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Au coeur de Ténèbres - 2 - Cinéma Inferno

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« De quoi Caïn eut rage au coeur, et comme ils parlaient,
Il le férit à la poitrine d'une pierre
Qui fit jaillir la vie : il tomba ; et, mortellement pâle,
D'une plainte rendit son âme en un flot de sang répandue. »
John Milton, Le Paradis perdu.


A la fois aboutissement et mise à mort d’un genre déjà agonisant – qui coïncide avec la disparition de Mario Bava, en 1980 ; les films ultérieurs de Dario Argento (mais Profondo rosso, déjà…) n’utiliseront les codes du giallo que pour servir d’autres desseins, jusqu’au Sang des innocents dont je reparlerai plus longuement –, Ténèbres soumet tout un pan de l’histoire du cinéma au filtre de l’inconscient malade de son (ses) tueur(s), à commencer par le giallo bien sûr, dont il conserve tous les gimmicks : l’assassin est ganté de cuir noir, commet une série de meurtres sadiques (et apparemment gratuits), multiplie (et fétichise) les armes blanches et s’en prend aux déviations sexuelles (un trauma originel « explique » ses actes) ; n’omettons pas enfin la présence caractéristique d’un second assassin, qui ouvre une profonde brèche dans notre appréhension du Réel diégétique. Argento reste d’ailleurs fidèle à ses propres schémas narratifs, puisque comme souvent chez lui, le personnage principal est, littéralement, un corps étranger – manière habile d’instaurer une atmosphère d’insécurité : sans repères, le héros est comme pris au piège d’une ville qui n’est pas sienne – qui semble déclencher, par son intrusion même, la prolifération du chaos. De film en film, Argento reproduit ainsi la situation de départ de La Fille qui en savait trop / La Ragazza che sapeva troppo de Mario Bava [Italie, 1962] dans lequel une Américaine, sitôt débarquée des Etats-Unis, est confrontée à de violents événements : dans Les Frissons de l’angoisse / Profondo rosso [Italie, 1975 ; j’utiliserai de préférence le titre original] Mark, Anglais, enseigne le piano jazz au conservatoire de Turin ; la Suzy de Suspiria, une Américaine, intègre une étrange école de danse à Fribourg ; le héros italien d’Inferno (Italie/Etats-Unis, 1980) enquête à New York ; l’héroïne de Phenomena, fille d’un célèbre acteur Américain, est envoyée dans une école de jeunes filles en Suisse. Or dans Ténèbres, le héros, écrivain Américain de romans à suspense, se rend à Rome pour la promotion de son dernier livre (intitulé Tenebrae). L’impression de danger permanent lié à cet exil en terre étrangère est bien réelle, comme dans le film de Bava – on s’y fait agresser par des clochards lubriques et des dobermans obstinés, épier par les habitants depuis leurs fenêtres, et bien sûr assassiner par l’élite culturelle du pays (un critique et un écrivain) –, mais ici la raison en est, comme nous le verrons, que la ville elle-même et son architecture sont avant tout l’expression plastique de l’univers mental d’un psychopathe.
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Ténèbres est donc, irréfutablement, un giallo à part entière – or le genre n’est déjà qu’une relecture fétichiste et esthétique du « thriller » –, en adopte rigoureusement toutes les règles, de façon tellement systématique (et référentielle) qu’il en devient éminemment réflexif (ce en quoi J.-B. Thoret fait erreur). Ténèbres, en un sens, est au giallo ce que Scream de Wes Craven [Etats-Unis, 1997] sera plus tard au « slasher » (forme dégénérée du giallo construite sur le modèle de La Baie sanglante de Mario Bava [Italie, 1971]), à cette différence, selon moi décisive, que Scream fait ouvertement référence aux codes et à l’histoire du genre quand Argento, étranger à cette mode (qu’on me permettra de juger désastreuse, mais que je ne me hasarderai pas à confondre avec la « distanciation brechtienne » comme n'hésitent pas à le faire certains ayatollahs du cinéma comme expérience purement physique) du « second degré » hollywoodien – mode hélas importée en France plus que de raison – et peu enclin à l’autocélébration, a travaillé de manière plus souterraine, « latente » et non plus « manifeste ». Ténèbres nous montre, par exemple – encore n’est-ce là que l’exemple le plus ostensible – un simple trucage théâtral, également utilisé au cinéma : Peter Neal, aux abois, simule son suicide par égorgement à l’aide d’un simple rasoir factice muni d’un réservoir empli de liquide rouge pouvant éventuellement évoquer du sang. Argento démythifie le genre, le dissèque sous nos yeux, tout en le revitalisant (le coup du faux rasoir, que l’on prend d’abord pour un véritable suicide, précède un dernier meurtre – puis la mort accidentelle du héros – d’une rare sauvagerie). En citant deux fois, textuellement, la célèbre réplique de Sherlock Holmes : « Lorsque vous avez éliminé l’impossible, tout ce qui reste, même l’improbable, est forcément la vérité » Argento nous livre l’une des clés de son œuvre, à visage découvert ; or dans Ténèbres l’assassin se révèle être le héros lui-même : difficile dès lors d’aller plus avant dans le domaine de « l’improbable », de surprendre davantage, à moins de basculer dans le fantastique pur (notons qu’Argento revient au fantastique dans ses films suivants, comme si, « l’improbable » ayant été épuisé, il n’avait alors effectivement d’autre choix que de s’attaquer à l’impossible). La citation de Conan Doyle (que le cinéaste attribue au Chien des Baskerville alors qu’elle apparaît en réalité dans plusieurs autres récits du célèbre détective) pourrait être considérée comme la devise du genre – et comme son épitaphe… – : Ténèbres, giallo terminal, semble bien en avoir épuisé les ressources.
