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La Cité des crânes de Thomas Day (et autres plans cul du Sud-Est asiatique) / Trans/Fictions N°2

Avant ma très prochaine livraison, sur le Ring, d’un texte consacré au beau roman de Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île, voici une critique, parue dans La Presse Littéraire N°4 en mars 2006, de La Cité des crânes, le dernier roman ambitieux mais totalement raté de Thomas Day, paru aux éditions du Bélial’. Toutefois, ce qui n’est à mes yeux qu’une ébauche de grand roman postmoderne, est décrit par mon ami Xavier Bruce comme « une œuvre forte, novatrice et envoûtante » dans le deuxième numéro de Trans/fictions (mars 2006) – tandis que La Possibilité d’une île serait l’œuvre cynique, basique, racoleuse, d’un « écrivain limité, assez laborieux »… Ah ! Mais que cela ne vous empêche pas, surtout, de vous procurer cette petite revue qui, si elle adopte pour l’heure l’aspect et la logistique d’un fanzine, n’en est pas moins servie par la plume souvent incisive de son rédacteur. Si je vous dis que François Weyergans y est qualifié « d’écrivaillon de troisième zone, poussif et verbeux » (sic), que Bret Easton Ellis, Nick Tosches, Jonathan Lethem, Fredric Brown et David Foster Wallace y sont célébrés, et, surtout, que la profession de foi de Xavier Bruce est, entre autres, de « proposer une autre grille de lecture que celle actuellement en usage », cela ne vous donne pas envie ? Bien sûr, je ne suis pas toujours d’accord avec les enthousiastes ou féroces jugements de Trans/Fictions, mais une telle démarche, alors même que sévissent dans les grands médias des cuistres aussi incompétents que monsieur Jean-Louis Ezine, récemment auteur d’une ridicule notule assassinant sans autre forme de procès un recueil de Juan Asensio, La critique meurt jeune (éd. du Rocher, 2006) que nous ne saurions pourtant trop conseiller à celles et ceux pour qui la critique consiste à vérifier que le produit, en l’occurrence le livre, respecte scrupuleusement le cahier des charges établi par le producteur, euh, pardon, l’éditeur, une telle démarche, donc, ne peut qu’être encouragée.

La critique meurt jeune du Stalker Juan Asensio est disponible en librairies, et Trans/Fictions, vendu au prix dérisoire de 1€, peut être demandé par mail en écrivant à Xavier Bruce à l’adresse suivante : transfictions@aol.com, ou acheté directement à la librairie Scylla (8, rue Riesener, 75012 Paris). La Presse littéraire, quant à elle, change (encore !) de format (elle reprend celui du Journal de la culture), de prix (14€50) et de périodicité. Dans la dernière livraison (n°6), ma chronique est consacrée aux romans, inaboutis mais prometteurs, de Xavier Mauméjean. Et puisqu’il est aujourd’hui question de revues, j’évoquerai bientôt, une fois n’est pas coutume, le dernier numéro de Galaxies.

 

Thomas Day est le pseudonyme de Gilles Dumay, anthologiste et directeur de collection chez Denoël « Lunes d’encres ». De sa dizaine de romans précédents, servis par un style souvent qualifié de « percutant » – à l’évidence influencé par des américains comme Bret Easton Ellis et Chuck Palahniuk –, nous retiendrons surtout La Voie du sabre (Gallimard, « Folio SF », 2002), aventure épique, sanglante et poétique du samouraï légendaire Miyamoto Musashi et de son disciple Mikédi ; livre magique, vraiment, qui témoignait d’une grande maîtrise technique et d’une authentique connaissance du Japon médiéval, sans jamais souffrir de la moindre complaisance exotique. L’écriture musclée, un peu stéréotypée de Thomas Day, épousait à la perfection, dans la Voie du sabre, l’art de Musashi – capable de sculpter les vagues au moyen de son sabre et d’y faire apparaître quelque figure ou spectacle mémorables. L’auteur, comme habité, possédé par son univers et ses personnages, composait son récit d’ellipses et de fulgurances, de métaphores et de visions fantastiques, comme Musashi ciselait l’écume.

