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L’homme qui mangeait la mort de Borislav Pekić

 

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« Il est des gens dont la vie n’est qu’un rond dans l’eau. On ne les voit pas, on ne les entend pas, ils sont irréels, leurs pas ne s’impriment point sur le désert de sable de l’humanité. Nous ignorons d’où ils viennent et, lorsqu’ils disparaissent, où ils sont partis et pourquoi. Quand les dieux fréquentaient encore la terre, on les reconnaissait à cela. Depuis qu’ils nous ont quittés, le seul de leurs pouvoirs qu’ils ont légué aux hommes est cette faculté de vivre sans être. »

 

Pour inaugurer le nouvel habillage de Fin de partie, que je dois à l’ami Lambert Saint-Paul – il va sans dire que je l’en remercie vivement –, je me contenterai, une fois n’est pas coutume, d’un simple billet critique, non sans apporter au préalable quelque éclairage sur mes positions personnelles. L’homme qui mangeait la mort, fiction de Borislav Pekić traduite du serbo-croate par Mireille Robin et publiée aux éditions Agone (déjà évoquées ici), se présente comme la biographie de certain Jean-Louis Popier, greffier au tribunal institué par la Révolution française, sous la Terreur. Pekić, facétieux, jouant d’une érudition toute borgésienne, réussit à transformer sa petite fable historique en implacable réflexion sur le Mal. Pourfendeur des idolâtres, vraisemblablement réactionnaire, Pekić ne cède cependant jamais aux facilités de la contre-révolution : il s’en tient à une dissection distanciée, mais non moins efficace, d’une machine destructrice érigée en mythe.

Je précise à toutes fins utiles que de mon point de vue, les massacres impardonnables commis au nom de la Révolution, ne sauraient, par cet effet pervers qui semble prévaloir aujourd’hui, éclabousser l’honneur des français du temps présent, comme ils ne sauraient remettre en cause la légitimité de la République. Comme l’écrit Bernard Debré dans Valeurs actuelles (n°3609, 27 janvier 2006) : « Il y a quelques années la France a fêté le bicentenaire de la Révolution. Voulait-on par là célébrer la Terreur, les noyades de Nantes, les canonnades de Lyon ? Bien sûr que non. Fallait-il, à l’inverse, que l’Assemblée, dans une séance solennelle, demande pardon pour le génocide vendéen dont l’atrocité ne fait pourtant aucun doute ? Pas davantage. La Révolution française est mère de la République : ses grandeurs et ses drames ont fait de la France ce qu’elle est. Commémorer un événement fondateur ne signifie pas qu’on l’idéalise. L’Histoire ne se juge pas, elle se constate. » On ne saurait mieux dire. Debré fait ici référence, vous l’aurez deviné, à la récente polémique sur les « aspects positifs » de la colonisation. « […] on ne peut a posteriori dénouer les fils que l’histoire a tissés, poursuit Bernard Debré un peu plus loin, sauf à vouloir institutionnaliser la guerre civile. Le seul devoir de mémoire qui vaille est d’aimer son pays tel qu’il est. Sans verser dans le nationalisme mais en sachant qu’à trop le dénigrer, c’est son avenir qu’on sacrifie, et avec lui la capacité de vivre ensemble des générations futures ». Il est temps en effet de renvoyer dos à dos les deux camps d’un débat trop longtemps déserté par l’intelligence. Légiférer sur la positivité d’un événement, souvent pour de fallacieux prétextes – la supériorité intrinsèque de l’Occident reste encore à prouver (que les sceptiques relisent Race et histoire de Claude Lévi-Strauss…), et le niveau de vie relativement élevé des descendants des peuples colonisés ne saurait blanchir les effroyables exactions de nombreux colons –, me paraît tout aussi stupide que réclamer réparation à l’État français pour des crimes commis par d’autres, en d’autres temps. Que la colonisation ait eu des aspects positifs, personne ne peut le nier, de même que personne ne peut nier qu’elle opprima nombre de peuples, jusqu’à les décimer : je n’en tire aucune fierté, mais aucune culpabilité. Cette précision faite – je ne saurais avoir la sotte prétention, comme certains, de me dire révolutionnaire ou contre-révolutionnaire d’une Révolution depuis longtemps révolue –, revenons au livre de Borislav Pekić.

