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02/11/2005

Caché – les faux semblants de Michael Haneke

 

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« Image. Reflet et réflecteur, accumulateur et conducteur. »
Robert Bresson, Notes sur le cinématographe.


« Or – et c’est là où mène à son extrême limite la formule de MacLuhan – il n’y a pas seulement implosion du message dans le médium, il y a, dans le même mouvement, implosion du médium lui-même dans le réel, implosion du médium et du réel, dans une sorte de nébuleuse hyperréelle, où même la définition et l’action distincte du médium ne sont plus repérables.  »

Jean Baudrillard, Simulacres et simulations.


 

Michael Haneke est un cinéaste hautement retors. Souvent accusés – à tort – d’être sursignifiants, ses films, du Septième continent au Temps du loup, se prêtent toujours à de multiples niveaux d’analyse dont le spectateur n’est jamais exclu. Sa dernière réalisation, Caché, en est magistral exemple. Ne nous fions surtout pas à notre première impression, bonne ou mauvaise : au sortir de la séance, animé de sentiments mitigés, je n’avais su déceler l’essence du film, ce qui en fait l’intérêt majeur, ce qui le hisse peut-être au rang sinon de chef d’œuvre, du moins d’œuvre de premier ordre. Comme nombre de commentateurs et critiques, abusé par la maestria d’Haneke, trompé par ses intentions supposées et, peut-être, coupable de paresse intellectuelle, je m’étais hélas contenté d’une traduction monosémique de cette histoire de culpabilité ; manipulé, je n’avais su voir que Caché, dont le titre même et la séquence d’ouverture auraient dû m’alerter, se payait ouvertement ma tête. Pourtant, je n’étais pas satisfait de cette lecture superficielle. La maîtrise formelle de Michael Haneke était tellement manifeste que je ne pouvais croire en effet, contre ma propre réaction, que Caché – auquel je concédais de nombreuses qualités – était un film trop (dé)monstratif. Il m’a fallu l’éclairage téléphonique de mon brillant ami Sébastien Wojewodka pour me convaincre. Je vous livre ici, après un bref résumé de l'intrigue, quelques réflexions à l’état brut.

Georges, journaliste littéraire pour la télévision, reçoit des vidéo anonymes, filmées depuis la rue, plans fixes et étrangement neutres de la façade de son pavillon, ainsi que d’inquiétants dessins figurant qui un poulet égorgé, qui un enfant crachant du sang. Canular ou sourde menace ? A mesure que le contenu des cassettes se fait plus intime, cette irruption oppressante et quasi fantastique, qui évoque le point de départ de Lost Highway de David Lynch, fissure inévitablement la vie apparemment banale, rangée et sans histoire du couple et de leur fils. Georges/Auteuil se lance alors à la recherche de l’auteur des mystérieuses cassettes. Peu à peu, une histoire d’enfance remonte à la surface de sa conscience, événement refoulé d’octobre 1961 dont il n’avait jamais parlé à sa femme : âgé de six ans, il avait empêché ses parents d’adopter Majid, fils d’ouvriers algériens disparus (victimes du préfet Papon ?) usant d’un pitoyable stratagème. Or, Georges/Auteuil parvient à localiser la porte d’un appartement d’HLM de banlieue, sur une nouvelle cassette : le locataire n’est autre que Majid. Entre eux, un drame va se nouer.

 

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A première vue, donc, il s’agit de la vulgaire vengeance d’un Arabe rongé par le ressentiment au nadir d’une vie médiocre quand son homologue français, lui affichait sa tranquille réussite sociale et médiatique, le tout sur fond de refoulé historique (octobre 1961), de psychanalyse et de conflit israélo-palestinien. Et pourtant, comme me l’a pertinemment suggéré Sébastien, ceci n’est qu’une interprétation primaire et subjective d’images qui, en fait, n'en montrent rien. L’agencement des séquences, et en premier lieu la symétrie de la première et de la dernière d’entre elles, tend en effet à frapper d’indétermination ontologique la diégèse dans sa totalité. Le générique, au début du film, s’inscrit sur un plan fixe de la façade. Au bout d’un certain temps, nous voyons Georges/Auteuil traverser l’écran et entrer chez lui, quand soudain, les voix off de Daniel Auteuil et de Juliette Binoche se font entendre. Le son est feutré, manifestement dissocié de l’image. Il nous faut attendre un « retour rapide » de l’image pour enfin comprendre qu’il s’agissait d’une vidéo, visionnée et commentée par le couple. L’image, dans Caché, n’est jamais qu’un mensonge, comme cette émission littéraire dont le montage, forcément démiurgique, nous est dévoilé (Georges/Auteuil, manipulateur – alors même que nous le pensons manipulé – coupe les propos de ses invités – nous identifions au passage Jean Teulé, Mazarine Pingeot et Philippe Besson[1] –, les agençant à sa guise). Et le dernier plan, où nous voyons – où nous croyons voir – les deux fils deviser sur le parvis de l’établissement scolaire, nous renvoie à nos propres doutes.

