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Une certaine idée de l'Europe

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« La folie des nationalités est cause que les peuples européens sont devenus de plus en plus étrangers les uns aux autres, et cette pathologique ignorance réciproque dure encore aujourd’hui ; elle a porté au pinacle des politiciens à la courte vue et à la main leste, qui ne se doutent même pas combien leur politique de désunion ne peut être nécessairement qu’un intermède. – C’est pour cela et pour d’autres raisons qu’il est aujourd’hui tout à fait impossible d’exprimer, qu’on feint de ne pas voir – à moins qu’on en donne une interprétation arbitraire et mensongère – les signes qui annoncent avec le plus d’évidence que l’Europe veut s’unifier. Chez tous les êtres vastes et profonds de ce siècle, la véritable tendance générale du travail mystérieux de leur âme a été de préparer la voie à cette nouvelle synthèse et d’essayer de réaliser en eux, par anticipation, l’Européen de l’avenir : ce n’est que par leurs façades, ou à leurs heures de faiblesse, par exemple en leur vieillesse, qu’ils ont appartenu à des « patries » ; – en devenant des « patriotes » ils ne faisaient que se reposer d’eux-mêmes. »
F. Nietzsche, Par-delà le bien et le mal.


Dans Une certaine idée de l’Europe (Actes Sud, « Un endroit où aller », 2005), George Steiner, non sans se présenter humblement (imitant le Bernanos de « L’Esprit européen et le monde des machines ») comme un non-spécialiste dont l’opinion est ainsi quasi illégitime, écrit : « L’Europe occidentale et la Russie occidentale devinrent la maison de la mort, la scène d’une brutalité sans précédent, que ce fût celle d’Auschwitz ou celle du Goulag. Plus récemment, le génocide et la torture ont réapparu dans les Balkans. A la lumière – devrait-on dire : dans les ténèbres ? – d’une telle réalité, croire à la fin de l’idée européenne et des lieux qu’elle habite est presque une obligation morale. De quel droit survivrions-nous à notre inhumanité suicidaire ? ». L’Europe qui, selon lui, se serait « suicidée en tuant ses Juifs », est-elle donc vraiment morte, pourrissante, déjà, comme la Baleine de Paul Gadenne, ou seulement endormie ? Ou alors peut-elle, symboliquement, ressusciter ? Est-il possible que sous les cendres des victimes des camps couve encore un feu prométhéen, un résidu culturel aussi ténu que persistant, susceptible en fin de compte de réanimer l’Europe en son Corps, en son Esprit ? La vraie foi, dit la jeune Odile dans la nouvelle de Gadenne, « cela doit ressembler aux atomes : il suffit qu’il y en ait un qui éclate… » La foi évoquée ici, de mon point de vue, n’est nullement celle, pour moi aussi étrangère que les pratiques sexuelles d’une race extraterrestre, en un dieu quelconque, mais plutôt la certitude que des entrailles de ce sombre cadavre peut éclore un nouvel empire dont il ne tient qu’à nous de conférer un visage lumineux.
Il se pourrait toutefois que cette « conscience » de l’Europe – ses langues spécifiques, ses arts, ses valeurs philosophiques et, évidemment, chrétiennes –, il se pourrait que ce fameux « esprit européen », ne soit pas concerné, ou seulement de loin (de haut ?), par le projet de Constitution européenne qui n’a pas pour objet, il convient de le rappeler, de ratifier une Idée, d’institutionnaliser une eschatologie ou de reproduire les erreurs des Lumières en imposant des valeurs universelles, mais bien d’accomplir un nouveau pas vers l’unification d’états qui, jusque dans un passé récent, n’ont cessé de s’entretuer, de suivre la voie d’une barbarie dont le christianisme lui-même est le complice deux fois millénaire : « D’autres facteurs ont certes joué leur rôle [écrit encore George Steiner], mais il est absolument impossible de dissocier de la chute de l’Europe dans l’inhumanité, de la Shoah, la désignation par les chrétiens du Juif comme déicide, comme héritier direct de Judas. C’est au nom d’une sainte revanche sur le Golgotha que les premiers pogroms ont embrasé la Rhénanie à l’orée du Moyen Age. De ces massacres à l’Holocauste, l’enchaînement est complexe, assurément, et parfois souterrain, mais incontestable aussi. […] Des