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La forteresse de coton de Philippe Curval, ou de la nécessité de tuer son oeuvre

Je vous proposais il y a quelque temps, en exclusivité, la belle préface qu’écrivit Anne Tronche pour la réédition de La forteresse de coton aux éditions Présence du futur en 1979. Philippe Curval demeure l’un des auteurs dont la science-fiction française, aujourd’hui sans grand relief, peut encore s’enorgueillir. Voici la courte chronique que je lui consacrai dans La Presse Littéraire n°3. Je renvoie aussi les lecteurs intéressés au dossier que la revue Galaxies a consacré à Philippe Curval en mars 2004, dans son 32e numéro.

 

 

 

 « Je me sens plus metteur en scène qu’écrivain », me confia un jour Philippe Curval. Bien qu’il soit surtout connu, à soixante dix-sept ans, comme chroniqueur régulier pour le Magazine Littéraire et bien entendu comme écrivain de science-fiction – nous lui devons entre autre l’Europe après la pluie de Cette chère humanité ; l’un des plus excitants romans du genre, L’homme à rebours ; et le récent Blanc comme l’ombre incompris de la critique –, Philippe Curval est en effet aussi homme d’images, ou plutôt d’une dialectique, toujours à réinventer, de l’image et du langage (certains de ses romans, comme Attention les yeux, ont même été inspirés de séries de clichés), comme en attestent les troublantes photographies plasticiennes qu’il réalise à ses heures perdues, mises en scène de la réalité non pas consensuelle mais intérieure, futuriste, surréaliste[1].

Ce goût pour l’imaginaire et l’artifice, dont il s’arme pour lutter contre la défaite de la pensée et des sens, figure en première ligne dans ses romans rongés par l’obsession du mouvement. Son plaisir de créer, qui coïncide avec son acharnement à arracher ses propres racines, à se renouveler constamment, ne parvient pas à obombrer tout à fait une certaine mélancolie, mais même au plus sombre de son humeur perce une malice, un immarcescible enthousiasme que les ans n’ont jamais vraiment entamé. Sans se départir d’une langue élégante, incandescente, fluide et outrageusement sensuelle, ses fictions apatrides (ou « rastaquouères », comme il les qualifie lui-même dans Rasta Solitude) se plaisent à déployer des jeux de masques et de miroirs dont les règles ne nous sont qu’en partie dévoilées et dont le sens n’est pas à chercher dans de vaines et laborieuses expérimentations formalistes, mais dans le feu glacé d’un verbe viril, fiévreux et charnel.

Ces labyrinthes, les personnages tourmentés de La Forteresse de coton finissent par s’y perdre, glissant avec effroi et fascination vers la schizophrénie. Paru en 1967 chez Gallimard et réédité aujourd’hui en « Folio SF » bien qu’il ne s’agisse aucunement de science-fiction, La Forteresse de coton est un chef d’œuvre baroque, inclassable, ode au désir et à l’amour fou portée par un souffle dont en vérité fort peu d’écrivains peuvent aujourd’hui se réclamer. De retour de Turquie, dans l’ombre d’une Venise glauque, matricielle et mortifère[2], un géologue, Blaise Canehan – à moins qu’il ne s’appelle Julien Cholle –, rencontre une femme, Sarah, dont il lui semble avoir de très intimes souvenirs. Les circonstances les éloignent mais même inaccessibles l’un à l’autre, Sarah et Canehan paraissent liés par un même fil mystérieux – la passion. C’est au sein des eaux fangeuses des canaux vénitiens que le héros, confronté à l’étrange blessure au ventre de Sarah qui leur interdit de s’aimer, que Canehan, enfin débarrassé d’un passé trop encombrant, accouchera littéralement de sa nouvelle identité, assassiné par son propre double… Lisons alors La Forteresse de coton comme un urgent manifeste esthétique ; de la nécessité pour l’artiste de tuer son œuvre pour sans cesse la réinventer. L’art comme déhiscence permanente, ou la folie – et la mort…
« Sarah se lève, ruisselante ; Blaise détaille une dernière fois cette chair d’écaille blonde qu’il ne pourra plus jamais embrasser. Ses songes ont pétri l’argile de ce corps, édifiant une statue d’amour inattaquable. Il se penche vers le ventre de Sarah et simule un baiser sur sa cicatrice. Puis il sort de la chambre bleue, descend l’escalier et ouvre la porte qui le ramène vers son monde. »

 

Philippe Curval, La Forteresse de coton, Gallimard, Folio SF, 216 pages, 5,40 €.

 


[1] Pour les rapports qu’entretient Philippe Curval avec le surréalisme, se reporter à son article « Surréalisme et science-fiction » in Europe n°870, octobre 2001.

[2] Il est significativement précisé, en fin d’ouvrage, que La Forteresse de coton fut composé entre 1963 et 1965 à Etretat, Paris et Corfou.

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