Par ailleurs, il nous faut insister sur la constante et entière neutralité des images vidéos, qui ne présentent jamais le moindre élément objectif permettant éventuellement de justifier la terreur paranoïaque d’un Georges/Auteuil dont les mensonges et la culpabilité tendraient même à relativiser les faits... Il n’est pas interdit à vrai dire, à considérer l’étrange relation du drame par Georges/Auteuil à sa femme – relation d’ailleurs suivie de la prise de somnifères – d’imaginer que le suicide lui-même, ainsi que toute cette histoire, ne sont que pures inventions, rêve ou fantasme, de sa part (même si demeure, diégétiquement parlant, la preuve vidéo de cet acte désespéré)… Mais l’important, ici, est que les images vidéo ne sont signifiantes qu’en tant qu’elles sont investies par Georges/Auteuil de ses propres désirs, angoisses, souvenirs ou fantasmes refoulés, de sa mauvaise conscience : de la même façon le spectateur ne cesse d’interpréter, de mettre les images en relation, de construire sa propre fiction. D’une certaine manière, les images vidéo, dont l'auteur reste inconnu (tout le monde est suspect, y compris son fils Pierrot, y compris son ami Pierre) sont les moins signifiantes du film… De ce point de vue, le trauma franco-algérien originel, dont nous ne voyons qu’une représentation onirique, donc douteuse, pourrait bien n’être qu’un leurre, appât fantasmatique destiné à mieux nous tromper : ce que le film nous montre ne serait pas tant la révélation d’un secret enfoui que le dévoilement d’un inconscient, c’est-à-dire, en d’autres termes, l’investissement des images du film par le spectateur lui-même – c'est-à-dire, ce qu'il ne montre pas. Ainsi seraient justifiés ces dialogues étranges, presque incohérents, où Georges/Auteuil ne répond pas tant à ses interlocutrices qu’à ses démons intérieurs : quand sa mère (Annie Girardot) lui demande (je cite de mémoire) « tu y penses parfois ? », celui-ci répond : « A qui ? » et non, comme l’on pouvait s’y attendre, « A quoi ? », et lorsque sa femme lui demande, lors de la relation du drame : « Qu’est-ce que tu as fait ? », Georges/Auteuil répond étrangement : « Quand ? ». Surgissement de l'inconscient dans le Réel. De même, ce que je n’avais pris, bêtement, que comme un pesant arrière-fond politique (les images du conflit israélo-palestinien que ne cessent de diffuser les médias) contribue sans nul doute à susciter, ou du moins à consolider la paranoïa du héros. Mieux : le climat de doute ontologique instauré par le réalisateur nous rend suspectes ces images télévisuelles, dont nous savons qu’elles sont montées, commentées, agencées de façon à susciter une réaction précise.

 

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Il n’est donc rien dans Caché qui ne soit mensonge, illusion. Il n’est aucune image, jusqu’au violent suicide de Majid/Bénichou – à la vue du rasoir, le spectateur s’attend à voir l’Arabe agresser Georges/Auteuil –, qui ne puisse être mal interprétée. L’intervention comique de Denis Podalydès, au cours d’un dîner, est quant à elle seulement justifiée par son muet avertissement (tout ce qu’il vient de raconter, cette abracadabrantesque histoire de réincarnation canine, était pure invention destinée à surprendre ses auditeurs – et les spectateurs du film). Songez aussi à la disparition du fils : quel spectateur, cette fois encore, n’a pas suspecté l’enlèvement alors que l’adolescent se prélassait sans doute dans les bras de quelque jeune fille délurée ? Dans ces conditions, pourquoi Majid se suicide-t-il devant sa caméra ? Comment justifier cette scène, et cet acte terrible – dont la conséquence picturale,également motif de l'affiche officielle, rappelle à la fois la pochette de l'album mythique du groupe d'Alan Vega, Suicide et la fresque sanglante projetée par un bras tranché, sur un mur vierge, dans Ténèbres de Dario Argento ? Même si nous écartons, preuve vidéo à l'appui, la pure et simple négation des faits, nous sommes en mesure d’apporter un début d’explication. En premier lieu, Majid paraît pauvre, désabusé, dépressif. En second lieu, si lors de leur confrontation Majid semblait inquiétant, sarcastique, vraisemblablement coupable, la scène revue par l’image vidéo ne nous montre qu’un Georges/Auteuil menaçant, presque hystérique, face à un Majid amical et effondré… Sans doute n’en fallait-il pas plus pour décider cet homme brisé à franchir la dernière porte… Car en fin de compte, avouons que nous ne savons fichtre pas qui, de Majid ou de son fils, de Georges lui-même ou de Pierrot, de Pierre ou de la femme de Georges – sur qui pèse un soupçon d'adultère –  a enregistré ces cassettes VHS. Peut-être même pourrions-nous, si le film était clos, identifier plusieurs « coupables », comme dans les gialli de Mario Bava et Daro Argento (Ténèbres, encore)...

