendre maître et possesseur de la nature, de s’égaler à Dieu — qui est condamnable, pas la technique en tant que telle. Pensez à la Tour de Babel. Après s’être rendu maître de la Terre (du moins, le croit-il), l’homme voudrait pouvoir maîtriser sa propre nature biologique par la génétique. Mais cette ambition est démesurée et ne peut conduire qu’aux pires catastrophes. Il faut que l’homme apprenne à se limiter, c’est cela le sens du mythe du Jardin d’Eden ou celui de la Tour de Babel. Sinon, il court à sa perte. Je crois en une nature humaine à laquelle il ne faut rien changer. Parce que si vous trafiquez l’homme, si vous ôtez la sensation de douleur, si vous supprimez le désir par exemple (tout est envisageable), alors vous modifiez son âme, son humanité. Il possèdera toujours la capacité de penser mais un être humain sans la souffrance et sans le désir n’est plus tout à fait un être humain. Ne le croyez-vous pas ?

    Si je suis contre le clonage, j’estime que tout clone d’un être humain sera lui-même un être humain, dans le cas où ce malheur se produirait. Et dans la mesure où ce clone est humain, je m’opposerai à son exploitation en tant que boîte à organes, ce qui me paraît le bon sens même. On peut être contre la technique des bébés éprouvettes, sans pour autant dénier la qualité d’être humain aux bébés issus de cette technique. Par ailleurs, ne vous crispez pas sur l’arrêt des programmes spatiaux pour en tirer une hypothétique dévolution technique. C’étaient justes de grosses fusées qui faisaient beaucoup de bruit et les ordinateurs utilisés pour les contrôler à l’époque ne possédaient pas le millième de la puissance d’un PC moderne. Ces programmes se sont arrêtés parce qu’une fois la Lune atteinte (formidable exploit, cela va de soi), cela n’a pas grand intérêt d’y revenir des centaines de fois, d’autant qu’il n’y a pas grand chose à y faire. Si l’homme s’en donne les moyens, il est capable d’y retourner, pour s’en servir de base pour aller sur Mars. Il possède la technique pour le faire, ne manque que la volonté.

    Sans doute, les vieilles oppositions métaphysiques rendent-elles compte difficilement des opportunités offertes par les nouvelles technologies mais je ne partage pas votre optimisme consistant à auto-apprivoiser la technique. J’y vois une illusion mortelle pour l’homme. Mais nous ne partageons pas les mêmes croyances, comme vous avez pu vous en apercevoir.

  • Oh, je ne suis pas aussi optimiste que j'en ai l'air, mais le refus pur et simple des anthropotechniques me semble constituer une plus sûre impasse que ma tentative de domestication.

    En tout cas, merci encore, Sébastien, pour cette intéressante discussion. Je suis évidemment en désaccord profond avec vos convictions vitalistes, mais votre parole m'est précieuse.

  • Cher Transhumain,

    Votre inquiétude concernant le clonage me paraît fort louable, d'autant plus que vous poussez la réflexion sur le problème des potentielles "réserves d'organes". J'aimerais vous soumettre deux remarques.

    Premièrement, imaginons que l'intégrité d'un humain cloné soit respectée. On ne lui pique pas ses organes, donc. Comme l'Homme est plus défini par son acquis (la réunion de ses expériences) que par son inné (son patrimoine génétique), j'espère que vous conviendrez de cela, il n'y a alors que peu de problème, sinon que les individus se ressemblent physiquement. Mais je vous rappelle que des jumeaux sont déjà, biologiquement, des clones. Le clone n'est donc pas une entité nouvelle, et vous conviendrez que des jumeaux sont forts différents. Si on réalise du clonage reproductif en respectant l'intégrité de la personne humaine, ce sera "comme si" il y avait un peu plus de jumeaux sur la planète, et des jumeaux "décalés dans le temps", si vous me permettez cette expression hasardeuse.