Thomas Day nous avait également offert une superbe nouvelle, « Notion de génocide nécessaire », dans un recueil par ailleurs fatiguant à force d’outrances, Sympathies for the devil - redux (éd. du Bélial’, 2004). Dans ce texte d’une soixantaine de pages, Day se délestait de son attirail trash habituel – geysers de sang, de sperme et de drogues diverses – et de son attachement aux codes du noir ou de la fantasy pour s’intéresser au monde des Mongols nomades menacé par les velléités néocolonialistes d’une civilisation dominante – des extraterrestres impérialistes. Mais l’intérêt résidait plutôt dans les relations amoureuses des personnages : du crépuscule d’un couple que seule l’existence d’un enfant maintient en vie artificielle, à la naissance d’un amour cimenté par une authentique communauté de valeurs, nous étions bouleversés par cette cinétique des sentiments, si rare en science-fiction.

La Cité des crânes, son dernier roman, semblait a priori fait du même bois. Thomas Daezzler, écrivain et alter ego de l’auteur, quitte la France, qu’il juge étouffante et liberticide, pour gagner l’Asie du Sud-Est où il espère baiser à n’en plus finir de belles orientales, plus naturelles que les « pétasses » de l’Occident corrompu… Là-bas Daezzler devient videur d’un bar à putes où il rencontre la douce Malia (qui deviendra sa femme) et l’américain Emilio Homero, le patron des lieux, hanté par la disparition de son frère Juan. Lorsque celui-ci s’évapore à son tour en pleine jungle, Daezzler – par ailleurs membre d’une organisation occulte, la « République Invisible » – part courageusement à sa recherche jusqu’au cœur des ténèbres, jusqu’à la terrifiante Cité des crânes…

Cette autofiction vaguement déstructurée, qui évoque un peu Le Talent assassiné de Francis Valéry, est un vrai désastre... La Cité des crânes, enterrement de vie de garçon déguisé en aventure moite sous forme de journal, manque avant tout de cohérence. D’abord, le départ du narrateur pour l’Asie, au prétexte d’un vague malaise métaphysique, n’est pas vraiment motivé, pas plus que sa décision de secourir Emilio au péril de sa vie. Ensuite, mille et une pistes, parfois prometteuses, sont délaissées sitôt amorcées. L’ossature de ce récit de voyage qui voudrait convoquer à la fois Conrad, Kipling, Coppola, Houellebecq et Burroughs, ne manquerait sans doute pas d’intérêt s’il n’était pas complètement phagocyté par une superficialité sans fond – c’est-à-dire : par ce que son personnage prétend justement fuir... A force de citer Apocalypse now, L’Homme qui voulut être roi, Le Festin nu ou Aguirre, l’auteur nous laisse espérer une quête initiatique hallucinée, une immersion dans l’enfer moite du Triangle d’or, une dangereuse confrontation avec le Mal – la « Force Hideuse » –, au pire une version flippée d’Au cœur des ténèbres : il ne livre en fin de compte rien de mieux qu’un épouvantable fatras postmoderne, fourre-tout sans âme (mais avec beaucoup de cul) d’où le Verbe est quasiment absent. Ainsi avons-nous droit à des comptes-rendus de lectures (L’Adieu au roi de Pierre Schoendoerffer, La Plage d’Alex Garland…), à un plaidoyer pour Bertrand Cantat donnant lieu à un affligeant enchaînement de lieux communs sur les rapports des artistes à la mort et à la destruction, à un questionnaire de Proust ou encore à de vulgaires généralités sur la sexualité des filles Blacks, des Thaïs ou des Laotiennes. Mais de littérature, point. Même la descente aux enfers finale, qui se résume à une partouze onirique avec des vampires menés par un Kurtz de série Z, est moins évocatrice que ridicule. Enfin, les références injustifiées à William S. Burroughs (auquel un chapitre est consacré) ne font qu’attirer l’attention sur l’abîme qui sépare La Cité des crânes et Le Festin nu  – cette histoire de « République Invisible » par exemple, abandonnée sitôt esquissée, n’est jamais crédible.