Si Michael Haneke nous manipule, cet indispensable cinéaste-légiste de l’ère iconique post-panoptique nous propose dans le même temps de disséquer les moyens dont il dispose. Plus que le passé trouble d’une France coupable – qui n’est cependant pas évoqué à la légère –, le sujet du film n’est autre que le spectateur lui-même, pris en flagrante hallucination schizomatographique, forcé de s’avouer in petto combien ses efforts pour paraître, ou pour dissimuler, combien sa foi presque inébranlable en nos conventions sociales, sa soumission aux codes esthétiques, pourraient se révéler dangereux… A ce titre, le bien nommé Caché, plus labyrinthique qu’il n’y paraît – et qu’il me tarde de revoir afin d’en mieux étudier la dialectique souterraine –, pourrait bien être, avec Le Septième continent, Benny’s Video et La Pianiste, l’une de ses meilleures réalisations.



[1] A propos de Philippe Besson, je crois n’avoir jamais rien lu d’aussi creux, d’aussi vain, d’aussi platement policé, d’aussi VIDE que son Arrière-saison chez Julliard. D’un tableau de Hopper, Besson fait un roman sur un étrange principe esthétique : entre deux phrases de dialogues, il nous assène des pages et des pages d’inutiles explications de texte…

Commentaires

Mon Transhumain préféré (le seul que je connaisse en fait mais cela n'ôte rien au fait que j'éprouve pour toi une certaine tendresse proprement (n'ayons pas peur du mot) stupéfiante),

Je veux bien suivre la logique intellectuelle du raisonnement de ton ami Sébastien mais je crains que vous (lui puis toi à sa suite) ne soyez aveuglés par une réflexion un peu trop "haute" (ouh là voilà que je te flatte) pour un cinéaste (je ne parle pas d'Haneke lui-même que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam) qui - par nature - reste tout de même en retrait des pensées subversives. Cite-moi un seul cinéaste vraiment subervsif ?

Haneke comme ses frères de caméra fait ce qu'il peut mais, soyons honnêtes, il y a tout de même un fossé vertigineux entre la pensée d'un écrivain et celle d'un cinéaste. Oui, j'affirme ici la suprématie de la littérature sur le cinéma, parce que ce sont les livres qui seuls m'éblouissent - et toi aussi j'en suis sûr - tandis que les films m'amusent, m'émeuvent parfois, me laisse interrogateur (de temps en temps) mais jamais "sur le cul".

Je viens de faire un petit texte sur "Match Point" : je m'attache - comme toujours - à y déceler des traces de subversion (et, dans ce cas précis, je crois y parvenir assez bien) mais comme tout cela est laborieux...

Je ne pense pas qu'Haneke ait caché quoi que soit, malheureusement (ou heureusement en fait : le monde en serait bouleversé). Il logique ses métrages, point final.

Ecrit par : Newbie Ocean | 02/11/2005

Je pensais bien que cela ne m'arriverait jamais, du moins en cette vie non-transhumaine mais : je suis parfaitement d'accord avec NO.
Et admets, tout comme lui, la supériorité incontestable de l'écrit sur l'image, à une ou deux expressions près, déjà citées : par exemple, le livre Saraband ne vaut rien si on le compare au film (comme d'ailleurs presque tous les bouquins de Bergman). Tarkovski, écrivant, s'en tire mieux et, d'une certaine façon, l'adaptation du livre des frères Stougatski est bien supérieure au livre mais tout de même, ne tournons pas autour du pot : face à un véritable chef-d'oeuvre littéraire, le cinéma est muet (ou plutôt aveugle)...
Je crois que tu intellectualises trop sur Haneke même si ta lecture est tentante. Au fait, j'y ai noté de drôles d'écarts avec tes commentaires laissés che LM...