    Seconde option, plus plausible, celle que vous imaginez : on crée des clones pour servir de banques d'organes...
    Et là, je vous arrête dans vos spéculations. La difficulté qui se présente est d'ordre pratique. En effet, outre le problème éthique (la definition kantienne de la personne comme une fin en prend un coup), c'est très, mais alors vraiment très difficile à réaliser en pratique.
    Parce que voyez-vous, il semble que le corps possède une horloge biologique. Les cellules du cerveau ne se divisent plus, or elles ne peuvent durer une éternité, elles meurent (raison inconnue), aussi le stock de neurones diminue-t-il constamment. Le cerveau meurt un jour en tant qu'organe, du moins nos connaissances nous le suggèrent, et je pense très improbable que l'on puisse retarder de beaucoup de vieillissement du cerveau (si vous y tenez, je vous explique pourquoi dans un autre post, c'est une question d'évolution).
    Par ailleurs, comment pensez-vous que l'on puisse transplanter un cerveau ? Et quel intérêt, puisque ce qu'il y a de plus "humain" en nous est le cerveau, siège de la pensée... "Le cerveau produit la pensée comme le foie produit la bile", comme dirait Claude Bernard, la mort du cerveau signifiera toujours la mort de l'homme. J'espère que le matérialiste que vous semblez être acceptera cette assertion.

    Le vieillissement du cerveau est donc fort loin d'être un problème réglé, et il provoque la mort dans bien des cas, aussi on atteindra jamais l'immortalité par le transplant d'organes. On ne pourrait atteindre qu'une immortalité de "substitution", en clonant par exemple un homme de 50 ans, le clone étant lui-même cloné à 50 ans, etc. Mais là aussi subsiste un problème biologique : Le noyau que l'on envoie dans l'ovocyte est un noyau de cellule dite somatique (excusez-moi si ce vocabulaire vous est familier), c'est à dire non sexuelle, et les extrémités des chromosomes, appelées télomères, raccourcissent avec le temps, ce qui fait que dans bien des cas, le clône possède un âge biologique intermédiaire entre son âge attendu et l'âge de l'individu clôné : il vieillit prématurément.

    Pour conclure sur le sujet, il aurait été souhaitable que Houellebecq fasse un peu plus de biologie au sortir de l'Agro, il se serait sans doute aperçu des freins à la réalisation effective de son utopie égocentrée : le moyen le plus sûr d'accéder à une immortalité de substitution étant encore de faire des enfants.

    Quoique je sois moi aussi très porté sur la philosophie, je reste persuadé que la philosophie qui s'intéresse aux sciences et aux techniques doit être fondée sur une connaissance poussée de ces sujets. On ne peut que regretter que les études philosophiques soit plus littéraires que scientifiques, puisque la philosophie se veut une compréhension du tout. Toujours est-il que vos inquiétudes vis-à-vis du clonage me semble exagérées en comparaison de ce qui se fait de dangereux en biotechnologies. A mon sens, les organismes transgéniques sont bien plus préoccupants et déclenchent tout autant de problème éthiques, non pas sur l'homme, mais sur le droit de l'homme à agir sur le monde. Et la dérive eugéniste sera bien plus tentante quand on maitrisera la technologie de transfert de gene...

    Enfin, une dernière chose dont vous n'êtes peut-être pas au courant. Le biologiste américain Craig Venter, grand pionnier de la génomique et grand dépositaire de brevets sur le vivant, bosse actuellement à recréer atrificiellement des bactéries. C'est à dire, créer de la vie artificiellement. Or jamais, au grand jamais, l'homme n'a créé du vivant à partir de l'inerte. On sait créer des virus en synthétisant de l'ADN depuis belle lurette, mais un virus n'est pas à proprement parler vivant. Si le projet abouti, la notion même de vie sera remise en question, puisque part définition, une cellule ne provient que d'une autre cellule. Si l'on remet ce dogme en jeu, il n'y a plus de différence entre le vivant et l'inerte.
    Et cela est beaucoup plus proche, plus aisé à réaliser que le clonage.

