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Et Expecto - 3 - Yucca boy

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Je suis né à onze heures trente du matin, le six janvier 1970, date aléatoire désignée par la Grande Roulette Céleste – et accessoirement par l’activité sexuelle de mes parents, elle-même déterminée par leurs pulsions encodées dans leurs ADN respectifs. 1970 est l’année où David Cooper, le co-fondateur de l’antipsychiatrie avec Ronald Laing, publie Psychiatrie et antipsychiatrie, l’année où la biologie s’approprie le darwinisme sous l’impulsion du prix Nobel Jacques Monod, l’année où apparaît le magnétoscope VHS, l’année où une faction terroriste redistribue le fruit du pillage du magasin Fauchon dans des bidonvilles franciliens, l’année où la vermine peut enfin se repaître du corps sans vie de Charles de Gaulle à Colombey les Deux Eglises, l’année de l’inauguration du premier tronçon ouest du RER (Défense – Etoile), l’année où Jack Barron et l’éternité est publié en France.
Le début d’une nouvelle décennie.
Lorsque le docteur Aloysius, chirurgien et gynécologue émérite, arrache Hugo du vagin de sa mère au forceps, dans le sang, la douleur et les pleurs, l’enfant ignore que sa venue au monde coïncide avec l’invention de ces mêmes Kickers pointure quarante-quatre qui foulent aujourd’hui les couloirs du réseau suburbain, solidement arrimées à ses chevilles, symbole de la spiritualité de la France du vingtième siècle finissant dont la publicité est la plus haute expression.
Il n’a en effet que deux semaines à peine, hurlant dans son berceau jusqu’à ce que ma mère consente à lui offrir un sein lourd et nourrissant, quand trois kilomètres plus au nord, un certain Daniel Raufast, président de la société Raufast & Fils alors au bord de la faillite, était sur le point d’inventer les Kickers, contemplant l’affiche psychédélique de la comédie musicale à la gloire de la sodomie : Hair.
Ce jour-là, Daniel Raufast aurait peut-être mieux fait de rester chez lui, ou de changer d’itinéraire. Je le maudis pour avoir inventé des chaussures dont la semelle est foutue après seulement trois mois d’utilisation modérée.
Fichues Kickers. Au moins, toutefois, les apparences sont-elles sauves.



En ce mois de janvier drapé dans sa cape de froid meurtrier, Je regarde à mon tour une affiche publicitaire aussi glaciale que la température extérieure. Une femme dans une posture indécente, pour une enseigne de grands magasins.
Contrairement à monsieur Kickers, je ne suis pas terrassé par la Révélation Divine.
Pas de déclic métaphysique.
Je suis un peu déçu.
Afin de vaincre l’engourdissement, je frotte mes épaules, les bras en croix, et je pense encore à l’excroissance sous mon aisselle gauche, mon arme secrète. Mon obsession fatale.
Ma chose venue d’un autre monde.
Je vérifie que personne ne m’observe. Les voyageurs commencent à s’impatienter. Obsédés par leur métro qui n’arrive pas, ils se soucient de mes gestes comme d’une guigne.
Ma bombe thermonucléaire portable.
Lentement, ma main descend le long de mon bras comme une araignée à cinq pattes prudente mais décidée, elle bifurque, plonge, recule, plonge à nouveau. Elle est toujours là, assoupie, aussi immobile qu’une nymphe, minuscule, omniprésente, rassurante, bien plus concrète que le corps anamorphosé de la femme impudique de l’affiche qui troue l’étincelante faïence blanche de la station, et qu’aucune illumination ne viendra jamais transcender, icône aussi sensuelle qu’un couloir du métro.



Durant toute mon adolescence j’ai rongé mon frein, incapable de comprendre pourquoi mon père ne m’accordait pas plus d’attention qu’à un Yucca qu’on arrose quand on y pense, un dimanche par-ci un dimanche par-là, mais qu’on oublie le reste du temps. Il n’en aurait pas fallu beaucoup plus pour en pousser certains au suicide – les ados sont sans cesse sur la corde raide.
Et la mienne, tressée en fibres poreuses, s’effilochait dangereusement.
Mais le frêle, l’insignifiant Hugo, avec sa silhouette dégingandée, s’était malgré tout construit une véritable force de caractère au fil de ses lectures solitaires et de ses méditations, emmurant brique par brique ses démons intérieurs trop envahissants. J’aurais pu me contenter – paresseux conformisme – de haïr mon paternel, comme tant d’autres, encouragé par la pression des magazines qui, par dizaines, par centaines, remettaient en cause cette image archaïque, disaient-ils, du Père Traditionnel.
J’ai bien vite compris cependant que la voie du ressentiment était sans issue. Alors j’appris à pardonner.
Parce que le pardon est plus commode.
Parce que le pardon permet de penser à autre chose.
Le pardon est l’arme des lâches.

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Commentaires

  • lâche surtout le cadavre de ton père, qu'on a envie de lui dire à ce pépèrsonnage...mais la quarantaine ne le menace pas, ni la trentaine, qu'il poursuit en adolescent transexuel, je suppose...on verra bien... tranhumainement parlant, ce gars-là n'existe pas encore, il est vrai...bon d'accord il y a eu K.Dick, mais l'époque, la tienne, et là je m'adresse au blogueur, elle va revenir ou bien est-elle "représentée" par la voix du narrateur, parce que ce cas échéant je dois dire qu'elle ne peint pas ce que je vois, et j'ai pas les yeux dans ma poche...bon je poursuivrai ma lecture plus tard, ça vous apprendra monsieur le transhumain (sans pseudo ni maître!?)

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