Pogrom, le supplice (04/04/2005)

« […] dépecer et désosser le langage, intercepter les chocs et les collisions qui se déchaînent dans ses épaisseurs, atteindre en plein cœur le vent qui souffle sans bruit dans le bruit du monde, donner à palper ses irradiations fuyantes, ses volte-face et ses soubresauts retentissants. »
Eric Bénier-Bürckel, Pogrom.


L’agonie de certain forum consacré à la littérature, agonie causée par les coups de boutoir hystériques d’une castratrice ennemie du Verbe, serait sans intérêt – ledit forum valait surtout pour l’incandescence de certaines interventions – si elle ne révélait un enjeu autrement plus crucial que ce stupide caviardage de la parole, je veux parler bien sûr de cette détumescence de la pensée évoquée par Eric Bénier-Bürckel dans Pogrom. Deux conceptions de la littérature s’affrontent ici – il n’y en a pas d’autres : le reste n’est qu’affaire de nuances. Pour les uns – cette Critique qui nivelle par le bas les réactions esthétiques, comme l’écrivait Julien Gracq –, écrire est un foutu passe-temps, un « violon d’Ingres » mondain qui ne se distinguerait guère d’une partie de football ou d’un hamster, pour eux le livre n’est qu’un vulgaire neuroleptique – délivré par quelque fonctionnaire de la phrase –, enjolivé peut-être, ensulpicié d’arabesques et d’écoeurantes dorures peut-être, mais assurément captif de son rôle étroit de loisir, de divertissement ; pour ceux-là la littérature est une minuscule pilule rose, blanche ou noire, selon le genre, dont l’unique fonction est de vous ramollir le cerveau, elle n’est rien de plus qu’un soin palliatif, accompagnement de fin de vie, drogue ni dure ni douce, seulement inodore, incolore, étrangère à toute transcendance, à tout élan mystique, philosophique ou esthétique, elle a pour frères de vacuité la télévision, le cinéma – que j’oppose, selon les termes de Bresson, au cinématographe –, le jeu ; elle vous tue. Pour les autres, dont je suis, la littérature « est l’essentiel, ou n’est rien » selon les mots de Bataille, elle est un Royaume obscur et lumineux où même l’athée le plus matérialiste qui soit entre en communion avec une sphère métaphysique – la Noosphère teilhardienne ? – d’essence quasi religieuse ; pour eux, pour nous, la littérature est une arme lourde, comme chez Raymond Abellio (La Fosse de Babel) ou Maurice G. Dantec (Villa Vortex), elle est une arme meurtrière dirigée non plus contre soi, suicide à petit feu, mais contre l’Ombre qui recouvre le monde ; elle est une béance par laquelle nous nous engouffrons dans les entrailles de l’être, elle est une guerre, comme pour Antoine Volodine (Lisbonne, dernière marge), menée contre les Adversaires – ces ennemis de la Parole Majuscule –, contre la pensée industrialisée, prostituée, conchiée, elle est une guerre de l’Homme contre la médiocrité érigée en valeur universelle, contre l’extension du domaine de l’empire relativiste ; la littérature, pour nous, n’appartient pas au champ des beaux-arts mais à celui de la nuit, elle est un crime nécessaire, c’est-à-dire, en vérité, une damnation !
