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Des choses et des fantômes (pathétique Jean-Claude Guillebaud) – 4 – Le transhumanisme est une eupraxophie

« Le caractère fondamental de la philosophie positive est de regarder tous les phénomènes comme assujettis à des lois naturelles invariables, dont la découverte précise et la réduction au moindre nombre possible sont le but de tous nos efforts, en considérant comme absolument inaccessible et vide de sens la recherche de ce qu'on appelle les causes soit premières, soit finales »
A. Comte, Cours de philosophie positive

« No more gods, no more faith, no more timid holding back. Let us blast out of our old forms, our ignorance, our weakness, and our mortality. The future belongs to posthumanity. »
Max More, On becoming posthuman


Je dois le réaffirmer clairement : je ne défends pas ici la notion de Progrès en tant que somme cumulative et inéluctablement positive de tous les progrès tel que l’a défini Bacon avec sa théorie du prométhéisme moderne (l’augmentation des savoirs augmente notre pouvoir sur la nature), celle qui fut perpétuée par Diderot, Turgot, Condorcet, et même Rousseau, jusqu’au violent mouvement anti-moderniste apparu au dix-neuvième siècle. Pas plus que je ne défends l’idée d’une Science et d’une Technique souveraines. L’idée en revanche d’un progrès mélioratif, processus sans sujet et dépourvu de telos, ne présuppose plus aucune finalité de perfection ni même de perfectibilité (dont la réalisation effective n’est d’ailleurs que pure conjecture) mais seulement l’idée d’évolution, de dépassement d’un état ponctuel, d’amélioration des conditions de vie – ce qui ne nous exempte pas, j’en conviens volontiers, d’encadrer la recherche d’une éthique rigoureuse, comme le préconisent entre autres Peter Sloterdijk et Pierre-André Taguieff. Ce dernier, que l’on ne saurait accuser de scientisme, écrit ceci : « Les mésusages politico-militaires du savoir scientifique ne constituent pas un argument contre la science. La liberté de la recherche scientifique est inséparable de la liberté de pensée : elles doivent être défendues, préservées et imaginativement illustrées l’une avec l’autre. L’héritage de la curiosité intellectuelle, héritage précieux, fait partie de l’humanité de l’homme. Il constitue l’un des biens communs de l’humanité qu’il importe de défendre. » [36] L’humanité de l’homme, chez Taguieff, relève donc plus du mouvement que de l’inertie. Pour autant, il ne s’agit évidemment pas de prêcher en messianiste l’avènement d’un avenir radieux ou de « prier vers l’infini » [37] ainsi que le fait selon toute vraisemblance Jean-Claude Guillebaud dans Le goût de l’avenir – essai que je n’ai pas lu et dont je ne parlerai évidemment pas ici ; on me pardonnera, j’espère, de lui préférer d’autres lectures, plus essentielles –, il ne s’agit pas non plus, évidemment, d’encourager la fuite en avant fataliste, le progressisme sans progrès de l’idéologie néolibérale, pas plus que « l’espérance », notion trop finaliste utilisée sciemment par les religions pour asseoir leur pouvoir. Chez Guillebaud, l’espérance de l’éden est semble-t-il subrogée par celle d’un avenir meilleur, ce qui n’est pas mon cas. Mystificateur, il reformule en termes modernes l’espoir, dont il ne cache d’ailleurs pas l’origine messianique, en l’avènement du Royaume de Dieu. Sans doute suis-je assez faible en effet pour croire que la science et la technique sont encore susceptibles d’améliorer les conditions de vie d’une population donnée, à un moment donné – et non pour l’humanité comme un seul homme – mais aussi, comme je l’ai écrit dans la première partie de cet article, de nous permettre d’approcher de la Vérité de nos origines et de celle de l’Univers. Je ne suis pas dupe cependant : je sais pertinemment que cette même science, dont Lévi-Strauss et bien d’autres ont déjà montré l’ambivalence, permet l’émergence de nouveaux outils de domination, de coercition, et n’offre aucune garantie quant au bien-être, au bonheur de l’homme futur. La science, certes, ne saurait en aucun cas se substituer au politique ; il ne s’agit donc pas de placer l’une au-dessus de l’autre : science et politique sont deux constituants essentiels de l’humanité en tant que créature anaturelle, pensante et sociale.
