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  • Sprats de David Bessis

     

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    « 13 août. — Quand on est atteint par certaines maladies, tous les ressorts de l'être physique semblent brisés, toutes les énergies anéanties, tous les muscles relâchés, les os devenus mous comme la chair et la chair liquide comme de l'eau. J'éprouve cela dans mon être moral d'une façon étrange et désolante. Je n'ai plus aucune force, aucun courage, aucune domination sur moi, aucun pouvoir même de mettre en mouvement ma volonté. Je ne peux plus vouloir ; mais quelqu'un veut pour moi ; et j'obéis. »
    Guy de Maupassant, Le Horla.

     

    « Chaque fois que l’on me demande si je suis bien certain que ces tentacules n’ont pas toujours été là, je me trouve embarrassé et incapable de fournir une réponse précise. Au fond, je n’en sais rien. »
    David Bessis, Sprats.

     

     

    Etrange texte que celui-ci, sous forme de journal intime, paru dans l’excellente Petite collection d’Allia. Le narrateur de Sprats, un homme moyen, parfaitement banal, est hospitalisé en janvier 2014 pour une durée indéterminée. Motif invoqué : huit tentacules, fermes mais visqueux et garnis de ventouses, sont apparus tout autour de son abdomen, inopinément, durant la nuit. L’argument rappelle La Métamorphose de Franz Kafka (on trouve même dans Sprats un infirmier K…), mais à mesure que le malade, apparemment coupé du monde extérieur, consigne l’incroyable évolution de ses symptômes et relate les tergiversations du corps médical, le récit quitte l’allégorie sociale pour une démonstration tout aussi métaphorique qui, aussi froidement logique soit-elle – l’auteur, dont il s’agit du premier roman, est présenté comme mathématicien –, confine à l’absurde – et à l’horreur la plus viscérale.

    Les « spécialistes », incapables de déterminer les causes de la maladie – « Forme particulière de cancer, mutation que j’aurais portée depuis toujours et qui s’exprimerait subitement, inflammation, parasitisme fulgurant, dépression grave, réaction allergique ou auto-immune : en fait on ne sait rien. » même si « l’hypothèse privilégiée reste celle de l’intoxication alimentaire » –, décident finalement d’amputer leur patient de sa nouvelle ceinture organique bien que ce dernier, nonobstant une culpabilité dévorante, commençait pourtant à s’y habituer : contrairement à celui du Horla, auquel fait assurément penser le livre (ne serait-ce qu’en raison de sa forme), ce mal-ci n’habite pas le malade sinon dans l’esprit totalitaire des membres des services hospitaliers – la provenance étrangère des sprats avariés n’est pas fortuite – : il est le malade ; il n’augure pas d’un être nouveau – il n’est plus métaphore de la folie, mais de l’imaginaire – mais de la fin de l’être.

    Si le narrateur n’avait pas eu l’idée saugrenue, un matin, d’inspecter son ventre, sans doute n’aurait-il rien remarqué en effet car en vérité les pseudopodes ont fini par s’enraciner profondément en lui, par s’immiscer au creux de son être, jusqu’au cœur de son génome (« On a […] détecté, dans des noyaux de cellules tentaculaires, une multitude de séquences d’ADN étrangères à l’espèce humaine – ce qui, évidemment, est une mauvaise nouvelle »). Nous avons donc affaire, plus qu’à l’extraordinaire cas clinique d’une métamorphose, à l’exposition fantastique d’un grave problème d’identité (« Vous êtes en train de pourrir sur pied » lui apprend le docteur T… tandis que s’annonce une crise d’infâmes vomissements, « entre l’infection et le parasitisme »). A la honte d’être différent, d’avoir peut-être volontairement, ou du moins inconsciemment, transgressé la norme, s’ajoute celle d’être froidement examiné, traité en cobaye par les médecins (qui insinuent d’ailleurs qu’il serait lui-même à l’origine de son mal – non sans raison, mais s’agit-il vraiment d’un « mal » ?...). L’amputation, comme souvent, est ainsi symboliquement castratrice : avec ses tentacules, c’est son corps, c’est son âme qu’on a tenté de réduire.