Or au royaume des damnés, Eric Bénier-Bürckel fait figure de démon hideux, de Kraken difforme, Chthulu enragé, monstrueux, incontrôlable, prédateur à abattre. Bénier-Bürckel, infréquentable, n’écrit pas : il tue, il dépèce, il saigne, il massacre, il éventre. La peur, le dégoût qui coulent dans ses veines, souverains, empoisonnés, se muent en haine, en rage meurtrière, en holocauste verbal par une sorte d’alchimie littéraire dont une formule aurait été mal interprétée. « Un homme inqualifiable exploite une riche héritière pour devenir écrivain. Ils s’entredétruisent. » Ainsi se trouve résumée en quatrième de couverture l’intrigue de Pogrom, son troisième roman. Les cent trente ou cent quarante premières pages, une accumulation d’aigreur, de rancœur et de haine misanthropique, se réduisent en effet à cette vie de couple pathétique, misérable, affreusement triviale, d’où tout amour est banni, où toute empathie est rendue impossible. Bénier-Bürckel y ressasse les mêmes motifs, jusqu’à l’écoeurement, déjà rencontrés dans Maniac et surtout dans son premier roman, Un prof bien sous tout rapport, sommet inégalé de violence barbare, odyssée nihiliste d’un Moloch violeur, tueur et dévoreur d’étudiantes à gros seins – son seul livre, sans doute, à s’imposer comme une œuvre indispensable, irréductible à toute polémique ou à ses influences évidentes (Bret Easton Ellis évidemment, sans qui son premier roman n’aurait jamais vu le jour, Michel Houellebecq aussi, le premier à avoir restitué dans ses livres la rapide réification du monde, ou Maurice G. Dantec pourquoi pas, qu’il raille sans doute à mots couverts mais qu’on retrouve, quand même, au détour d’une phrase : « […] laboratoire idéal pour mener à bien en toute impunité vos expériences de catastrophe générale. »…). Pour Bénier-Bürckel, « une langue sans corps est une langue morte ». C’est au contact de la chair qu’elle prend vraiment forme, qu’elle surmonte sa pathétique trivialité pour plonger son spectateur dans un univers ténébreux, infernal, mais très physique, réel jusqu’au creux des veines, univers qui lui est propre et qui, usant du Verbe non pas comme d'un scalpel mais comme d'une machette frénétique de tonton macoute, acquiert une force de frappe inouïe qui n’épargne rien ni personne – et certainement pas l’auteur lui-même, qui se livre à une sorte d’autodissection peu commune, à mille lieues des atermoiements mondains d’une certaine littérature de salons branchés. La langue de l’inqualifiable – celle de Bénier-Bürckel –, quasiment inerte, animée seulement d’une vie artificielle par ses gimmicks céliniens ou, déjà, bénier-bürckeliens, soubresaute enfin avec ce terrible cauchemar où l’inqualifiable, incapable en réalité de satisfaire les besoins sexuels de « l’hôtesse » qu’il ne perçoit que comme de la viande tout juste bonne à le faire vivre, mutile sa partenaire : « il perfore son utérus. Il gratte jusqu’à l’estomac. Ça lui fait des soubresauts sur toute la gamme des muscles et des tendons à l’hôtesse, de la grande musique dodécaphonique qui lui reflue par tous les pores. L’inqualifiable poursuit jusqu’à l’œsophage. Son bras se coule dans un conduit glouglouteux. Il se tortille dans sa graisse, lui torture tout le dedans, l’évase, l’écartèle, le cisèle en cathédrale, lui fabrique de l’infini dans les artères. ». De fait, tirons un trait sur la littérature à l’estomac : Bénier-Bürckel inaugure la littérature aux entrailles, la littérature aux viscères, la littérature aux intestins, celle qui vous asperge de sang et de sanie, de merde et de sperme (« Respirez bien, c’est votre odeur »), celle qui vous remue. Dès lors, il faut attendre ces quatre pages ahurissantes de logorrhée antisémite (proférée, il convient de le préciser, par un Arabe dont les chiens répondent aux noms de Drumont, Pétain et Brasillach), où l’auteur ne fait rien de plus que de donner corps à une haine bien réelle, une haine qui mêle racisme abject et arguments dieudonnesques (« Avec la Shoah, les tenants de la race supérieure ont gagné dix mille ans d’immunité politique »), pour qu’enfin sa langue prenne vie, pour qu’elle soit enfin autre chose qu’un morne inventaire des lâchetés quotidiennes. Je ne m’étendrai pas sur ce passage tant controversé – au point que certains journalistes d’une lâcheté sans borne ont cru bon, dans « Lire », « Le Monde » ou « Le Nouvel observateur », de taxer le livre et son auteur d’antisémitisme, imbéciles au point de pas savoir distinguer entre le réel et sa représentation, entre un personnage, un narrateur, et son créateur – sinon pour signaler combien l’auteur lui-même (dont le but, avec ce livre, était justement de cogner le politiquement correct jusqu’à le réduire en une bouillie sanguinolente), affublé, sur la photographie de la quatrième, de vêtements sombres et d’un crâne soigneusement rasé, autant dire d’un look résolument skinhead (ce dont il aurait pu se passer), n’est sans doute pas étranger à la lamentable polémique dont son roman fait aujourd’hui l’objet.