Mais la démarche de Dario Argento excède ce simple épuisement d’un genre : par un jeu de références et de correspondances (dont je me demande si certaines ne sont pas inconscientes de la part du réalisateur), Ténèbres clôt un cycle inauguré en 1962 par La Fille qui en savait trop, le très hitchcockien film-matrice (lui-même très référentiel) de ce qui deviendra le giallo (terme jusqu’alors réservé aux romans policiers italiens de couleur jaune vendus dans les gares), et dans lequel on trouve déjà le trauma initial (une « scène primitive » selon la terminologie lacanienne), la série de meurtres inexpliqués et la présence d’un couple d’assassins. Cette analogie entre les deux films, loin de relever du simple hommage – ou pire, du pastiche –, prolonge littéralement l’œuvre de Bava, en le soumettant au feu de la modernité. Ils commencent d’ailleurs de manière similaire : un personnage Américain (Nora / Leticia Roman chez Bava ; Peter Neal / Anthony Franciosa chez Argento) s’envole de New York pour Rome – où ce personnage sera confronté au meurtre. On trouve même deux plans, au début des deux films, extrêmement ressemblants : dans La Fille qui en savait trop, nous voyons l’héroïne sur son siège d’avion, en plan rapproché – la caméra descend lentement en panoramique pour cadrer un livre (« The Knife », un giallo justement) – ; dans Ténèbres, le plan, citation évidente, est identique, Neal remplaçant Nora, mais la caméra ne s’arrête pas cette fois sur le livre (un guide touristique) qui repose sur les genoux du personnage : elle poursuit son mouvement pour finalement s’immobiliser sur le sac de voyage, posé à ses pieds. Rappelons que cet accessoire (le bagage) a son importance dans les deux films puisque s’y manifeste dans les deux cas le début des troubles (un paquet de cigarettes à la marijuana dans l’un, un acte de vandalisme dans l’autre), signes annonciateurs des tragédies à venir, comme si la caméra nous confiait déjà son rôle de complice.
Mais le lien le plus étroit entre Ténèbres et le film de Mario Bava est sans doute la présence de leur acteur commun, John Saxon. Dans La Fille qui en savait trop, pour rassurer la jeune Nora qui vient d’être témoin, en pleine nuit, d’un meurtre à l’arme blanche sur une place romaine déserte (la Piazza di spagna), le docteur Marcello Bassi / John Saxon la conduit à nouveau sur les lieux du crime, cette fois en plein jour, à proximité de nombreux passants, et lui demande, un brin condescendant (mi-charmeur mi-protecteur) : « Cela ressemble-t-il à un endroit où l’on tue des femmes ? » Or dans Ténèbres c’est justement sur une autre place de Rome, en plein soleil et fréquentée par de nombreux badauds, que Bullmer, le personnage joué par John Saxon, est à son tour poignardé – sans que l’assassin soit plus identifiable que chez Bava. Argento fait encore mentir son mentor en faisant un tueur d’un auteur de polar, puisque dans La Fille qui en savait trop une voix over nous assurait doctement qu’heureusement, « les assassins ne lisent pas de polars » ! Voilà donc pourquoi, entre parenthèses, Peter Neal ne lit qu’un guide touristique durant son voyage, et non pas un polar comme l'héroïne de Bava : les assassins n’en lisent pas : ils en écrivent… La littérature policière est d’ailleurs l’enjeu d’un autre contrepoint ironique : dans La Fille qui en savait trop étaient en effet cités Mickey Spillane, Agatha Christie, Edgar Wallace ; dans Ténèbres sont mentionnés Ed Mc Bain, Mickey Spillane, Agatha Christie, Arthur Conan Doyle, Rex Stout… Les mêmes références servent dans un cas à épauler l’héroïne (lectrice avisée du genre, croit-on comprendre), mais sont totalement inutiles dans l’autre puisque l’inspecteur, non moins amateur de polars – et non moins avisé puisqu’il prétend avoir très tôt identifié le tueur de Tenebrae-le livre – se révèle en revanche incapable – ou trop tard – de confondre le criminel. Le seul vainqueur – et le dernier à mourir – est donc bien le tueur lui-même, Peter Neal, dont l’empalement rien moins qu’artistique constitue le « clou du spectacle », l’apothéose de sa mise en scène machiavélique.