Ecrit par : Stalker | 02/11/2005

Oh, le vieux serpent de mer : l'image serait moins importante que l'écrit. Et pourquoi ? Parce que, assène Newbie Ocean, sûr de lui : "parce que les livres m'éblouissent tandis que les films m'amusent". Raisonnement implacable, démonstration irréfutable.

On se croirait au début du XIXème siècle, quand l'establishment se pinçait le nez devant les images qui bougent, divertissement populaire, et donc indigne de l'intérêt des élites, vulgaire, sentant le soufre. Tout sauf de l'Art - avec un grand "A" comme dans Aveuglement.

Depuis, il y a quand même eu Lynch, Hitchcock, Kubrick, Hawks, Welles, Kurosawa... Et pourtant, on continue à subir périodiquement ce discours idiot (cf. Zagdanski).

Étonnant (et décevant) que le Stalker se rallie aussi à ce genre d'a priori trop rebattus, lui qui pourtant sait bien que les genres les plus sous-estimés (science-fiction, anticipation, fantastique...) ne sont pas les moins susceptibles de produire des chefs-d'oeuvres.

Car il n'y a pas d'arts mineurs, de modes d'expression "supérieurs" à d'autres : il n'y a que de grands artistes et de médiocres exécutants. Toute tentative de hiérarchisation entre cinéma, littérature, théâtre, musique, etc., etc., n'est au fond révélatrice que des préférences subjectives (au mieux) ou des préjugés (au pire) de celui qui l'ânonne.

Merci en tout cas, Monsieur Le Transhumain, de reconnaître l'importance d'un film si tragiquement sous-estimé (par exemple sur le site "Contrechamp", si souvent excellent par ailleurs : http://contrechamp.kaywa.com/p398.html), et de lancer quelques intéressantes pistes d'interprétation.

Ecrit par : George Kaplan | 02/11/2005

Juan, si les propos tenus ici diffèrent de ceux abandonnés chez Cinématique, c'est qu'entre temps, j'ai à nouveau discuté du film avec Sébastien, dont le regard est le plus acéré qui soit. Par ailleurs, de nombreux éléments me sont revenus en mémoire, s'emboîtant les uns aux autres pour former une ébauche, pardonnez ce terme, de "système". Mais je l'ai dit : notre interprétation mériterait d'être sinon validée, du moins étayée par une seconde vision du film. Et ce n'est pas pour rien que jusqu'ici, pressentant qu'il me manquait quelque chose, j'avais préféré rester muet sur le sujet. Enfin, tu sais mieux que quiconque que l'étude même sommaire d'une oeuvre modifie notre perception.

Non, Newbie et Juan, vous ne m'aurez pas sur ce terrain. Après d'autres, plus éminents que moi, j'ai écrit dans mon article "Schizomatographe-1" pourquoi le cinéma, plus que tout autre, est un art d'essence poétique, dont la cible privilégiée est notre inconscient - ce qui sous-tendrait d'ailleurs, si l'hypothèse développée n'est pas fausse, toute la construction de "Caché". Que cet art, comme la littérature, soit dévoyé par la meute de proxénètes qui l'exploitent, je n'en doute pas, mais de grâce, ne cédez pas à cette facilité, véritable insulte à votre intelligence. Ah ! et puis, je n'ai même pas envie d'argumenter, c'est trop bête. Il me suffit de lister les oeuvres qui, contrairement à Newbie, m'ont transporté, m'ont plongé dans des abîmes de réflexion, jusqu'à l'obsession, parfois aux frontières de la folie, pour balayer vos objections. Allons Juan, Georges a raison, avoue que tu as parlé un peu vite...

http://findepartie.hautetfort.com/archive/2005/08/14/schizomatographe-1-%E2%80%93-pararealisme-ontologique.html

Ecrit par : Transhumain | 02/11/2005

Mon vieux George Kaplan,

Désolé de ne parler que de ce qui me concerne et me touche. Seules les expériences valent la peine que l'on s'épanche et, de ma vie, je n'ai jamais senti chez un cinéaste une intelligence critique aussi puissante que chez le plus petit écrivain un tant soit peu... écrivain !

Il suffit d'ailleurs d'écouter ou de lire un cinéaste parler : charabia bien-pensant, moralisme à deux balles sous couvert de prétendue subversion (ne me confonds pas je te prie avec Zagdanski, qui ne sait littéralement pas écrire).