    Sans vouloir paraître grossier, si vous voulez spéculer sur l'évolution des sciences et des techniques, soyez plus au fait de ce qui est possible dans les laboratoires, et pour la biologie en particulier...puisqu' elle évolue très vite. Un conseil : entre Platon et Heidegger, entre Philippe K. Dick et Dantec, trouvez-vous du temps pour lire de la biologie (si vous voulez de la biologie et de la philo en même temps, Le hasard et le nécessité, Jacques Monod, ou la Logique du Vivant, Francois Jacob).
    Vous allez sans doute détester l'inconnu qui se permet de vous conseiller de la lecture sur votre blog, mais vraiment, je pense que votre inquiétude face au clonage est renforcée par une ignorance (relative) des capacités dans ce domaine.

    Polem, voygeur anonyme du web, futur généticien selon toute probabilité, et passionné de philo.

  • Veuillez m'excuser pour les fôtes de frappe émaillant mon commentaire, en particulier cet horrible "le" qui devrait être un "la",
    Le hasard et LA nécessité, de Jacques Monod, qui commence par cette citation de Démocrite : "Tout ce qui existe en ce monde est fruit du hasard et de la nécessité"

  • Cher Pollem, merci mille fois de votre intervention. Des commentaires comme ceux de Sébastien ou les vôtres nous changent des jappements trollesques de plus en plus nombreux.

    Sur le premier point que vous soulevez, je suis entièrement d'accord avec vous... Je le dis sans ambiguïté, un clone ne serait ni plus ni moins qu'un individu lambda. Le clonage en tant que tel ne me pose donc pas de problème a priori, du moins tant qu'il reste une pratique marginale. En revanche la façon dont les comités d'éthique le considéreront, et dont les industries l'utiliseront, m'inquiète davantage, comme mon article en témoigne. Ne sous-estimons pas, par ailleurs, les conséquences à long terme : nous savons tous deux que la diversité génétique serait gravement menacée en cas de clonage reproductif intensif. L'homme n'est pas encore prêt à survivre à un appauvrissement brutal de son patrimoine génétique. Ce n'est donc pas seulement à l'échelle de l'individu et de son épanouissement personnel qu'il faut considérer la question (comme le font hélas trop souvent les médias et autres "spécialistes") mais à l'échelle de l'humanité... Votre propre inquiétude quant aux organismes transgéniques me paraît par ailleurs fondée, mais, tout simplement, tel n'était pas l'objet de mon billet.

    Votre deuxième point appelle une précision de ma part. Ce que vous écrivez sur le cerveau est très juste, et je n'ai d'ailleurs jamais parlé ici de transplantation du cerveau, puisque je suis convaincu comme vous que ce qui fonde l'individu est d'abord un processus. Comme vous le rappelez, je suis et reste matérialiste : il ne saurait être question d'immortalité - je l'ai d'ailleurs expliqué rapidement dans un commentaire chez Pierre Cormary - et je crois que Houellebecq le sait fort bien, puisque dans son roman les clones se contentent de lire en boucle les mémoires de leurs prédécesseurs... Ce que prédit Jean-Michel Truong, c'est plutôt l'allongement de l'espérance de vie de plusieurs années grâce à la transplantation d'organes comme le foie, les reins, les poumons... Dans son roman, les plus aisés bénéficient de plusieurs clones, de tous âges, afin justement de faciliter l'obtention d'organes de première jeunesse...

    En revanche, ce que vous écrivez sur l'âge "intermédiaire" du clone, m'intéresse vivement. Auriez-vous l'amabilité de m'indiquer quelques sources sur le sujet ? J'avoue mon ignorance.