Mon transhumanisme ouvrirait ainsi une troisième voie entre l’humanisme personnaliste, qui place l’individu au centre de toute réflexion au mépris de considérations à plus grande échelle, et l’humanisme prométhéen des Modernes qui embrasse l’Humanité comme un seul homme, justifiant indirectement les crimes passés – y compris les plus barbares – par la valorisation des progrès ultérieurs (eugénisme et utilitarisme, par exemple, dérivent tous deux de cet humanisme prométhéen ; lire à ce sujet la thèse de Catherine Bachelard-Jobard L’Eugénisme, la science et le droit [38]). Comme Sloterdijk, je récuse les arguments spécieux de ceux que Taguieff a désigné comme les « défenseurs du sacré de la vie », et dont Guillebaud fait indubitablement partie, et je récuse les arguments, pas moins iniques, des partisans d’une amélioration technicienne et collective de l’espèce. Il va de soi, en somme – mais pourquoi donc me justifié-je ? – que je m’oppose en bloc aux divagations racialistes et inégalitaires du « darwinisme social », cette ineptie pseudoscientifique qui d’ailleurs a fait long feu – et que Guillebaud confond avec la sociobiologie –, ainsi qu’à la tentation eugéniste, doctrine qui nie l’individu – cet élément essentiel de toute philosophie, que je place pour ma part à la fois au centre et à la périphérie, à la manière des Sephiroth de la Kabbale. J’essaie autrement dit de concilier les injonctions du Christ et de Zarathoustra, l’amour du prochain et l’amour du plus lointain. Dans le plus strict respect de la dignité humaine – ce qui nous distingue fondamentalement (pour l’heure…) des machines, étrangères à toute notion d’empathie et seulement préoccupées, génétiquement pourrait-on dire, de leur réplication –, nul, à mon sens, n’est en mesure d’assigner une limite au champ de la connaissance, sinon pour combattre l’immarcescible volonté de puissance qui nous caractérise.
Citant Maurice Bellet (prêtre et théologien, ce que Guillebaud n’a pas jugé utile de préciser), et avec la monolithique assurance du croyant dont la foi triomphe de toutes les contradictions (fussent-elles irréfutables), Jean-Claude Guillebaud qualifie l’homme de « formidable et improbable émergence au sein de l’univers » [39] , ce dont le plus idiot d’entre ses lecteurs pourra inférer qu’il convient alors de le préserver de ses propres excès, miracle fait homme, pieuse relique à conserver dans quelque sacristie inviolable, inerte dépouille baignant dans le formol, sans plus personne pour le pleurer ; point de vue éminemment chrétien, celui du fanatique adversaire de la pensée rationnelle et de la recherche pure. En faisant ainsi de l’homme ce que Teilhard de Chardin désignait comme un « noyau d’un mouvement de reploiement et de convergence » [40] , Guillebaud confère non seulement un sens, mais encore un but, au « phénomène humain » dont il prétend discerner et défendre les « principes » irréductibles ; c’est ce qu’il appelle, un peu arbitrairement, « l’ontologie ». Il confie ainsi directement sa réflexion au suprême patronage de Dieu ; ses positions, abusivement affublées de l’épithète « éthiques » mais dénuées de toute rigueur, lui sont dictées par sa foi et non par l’élaboration d’un discours rationnel et structuré. Articulé, ce discours l’est sans doute, mais seulement à la façon dont les cadavres des malheureuses victimes du serial killer de Villa Vortex [41] , le dernier roman de Maurice G. Dantec, sont animés d’un grotesque simulacre de vie. Se voulant éthique donc, son ouvrage relève en vérité de la morale chrétienne la plus élémentaire, celle dont Nietzsche écrivait : « Le dépassement de cette morale, tel est le long travail secret qui était réservé aux consciences les plus fines, les plus probes, aux consciences qui sont les plus vivantes pierres de touche de l'âme. » [42], le seul effort fourni par Guillebaud ayant en fait consisté à revêtir cette morale d’oripeaux plus ou moins scientifiques, à en lier chaque organe avec moins de subtilité encore que les sutures vésicatoires de la créature de Frankenstein. Cette évidente allégeance à la morale et aux mythes chrétiens (la science, in fine, ne représente rien d’autre pour Guillebaud que la Tentation du Mal) et cet anthropocentrisme superstitieux – qui relève surtout d’un égocentrisme démesuré (Guillebaud ne peut imaginer que cette espèce vivante et créée à Son Image, capable de célébrer la gloire du Seigneur, ne constitue pas le sommet de l’évolution, le « zénith du développement de la nature » [43], l’achèvement de la Création) –, devraient suffire à faire reculer ceux d’entre vous que les mensonges pauliniens tourmentent au plus haut point. Guillebaud, en somme, ne peut pas même concevoir qu’il puisse exister d’autres formes de vie dans cet univers dont il semble par ailleurs ignorer la vastitude, et qui abrite peut-être des espèces plus évoluées, plus sages, plus intelligentes, moins éphémères pourquoi pas, touchées par une grâce infiniment supérieure – qui sait ? – à celle-là même dont il se croit dépositaire et comme investi d’une noble mission… Qu’est-ce qui vous importe le plus : la perpétuation de vos gènes ou celle de l’intelligence ?