Tu peux librement jouir du spectacle d'un Gus Van Sant quand il fait l'"elephant", louer la novation et tutti quanti, il y a belle lurette que la littérature (il suffit d'ouvrir Faulkner) s'est coltinée ces soit disant "audaces formelles". Quant au fond... faut-il vraiment s'étendre ?

Tu as raison sur un point cependant : il faut juger les oeuvres. C'est en tous les cas ce que j'essaie de faire ailleurs, d'extirper une signification par-delà l'image, bien conscient cependant que j'excéde (le jeu intellectuel est toujours jouissif), dans la plupart des cas, la pensée du réalisateur.

Voici d'ailleurs ma contribution au débat sur "Caché" : http://www.benzinemag.net/cinema/cache.htm

Ecrit par : Newbie Ocean | 02/11/2005

Je vois, Newbie, que tu restes campé sur tes positions. Je viens de lire ta critique qui, à la rigueur, aurait été valable si "Caché" avait été un roman... Car comme la plupart des critiques, y compris professionnels, tu sembles appréhender l'oeuvre comme discours, alors qu'elle n'est toujours que DIALECTIQUE. Critiquer le cinématographe, c'est s'intéresser aux articulations des éléments pro-filmiques, non au synopsis, non au scénario (qui ne fait pas sens en lui-même - dramatique méprise -, mais seulement lorsqu'il est mis en scène, c'est-à-dire démultiplié, poétisé). Une image, un ensemble d'images, ne sauraient être réduits à une intention, un discours monosémique. Comme d'autres, tu as tendance à ne pas considérer ce qui, dans un film, est spécifiquement cinématographique, mais seulement ce qu'il hérite du roman. L'erreur, primaire, n'est pas nouvelle, mais je m'étonne que tu la reproduises avec un tel empressement... Citer Faulkner pour discréditer le cinéma ? Pourquoi ne pas comparer plutôt, au hasard, n'importe quel Cassavetes, ou n'importe quel Cronenberg, aux petites crottes de la rentrée littéraire ?
Quant à tes propos gratuits sur l'intelligence des cinéastes, ils ne reposent que sur ton évidente mauvaise foi. Tout dépend du cinéaste...

Ecrit par : Transhumain | 02/11/2005

C'est le rapport entre le discours et la façon dont il est produit qui compte mais dans ce cas précis il n'y a rien d'autre qu'un discours mis en images, ce qui fait le fond de la plupart des films.

Je ne cite pas Faulkner pour discréditer le cinéma mais pour rétablir quelques vérités.

Quant à la rentrée littéraire, ce n'est qu'un amas de livres publiés. La littérature y est, en grande partie étrangère.

Regarde et écoute les films de Truffaut : on est en plein dans le complexe littéraire. Je préfère tant qu'à faire cent fois un Wong Kar Wai, chiadeur à la limite du burlesque, mais qui au moins cherche des réponses purement cinématographique.

