Sprats de David Bessis (09/10/2005)

 

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« 13 août. — Quand on est atteint par certaines maladies, tous les ressorts de l'être physique semblent brisés, toutes les énergies anéanties, tous les muscles relâchés, les os devenus mous comme la chair et la chair liquide comme de l'eau. J'éprouve cela dans mon être moral d'une façon étrange et désolante. Je n'ai plus aucune force, aucun courage, aucune domination sur moi, aucun pouvoir même de mettre en mouvement ma volonté. Je ne peux plus vouloir ; mais quelqu'un veut pour moi ; et j'obéis. »
Guy de Maupassant, Le Horla.

 

« Chaque fois que l’on me demande si je suis bien certain que ces tentacules n’ont pas toujours été là, je me trouve embarrassé et incapable de fournir une réponse précise. Au fond, je n’en sais rien. »
David Bessis, Sprats.

 

 

Etrange texte que celui-ci, sous forme de journal intime, paru dans l’excellente Petite collection d’Allia. Le narrateur de Sprats, un homme moyen, parfaitement banal, est hospitalisé en janvier 2014 pour une durée indéterminée. Motif invoqué : huit tentacules, fermes mais visqueux et garnis de ventouses, sont apparus tout autour de son abdomen, inopinément, durant la nuit. L’argument rappelle La Métamorphose de Franz Kafka (on trouve même dans Sprats un infirmier K…), mais à mesure que le malade, apparemment coupé du monde extérieur, consigne l’incroyable évolution de ses symptômes et relate les tergiversations du corps médical, le récit quitte l’allégorie sociale pour une démonstration tout aussi métaphorique qui, aussi froidement logique soit-elle – l’auteur, dont il s’agit du premier roman, est présenté comme mathématicien –, confine à l’absurde – et à l’horreur la plus viscérale.

Les « spécialistes », incapables de déterminer les causes de la maladie – « Forme particulière de cancer, mutation que j’aurais portée depuis toujours et qui s’exprimerait subitement, inflammation, parasitisme fulgurant, dépression grave, réaction allergique ou auto-immune : en fait on ne sait rien. » même si « l’hypothèse privilégiée reste celle de l’intoxication alimentaire » –, décident finalement d’amputer leur patient de sa nouvelle ceinture organique bien que ce dernier, nonobstant une culpabilité dévorante, commençait pourtant à s’y habituer : contrairement à celui du Horla, auquel fait assurément penser le livre (ne serait-ce qu’en raison de sa forme), ce mal-ci n’habite pas le malade sinon dans l’esprit totalitaire des membres des services hospitaliers – la provenance étrangère des sprats avariés n’est pas fortuite – : il est le malade ; il n’augure pas d’un être nouveau – il n’est plus métaphore de la folie, mais de l’imaginaire – mais de la fin de l’être.

Si le narrateur n’avait pas eu l’idée saugrenue, un matin, d’inspecter son ventre, sans doute n’aurait-il rien remarqué en effet car en vérité les pseudopodes ont fini par s’enraciner profondément en lui, par s’immiscer au creux de son être, jusqu’au cœur de son génome (« On a […] détecté, dans des noyaux de cellules tentaculaires, une multitude de séquences d’ADN étrangères à l’espèce humaine – ce qui, évidemment, est une mauvaise nouvelle »). Nous avons donc affaire, plus qu’à l’extraordinaire cas clinique d’une métamorphose, à l’exposition fantastique d’un grave problème d’identité (« Vous êtes en train de pourrir sur pied » lui apprend le docteur T… tandis que s’annonce une crise d’infâmes vomissements, « entre l’infection et le parasitisme »). A la honte d’être différent, d’avoir peut-être volontairement, ou du moins inconsciemment, transgressé la norme, s’ajoute celle d’être froidement examiné, traité en cobaye par les médecins (qui insinuent d’ailleurs qu’il serait lui-même à l’origine de son mal – non sans raison, mais s’agit-il vraiment d’un « mal » ?...). L’amputation, comme souvent, est ainsi symboliquement castratrice : avec ses tentacules, c’est son corps, c’est son âme qu’on a tenté de réduire.

Il ne s’agit pas tant, à mon sens, d’une énième parabole de l’altérité, que d’un drôle et féroce plaidoyer pour la liberté de l’artiste, ce que la critique, de toute façon peu encline à s’intéresser aux œuvres marginales – a fortiori lorsque celles-ci sont aussi courtes que les opus de la Petite collection d’Allia –, n’a pas su déceler malgré l’évidence – à l’exception notable de mon amie Sandrine Brugot Maillard. Ce qui est alors relaté dans Sprats, livre « insolite et subversif » comme l’état physiologique qu’il décrit, n’est rien d’autre que la lente réification du vivant, la victoire annoncée de l’ordre machinique. La fin de ce court roman est encore plus pessimiste qu’elle n’en a l’air : si en dépit des traitements médicaux, des opérations chirurgicales et des psychothérapies, l’imaginaire du héros est toujours actif, il se développe désormais sur un mode paranoïaque, inévitablement morbide. – Et le monde, asphyxié, se couvre d’une poussière d’Apocalypse.

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