Il n’est pas interdit de penser que c’est en effet cette conscience, ces échanges d’informations que Pierre Teilhard de Chardin avait baptisés « Noosphère » et qui constituent pour Norbert Wiener – l’inventeur de la cybernétique – l’essence des mécanismes vitaux, qu’il importe de préserver du néant, et non des principes supérieurs, dégagés de toute contingence. Or Guillebaud, confronté à la crise de l’Eglise, a certainement compris – ce fut sans doute son unique éclair de lucidité – que cette dernière était très sérieusement menacée, de façon bien plus critique que par le passé, par les découvertes scientifiques. La cybernétique, la génétique et les neurosciences sont en effet sur le point de supplanter définitivement Dieu dans notre conception collective du monde, et, partant, dans la formation de notre conscience. Le coup porté à l’Eglise sera fatal, n’en doutons pas et réjouissons-nous, même si nous savons combien l’homme a déjà payé pour la mort de Dieu. La religion et le vieil humanisme seront remplacés par le transhumanisme. Du moins faut-il l’espérer, car sans cela, je ne donne pas cher de notre devenir.
Guillebaud, on s’en doute, ne l’entend certes pas ainsi. C’est pourquoi il qualifie par exemple le code génétique de « langage », supposant ainsi que derrière ce langage se cache un créateur. Or rien ne prouve en réalité que ce code génétique ne soit pas que le résultat provisoire d’un lent processus d’évolution, de complexification du vivant. Déduire de l’existence de l’ADN une visée téléologique du monde était du seul ressort d’un imposteur comme Jean-Claude Guillebaud. De la même façon, considérer l’accès à la transcendance comme la preuve de l’existence d’un au-delà auquel nous aurions partiellement accès, n’est pas sérieux ; la science et la philosophie se sont depuis longtemps penché sur ce problème, et la phénoménologie, entre autres, y a déjà apporté de satisfaisantes réponses. Pour Guillebaud, si la pensée est aujourd’hui en danger – mais l’est-elle vraiment ou tend-elle plutôt à changer subrepticement de support, comme le suggère Jean-Michel Truong dans son remarquable essai Totalement inhumaine ? – c’est que les valeurs nietzschéennes auraient supplantés celles, autrement plus nobles selon lui, du christianisme. Pourtant, il n’est nul besoin d’être prix Nobel pour comprendre que les mécanismes à l’œuvre aujourd’hui sont parfaitement structuraux, et que ce qu’Alain Finkielkraut avait défini comme la « défaite de la pensée » est surtout la conséquence inéluctable d’un système ultralibéral incontrôlable ; face à la déferlante mass-médiatique qui uniformise les pratiques et annihile l’articulation d’une véritable pensée telle que nous l’entendons aujourd’hui, les foyers de résistance sont rares. Mais qu’importe en définitive, si émerge alors une nouvelle forme d’intelligence, inhumaine peut-être, mais pas moins réelle ?