Après ce court chapitre au terme duquel, après que l'inqualifiable a écouté les vomissements anti-Juifs de son copain Mourad, et baisé avec une Juive préalablement offerte au chien Brasillach, après cet acmé excrémentiel, simplement « inqualifiable » donc (mais évidente provocation), Pogrom bascule complètement et de roman, devient imprécation, d’incantation devient damnation, comme si cette explosion fangeuse avait libéré la bonde, ouvrant enfin sur un ailleurs, c’est-à-dire très précisément sur sa propre genèse. La fiction se délite, dilacérée par la déferlante d’un pogrom verbal dont l’objet n’est autre que la littérature – ou plutôt : l’écriture. L’inqualifiable en effet, dont les derniers liens avec les conventions d’usage ont été sectionnés par son séjour en Enfer – chez Mourad –, se complait soudain dans la guerre sadomasochiste qui l’oppose à l’hôtesse, il l’attise même, il la recherche car c’est bien cette haine, cette envie de meurtre, qui lui permettent enfin d’écrire. L’inqualifiable traîne sa condition de prof de province comme une malformation honteuse : il se prétend écrivain, mais n’a pas encore été publié – il est plus que probable qu’il soit alors l’alter ego de l’auteur à l’aurore de son premier roman, Un prof bien sous tout rapport dont le titre, croyez-moi, ne doit pas faire obstacle à la lecture. J’imagine combien les journalistes, ses collègues professeurs – l’auteur, comme l’inqualifiable, et comme Baptiste Bucadal, le « prof » en question, enseigne la philosophie… –, ses amis, sa famille, et qui sais-je encore, j’imagine combien ces gens, ces Français bien conditionnés pour la subversion d’apparat mais effarouchés au moindre écart, ont dû harceler l’auteur, le contraindre sous le nombre à répondre à cette question inévitable, pour lui mille fois maudite : comment peut-on écrire des choses pareilles ? Comment peut-on, professeur de lycée, et qui plus est professeur de philosophie, écrire des choses si ignobles, si insoutenables ? Avec Pogrom, en un sens, Bénier-Bürckel leur crache au visage à tous ces lâches, il leur excite les entrailles à ces éponges qui absorbent toute la merde qu’on leur fourgue, à ces trous noirs dont nulle lumière ne s’échappe : « Il s’abandonne en pacha au fil des jours. Ficelé dans les fadaises, il ressemble de plus en plus à ses collègues, et puis à la plupart des Français, à toute la clique des résignés et des soumis, à tous ceux qui ont renoncé à déborder, qui restent confinés à l’intérieur du périmètre de loisirs barbelé de stress et de contraintes dans lequel on les as enclôs comme du bétail, et qui, bouffés au-dedans par les vers, sont en avance sur la mort, moisis de paresse, suivant bêtement le programme qu’on leur a imposé, tout disposés à se laisser déporter dans le camp des amen à vau-l’eau et des éjaculations culturelles à la mode sans lever le petit doigt. […] L’aéroport de l’esprit que ça doit être, l’école de la République, un lieu d’envol pour ce qu’il y a soi-disant de plus grand et de plus exceptionnel en l’homme, n’est qu’un immense abattoir d’énergie, une boucherie de la pensée, qui ruine le goût et l’exception en vous apprenant à réciter le catéchisme dominant avec le reste de la chorale. » Comment peut-on décemment écrire de telles insanités ? On ne le peut pas. Pas décemment. Mais si par cette prose vous êtes choqué, n’est-ce pas plutôt parce que vous n’êtes que trop habitué à respirer l’odeur rance d’une littérature ripolinée ? Eric Bénier-Bürckel met en scène son ambition (« Pénétrer dans la nuit des morts ») en même