    Il ne s’agit pas tant, à mon sens, d’une énième parabole de l’altérité, que d’un drôle et féroce plaidoyer pour la liberté de l’artiste, ce que la critique, de toute façon peu encline à s’intéresser aux œuvres marginales – a fortiori lorsque celles-ci sont aussi courtes que les opus de la Petite collection d’Allia –, n’a pas su déceler malgré l’évidence – à l’exception notable de mon amie Sandrine Brugot Maillard. Ce qui est alors relaté dans Sprats, livre « insolite et subversif » comme l’état physiologique qu’il décrit, n’est rien d’autre que la lente réification du vivant, la victoire annoncée de l’ordre machinique. La fin de ce court roman est encore plus pessimiste qu’elle n’en a l’air : si en dépit des traitements médicaux, des opérations chirurgicales et des psychothérapies, l’imaginaire du héros est toujours actif, il se développe désormais sur un mode paranoïaque, inévitablement morbide. – Et le monde, asphyxié, se couvre d’une poussière d’Apocalypse.

  • Le Jour des Morts de Jean-Pierre Andrevon

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    « Il n’est plus de Dieu dans l’“inaccessible mort”, plus de Dieu dans la nuit fermée, on n’entend plus que lamma sabachtani, la petite phrase que les hommes entre toutes ont chargée d’une horreur sacrée. »
    Georges Bataille, L’expérience intérieure.

     

    « Je tiens cette morte par la main. Elle ne résiste plus. Elle se laisse guider. Preuve que… Quoi ? Que, par-delà le gouffre, j’existe encore dans les zones obscures de sa mémoire ? Qu’elle a senti que je l’attendais, même si je n’étais pas le numéro un sur sa liste ? Je veux le croire. Nous cheminons ensemble par des sentiers de soleil, mes doigts se sont inextricablement liés aux siens, j’écoute ses talons compensés frapper le bitume, je ne cesse de la regarder, elle se contente de m’offrir son profil roide, celui de la Vierge à l’Enfant de Philippo Lippi. Ses lèvres restent closes et, comme chez Rimbaud, Les parfums ne font pas frissonner ses narines. Elle ne respire pas. Et alors ? Elle est là, avec moi, Maeva retrouvée. »
    Jean-Pierre Andrevon, Le Jour des Morts.

     

     

    Avant de me coltiner enfin à Cosmos Incorporated de Maurice G. Dantec et à La Possibilité d’une île de Michel Houellebecq, il ne me paraît pas inopportun de mettre quelques textes en lumière, qu’ils soient curieux (Sprats, de David Bessis), ébouriffants (La Horde du contrevent d’Alain Damasio, déjà évoqué ailleurs, et dont les rafales ont définitivement investi ma boîte crânienne, ravivant un feu que l’entropie informationnelle, à laquelle n’échappe pas la littérature, était sur le point d’éteindre), ou tout simplement beaux, comme ce Jour des morts dont je ne saurais jamais trop recommander la lecture.

     