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Ténèbres célèbre ainsi la fin d’un genre – et d’une industrie mise à mal par l’empire télévisuel –, en même temps que la consécration, quatre ans après Zombie / Dawn of the Dead de George Romero [Etats-Unis, 1978] auquel il fut d’ailleurs associé, et un an après Possession d’Andrzej Zulawski [France/Allemagne, 1981], dont Argento avoue s’être inspiré, du film d’horreur moderne. Ses quatre premiers gialli (L’Oiseau au plumage de cristal [Italie, 1969], Le Chat à neuf queues, Quatre mouches de velours gris [Italie, 1971], Profondo rosso), à l’instar des films de Bava, évoluaient dans la nuit expressionniste de l’épouvante gothique, redevables d’Alfred Hitchcok et de Fritz Lang. Suspiria et Inferno, qui précèdent Ténèbres dans la filmographie d’Argento, sont eux-mêmes deux contes gothiques et baroques, cauchemars nocturnes peuplés de sorcières et de magie noire ; ils constituent les deux premiers mouvements d’une trilogie inachevée, dite des « Trois Mères » en référence à un texte de Thomas de Quincey, « Suspiria de profundis » que l’on trouve dans Les Confessions d’un mangeur d’opium anglais [Gallimard, « L’Imaginaire », 1990] (notons que de Quincey est aussi l’auteur en 1827 du livre fondateur De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts [Gallimard, « L'étrangère », 1995] dont le titre anticipe évidemment le projet du giallo qui envisage le meurtre sous un angle esthétique…). Le titre de notre film, Ténèbres (Tenebrae dans sa version originale), semblait bien annoncer la troisième partie de cette « trilogie des Mères », mais il n’en est rien. Le film se déroule même au grand jour ; aucun élément fantastique ne vient troubler son « hyperréalisme » (mot utilisé par le cinéaste pour décrire son travail pour ce film) ; le blanc a subrogé le noir, les ténèbres ont fait place à la lumière. Mais le Mal rôde, invisible – ou tellement visible que personne n’y prend garde – ; le Mal, ici, est partout : dans la rue, dans les boutiques, au cœur de la foule diurne, et même chez soi. Argento devait effectivement réaliser la conclusion de sa « trilogie des Mères », mais divers déboires avec les producteurs américains d'Inferno l’en ont dissuadé – il faut savoir à ce sujet qu’Inferno fut produit par une compagnie américaine, la Twentieth-Century Fox, qui ne l’a même pas distribué aux Etats-Unis ! Or l’actrice qui interprète la première victime dans Ténèbres n’est autre que Ania Pieroni qui faisait justement une apparition dans Inferno en tant que Mater Lachrymarum, la Mère des Larmes, précisément celle qui devait être au centre du troisième volet de la trilogie… La mise à mort de la comédienne au début du film est donc clairement symbolique : elle marque non seulement le terme de la trilogie, mais aussi la fin d’un cycle. L’horreur fantastique expressionniste de Suspiria et d’Inferno est supplantée – littéralement, et vulgairement : plantée – par l’horreur clinique du monde urbain contemporain, où les néons blafards remplacent les éclairages contrastés de l’épouvante classique – le format même du film en atteste puisque le cinéaste tourne pour la première fois en 1:85 (plus proche du format TV), abandonnant le cinémascope –, et où les barres de verre et de béton remplacent les architectures gothiques (un « cauchemar climatisé » [2], écrit J.-B. Thoret).
