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Et Expecto - 2 - Vae Victis

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Hugo Klossowski : de simples mots, couchés sur le papier ou sur l’écran dix-sept pouces d’un dieu schizophrène équipé d’Internet à haut débit – pixels lumineux trouant les ténèbres d’un blog céleste.
L’excroissance : un fantasme psychopathologique – une fiction.
Vous me croyez fou… Vous vous dites : à quoi bon théoriser ainsi…
Brundle-Fly n’était né pour devenir mouche ; rien en revanche ne me caractérise a priori sinon l’attente, sinon l’incertitude : je suis Hugo-Ténèbres, comme la nuit qui recouvre de son voile obscur cette ogive de chair surgie du néant, clitoris érectile niché, sournois, sous mon bras gauche.
Hugo-Ténèbres, l’homme-paragraphe, n’est pas sans savoir qu’une mutation sauvage peut se révéler fulgurante.
Hugo-Ténèbres, l’homme-paragraphe, n’est pas sans savoir qu’une mutation sauvage peut se révéler désastreuse.
Fatale.
J’ai appris depuis longtemps à m’accommoder de mes crises hypocondriaques. Je crois qu’elles sont principalement dues à ma nature angoissée. A défaut de les vaincre – ce qui paraît, hélas, définitivement exclu –, je ruse et les accepte comme un mal acide mais inoffensif. Je m’adapte. Combien de fois me suis-je cru sur le point de passer l’arme à gauche, sur la seule foi d’un membre vaguement engourdi ou d’un furtif élancement dans l’épaule ? Combien de (cancers). Combien de (sidas). Savez-vous ce que c’est, que de se recroqueviller au fond de son lit, en tremblant, en chialant comme une petite fille effrayée par un cauchemar atroce, attendant que la mort, cette chienne, vous emporte ?
L’important, si l’on veut éviter une crise, est alors de ne pas prêter attention aux signaux d’alarme biologiques qui se déclenchent à la moindre occasion, ou plutôt de les dévier. Il suffit d’un rien – une toux soudaine, une douleur fugace – : le nerf sollicité transmet un ordre au cerveau. Action quasi instantanée, imparable. La solution consiste à intercepter la réaction du cerveau à ce stimulus. Il faut alors être capable de dévier l’information vers un canal secondaire, d’opérer en un temps quasiment nul une dérivation automatique. Si l’opération réussit, l’information est expulsée de la zone critique avant terme. Reste à savoir dans quel secteur obscur du cerveau cette propagande nerveuse est stockée… Je crains le jour où la bonde cèdera…
Mais soyez rassurés. A force d’entraînement, je suis passé maître dans cet art insoupçonné de l’espionnage synaptique. Il me suffit de fixer mon attention sur un fantasme : l’interception prend la forme d’un corps féminin sur les courbes duquel l’information dangereuse, décontenancée, ne peut que rebondir. Il ne s’agit pas de n’importe quel corps cependant : ni d’un corps anonyme ni du corps d’une femme aimée, mais bien de la quintessence de la Femme ultime telle que la conçoit mon inconscient – pour ce que j’en sais. Deux seins lourds, gonflés de lait. Un ventre rond, outrageusement fécond. Des hanches larges, des fesses généreuses, des cuisses puissantes. Confrontée à cet archétype femelle, l’information empoisonnée n’a d’autre choix que de s'écouler, vaincue, vers un canal d’évacuation. Et l’indicible angoisse causée par la réception du premier message disparaît dans les limbes de la matière grise.
Mon organisme demeure en perpétuel état d’alerte, Cerveau-Monde contre Corps-Dévorant, guérilla intérieure aussi inextricable que le conflit israélo-palestinien, mais cette petite ogive de chair sous mon bras gauche (le membre le plus proche du cœur, est-ce un hasard ?), n’est pas le fruit, même pourri, d’une imagination trop fertile. Je l’ai palpée pendant près d’une heure dans mon lit, à mon réveil, n’osant respirer qu’avec d’infinies précautions, de peur qu’elle ne se mette à suppurer, à s’étendre, à se propager, à m'engloutir.
Un mot m’est d’abord venu à l’esprit, ce mot infect que mon inconscient pourtant bien rôdé s’était efforcé de taire par tous les moyens. Une fois prononcé, même mentalement, mot et concept avaient fusionné : ils se sont mis à proliférer dans mon esprit, à progresser pas à pas, neurone par neurone jusqu’à saturation, contamination synaptique, parfaite métaphore du concept ainsi assimilé. Ce mot ?
(Cancer).
Permettez-moi de le chuchoter seulement – l’entendre m’est un supplice – ou, comme ici, d'y apposer de salvatrices parenthèses.
Etait-ce une tumeur maligne ? Ma vigilance mécanique avait-elle été trahie par l’absence de douleur ?
Curieusement, cette effroyable évocation, cette maladie dont le nom même vous ronge frénétiquement, a disparu aussi rapidement qu’elle était apparue. Une main posée en coupe sur mon bas-ventre, les doigts de l’autre frôlant le bouton de peau sous mon bras gauche, je me surpris même, dans cette même chambre, à songer au cancer avec sérénité, à lui ôter ses parenthèses, comme si l’évocation de ma peur la plus viscérale était enfin neutralisée – et non exacerbée – par ma nouvelle configuration physiologique. Je pouvais même en prononcer le nom à haute voix, sans frémir, à l’abri des habituelles sueurs froides. J’étais confusément convaincu que si je restais immobile sous mes draps moites, respirant à dose homéopathique, l’excroissance me protègerait des ennemis extérieurs.
Absurde ! Me protéger de quoi au juste ? Des bombes ? Des rats ? De la racaille ?
Pourtant, la caresser du bout des doigts, l’effleurer de la pulpe de l’index me rassurait indéniablement, d’autant qu’il me semblait – mais je ne puis en jurer – qu’elle réagissait imperceptiblement, qu’elle se tendait telle un téton, un clitoris ou un pénis. Si l’éventualité d’un troisième téton ne m’enthousiasmait pas outre mesure, celle de posséder un clitoris, au contraire, comblait mes appétits hermaphrodites ; mais l’idée d’avoir une deuxième bite a fini par l’emporter haut la main…
Après une heure de tergiversations, de fantasmes et de délires enfiévrés, à me demander si je n’étais pas tout simplement en train de rêver, si je n’allais pas me changer soudain en cafard, pourquoi pas, comme dans La Métamorphose, ou bien en poulpe ou en méduse, sait-on jamais, avant de me réveiller, alors, dans des draps trempés de sueur, je me suis finalement redressé sur les coudes avec précaution puis, constatant que conformément à mon intuition, rien ne se passait, et que je conservais par ailleurs toute ma raison claire, nette, froide, je me suis simplement levé, comme si de rien n’était.
Et la chose, elle, était toujours là.