    Enfin, les travaux de Craig Venter, s'ils aboutissent (merci pour l'information : je vais me renseigner plus avant), auront un impact exceptionnel en effet, mais pour ma part, je sais depuis longtemps que vivant et inerte appartiennent au même royaume. C'est même pour cette raison précise, cher ami, que j'ai cru bon de poser les bases (que vous trouverez sans doute trop philosophiques, pas assez scientifiques) d'une éthique des biotechnologiques qui serait non plus fondée sur la vieille partition de l'étant évoquée par Sloterdijk, mais sur une nouvelle définission de l'homme et du vivant. Le problème présenté dans mon article (et qui n'est, il est vrai, qu'un exemple parmi d'autres) se posera immanquablement si l'éthique ne prend pas cette confirmation matérialiste en compte. L'éthique doit impérativement et urgemment redéfinir l'humain, sous peine de cautionner ce genre d'holocaustes, et bien d'autres que vous connaissez certainement mieux que moi. J'aimerais beaucoup, d'ailleurs, si vous avez un peu de temps à me consacrer, avoir votre avis sur cette série d'articles qui avait inauguré mon blog ("Des choses et des fantômes, à propos du transhumain", colonne de droite).

    Bien à vous.

  • Une expression me frappe dans votre réponse : "les plus aisés bénéficient de plusieurs clones"...
    Ce n'est donc pas la présence du clone qui est en cause, mais bien la suprématie de la finance sur le droit, la toute-puissance économique déifiée (je ne sais pas si vous lisez Bruckner, "La misère de la prospérité" tourne autour de ce thème). Vous dites dans vos articles, des choses et des fantômes, que "notre" nouvelle spiritualité est génétique, technologique,et vous avez à mon sens souvent raison... mais...

    Je pense très sincèrement que pour l'instant peu de gens comprennent les enjeux des nouvelles technologies, et que ceux qui ne sont pas retournés aux adorations classiques se prosternent devant le Dieu-Marché et sa sainte église boursière, faisant de l'argent non plus un moyen mais une fin en soi. La force économique est la seule à être restée en lice...
    Je me dis donc que c'est contre celle-ci que je dois diriger ma critique, puisque c'est elle qui pervertira la technique et non l'inverse.
    Nous avons des organismes transgéniques dans nos champs et nos assiettes parce qu'un oligopole à décidé d'accroître son profit, peut-être votre réflexion gagnerait elle à dire plus explicitement le rôle de "l'appat du gain" dans les revolutions techniques.

    Par ailleurs, Guillebaud dont vous parlez m'a l'air d'être un dangereux populiste...le titre de son livre me fait curieusement penser à celui que je commence, Le principe Responsabilité, de Hans Jonas, 1998. Ca vous intéressera peut-être (à moins que vous ne connaissiez déjà Jonas ?). Jonas défend la thèse selon laquelle l'homme se trouve à un tournant de son histoire, puisque il doit aujourd'hui plus protéger la mer de son action que se protéger lui-même de la mer, et que face à ce constat, il faut changer l'éthique, la considérer sur un temps plus long, penser à la descendance, penser non plus l'homme mais l'homme dans le monde.

    je trouve vos articles très justes lorsque vous parlez de l'homme-machine.
    J'ai une anecdote amusante à ce sujet : une amie étudiante en médecine m'a confié que pendant la dissection d'un cadavre, en analysant les diverses parties du corps, elle se disait "ce n'est pas possible, nous se sommes que CA", et elle pensait de plus en plus à un esprit détaché de la matère. je me suis dit que Descartes avait du avoir la même idée !
    Considérent votre matérialisme un peu "transcendant", je vous cite quelque chose qui je pense vous plaira :
    "ils [les idéalistes] ont enlevé à la matière l'intelligence, la vie, toutes les qualités déterminantes, les rapports actifs et les forces ,le mouvement même, sans laquelle la matière ne serait même pas pesante, ne lui laissant
    que l'impénétrabilité et l'immobilité absolue dans l'espace ; ils ont attribué toutes ces forces, propriétés et manifestations naturelles, à l'Etre imaginaire créé par leur fantaisie abstractive ; puis intervertissant les rôles, ils ont appelé ce produit de leur imagination, ce fantôme, ce Dieu qui est le Néant : "L'Etre suprême" ; et par une conséquence nécessaire, ils ont déclaré que l'être réel, la matière, le monde, était le Néant. Après qoui ils viennent nous déclarer gravement que cette matière est incapable de rien produire, ni même de se mettre en mouvement par elle-même, et que par conséquent elle a du être créée par leur Dieu."

    je trouve ce passage de Dieu et L'Etat, de Bakounine, un brin peremptoire, mais très fin dans son analyse des reproches classiques faits au matérialisme que l'on pense forcément réducteur...