Nous avons donc affaire à un film hybride, entre film d’exploitation et « cinéma d’auteur », comme toujours chez Argento ; entre Mario Bava et Michelangelo Antonioni – ceci explique pourquoi ses œuvres ont toujours souffert d’un étiquetage trop hâtif et forcément réducteur, vite relégués dans l’enfer du cinéma-bis (la Critique elle-même, à de trop rares exceptions près, n’a pas su voir l’intérêt et la beauté de films comme Profondo Rosso ou Suspiria) alors que dans le même temps Brian De Palma, à l’œuvre analogue (du moins dans les années soixante-dix et quatre-vingt, comme Pulsions / Dressed to kill [Etats-Unis, 1980] ou Blow out [Etats-Unis, 1981]) était montré en exemple au même titre qu’un Scorsese. L’antagonisme des deux exigences – artistique et commerciale – auxquelles sont soumis les films d’Argento, est parfaitement illustré par ses « castings » hétéroclites : conformément aux pratiques en vigueur dans l’industrie cinématographique italienne, Argento emploie généralement des acteurs plus ou moins célèbres, généralement américains, pour s’assurer une certaine crédibilité commerciale. Ainsi David Hemmings (inoubliable dans Blow up d’Antonioni), Macha Meril (Une femme mariée de J.-L. Godard) et Clara Calamai (Ossessione / Les Amants diaboliques de Visconti) jouent dans Profondo rosso ; Jessica Harper (Phantom of the paradise de Brian de Palma), Joan Bennett (La Femme au portrait, Le Secret derrière la porte de Fritz Lang) et Udo Kier (Du sang pour Dracula, Chair pour Frankenstein de Paul Morrissey) dans Suspiria ; Alida Valli (Le Procès Paradine d’Hitchcock, Senso de Visconti, Les Yeux sans visage de Franju, Lisa et le diable de Bava…) dans Suspiria et Inferno ; Karl Malden (Baby Doll d’Elia Kazan, La Conquête de l’ouest de John Ford) dans Le Chat à neuf queues ; Michael Brandon (Jennifer of my mind de Noel Black), Mimsy Farmer (More de Barbet Schroeder), Jean-Pierre Marielle (Le Diable par la queue de Philippe de Broca) et Carlo Pedersoli alias Bud Spencer (On l’appelle Trinita d’Enzo Barboni) dans Quatre mouches de velours gris ; ou encore Patrick Bauchau (La Collectionneuse de Rohmer, L’Etat des choses de Wenders, Emmanuelle 4 de Francis Leroi…), Donald Pleasence (Les Mains d’Orlac d’Edmond Gréville, Cul-de-sac de Polanski, THX 1138 de Lucas, Halloween de Carpenter…) et Jennifer Connelly (Il était une fois en Amérique de Sergio Leone) dans Phenomena ; Julian Sands (Gothic de Ken Russell, Chambre avec vue de James Ivory, Naked Lunch de David Cronenberg…) dans Le Fantôme de l’opéra ; ou Max von Sydow (l’acteur fétiche de Bergman) dans Le Sang des innocents. La notoriété (parfois relative) de ces acteurs n’est évidemment pas la seule motivation de leur emploi par Dario Argento : on comprend bien, à lire les extraits de filmographies ci-dessus, combien leurs rôles chez lui répondent souvent à leurs incarnations antérieures. Ainsi David Hemmings dans Profondo rosso, après avoir été témoin d’un meurtre, part en quête d’une vérité mise à mal par un problème de perception, exactement comme dans Blow-up [Grande-Bretagne/Italie, 1962], le chef d’oeuvre de Michelangelo Antonioni. Dans Profondo rosso toujours, Clara Calamai interprète l’assassin, la mère terrible et pathétique de Carlo (l’ami de Mark), ancienne actrice autrefois meurtrière de son mari. Clara Calamai était, en 1942, la Giovanna des Amants diaboliques [Italie, 1942] de Luchino Visconti dans lequel, avec l’aide de son amant, elle assassinait son mari ! Argento, ancien critique, connaît l’histoire du cinéma comme la connaissaient, en France, François Truffaut et Jean-Luc Godard. La Maddalena du Procès Paradine / The Paradine case [Etats-Unis, 1948] était-elle coupable ? Argento semble trancher, faisant d’Alida Valli l’horrible Miss Tanner de Suspiria, laquelle, grâce à sa maîtrise de la sorcellerie, fait égorger un pianiste aveugle par son propre chien : or le mari assassiné de Mrs Paradine, déjà, était lui-même aveugle...