crucifix tournent en dérision le périmètre d’Auschwitz. […] La vérité brutale, c’est que l’Europe a, jusqu’à présent, refusé de reconnaître ou d’analyser, sans même parler de le désavouer, le rôle multiple du christianisme dans la nuit noire de l’histoire. » Comment dès lors ne pas envisager sans regret l’absence de cet héritage dans un texte censé définir non une Idée, je le répète, mais une organisation, des principes d’échanges et de coopération entre Etats ? Comme George Steiner je crois qu’une « Europe postchrétienne pourrait émerger », une Europe de raison qui opposerait au nihilisme économique américain sa culture d’une richesse que nul ne lui conteste. Je dirais même qu’elle doit émerger, courant sinon le risque d’achever sa néantisation ou, et le résultat serait identique, de rester impuissante face aux ennemis qui, immanquablement, finiront par échouer sur ses rivages déserts.
Mais pour cela, l’Europe doit inévitablement cesser de dévorer ses propres entrailles. Sans doute devra-t-elle sacrifier, à plus ou moins long terme, ici une langue, là une tradition, mais qu’importe : c’est unies, fortes de leurs différences réconciliées, et non pas fondues en un amas informe, boursouflé, que les nations européennes pourront peut-être, à condition de ne pas céder à l’uniformisation générale, s’imposer comme une nouvelle puissance (plutôt qu’un territoire) dans les veines de laquelle coulerait le génie dans les domaines des arts, des sciences, des idées – autant dire l’essentiel –, en ne reniant rien de leur passé, aussi imposant soit-il, aussi terrifiant soit-il. Or la fin des conflits, la sauvegarde d’un environnement propice à l’émergence d’œuvres et d’idées dignes de survivre à nos organismes, exige que l’Europe se dote d’infrastructures adaptées au nouvel ordre mondial, à ses nouvelles possibilités comme à ses nouvelles menaces, dont le terrorisme est la manifestation le plus évidente : la haine d’une partie de l’Islam envers les occidentaux – et pas seulement contre les Etats-Unis – relève d’un véritable renversement des rapports de force entre massacreurs et massacrés, comme si, écrit Peter Sloterdijk dans son dialogue avec Alain Finkielkraut (Les Battements du monde, Pauvert, 2003), « après tous les massacres commis par les Européens, c’était maintenant le tour des non-Européens. » L’Europe, si elle veut sortir du cercle d’expiation qui la frappe – combien de Français, combien d’Européens, ont-ils ressenti les attentats du 11 septembre comme un châtiment mérité ?... Et combien, plus nombreux encore, se sentent responsables de la déportation des Juifs, au point qu’on parle volontiers de « devoir de mémoire », comme si nous devions, par quelque étrange anomalie génétique, porter l’Holocauste au plus profond de notre être ?... –, l’Europe, donc, n’a d’autre choix que de fonder son avenir sur de nouvelles bases, enfin débarrassée de sa culpabilité : elle doit non pas faire bloc – sachons éviter le repli autarcique tel que dépeint dans le surréaliste Cette chère humanité de Philippe Curval – mais plutôt partager les compétences, réaliser des économies d’échelles, organiser les réseaux de défense et de renseignement, bref : exister autrement que sous sa forme utopique, idéalisée, telle que la défendent les opposants à la Constitution. L’Europe actuelle s’est d’ailleurs construite, n’ayons pas la mémoire courte, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, dans le but avoué d’éviter que de telles abominations ne se reproduisent.
La pérennisation de cet état de paix suppose que les états concernés soient interdépendants, c’est-à-dire qu’ils s’agglomèrent en système, en véritable organisme où chaque atome soutient l’ensemble, où l’ensemble dépend de chaque atome. Les jeunes européens que nous sommes sont tellement habitués à vivre dans un contexte de paix qu’ils en oublient combien l’Europe organisée en est, pour partie, responsable – ils en oublient surtout combien eux-mêmes, individus citoyens, en portent la lourde responsabilité. Seulement aujourd’hui l’Europe présente un nouveau visage, plus étendu : elle compte désormais vingt-cinq états-membres. Cet agrandissement, ce remodelage géographique, politique, économique, nécessitent