    Par ailleurs, la différence entre le vivant et l'inerte, c'est la quantité d'information environ 10 000 fois plus grande dans tout être vivant que dans le moindre cristal, pourtant très riche en motifs divers, d'autre part la capacité à s'autoreproduire (ce qui présuppose l'unité) en octroyant quelques modifications, et encore le flux énergétique perpétuel. En ce sens
    la machine se rapproche du vivant, mais je pense que pour l'instant subsiste encore une différence substantielle.
    Une dernière anecdote : il y a deux ou trois ans, des chimistes faisaient des cubes en ADN (si, si,...) et essayaient de les faire tel qu'ils soient capables de s'autoreproduire...j'ai failli m'étrangler devant l'article...outre qu'ils soient en train de faire quelque chose d'aussi dangereux qu'un virus, il faut vraiment être stupide pour s'imaginer qu'en construisant un robot avec le matériel du vivant on construise encore un robot...

    Pour ce qui est du vieillissement cellulaire, toutes les cellules somatiques (au contraire des cellules sexuelles qui possèdent une enzyme nommée télomérase) voient leur ADN se raccourcir à chaque division cellulaire, ce qui constitue une sorte d' "horloge". Il faut croire que l'évolution à favorisé la naissance et la mort des animaux supérieurs...
    Les cellules sexuelles possèdent la télomérase, et sont éternelles en quelques sorte...(quoique le processus de la meiose change le patrimoine génétique). Lorsqu'on clone, on commence par enlever le noyau de l'ovocyte à n chromosomes, que l'on remplace ensuite par un noyau de cellule somatique de l'individu à cloner, qui contient 2n chromosomes. Ce noyau provenant d'une cellule qui s'est déjà divisée, il est vieilli,son ADN est raccourci, et le clone, en se développant, intègre les information contenues dans le noyau, l'organisme entier vieillit alors prématurément. Il me semble que cela se produise avec la plupart des clones animaux. Voilà pour ce qui est de l'état de l'art en mtière de clonage. On pensait d'ailleurs être très avancé sur le sujet, mais il semble qu'en Corée, "leader" du domaine, la préoccupation soit plus à l'esbrouffe médiatique qu'à la reflexion scientifique.

    Bien à vous,

    Polem

  • C'est vrai, tout le problème réside dans le pouvoir des industries (qui s'accaparent la recherche), dans la toute puissance de l'argent déifié (ce que même Guillebaud, concédons-lui au moins cela, avait violemment dénoncé dans son livre). D'où, nous sommes d'accord, l'urgence de poser dès aujourd'hui les bases d'une éthique fondée sur une connaissance réelle des sciences concernées...

  • "en interrompant la grossesse pour un enfant malformé ou handicapé mental, vous ne participez pas à une sélection planifiée des bons ou mauvais gènes : vous décidez douloureusement d'éviter une indicible souffrance à l'enfant comme à vous-même"

    Je ne suis pas d'accord. Le handicap mental ou physique ne creé pas systématiquement (je ne peux pas vous avancer de chiffres évidemment) une souffrance pour celui qui le vit (ou le "subit"). C'est effectivement dans le regard de l'autre, regard social, que la différence se lit et se voit "douloureusement" connotée.

    La suppression par l'avortement (la proportion d'avortements en cas de trisomie est sans doute considérable) des individus handicapés est évidemment une forme d'eugénisme, parfaitement assimilée dans nos sociétés occidentales où le corps-roi règne en maître absolu.