Ecrit par : Newbie Ocean | 02/11/2005

Permettez, puisque nous semblons marcher sur des oeufs ?
Bien. Primo : je suis un fanatique absolu du cinéma, évidemment du bon (pas besoin de les citer, avec Transhu, Maubreuil et Slothorp nous avons, grosso modo, je dis bien grosso modo, les mêmes références).
Ensuite : bien évidemment, je suis d'accord, comment pourrais-je prétendre le contraire, que chaque rentrée littéraire est, dans son ensemble (je dis bien : dans son ensemble) une vaste fumisterie. Evidemment encore, certaines grandes oeuvres de cinéma ENTERRENT nombre de livres, etc.
MAIS : redscendez sur terre les amis, malgré l'inestimable admiration que je porte à un Bergman, à un Tarr, à un Tarkovski, à un Bresson ou à un Rohmer, il est inutile de tenter de comparer l'infini des interprétations contenu par un chef-d'oeuvre littéraire avec celui d'une oeuvre équivalente du cinéma, disons, pour faire bref, un classique.
Faulkner ? Très bon exemple : qu'est-ce qui peut être mis au-dessus du Bruit et la fureur, Absalon, Absalon !, Parabole, que sais-je encore ? Rien. Qu'est-ce qui peut être mis au-dessus de Dante, Dostoïevski, Kafka, Cervantes, Shakespeare et quelques autres ? Strictement rien. Voyons, vous semblez oublier un léger détail : je ne conteste absolument pas la primauté du génie cinématographique mais... le seul point, c'est que, le plus souvent, les grands cinéastes sont AUSSI, j'allais dire d'abord, d'immenses lecteurs, qui placent leurs romanciers fétiches à des coudées au-dessus de leur PROPRE ART. Vous en doutez ? Relisez les bouquins de Bergman et le Journal de Tarkovski... Je n'évoque pas même Bresson par rapport à Bernanos.
Vous allez me dire : Juan, malin, tu biaises puique tu évoques ici et dans le post précédent le cas d'oeuvres littéraires adaptées au cinéma. Pas seulement et puis j'ai dit que, par exemple, Stalker du cinéaste est INFINIMENT supérieur au bouquin strougastkien... Contre-exemple avec le Dune de Lynch...
Transhu : tu es condamné, par le tribunal populaire des marxistes bouveurs d'huîtres creuses, à passer 20 ans de ta vie, avec tout le confort requis, sur une île paradisiaque mais absolument seul. Tu y as un écran géant et la possibilité de choisir 3 ou 4 livres considérés par la tradition comme des monuments. Que fais-tu ? Ecoute, j'avoue que me projeter sous les étoiles Apocalypse Now serait un bien beau plaisir mais je résisterai pas à lui préférer Coeur des ténèbres...
La grande oeuvre est celle, vous le savez, qui empêcherait un condamné à perpétuité de se suicider : je me vois mal emprisonné et regarder sans fin le Sacrifice, pourtant génialissime oeuvre, parce que sa matière même est puisée dans la littérature russe et sa spiritualité et que celles-ci, banalité, puisent leurs sources au Livre des livres.
Bordel, je ne suis pas un bigot mais l'unique Livre transportable quel que soit le lieu, même condamné à vivre 50 ans de ma vie dans la même pièce qu'Assoupline, serait la Bible, qui contient tous les autres.
Allez messieurs, à vous, je rigole par avance de celles et ceux qui vont oser jouer les tartuffes en me prétendant le contraire.

Ecrit par : Stalker | 02/11/2005

Mon Juan, tu t'égares, et appelle moi transtartuffe si tu veux, nous rirons un bon coup entre talkers : ton seul argument, finalement, une gratté le vernis de tes propos, est donc purement chronologique - pour le reste, je sais que les grands cinéastes sont d'une modestie infinie, quand les écrivains, eux, parce que précisément leur art est le plus "respectable" aux yeux des spongieux esprits de la culture officielle, n'hésitent pas à afficher la plus effrontée prétention. Chronologique, donc : oui Juan, d'accord, inutile de le nier, la littérature est plusieurs fois millénaire quand le cinéma est tout juste centenaire. Inutile de le nier, notre culture est donc essentiellement, constitutivement, littéraire. Inutile de le nier : un bouquin, même volumineux, est plus aisément transportable sur une île déserte que de lourdes bobines, un projecteur et un écran. Mais si je dois choisir entre d'une part la Bible, et d'autre part un nombre conséquent de films choisis par mes soins, dont la durée cumulée équivaut à la lecture du Livre, je n'hésiterai pas à finir mes jours dans le monde intermédiaire du cinématographe. Tout ça est ridicule, tu ne trouves pas ?
Tu me stupéfies, Stalker, dont le pseudonyme se réfère au film, non au livre : ne saisis-tu pas que le moindre plan du film d'un maître contient l'univers ? Ecoute, j'ai commencé à me plonger sérieusement dans l'étude de Spider : je crois, sans mentir, que je pourrais continuer à creuser, à interpréter, à m'engloutir indéfiniment dans la moindre de ses séquences, jusqu'à la fin de mes jours, dément privilège qu'à tort ou à raison je n'accorderais peut-être à aucun livre. Mais ces comparaisons sont absurdes. Il n'y a aucune raison, vraiment aucune, de choisir entre deux arts. Aussi, Newbie, Stalker, cessez donc de vous agiter en tous sens : ce débat, auquel j'ai eu la faiblesse de participer, est franchement inepte.

Ecrit par : Transhumain | 02/11/2005

Transhumain, tu écris : "Tu me stupéfies, Stalker, dont le pseudonyme se réfère au film, non au livre : ne saisis-tu pas que le moindre plan du film d'un maître contient l'univers ? Ecoute, j'ai commencé à me plonger sérieusement dans l'étude de Spider : je crois, sans mentir, que je pourrais continuer à creuser, à interpréter, à m'engloutir indéfiniment dans la moindre de ses séquences, jusqu'à la fin de mes jours, dément privilège qu'à tort ou à raison je n'accorderais peut-être à aucun livre."