Jean-Louis Popier, à vrai dire, n’a peut-être jamais existé. Les faits relatés ici, nous prévient l’auteur, reposent en effet essentiellement sur la tradition orale recueillie à l’époque de la Restauration. Pekić prétend avoir peut-être identifié Popier, sans autre preuve que son imagination, sur un croquis du peintre David… Popier, donc, en bon fonctionnaire, enregistrait les sentences des ennemis de la Révolution sans émotion particulière – et Dieu sait qu’avec Fouquier-Tinville en Accusateur public, les condamnations à la guillotine étaient nombreuses –, jusqu’à ce jour où, poussé à la faute par la cadence infernale du tribunal, il est contraint à la suite d’une maladresse de faire disparaître un acte de condamnation, qu’il décide finalement de manger afin de n’en laisser nulle trace. Il réalise alors quel pouvoir est le sien : par cette ingestion incongrue, lui, Popier, l’obscur gratte-papier, a sauvé une malheureuse de la décapitation – Germaine Chutier, une fileuse dénoncée pour avoir exprimé son besoin d’un « roi », alors qu’elle n’avait prononcé que le mot « rouet »... Dès lors, ses nuits hantées par la fileuse, il réitère l’opération chaque jour. Une fois son choix arrêté – la sélection lui posera de terribles cas de conscience : « Lequel sauver ? Lequel envoyer sous le couperet de la guillotine ? » –, Popier « mange la mort » d’un condamné. Dans ses rêves, la guillotine apparaît sous la forme d’un rouet, irrémédiablement liée à la fileuse, et symbole évident du destin. Car tandis que Popier, métamorphosé par son héroïsme de l’ombre, et dont on dit qu’il ressemble étrangement au grand prêtre de la nouvelle religion de l’Être suprême, l’Incorruptible Maximilien de Robespierre, mange les condamnations la tête haute, la Terreur s’emballe. Les révolutionnaires les plus fervents sont eux-mêmes conduits à la guillotine les uns après les autres, victimes d’une machine qu’ils avaient initiée mais qui finit, entraînée par son propre poids, par les dévorer sans distinction. « Paris ressemblait funestement à celui qu’avait quitté Danton quand tout le monde réclamait la fin de la Terreur. Mais cela avait été seulement la fin de Danton. La Terreur s’était maintenue et était même devenue de plus en plus inexorable ». Popier sera lui aussi rattrapé par son destin, sans surprise, conspué par ceux dont il avait pourtant mangé la mort, dans un final saisissant…

Le régime dément de la Terreur, qui avec la bénédiction de ses fous sanguinaires Marat, Danton et consorts, envoyait ad patres n’importe quel citoyen pour n’importe quel prétexte, apparaît dans le texte iconoclaste de Borislav Pekić comme une machine qui dépasse ses concepteurs, machine à tuer, machine à broyer et les vies et les consciences, machine absurde qui en préfigure une autre plus terrible encore. Alors que l’auteur, sourire féroce aux lèvres, évoquait les innombrables victimes de la Révolution, je n’ai pu m’empêcher, bien que les situations et les systèmes ne fussent guère comparables – paranoïa et volonté de puissance au Palais-Royal, froide application d’un programme génocidaire sous le Troisième Reich –, de songer au bouleversant témoignage, non dénué d’humour – et d’autant plus poignant –, de Primo Lévi rescapé d’Auschwitz. La guillotine ? Popier, débordé par son travail, ne l’a jamais vue de ses yeux : nous retrouvons ce défaut de représentation observé chez les fonctionnaires nazis par Günther Anders. Et si l’homme qui mangeait la mort finit par être à son tour mangé par la mort, au moins aura-t-il réussi, avant sa dévoration, à tenir tête à la lâcheté qui permit à des milliers d’Eichmann, cent cinquante ans plus tard, d’exterminer des millions d’individus dans leurs camps. En un certain sens, cette folie meurtrière parisienne constitua sinon la matrice, du moins le creuset des abominations du vingtième siècle.

 

Borislav Pekić, L’homme qui mangeait la mort, Agone, 2005, 92 pages, 12 €.

 

 

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Commentaires

  • Elégante nouvelle présentation, Transhumain ! J'aime !

  • Bonne initiative, la chronique de Borislav Pekic. Je m'apprête d'ailleurs moi-même (dans un autre cadre) à en faire la critique. C'est un livre étonnant, haletant, parfaitement écrit, et hélas plus actuel que jamais. Je ne suivrai pas jusqu'au bout votre regard sur la révolution française comme "creuset des abominations du vingtième siècle", mais c'est un détail : vous avez raison, on ne juge pas l'histoire, on la constate.
    Ce qui est enthousiasmant, sur un plan strictement littéraire, c'est la puissance ontologique de la fable. Cette forme est moins usitée aujourd'hui, et c'est sans doute dommage, tant elle parle fortement aux imaginations autant qu'aux intelligences.
    Et bravo pour votre blog - sur lequel je viens de tomber par hasard.
    Cordialement - Marc Villemain

  • Merci Marc. La fable, qui par moments m'évoque les contes de Borges, est en effet édifiante.
    Où pourrons-nous lire votre article ?

  • Bonjour. Oh, vous pourrez ma petite production relative à Borislav Pekic sur la prochaine "newsletter" mensuelle de la Fondation Jean-Jaurès, a priori à partir de lundi prochain (http://fondatn7.alias.domicile.fr/affiche_page.php4?IdSite=1&IdRub=20&Id=212) ; ou quelques jours plus tard sur mon site personnel : www.marc-villemain.net (mais enfin il est bien moins complet, élaboré, et surtout brillant que votre blog).
    Merci en tout cas. J'apprends plein de choses très intéressantes et stimulantes grâce à vos travaux.
    MV

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