Je ne devrais pas m’étonner de cet acharnement à vouloir préserver l’être humain de toute modification technique, à l’ère des commémorations sans fin. Notre civilisation se comporte comme si le poids de l’histoire, des religions, du passé, devait interdire toute philosophie positiviste. Il me semble qu’il y a là une contradiction majeure. Comment peut-on raisonnablement souhaiter en effet préserver à tout prix une espèce aussi meurtrière, aussi nihiliste que la nôtre ? Quand les croyants, nostalgiques d’une humanité en voie de réification et menacée de destruction, se querellent sur les moyens de rédimer l’humanité, comment ne pas espérer que lui survivent seulement, dans ses configurations futures, ses plus nobles attributs – même si pour cela, elle doit renoncer à ce qu’elle considère comme ses « dons » inaliénable – ? N’oublions pas qu’Auschwitz – qui n’est jamais au regard de l’histoire qu’un nœud symbolique de « l’inhumanité de l’homme » – a ouvert une blessure irréparable au flan du projet moderne, béance où la Lumière – rémanence infinie, rayonnement cosmique de nos crimes impunis – est plongée dans la nuit la plus noire, plaie purulente d’où s’est depuis lors épanchée toute l’innocence du monde – d’où, pour les chrétiens les plus « avancés » (pour parler à la façon de Dupastre, le narrateur au sublime détachement de La Fosse de Babel de Raymond Abellio) ce besoin crucial de salut : le rachat de nos péchés exige selon eux la plus grande intransigeance, la prise en main rédemptrice de la civilisation chrétienne par ses représentants les moins dévoyés, ainsi que l’entendait Léon Bloy. Vous vous en doutez, j’y suis totalement opposé. Comme l’écrit Nietzsche dans L’Antéchrist, évoquant le « Saint Mensonge Chrétien » : « Le christianisme repose sur quelques subtilités qui appartiennent en propre à l'Orient. En premier lieu, il sait qu'il est en soi parfaitement indifférent de savoir si une chose est vraie, mais qu'elle devient de la plus haute importance dans la mesure où on la croit vraie. La vérité et la foi en la vérité de quelque chose : ce sont là deux sphères d'intérêts totalement différentes, presque deux mondes antithétiques - c'est par des voies opposées que l'on parvient à l'un et à l'autre. Être au fait de cette distinction, voilà qui, en Orient, suffit presque à faire un Sage; c'est ainsi que l'entendent les Brahmanes, c'est ainsi que l'entend Platon, et tout adepte de la sagesse ésotérique de l'Orient. Si, par exemple, il y a du bonheur à se croire racheté du péché, la condition indispensable de ce bonheur n'est pas que l'homme soit pécheur, mais qu'il se sente pécheur. Mais si c'est de foi qu'il ait avant tout besoin, il faut jeter le discrédit sur la raison, la connaissance, la recherche de la vérité : la voie de la vérité devient une voie interdite. Une forte espérance est un stimulant beaucoup plus puissant de la vie que n'importe quel bonheur qui survient réellement. Il faut soutenir ceux qui souffrent par une espérance qui ne puisse être démentie par aucune réalité - qui ne puisse être anéantie par aucun accomplissement - bref, une espérance d'au-delà. C'est bien à cause de ce pouvoir de faire languir le malheureux que l'Espérance semblait aux Grecs le mal suprême, le mal perfide, et qu'elle resta enfermée au fond de la boîte de Pandore. » [44].
Cela, pourtant, ne suffit pas. Il convient encore en effet de remettre en cause notre définition de « l’humain de l’homme ». Il est vrai que Jean-Claude Guillebaud, aède du monothéisme et croyant avoué, est sans doute convaincu de l’authenticité du Paradis – même s’il le confond, peut-être, avec son utopie d’un avenir meilleur – et du Pardon divin, de même qu’il croit en l’existence du Mal. Reste que s’il prétend dénoncer ce qu’il considère comme une collusion de la science et de l’idéologie, lui-même appelle de ses vœux l’étroite collaboration de la science et de la religion afin, écrit-il en substance, que l’une et l’autre se préservent mutuellement de leurs excès respectifs… Quand il assène sans coup férir que l’idée d’une « origine biologique de la morale » procèderait d’une conception purement utilitariste, il commet une grave erreur : l’utilitarisme suppose un but à atteindre, ce que réfute justement le matérialisme – que Guillebaud désigne par « réductionnisme » puisque selon lui, par un raccourci sans fondement, suggérer l’émergence systémique de la métaphysique revient à comparer l’homme à un animal, à une machine, à une chose (ce qui, dans son esprit, constitue un grave péché). Si la science est effectivement capable de révéler certaines vérités propres à ébranler les superstitieuses certitudes des croyants, la religion en revanche ne peut éclairer la science que de ses mensonges et de sa morale dogmatique. Il n’est donc rien de plus urgent que de désacraliser enfin l’être humain, de le délivrer de tout « principe » archaïque, pour enfin surmonter la mort de Dieu, proclamer la mort du sursinge et livrer leur cadavre en pâture au surhomme et aux machines intelligentes. Comme Antonin Artaud, je veux dire que « si personne ne croit plus en dieu tout le monde croit de plus en plus dans l’homme. / Or c’est l’homme qu’il faut maintenant se décider à émasculer. » [45]. Guillebaud, trop épris de lui-même et de ses congénères, feint d’oublier que le progrès technologique obéit à des forces excédant de beaucoup l’appareil politique – qui peut à la rigueur le freiner momentanément ou, et c’est là son rôle premier, en limiter les applications et donc les conséquences néfastes à court ou moyen terme, sur l’individu et sur le collectif. Tout progrès technique se traduit inéluctablement par une certaine forme de « déshumanisation » ou plutôt, devrait-on dire, de transhumanisation car l’homme n’est pas, et n’a jamais été, immuable, permanent, il n’est pas l’illusoire apogée de la Création, il est au contraire en perpétuelle évolution physique, mentale, sociale. S’il advenait qu’un jour les hommes deviennent des cyborgs, un cybionte ou même de véritables êtres inorganiques, hommes-machines constitués à cent pour cent de silice, ils n’en seraient pas moins humains, de la même façon que nous ne sommes qu’une étape postérieure à Néanderthal, car tout dépend, en dernière analyse, de notre définition de l’humain, cette créature anaturelle.