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Le choix des comédiens de Ténèbres n’est pas moins signifiant. Outre les cas déjà évoqués de John Saxon et Ania Pieroni, signalons aussi, dans le rôle de la secrétaire et amie (très) intime de Peter Neal, la propre épouse (à l’époque) de Dario Argento : Daria Nicolodi – ce qui nous permet, inévitablement, d’opérer un début de rapprochement entre l’écrivain-tueur Peter Neal et Argento lui-même. Par ailleurs la fille troublante des flash-backs est interprétée par Eva Robbins, un transsexuel : nous verrons que ce choix est loin d’être hasardeux – remarquons aussi que le compagnon homosexuel de Carlo dans Profondo rosso était joué par une femme – et participe pleinement du travail du cinéaste sur l’ambiguïté sexuelle (nous y reviendrons plus tard). John Saxon, nous l’avons vu, et dans une moindre mesure Daria Nicolodi, déjà au générique de Profondo rosso et d’Inferno, assurent une certaine viabilité commerciale au film tout en faisant sens, du point de vue intertextuel. Enfin Anthony Franciosa, qui interprète Peter Neal, autre habitué du cinéma de genre, était entre autres l’acteur principal des Fantômes de hurlevent / Nella stretta morsa del ragno d’Antonio Margheriti [Italie/France/R.F.A., 1971] remake de Danse Macabre / Danza macabra [Italie, 1963] du même réalisateur, avec Barbara Steele. Patrice Peyras écrit dans « Autopsie du giallo » [3] que « les comédiens utilisés semblent l’être alors uniquement pour récolter les miettes d’une gloire passée (…) : rentabiliser le film en le créditant d’un « nom » et en élargissant au maximum son public potentiel. ». Et s’il est vrai que le giallo « prostitue plus qu’ailleurs son acteur », il n’en reste pas moins que ses principaux Auteurs (Bava et Argento) ne s’en contentent pas et s’il y a « prostitution », celle-ci est du même ordre que l’emploi d’Erland Josephson et de Sven Nykvist, acteur et chef opérateur chez Bergman, par Tarkovski dans Le Sacrifice [Suède/Grande-Bretagne/France, 1986] : à la fois hommage et relecture, marque de respect et effronterie sans borne, réitération et reconfiguration. La photographie de Ténèbres est d’ailleurs due à Luciano Tovoli, auquel nous devons également celles, entre autres, de Profession : reporter [Italie/France/Espagne/Etats-Unis, 1975] et du Mystère d’Oberwald [Italie, 1980] de Michelangelo Antonioni ; et la ritournelle qui accompagne les flash-back, réminiscence de M le maudit [Allemagne, 1931] de Fritz Lang – comme le note Jean-Baptiste Thoret, elle est synonyme de « ressassement, puisqu’il s’agit de jouer dans les deux cas la reprise en même temps que la variation. » [4] – ressemble étrangement à celle que jouait la boîte à musique de La Vie criminelle d’Archibald de la Cruz [Mexique, 1955] de Luis Bunuel : et si Archibald comme Peter Neal s’inventent tous deux des crimes, le second finira par les perpétrer effectivement. « Dans le monde d’Argento [écrit Thoret], le hasard, la coïncidence et, en dernière analyse, la réalité, n’est rien d’autre qu’un rapport encore inconnu à élucider. Par conséquent, celui-ci est toujours animé d’intentions secrètes, il complote. […] Et en lui prêtant une intention, Argento le criminalise. Il y avait donc bien deux criminels dans le film de Bunuel […] comme il en existe deux dans Ténèbres, mais cette fois en chair et en os : Cristiano Berti et Peter Neal. » [5] C’est-à-dire que la diégèse, dans Ténèbres (comme dans Spider [Canada/Grande-Bretagne, 2002] de David Cronenberg, grand film du désordre mental), ne saurait prétendre à l’objectivité : le Réel de ce film construit comme un rêve, nous le verrons, est véritablement déformé par « l’instance de censure » de l’inconscient du tueur.

[2] Jean-Baptiste Thoret, Dario Argento, magicien de la peur (éd. Cahiers du cinéma, « Auteurs », 2002), p. 129.
[3] « Autopsie du giallo » in Cinemaction n°74 : Le cinéma fantastique, p.54.
[4] Op. cit., p. 132.
[5] Op. cit., p. 133.

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