évidemment que l’Europe révise ses institutions actuelles, mal adaptées au nouveau contexte. Il n’est pas difficile de comprendre que les vingt-cinq états, trop différents les uns des autres, trop attachés à leurs héritages respectifs, ne pouvaient faire mieux que de produire un texte consensuel – ceci pour répondre à l’objection de Serge Rivron qui, en pointant les nombreuses zones d’ombres du projet de Traité Constitutionnel, ne réclame rien de moins qu’un texte répondant aux seules exigences françaises (lire la « disputatio » dans la Zone du Stalker, où les arguments de Francis Moury font mouche) –, ménageant aussi bien les ambitions des plus libéraux que les revendications des Européens les plus attachés aux acquis sociaux – ce qui laisse entendre, notez-le bien, que ces états conservent encore suffisamment de particularités pour ne pas entendre s’en séparer, ce qui devrait rassurer, pour un temps, les Cassandre d’une Europe en voie d’orwellisation avancée ; pour un temps seulement : l’homme ne pourra sans doute pas échapper à « l'épouvantable ennui d' une vie mécanisée sans âme » prophétisé par le polonais Stanislaw Ignacy Witkiewicz, l’auteur de L’Inassouvissement (L’Age d’Homme, « Classiques Slaves », 1970) hélas beaucoup moins connu que certain compatriote récemment célébré...
Le paradoxe auquel l’électeur est aujourd’hui confronté, et c’est là que réside la réelle difficulté de ce référendum, est que son vote n’exprimera pas sa volonté d’améliorer l’Europe dans telle ou telle direction : devant le constat de paralysie du système actuel, vous devez spéculer sur la réussite – ou l’échec – d’un nouveau système qui n’existe pas encore. Autrement dit, cette constitution – sans laquelle l’Europe, soyons clairs, ne disposera pas d’une défense commune, ce qu’elle attend pourtant depuis plus de quarante ans… – sera sans nul doute révisée, mais le seul moyen d’en connaître les pierres d’achoppement et de les contourner, est de l’adopter, c’est-à-dire qu’à moins de camper sur des positions nationalistes – « Cette névrose nationale, dont l’Europe est malade » écrit Nietzsche dans Ecce Homo –, les Européens devront bien soumettre leurs velléités d’union à l’épreuve du Réel : répondre « Non » – céder à la peur – équivaut à refuser l’Europe en tant que réalité concrète, à ne l’envisager que comme une entité abstraite, purement philosophique, à laquelle la France n’aurait rien à concéder, et rien à gagner...
J’attire ici votre attention sur le fait, j’y viens enfin, que ces deux appréhensions de l’Europe ne sont nullement incompatibles ! L’adoption par la France du projet de Traité Constitutionnel – qui ne garantit pas que les vingt-quatre autres états-membres la suivront sur cette voie – et sa ratification éventuelle n’empêcheraient pas, jusqu’à preuve du contraire, l’émergence d’une Noosphère métaphysique, d’une Europe de l’esprit guidée par ses élites, d’une Europe, enfin, seule capable peut-être, comme le suggère Steiner, de restituer les « indispensables fondements du savoir ». Le véritable enjeu de ce référendum, au-delà des simplistes propagandes partisanes, n’oppose donc pas une plongée en apnée dans l’obscur inconnu d’une nouvelle Europe au frileux statu quo de l’Europe actuelle, comme voudraient nous le faire croire les uns et les autres, mais un choix, aux conséquences certes imprévisibles quels qu’en soient les termes, entre une reprise des bases du Traité de Nice d’une part – qui conçoit l’Europe d’abord comme espace économique – et l’adoption d’un nouveau texte d’autre part, très imparfait mais plus actuel, qui peut servir de base à une construction européenne plus libérale ou plus sociale selon les choix qui seront faits ultérieurement. Car le monde, le contexte, eux, que vous le vouliez ou non, évoluent… Vous laisserez-vous donc gagner par la peur, par la tentation réactionnaire de prolonger l’agonie du monstre, ou saurez-vous, comme l’héroïne de Gadenne, croire encore à sa réanimation ? Saurez-vous, mes amis, donner corps au rêve nietzschéen, saurez-vous, par-delà le bien et le mal, quand bien même le risque serait grand, accomplir un nouveau pas vers votre lointain, en même temps que vers la TRANSHUMANITE ?

