Rentrée littéraire 2005, le degré zéro de la critique (23/08/2005)

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« Looking up into the night sky is looking into infinity - distance is incomprehensible and therefore meaningless. »
Douglas Adams, H2G2.

 

 « La littérature, ce sont des morts qui parlent à des gens pas encore nés, et qui en retour les entendent. »
Maurice G. Dantec, « De “Théâtre des opérations III” » in Bordel numéro trois.

 

A quelques jours du déferlement annuel de nouveaux romans, et en particulier des dernières œuvres de Michel Houellebecq (La Possibilité d’une île) et de Maurice G. Dantec (Cosmos Incorporated), la « Critique », ou ce qui en reste, se montre déjà à la (faible) hauteur de sa triste réputation. Je m’en tiendrai à deux exemples frappants.

Dans un dossier des Inrockuptibles n°507 du 17 août 2005 consacré à la rentrée littéraire 2005, nous pouvons lire cette notule, à propos de Cosmos Incorporated (que je n’ai pas encore lu) : « S’ennuierait-on à Montréal ? C’est la seule vraie question que pose au fond l’abondante production (de pages !) de Maurice G. Dantec. [...] Avant, donc, les sacro-saints journaux, un épais roman, plus SF que jamais, truffé de “Interface de Contrôle”, de “Genèse de la Technique”, de “Police universelle”, et autre “Océan-matrice”. On a bien tenté de le lire, mais impossible de dépasser les vingt premières pages, incompréhensibles. » En quelques lignes d’une évidente mauvaise foi et d’une affligeante bêtise, le ou la journaliste – les articles n’étant pas signés, je vous donne la liste des rédacteurs, complices ou coupables : Sylvain Bourmeau, Nelly Kaprièlan, Fabrice Gabriel, Raphaëlle Leyris, Bruno Juffin et Judith Steiner – réussit le tour de force d’aligner poncifs, lieux communs et jugements à l’emporte-pièce, et à proclamer haut et fort sa propre indigence intellectuelle – il ne suffit pas de qualifier un guide de « subjectif » pour s’autoriser les plus navrantes idioties. Si l’on en juge par la ridicule grandiloquence dont les Inrockuptibles entourent depuis des semaines la parution de la dernière rafale de « l’ouragan Houellebecq » (sic), à grands renforts de numéros spéciaux, de DVD et de panégyriques en tous genres, on comprend mal comment un auteur aussi rare, aussi important que Maurice G. Dantec, jadis par eux admiré, puisse être désormais traité comme un vulgaire écrivaillon de fanzine – mais certain nain de jardin, répondant au nom d’Arnaud Viviant, nous avait déjà gratifié en des termes similaires de sa pensée homérique-simpsonique à l’occasion de la sortie du monumental Villa Vortex. Ainsi, entre autres défauts, les romans de Dantec seraient trop gros, trop inventifs, trop SF... L’âne qui a lâché cette bouse immortelle ne s’est vraisemblablement pas rendu compte qu’il reprochait tout simplement à Cosmos Incorporated d’être, quasiment seul contre tous, un roman ambitieux, comme le sont aussi, on le devine, Lunar Park de Bret Easton Ellis, et La Possibilité d’une île. Attendons plutôt les commentaires imminents, sans nul doute autrement plus consistants (et, lâchons le mot, intelligents) du Stalker Juan Asensio. Je crains fort en revanche le déluge de notes velléitaires, arrogantes, hargneuses, vociférantes, ou simplement vaines, mal écrites, en un mot inutiles, que des centaines de blogueurs, attirés par l’odeur, éjaculeront péniblement dans les prochains jours. Laissons le troupeau bêler.