Guillebaud clôt lui-même les débats en décrétant irrecevable toute critique de sa doxa. Ne nous y trompons pas : il faut y voir la conséquence perverse d’une démocratie qui, contre les apparences, ne supporte aucune remise en cause fondamentale, d’un système à bout de souffle, générateur d’un cercle vicieux dévastateur. Or à l’évolution transhumaniste en cours, Guillebaud oppose justement le principe, lui aussi frappé du sceau de la grâce divine, de démocratie. Par quelque pirouette rhétorique, il glisse donc d’une légitime exigence de débat éthique – donc, de mon point de vue, scientifique – à l’idée que la démocratie – par référendum ? – devrait s’exprimer, entre autres exemples, contre la recherche génétique jugée par lui néfaste. Mais est-il seulement possible de renverser le cours implacable du progrès technique par ce simulacre d’action qu’est désormais le vote démocratique, tout juste capable de donner bonne conscience à des millions d’irresponsables ? Comment peut-on songer sans rire à demander l’avis du peuple sur des questions dont il ne mesure aucunement les implications ? Guillebaud ne sait-il donc pas que la démocratie, selon Kant, n’est qu’une forme douce de totalitarisme – puisque le peuple, symboliquement, est à la fois législateur et exécuteur – ? Ne sait-il pas que la politique, en vérité, ne peut pas tout ? La politique, en démocratie, continue à jouer un rôle important – je pense à ses missions régaliennes – mais certains domaines lui restent et doivent lui rester inaccessibles. A cette valeur, pour lui absolue, de démocratie, Guillebaud oppose naturellement une contre-valeur, le totalitarisme, comme si critiquer l’une menait forcément à l’autre. Il n’est pas anodin qu’afin d’appuyer ses positions morales, Guillebaud brandît quasi systématiquement, et ce dès le premier chapitre de son essai, comme nous l’avons vu, le spectre comminatoire du nazisme (ou de tout autre régime dictatorial), comme si ne pas partager ses présupposés humanistes chrétiens et bien-pensants nous vouait inéluctablement aux gémonies [46] . Cette vile instrumentalisation rhétorique de l’Holocauste, dont l’objectif évident est de couper court à toute critique élaborée renseigne surtout sur le peu de rigueur de son auteur. Notons que les libres penseurs sont depuis longtemps victimes d’amalgames de ce type. Se prononcer aujourd’hui pour la manipulation génétique vous rend suspect aux yeux des humanistes bien-pensants dont les discours sont relayés sans relâche par les médias de masse, plus structuralement que par une véritable volonté – je suis hostile à toutes les théories du complot –, ou par excès de simplification.