    L'avortement en soi n'est de toutes façons que l'expression de la loi du plus fort. Voilà pourquoi il me débecte (questions morales mises à part).

  • Newbie : franchement, vous vous baladez partout pour raconter n'importe quoi ! Etes-vous handicapé (hormis du bulbe !) pour vous permettre de tenir de telles allégations ? Quand à votre réflexion sur le corps-roi, vous allez bien évidemment dire que l'on peut faire fi du corps, que la souffrance est toute psychologique.

  • Non, ma nouille, nous parlons de cas de conscience, dont la responsabilité échoit aux parents - c'est du reste l'avis des Protestants je crois. Il ne s'agit pas de planifier l'éradication des maladies génétiques mais seulement de régler des drames familiaux. Je connais personnellement un homme qui a usé sa vie à s'ocuper de ses enfants handicapés, à se battre pour leurs droits, pour leur autonomie. Ton affirmation si péremptoire, Newbie, est en vérité bête à pleurer. La loi du plus fort ? La question n'est pas là. Pourquoi faut-il toujours qu'au cours d'un débat dont les interventions se distinguent par leur qualité, tu te radines avec tes sentences ridicules ? Tes aphorismes ne trouveraient leur place qu'au rayon "humour" des bibliothèques. Avec Ruquier.
    Et cessez donc d'employer le terme d'eugénisme à tort et à travers - y compris vous, Sébastien -, reproche que j'adressais déjà violemment à l'ectoplasme Guillebaud (pour lui, toute manipulation génétique, y compris à but thérapeuthique, est de nature eugéniste). L'eugénisme désigne la volonté organisée d'améliorer l'espèce humaine, ou une race, ou une quelconque communauté humaine. Croyez-vous que les parents confrontés à un événement si terrible soient des idéologues ? La stérilisation d'handicapés, leur exclusion de la société (toutes choses que n'auraient pas reniées Platon et Aristote), ou leur extermination (exemple du nazisme) témoigneraient d'une volonté eugéniste. cette confusion est indécente.

  • Aucune indécence mais une réalité. L'indécence c'est d'en avoir eu l'idée.

  • « Parce que si vous trafiquez l’homme, si vous ôtez la sensation de douleur, si vous supprimez le désir par exemple (tout est envisageable), alors vous modifiez son âme, son humanité. Il possèdera toujours la capacité de penser mais un être humain sans la souffrance et sans le désir n’est plus tout à fait un être humain. Ne le croyez-vous pas ? » dit Sebastien qui croit donc que l’aspirine est déjà un coup terrible porté à la santé de l’âme, la pénicilline, horreur, bref, tout cela revient à dire que le mieux est que chacun soit douleur, et que ceux qui y résistent sont ceux qui méritent et ont le droit de vivre, pensée nauséabonde qui aboutit à ce que le fœtus déjà affecté d’un handicap qui peut être terrible doit naître pour crever ensuite puisque faible, au moins la morale sera-t-elle sauve, et l’âme donc, non, vous avez tort, Monsieur, ce me semble, car vos arguments majoritaires au long des temps n’auraient pas fait progresser d’un pouce l’espérance de vie… Sebastien ne se soigne donc pas, par trouille que son corps souffre moins et, par ricochet, son âme, qui, elle, doit souffrir ? Le curieux de ce raisonnement, pour être complet, est la courte mention du Désir, culpabilisée bien par l’Auteur, qui a bien raison car, si l’on peut certes éprouver désir dans la souffrance, la douleur, peut-être l’horreur, disons que celui-ci a pu être pris bien davantage en compte, et ce par beaucoup plus nombreux, à partir du moment où les souffrances des temps sombres s’estompèrent quelque peu (à moins que le Désir du guerrier en razzia ne doive être, lui, amenuisé ?)… Dieu te met un crabe dans les poumons à trente ans et tu dois souffrir en silence parce que tu as, c’est probable, mérité ta peine, et que de ces douleurs à mort, tu ne ressortiras pas vivant mais intègre ? Pas moins que celui qui se soigne, lutte, se soulage autant que faire se peut AVEC CE QU’IL LUI SEMBLE BON car je trouve singulier, pour demeurer correct, que untel ou unetelle estime pouvoir dire à l’Autre ce qu’il doit faire dans les cas mentionnés dans les messages ci-dessus. Bien sûr, ces bonnes âmes proposeront leur aide, afin peut-être de pouvoir voir la souffrance qu’ils ne peuvent éprouver eux-mêmes, non-élus, et la sentir, un peu. Bien sûr.
    Excusez-moi, Transhumain, d’avoir été un peu long, je ne partage pas beaucoup de vos idées mais certaines de vos recherches et reconnais la qualité de votre réflexion (il en va un peu de même pour le Stalker) : si la science, son utilisation, nécessite à l’évidence une réflexion éthique (cela ne date pas d’hier) et, de là, des engagements en ce sens, la peur panique des non-initiés (qui me semblent être, ici, des trouillards tout court), le dogmatisme des militants (et leurs méthodes de contournement) semblent parasiter toute réflexion ‘honnête’, de votre bon article, on passe aux commentaires d’illuminés qui, je le pense, desservent votre questionnement, le décrédibilisent…
    Cordialement,
    mdiebler