Le charlot Angelo Rinaldi, l’assommant directeur grabadémicien du Figaro littéraire, nous fournit généreusement un second exemple, non moins éloquent, de l’incompétence pathologique d’une certaine Critique française. Dans son article intitulé « Un Houellebecq tombé du camion » daté du 18 août 2005, après s’être longuement répandu sur les « ravages » du « bookcrossing » (qu’il transforme d’ailleurs en « crossbooking », ce qui n’a strictement aucune importance puisque nous ne croyons pas un seul instant à son histoire d’exemplaire trouvé dans un square) dans un style que ne désavoueraient pas mes voisins devisant des aléas météorologiques, ce sénescent membre « de l’Académie française », cet épigone sans talent des kouglofs ensuqués du « Masque et la plume », confesse à son tour – extrait pourtant limpide à l’appui – sa déficience intellectuelle aiguë et prématurée (le bougre n’a que 65 ans) : La Possibilité d’une île (que je n’ai pas lu), écrit-il entre les lignes, est trop moderne pour un pauvre cerveau ratatiné comme le sien, déjà né, déjà mort. C’est que voyez-vous, Michel Houellebecq a le mauvais goût non seulement de mêler « informatique, génétique, clonage, collagène, ADN, “radicaux libres”, qui ne sont pas un nouveau parti politique, s’ajoutant aux “protéines et phospholipides complexes impliqués dans le fonctionnement cellulaire” », c’est-à-dire ce qui constitue rien moins les enjeux majeurs du 21e siècle (l'homme modifié), mais de surcroît l’œuvre absconse de ce moderne impudent – qui ose glisser des phrases en anglais sans même les traduire, non mais franchement, où va-t-on ! – « relève de la science-fiction », insulte suprême, on s’en doute, pour le mort-vivant de l’Académie française comme pour la grue inrockuptible. « Or, [ajoute Rinaldi] le recours à la science-fiction, c'est déjà un signe de faillite chez un romancier. Pas du tout l'accès à une liberté d'imagination plus grande que l'on suppose puisqu'il est plus facile d'imposer l'arbitraire que d'obtenir du fantastique à partir de l'observation de la psychologie humaine. Laquelle est pourtant inépuisable. » Notez l’utilisation du « recours » à la science-fiction – qu’il ne connaît sans doute que par ouï-dire – ; comme si celle-ci, que l’imbécile est incapable de définir et confond allègrement avec le fantastique, était de nature thérapeutique ou stupéfiante, comme si la science-fiction ne pouvait exister en elle-même, en tant que littérature prospective – speculative fiction, écrivait Ballard. La sénilité en revanche, est indubitablement signe de faillite chez un critique. Celui-ci, du moins, auteur des inénarrables amours clandestines corses de La Maison des Atlantes, serait bien avisé – je le lui ai d’ailleurs signifié dans un message auquel il ne répondra bien sûr jamais – de (re)lire la fameuse préface de Victor Hugo à Cromwell (merci à G. Bormand pour la référence et le lien), dans laquelle le poète met son époque en garde contre les fanatiques défenseurs d’une langue classique et figée : « Il en est des idiomes humains comme de tout. Chaque siècle y apporte et en emporte quelque chose. Qu'y faire ? Cela est fatal. C'est donc en vain que l'on voudrait pétrifier la mobile physionomie de notre idiome sous une forme donnée.  C'est en vain que nos Josué littéraires crient à la langue de s'arrêter ; les langues ni le soleil ne s'arrêtent plus. Le jour où elles se fixent, c'est qu'elles meurent. Voilà pourquoi le français de certaine école contemporaine est une langue morte. » Et voilà pourquoi Angelo Rinaldi, définitivement englué dans une littérature poussiéreuse et indifférente comme lui au sort des hommes, est un zombie que rien ne distingue des morts de Land of the Dead – quoique ces derniers, eux, deviennent de plus en plus intelligents... Peu importe, de son étriqué point de vue, que les grands livres de l’époque « relèvent » plus ou moins de la science-fiction. Levant les yeux vers le ciel nocturne, impuissant à imaginer l’Autre, il plonge son regard myope vers l’infini et décide, à ses dimensions incompréhensibles, que celui-ci n’a aucun sens. « La guerre excuse tous les comportements humains, y compris ceux des vieux. », écrit Philip K. Dick dans En attendant l’année-dernière. Nous ne sommes pas en guerre, Angelo…

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