Dans un style aussi plat que l’encéphalogramme d’une amibe, Guillebaud distribue ses admonestations et ses simplismes bouffis de religiosité et de technophobie panique comme si ses conclusions tombaient sous le sens. Anti-scientifique, Guillebaud l’est assurément, au point de rappeler perfidement que de nombreux scientifiques s’étaient portés au service du Troisième Reich… Les scientifiques, qui oeuvrent chaque jour au progrès technique et médical, qui offrent à monsieur Guillebaud confort et santé, qui sauvent des vies tandis que d’autres détournent leurs découvertes à de mauvaises fins, apprécieront… Dans le même ordre d’idée, Guillebaud avance que puisque l’anomalie génétique s’avère parfois concomitante du génie, elle pourrait s’avérer positive et donc, pourquoi non, encouragée – !... Mais nous l'avons vu, ce soupçon porté sur le progrès scientifique témoigne d’une méconnaissance évidente des processus à l'oeuvre. Guillebaud a évidemment raison de craindre les applications mercantiles et industrielles des découvertes scientifiques – le marché, en effet, ployant sous la résurrection de l’idéal moderne en termes libéraux, se soucie de l’humain (qu’elle qu’en soit la définition) comme d’une guigne et lui préfère mille fois la technique, au point d’en faire son alliée privilégiée vers une absolue réification du monde. Seulement, ce n’est certainement pas un quelconque « principe d’humanité » qui est ici en jeu, mais bien l’humanité elle-même ! Encore faut-il s’entendre sur ce que nous entendons par « humanité »… Nul doute en effet que monsieur Guillebaud lui attribue des vertus divines, quand je ne la considère que comme le support provisoire, le vecteur éphémère car en perpétuelle évolution, d’un état de conscience qui lui aussi évolue sans cesse – pour moi, d’une certaine manière, il n’y a pas d’humains, seulement des transhumains.
Guillebaud veut rompre avec la mort de Dieu, briser la dynamique mise en lumière par Friedrich Nietzsche et renouer avec la célébration de l’homme à l’image de son dieu pour en finir avec toute idée d’amélioration réelle. C’est que la survie de l’Eglise en dépend ! Nietzsche, que l’ectoplasme Guillebaud rêve de pourfendre, laissait en effet entendre que le but de l’homme est à chercher d’abord dans sa propre prise en main, ou plutôt dans sa volonté de se surpasser, d’améliorer sa condition. Les concepts de généalogie et de surhomme, ennemis mortels de la religion, s’opposent radicalement à l’idée de Création – que nous parlions du créationnisme le plus niais à l’idée plus respectable mais pas moins fantaisiste – et totalement vaine à tous les points de vue – d’une Création pré-évolutionniste – et donc au caractère sacré de l’homme. Que Guillebaud soit en profond désaccord avec l’auteur de L’Antéchrist n’étonnera personne, mais évoquer, parlant de Nietzsche, un « refus de transformer le monde », une « acceptation du monde tel qu’il est » est une interprétation pour le moins farfelue des textes du philosophe, qui exigeait justement de l’homme qu’il se surmontât lui-même, qu’il passât le témoin de la conscience à son successeur, le surhumain, qui n’est rien moins que la métaphore de l’homme à venir.
Et cet homme qui traverse les visions prophétiques de Nietzsche n'est autre que le transhumain. Le transhumanisme est une eupraxophie, une philosophie humaniste non religieuse opposée aux dogmes, ignorant la foi, hostile à toute idée de stagnation. Il proclame la perpétuelle transcendance des limites humaines.

[36] P.-A. Taguieff, Du progrès (Librio, essai, 2001) pp. 185-186.
[37] V. Hugo, cité par P.-A. Taguieff in Du progrès, op. cit., p. 103.
[38] C. Bachelard-Jobard, L’Eugénisme, la science et le droit (PUF, Partage du Savoir, 2001).
[39] J.-C. Guillebaud [2001], Le Principe d'humanité (Seuil, Points "essai", 2002) p. 19.
[40] P. Teilhard de Chardin, La Place de l’Homme dans la Nature, Le groupe zoologique humain (Seuil, 1956), p. 30.
[41] M. G. Dantec, Villa Vortex (Liber Mundi I.) (Gallimard, La Noire, 2003).
[42] F. Nietzsche, Par delà bien et mal, l’esprit libre, § 32.
[43] M. More, On Becoming Posthuman We are not the zenith of nature's development. It is time for us to consciously take charge of ourselves and to accelerate our transhuman progress. »)
[44] F. Nietzsche, L’Antéchrist, § 23.
[45] A ; Artaud, Pour en finir avec le jugement de Dieu in Œuvres (Gallimard, Quarto, 2004), p. 1654.
[46] S’il est pourtant un argument contre la préservation de l’espèce humaine, c’est bien l’Holocauste ! Auschwitz, d’une certaine manière, a condamné l’homme à l’infamie et à l’expiation perpétuelle… Lire, pour une lecture chrétienne discutable – pour moi, Auschwitz n’est pas « mystérieusement ininterprétable » – mais intelligente du programme d’extermination nazi, ce texte de Juan Asensio (alias le Stalker) : « L’aporie d’Auschwitz ou le triomphe de la Machine».

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