Eh bien moi c'est strictement la même chose, mais transposée aux livres. Non, tu n'as pas accepté les termes de mon voyage : je t'ai dit que l'île était équipée de tout le confort (y compris matériel) donc, non, tu dois choisir entre UN SEUL film et UN SEUL livre, pas entre un Livre et des centaines de DVD...
Désolé, je veux bien accorder d'immenses pouvoirs au cinématographe mais franchement, tu confonds tout : ton talent critique et la richesse du film critiqué. Car enfin Olivier, je suis moi aussi fasciné par certains romans sur lesquels je ne me lasse pas d'écrire (Monsieur Ouine par exemple, oeuvre totale) mais je pourrais, AUSSI BIEN, ne pas me lasser d'écrire sur un livre bien plus mauvais... Tu le sais aussi bien que moi et nourris certaines nullités (le dernier Steiner sur l'Europe et j'ai failli écrire... Pogrom) de ton unique talent critique, certainement pas d'une lumière qui leur est propre. Ne puis-je comprendre cela ? Mais si puisque, comme toi, j'ai tout lu ou presque (blague, hein !).
Uniquement chronologique ? NON, NON, NON : j'ai parlé, il me semble, d'infini des possibles, tout simplement parce que Dante est infiniment plus actuel quel n'importe quel bouquin paru hier.
Eh, oh, la modestie des cinéastes, à d'autres l'ami...

Ecrit par : Stalker | 02/11/2005

Je n'ai vraiment pas envie de me battre sur ce terrain.
Ah ! et puis merde avec Steiner et son petit livre !

Ecrit par : Transhumain | 02/11/2005

"La grande oeuvre est celle, vous le savez, qui empêcherait un condamné à perpétuité de se suicider"

"Entre le chagrin et l'oubli je choisis le chagrin" : voilà qui pourrait relever le condamné, l'écarter de la mort (Une phrase immense tout de même, transcrivez moi ça au cinéma).

Ecrit par : Newbie Ocean | 03/11/2005

"le moindre plan du film d'un maître contient l'univers". Je souscris bien sûr à cette phrase du Transhumain. Juan, ne méprisons pas les images, elles n'enferment pas nécessairement, comparativement au verbe qui laisserait les portes de la psyché ouvertes. Je te cite Caillois qui dans "L'écriture des pierres", écrit ceci : " La vision que l’oeil enregistre est toujours pauvre et incertaine. L’imagination l’enrichit et la complète, avec les trésors du souvenir, du savoir, avec tout ce que laissent à sa discrétion l’expérience, la culture et l’histoire, sans compter ce que, d’elle-même, au besoin, elle invente ou elle rêve." Ce que dit Transhumain de Spider (dont l'analyse pourrait l'occuper une vie entière), je le dis des Fraises sauvages et sans doute de Huit et demi. L'oeuvre d'art (véritable, évidemment) ouvre au questionnement sans fin, quel que soit son support.

Ecrit par : Ludovic | 03/11/2005

"Entre le chagrin et l'oubli je choisis le chagrin [...] Transcrivez-moi ça au cinéma ?" Fastoche, Newbie : Kiju Yoshida l'a fait dans "Femmes en miroir".

Au jeu des exemples, facile de trouver des contre-exemples. Et quel pamphlet saurait dire la barbarie de la peine de mort avec plus de puissance que le "Décalogue 5 (Tu ne tueras point)" de Krzysztof Kieslowski ? Quel poème nous dira la fragile beauté du monde avec plus de farouche lyrisme que "Koyaanisqatsi" ? Quel roman saura mieux décrire l'obsession amoureuse que le "Vertigo" d'Hitchcock ?

Quelle idiote manie de hiérarchiser les moyens d'expression... De vanter les mérites comparés de telle technique par rapport à telle autre, alors que seule l'oeuvre compte (et l'auteur qui, tapi derrière, nous y livre les clefs de son univers). On peut être plus sensible à un agencement de mots qu'à une image, ou inversement, mais par pitié ! évitons de nous considérer comme les infaillibles dépositaires du bon goût.

Sinon, on va continuer longtemps, comme ça. Imaginons la suite de la "controverse" :

- "Moi, je crois que la musique est le plus grand de tous les arts. Totalement transcendante, elle touche directement l'âme sans passer par la platitude des mots et la banalité des idées. Sur une île déserte, il suffirait de prendre un bout de bois et une noix de coco vide, ou de lancer sa voix vers le ciel, pour réenchanter le monde. Et puis, comment oser comparer Bach ou Beethoven avec de minables petits écrivaillons ?"