Ce matin, j’ai connu le désespoir.
Ce matin, je suis devenu un autre.
Ce matin, je me suis douché.
Vous vous dites : à quoi bon…

La petite gangue attend toujours son heure sous mon aisselle tandis que le métro se fait attendre ; anomalie tapie dans un buisson ardent de poils humides et soyeux, écriture dermique invisible aux yeux du monde sous mes vêtements.
Stigmate du troisième type.
Révélation mystique.
Illumination religieuse.
Mon corps est un objet narcissique d’auto-adoration, dieu de lui-même et uniquement de lui-même. Les faits sont là : l’ogive clitoridienne existe sans le moindre doute possible. Il me suffit de glisser une main à la naissance de mon bras pour le vérifier. Seulement, dans l’univers solipsiste qui se dessine, où créateur et créature se confondent en un anneau de Möbius temporel, je ne suis pas tout à fait certain de ne pas l’avoir créée ex nihilo. Pas tout à fait…
Les néons de la station ont ravivé l’ombre de Philip K. Dick. Perception du réel. Manipulation mentale. A présent, l’ombre paranoïaque me suit pas à pas, sans qu’il soit possible de déterminer qui, de moi ou d’elle, initie le mouvement. Je songe à la chaise de Wittgenstein : si je ferme les yeux, existé-je encore ?


J’entrouvre ma serviette et en extrais un lecteur MP3 en plastique vert émeraude que j’enfourne dans une large poche de mon manteau de cuir. Je démêle rapidement les fils entortillés des écouteurs ergonomiques et les introduis dans le creux de mes oreilles. Gestes bien rôdés, aisance de l’habitude. Ma main plonge dans la poche et atteint sa cible sans hésitation. Play. Le lecteur démarre au quart de tour et après un léger bip sonore, les premières notes des guitare mélancoliques et aériennes de Gospeed You Black Emperor percutent mes tympans avant d’être codées puis décodées, d’impulsions nerveuses en émotions esthétiques, passées au tamis de ma topographie neuronale en mouvement perpétuel.
Yanqui XO, l’album le plus brut, le plus dépouillé du groupe, a investi mon lecteur MP3 tel un bernard-l’hermite depuis la fin de l’été, et rien ni personne ne semble en mesure de l’en déloger. Aucune voix, aucun sample, aucun ajout électronique – Godspeed côtoie cependant, dans mes fichiers, l’électro reptilienne, organique, d’Amon Tobin – ne vient souiller la pureté des instruments, c’est un Requiem de notre temps, de la musique d’après l’Apocalypse, de la musique d’inframonde, stase temporelle, épiphanie sensorielle.
Je ne regrette pas d’être né, le temps d’un mouvement, le temps d’un disque.
La fin, la chienne, peuvent attendre.
Un homme, manteau de cuir anthracite : moi.
Un accord.
Je suis vivant, et putain, vous êtes morts !

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Commentaires

  • Avez-vous ouvert un paquet de cigarettes acheté au hasard dans un magasin dans lequel vous n'étiez jamais allé... ?
    (un fan de "celui qui aime les chevaux")

  • Eh bien non, en fait je ne fume plus, et je supporte mal cet autre type de cigarettes que vous évoquez à mots couverts - celles-ci causent chez moi sueurs froides, tachycardie et sensation de mort imminente...
    Mais pour m'avoir fait rire en plein boulot, je vous joins aux autres blogs amicaux.

  • Nulle référence stupéfiante dans mon propos, je ne faisais qu'évoquer (bêtement certes) Ubik (je suis vivant, vous êtes morts) et son auteur Philip K Dick, qui s'appela lui-même dans un livre ultérieur : Horselover Fat...
    Ravi néanmoins de l'effet involontaire de mon commentaire !

  • La certitude de l'inévitable finalité comme incitatif à vivre, vraiment vivre le temps qu'il reste. Today is the first day of the rest of your life...

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