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Commentaires

  • Transhumain, c'est la deuxième fois que tu me doubles, avec Pogrom puis le dernier Steiner ! Je plaisante, ce que tu écris est remarquable : je me dépêche de lire ces deux bouquins et écrit là-dessus, peut-être pour te contredire (tu me connais !), peut-être même pour abonder dans ton sens, qui l'eut cru ? Toutefois, le mot "dépassement", que tu emploies souvent, me dérange et, pour tout te dire, me fait peur : il s'agissait aussi, dans l'esprit de Staline et de Pol Pot, de dépasser l'humain, trop humain... Nous en reparlerons.
    Bravo en tous les cas, manquent les blogs d'une telle tension d'écriture et de pensée mais c'est un autre débat (et puis, les ouillons vont me reprocher de décerner les bons et mauvais points, comble de la bêtise que cette remarque non ?)
    Amitiés.

  • Ah ! mais cher Stalker : je compte bien sur ta riposte !
    Je n'aime pas me répandre en effusions, mais tu sais que sans ta Zone - qui demeure unique -, mon blog n'existerait pas.
    Enfin, quant au dépassement de l'homme, la question mériterait en effet une plus ample discussion, mais je ne manque jamais de préciser que la valeur suprême, celle qui doit assujétir toutes les autres, est le respect de l'individu, sans quoi les dérives totalitaires, utilitaristes, fascistes, sont inévitables. Je renvoie ceux d'entre mes lecteurs qui en douteraient à mon article "Des choses et des fantômes (pathétique Jean-Claude Guillebaud)", en particulier à sa quatrième partie, "Le transhumanisme est une eupraxophie", où j'écris ceci :
    "J’essaie autrement dit de concilier les injonctions du Christ et de Zarathoustra, l’amour du prochain et l’amour du plus lointain. Dans le plus strict respect de la dignité humaine – ce qui nous distingue fondamentalement (pour l’heure…) des machines, étrangères à toute notion d’empathie et seulement préoccupées, génétiquement pourrait-on dire, de leur réplication –, nul, à mon sens, n’est en mesure d’assigner une limite au champ de la connaissance, sinon pour combattre l’immarcescible volonté de puissance qui nous caractérise."

  • Etranges échos entre vous deux tout de même, qu'il s'agisse de lectures ou aujourd'hui de ce "Ah!" en commentaire… Je l'ai déjà dit à l'un de vous, mais je trouve cher Transhumain que vous vous "stalkerisez" de plus en plus, à moins que le Stalker ne soit lui sur la voie de la "transhumanité"? Pardonnez ces ludiques néologismes!

    J'aime la manière dont vous comprenez et faites votre ce fervent espoir d'Odile en l'intégrant jusqu'au cœur de votre argumentation. Toutefois, parce que je suis parfois un peu sophiste, il me semble que ce même texte de Gadenne pourrait servir d'appui à l'argument inverse… Mais je ne me ferai pas – cette fois-ci du moins! – l'avocat du diable car, même si ce n'est pas sans volontaire occultations de certaines peurs que je me suis décidée, je partage votre avis et vos espérances.

  • Chère Salomé, j'espère bien rester moi, et entre nous, je n'ai ni le talent, ni la culture du Stalker (qui n'a certes pas inventé le "Ah !"). Je vais d'ailleurs continuer la mise en ligne, dès cette semaine, de mon travail sur le film de Dario Argento. Du reste, attendons sa lecture de Steiner : il y a fort à parier que ses conclusions ou, disons, ses réflexions seront fort différentes des miennes.
    Concernant Baleine, vous avez sans doute raison. J'ai même hésité, un instant, avant d'y faire référence, mais l'espoir d'Odile illumine la nouvelle rétrospectivement ; ce n'est pas un hasard si le texte se referme non sur le cadavre, mais sur Odile (même si elle disparaît à la vue du jeune homme, comme si cet espoir n'était plus de ce monde).
    Enfin vos peurs, Salomé, je les partage, mais je refuse, oui, je refuse de les laisser gouverner ma raison, je ne veux pas me laisser posséder par elles. Je crois à la responsabilité individuelle, à l'intelligence, et j'y croirai jusqu'à la chute du dernier homme.

  • Transhumain, quelle belle dernière phrase, "Je crois à la responsabilité individuelle, à l'intelligence, et j'y croirai jusqu'à la chute du dernier homme." J'ai plaisir, grand plaisir à la réécrire.

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