- "Moi, je pense que c'est la peinture et la sculpture qui écrasent tous les autres moyens d'expression : ce sont les premiers de tous les arts (nos lointains ancêtres les ont maîtrisés bien avant l'écriture) et ceux qui sont parvenus à la plus haute forme de raffinement. Sur une île déserte, il suffirait de trouver quelques pigments pour avoir de quoi s'occuper pendant mille éternités. Franchement, je n'échangerai pas un baril de Raphaël contre dix de Houellebecq."

- "Eh bien moi je crois que c'est le macramé qui est le plus grand de tous les arts. C'est fou tout ce qu'on peut exprimer à l'aide de quelques bouts de tissu tressés ensemble. Je défaille rien qu'en voyant une nacelle cache-pot. Et quand on ajoute des perles, on touche au sublime, littéralement ! Non, aucun roman n'arrive à la hauteur de ce que sait faire Ghislaine, qui anime l'atelier macramé à Ploumezouc-la-Bruyère. Je crois que c'est elle que j'amènerai sur une île déserte."

Etc., etc. Ad nauseam.

Ecrit par : George Kaplan | 03/11/2005

C'est vrai, Georges, mais il faut avouer que sur ce point, le Stalker a raison : entre le plus beau livre, le plus beau film, le plus beau tableau, le plus bel opéra du monde à emporter sur l'île déserte, j'emporte, la mort dans l'âme, le livre. Ca me fait mal de dire ça (surtout en ce qui concerne l'opéra, car schopenhaurien en diable, je pense aussi que la musique est l'essence du monde et qu'il n'y a rien de plus beau et de plus vrai qu'une mesure de Mozart) mais je suis sûr que, malgré tout, je lirai jusqu'à la fin de mes jours la Bible et Proust, alors, qu'à un moment donné.... je connaîtrai PAR COEUR "Les Noces de Figaro" ou le vingt-troisième concerto pour piano ou "8 1/2" et "L'Aurore". Il faut dire aussi que je ne suis pas musicien - que je ne sais donc pas lire la musique. SI JE SAVAIS LIRE LA MUSIQUE, ALORS LA EN EFFET JE CROIS QUE J'EMPORTERAI DES PARTITIONS PLUTOT QUE DES TEXTES. Si je pouvais lire Bach ou Mozart, ce sont eux que je lirai avant même la Bible. Car la Passion de Saint Matthieu ou celle de Saint Jean, elles y sont dans Bach ! Oui, en y réfléchissant, "prima la musica, dopo le parole".
Bien sûr, tout cela est absurde, car ce n'est pas parce que nous allons mourir qu'il faut faire tous les jours comme si nous allions mourir.

Sur "Caché", j'ai bien peur d'être de l'avis de l'avis de Juan et de NO. Tu intellectualises trop, cher Transhumain, un film assez bêtement culpabilisateur (qui dit en gros qu'on est coupable à six ans d'avoir fait une méchante farce à un copain.... Alors qu'on ne cesse de crever de l'infantilisation générale des adultes, Haneke lui, parle d'une "adultisation" des enfants, ce qui revient au même.) et comme toujours avec lui, plutôt lourdingue et je-m'as-tu-vu-poser-ma-caméra. Et puis, l'éloge suprême qui consiste à dire que ces images sont avant tout des réflexions sur les images, ou que c'est un grand film sur le cinéma (comme on dit que tel livre est grand parce que "c'est un grand livre sur la littérature") a fait son temps. La mise en abîme finit par tourner en rond.
Surtout avec Michael Haneke qui m'a toujours semblé être en retard sur les sujets qu'il abordait. Quand il fait "Funny games", on dirait qu'il n'a jamais vu "Orange mécanique", quand il fait "La pianiste", qu'il n'a jamais vu aucun film de Bunuel ("El", "Le fantôme de la liberté", "Belle de jour") ou de Lynch ("Blue velevet") ou de Cronenberg ("Crash") pourtant mille fois plus "modernes" que lui sur le même sujet (et dernièrement, "La secrétaire" de Steven Shainberg, toute modeste soit-elle, écrasait de sens et d'intelligence cette pauvre pianiste), j'irai même jusqu'à dire qu'il n'a même pas lu Freud, et quand il fait son "Caché", qu'il n'a jamais vu aucun Hitchcock. Car, pardonne-moi, mais la manipulation du spectateur par l'hallucination, la schizomatographie, non seulement est l'essence du cinéma (et sur ce point, je te suis entièrement sur ta définition du cinéma), mais est aussi vieille q