  • Je ne sais pas si "l'illuminé" s'adresse à moi mais ce n'est en tous les cas pas à coups de pensée molle et d'idées reçues que le débat avancera.

    Curieux comme la question de l'avortement, si unificatrice à travers l'ensemble des tranches de la société française, continue d'effrayer les "penseurs".

  • Merci à vous, "mdiebler". J'aurais pu, à l'instar du Stalker, fermer mes commentaires, mais j'ai la faiblesse de penser que certains d'entre eux méritent d'être lus par tous. L'intervention de Polem, par exemple, est enrichissante à plus d'un titre, et si je vous trouve un peu injuste envers Sébastien, je m'associe cependant aux arguments moraux de votre réponse, qui s'ajoutent à ceux, ontologiques, déjà évoqués.

  • Messieurs, Transhumain, Polem et Sébastien, il faut que je vous remercie. Grâce à vos échanges j'ai été collé à mon écran, alors que j'avais bien failli fuir de prime abord en lisant le billet initial.

    Cependant et en bon néophyte, une chose m'interpelle, que ce soit dans l'humanisme, mais plus encore dans le transhumanisme : quelle est cette chose qui vous pousse, les uns et les autres, à mettre l'homme au centre du débat ?

    Qu'est ce que l'homme si ce n'est un assemblage de molécules mu par cette perception éphémère et subjective qu'est la "conscience". Pardonnez mon peu de culture scientifique et philosophique, mais j'ai cru comprendre que généralement la matière ne disparaissait pas, mais se transformait. N'est ce pas plutôt là que se trouve la "vie" ?

    Pourquoi se poser tant de questions sur l'homme et sa conscience en tant qu'entité ? Je ressens ces interrogations comme la manifestation de la faiblesse humaine qui a absolument besoin de savoir. Mais savoir quoi ? Et pourquoi savoir ? C'est ainsi que sont nées ces horribles dictatures de la pensée que sont les religions...

    Tout étant une question de point de vue, pourquoi ne pas accepter les limites du notre et jouir ainsi pleinement de l'ignorance ? J'aime beaucoup l'idée du "tetrapharmakos" d'Epicure.

    J'ai souvent cette vision d'objectif imaginaire, qui agrandit et rapetisse jusqu'aux limites extrêmes de ce que nous pouvons voir ou deviner. Quand je place notre perception subjective de l'environnement dans ce plan, je me dis que nous ne sommes vraiment pas grand-chose.

    Oui, je sais, je suis sans doute hors sujet...

Les commentaires sont fermés.