Restent tout de même, rescapés du naufrage, le témoignage, qu’on devine sincère, d’un amoureux de l’Asie, un tigre magique tout droit sorti d’un conte de Borges et, quand il n’est pas question de sodomie, de fellations et de levrettes, quelques beaux passages d’introspection, comme cette « verticalité du désir » où enfin l’auteur se livre, où le narrateur enfin émouvant exprime la vanité de sa course à la jouissance : « La lumière est en haut, les ténèbres sont en bas et je voyage entre les deux, attiré et repoussé sans cesse par ces deux pôles. Je suis un être vertical, une plume ou un grain de poussière dans un tube à vide, rien de plus ».

 

Thomas Day, La Voie du sabre, Gallimard, Folio SF, 294 pages, 4,70€.
Thomas Day, La Cité des crânes (et autres magies du Sud-Est asiatique), Le Bélial’, 258 pages, 14€.

 

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Commentaires

  • Pour un peu moins cher (14€) que ce sympathique cahier de brouillon qu'est à tous les sens La presse littéraire, on peut acheter, deux fois par an, Supérieur Infini, une superbe revue sur papier glacé, composée avec art, richement illustrée, accueillant poètes, artistes, savants et hommes de goût, animée par Sarane Alexandrian, compagnon de Breton, auteur de quantités d'ouvrages traduits jusqu'en Chine sur l'art et la littérature, voué depuis près de soixante ans à la pure action littéraire - une revue pour se laver les yeux, une revue qui a de l'ESPRIT, mais oui, ça existe !

    (au fait, comment se débrouillent-ils pour vendre si cher la PL, alors que pour le même prix on peut avoir du quatre étoiles ?)

  • Ah, je lapsusse ! La revue s'appelle en réalité "Supérieur Inconnu". On peut y aller voir de plus près sur mon blog...

    Désolée d'abuser de votre hospitalité, Transhumain, vous m'avez virée de vos liens j'ai du culot de revenir, revirez-moi de vos commentaires si c'en est trop !

  • Allons chère Alina, je ne vous hais point : mes liens vont et viennent au gré de mes lectures ; simplement je ne trouvais plus, sur votre blog, la verve initiale que j'y avais vu, ou avais cru y voir, remplacée par un ressassement narcissique qui n'était point de mon goût.
    Mais vos interventions ici restent les bienvenues. Merci pour les informations sur cette revue, que je ne connais pas. Je n'ignore pas que nombreuses sont les publications de qualité - encore faut-il qu'elles nous parviennent... J'irai voir sur votre blog ce que vous en dites.
    Sur la Presse Littéraire, je n'ai pas grand chose à ajouter sinon qu'en effet, comme pour sa soeur la Revue du Cinéma, le prix est bien trop élevé, la maquette un peu sommaire, et les textes d'inégale valeur. Joseph Vebret, son principal coordinateur, s'en est d'ailleurs expliqué, qui conçoit ses revues comme des "auberges espagnoles". C'est-à-dire, comme des navires sans capitaine... Mais je me suis suffisamment étendu sur le sujet dans une note précédente (http://findepartie.hautetfort.com/archive/2006/04/12/la-honte-a-propos-de-la-revue-du-cinema-n-1.html).
    Amicalement.

  • Oui, narcissique, exhibitionniste, j'ai d'autres vices encore que je n'ai cure de cacher, cher vertueux ami. En effet c'est à prendre ou à laisser, et ceux qui prennent ont aussi droit à mon meilleur, que j'essaie de ne pas cacher non plus, bien que cela soit plus difficile et plus indécent.
    ;-) (allons, vous savez bien qu'on n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans)

  • J'ai un pièce radiophonique de très bonne facture passée sur Radio France l'année dernière intitulée "la cité des crânes", si cela intéresse le Transhumain.

  • Ah ? Et de qui était-ce, cher Lambert ?

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