temps que son impuissance à l’accomplir pleinement, douloureusement conscient de n’être pas Léon Bloy, de n’être pas doué du génie. Qu’importe : ce n’est pas avec son génie qu’on écrit, sous-entend l’auteur, mais avec sa chair, ses os, son sang et ses sécrétions : avec son corps et sa finitude, avec la mort comme horizon final – et non un prix, une manne ou une réputation. La littérature est pour lui, comme pour Bataille, l’expression du Mal – elle exige une « hypermorale » qu’ont oublié nos précieux ridicules de la Critique journalistique et d’un milieu littéraire parisien qui lui aussi est passé à la mitrailleuse, plus virulente, plus véhémente que sous la plume de Julien Gracq dans sa Littérature à l’estomac, mais pas moins efficace, pas moins précise, pas moins mortelle, de l’auteur : « Ils parlent un français dégueulasse d’élégance, moulé, lisse, fleuri, liquide, glissant comme de la merde. Ils croient être subversifs quand ils ne s’attaquent qu’à des moulins à vent, des simulacres vulgaires, ceux-là mêmes qu’ils ont érigés pour se distraire d’une existence sans écorchures : sexe, drogue, pédérastie, toutes les fioritures du libertinage qui n’a jamais eu autant le vent en poupe ; leurs escarmouches ne sont bonnes qu’à effrayer les vierges. » L’écrivain prend bien garde cependant de n’être pas assimilé à quelque mouvement, de n’être pas comparé à l’un ou l’autre de ses confrères : « Il y a des clans, comme partout. Les anciens réacs. Les nouveaux réacs. Les gauchos. Les ambidextres. Les retourneurs de veste. Les pour et les contre. Les puristes de la langue. Les inconditionnels du minimum. Les sumotoris de l’adjectif. Les champions de la contorsion. Les exaltés du silence. Les poseurs bavards. Les gicleurs de référence. Les gardiens de musée. Les prêcheurs de joie. Les Géotrouvetout de bonheur. Les boy-scouts de l’engagement. Les ayatollahs de la subversion. Les nietzschichiasseux. Les existenchialeurs. Les heideggerchiens. Les guydébordants. Toute la cavalerie des bouches calées dans l’art de donner le branle aux simulacres. » Bénier-Bürckel reprend donc les affaires où Gracq les avait laissées – j’avoue m’être senti moi-même visé, dans mes pratiques, mon langage critique, mes noumènes, mes lâches concessions au grand cirque littéraire. Qui donc aujourd’hui écrit en effet avec « ses couilles, son sang, ses tripes, sa mort » ? Qui vit encore « d’expériences sensibles, et non d’explications logiques » comme George Bataille dans L’Expérience intérieure ? Certainement pas ces petites bourgeoises qui croient frôler Dieu avec leurs pitoyables débauches sexuelles, certainement pas ces charlatans pour qui « raconter des histoires » est le meilleur moyen pour raboter nos consciences. La littérature, pour l’inqualifiable Bénier-Bürckel, n’est pas un tremplin vers la célébrité ou la reconnaissance, elle est de l’ordre de la pulsion et devrait, à ce titre, se révéler toujours sous un jour nouveau, ne jamais se contenter de singer des goûts, des opinions, des expériences déjà exprimés jusqu’à la nausée : « Un livre doit exploser entre les doigts, cracher des échardes dans l’œil des tabous, prendre les conventions et la censure à bras-le-corps et leur broyer les os, sans quoi il est bon pour la poubelle. » Eric Bénier-Bürckel traîne son livre comme un fardeau, plante sa rage de supplicié à coups de couteau dans la peau d’un monde, dans la chair d’une littérature en pleine décomposition, non comme s’il était le dernier homme, seulement pour autrui.

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