    Jean-Pierre Andrevon a beau avoir une longue carrière de romancier et de nouvelliste derrière lui, inégale mais brillante (on lui doit entre autres Gandahar, animé à l’écran par René Laloux, et Le Travail du furet, récemment adapté en bandes dessinés ; ses dessins et articles furent publiés dans Fiction, Charlie Hebdo, L’Écran fantastique, ou encore dans La Gueule ouverte, revue écologiste militante), il n’en reste pas moins capable, à plus de soixante-cinq ans, de nous offrir des textes surprenants, comme ce beau Jour des morts, récit court, onirique et fantastique qui n’est pas sans rappeler « Une mort bien ordinaire », nouvelle publiée il y a une dizaine d’années dans le recueil qui porte le même titre (Denoël, « Présence du fantastique »). Vous en aviez assez des histoires de Noël ? Andrevon invente le récit de Toussaint.
    Une fois l’an, vous le savez, les morts sont célébrés. Ce que vous ignorez en revanche, c’est qu’en ce jour de la fête des morts, ceux-ci quittent leurs tombes pour passer – pesant rituel – la journée en famille avec les vivants, abandonnant dans leur sillage des particules terreuses et une odeur certes ténue – le temps détruit tout, même la puanteur – mais persistante. Alain, le narrateur, ne supporte plus cette macabre tradition. Est-il seulement possible en effet de faire semblant, quand vos grands-parents, quand votre mère – décédée d’un terrible cancer du colon – répètent mécaniquement les gestes ordinaires du repas dominical ? Alain, au grand dam de son père, préfère s’éclipser, mal à l’aise, et déambuler dans la ville. Dans chaque maison la même scène se déroule, comme dans un rêve. Et dans les rues, quelques morts oubliés de leurs proches errent à la recherche d’une famille d’accueil. Les pas d’Alain l’amènent à croiser la route de Maeva, jeune femme dont il était – dont il est encore – follement amoureux, hélas tuée par un accident de moto avant qu’une relation ait pu se nouer entre eux. Le cadavre ambulant de Maeva voudrait bien, peut-être, combler cette absence et aimer Alain en retour tour, mais elle est morte et bien morte : au soir de ce jour de célébration, comme tous les autres morts, elle doit retourner au cimetière et reposer dans sa tombe jusqu’à l’année suivante – si l’amour est éternel, il ne peut s’accommoder des chairs putréfiées.
    Jean-Pierre Andrevon porte avec ce texte poignant un regard d’une infinie tristesse sur la mort et son caractère inéluctable, sur le souvenir, et sur la nécessité de faire son deuil. Le sujet n’est pas nouveau, j’en conviens, mais ce qui frappe le plus ici est avant tout un style sculpté, ciselé, percutant, manifestement très travaillé et pourtant épuré à l’extrême. Chaque mot, chaque phrase, touchent droit au cœur – et à l’intellect – avec une précision déconcertante. La langue, froide comme la mort. Pas une once de joie n’illumine le récit, pas même lorsque Alain, gagné par le désir – ou par le souvenir du désir –, caresse le fol espoir de se faire aimer. Or d’espoir, il n’est pas question ici. La mort est définitive, même travestie ; un souvenir, aussi concret, aussi matériel, aussi corporel soit-il – voyez Solaris –, n’est au mieux qu’un faible simulacre. Cette noirceur absolue n’est pourtant jamais complaisante, transcendée par la beauté du style et par la subtile construction d’un récit inattendu. Le jour des morts est en effet structuré comme un rêve – on le lit d’ailleurs comme au ralenti, comme si les mots de l’auteur avaient le pouvoir de briser la ligne du temps –, glissant du naturalisme le plus impitoyable – Andrevon épingle les non-dits et les tabous familiaux avec une admirable économie de moyens – à l’onirisme le plus poétique sans que l’unité narrative et esthétique soit remise en cause. La satire sociale, du reste, n’intéresse pas l’auteur. Ainsi le père, qu’Alain jugeait d’abord sévèrement, nous apparaît en définitive comme un être pathétique, qui se débrouille comme il peut avec ses faiblesses, avec ses limites – un être humain. Père et fils sont alors réunis par la douleur et par un même désir de vivre. Quand le lecteur referme ce petit livre, bouleversé, il n’a d’autre choix que d’imiter Alain : « Je me décolle de la fenêtre. Je dois retourner parmi les vivants. »

     

    J.-P. Andrevon, Le Jour des morts, Eden, « Eden Fictions », 2003, 56 p., 7 €.

    Photographie © Olivier Noël, 2004