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11/09/2005
Spider de David Cronenberg - Destins de l’indicible : pourquoi les non-dupes errent - 2 - Double pôle de la schizophrénie, par Sébastien Wojewodka

Double pôle de la schizophrénie
« Le terme de quantum d’affect est [le] plus souvent employé par Freud lorsqu’il traite du destin de l’affect et de son indépendance par rapport à la représentation : “Dans les fonctions psychiques, il y a lieu de différencier quelque chose (quantum d’affect, somme d’excitation) qui possède toutes les propriétés d’une quantité – même si nous ne sommes pas à même de la mesurer – quelque chose qui peut être augmenté, diminué, déplacé, déchargé, et s’étale sur les traces mnésiques des représentations un peu comme une charge électrique à la surface des corps.” » [1]
Quantum d’affect plutôt que liens logiques, primauté de l’action de forces et par là « principe de cruauté » d’Antonin Artaud, « corps sans organes » : une vie purement intensive où se dessinent des variations allotropiques (nous le répétons). On sait que Gilles Deleuze a entrevu, en premier lieu, un pôle machinique en ce qui concerne les troubles schizophréniques. Spider / Dennis Cleg nous apparaît comme une pile affective, une machine à remémoration (et non un amnésique au sens commun du terme) articulant des connexions « littérales » de traces mnésiques, et même si certaines s’apparentent à des souvenirs-écrans, leur ontologie reste à l’identique. « C’est dans le Projet de psychologie scientifique (Entwurf einer Psychologie, 1895), dont l’orientation neurophysiologique justifierait le mieux en apparence une assimilation de la trace mnésique à l’image “simulacre”, que l’on trouverait le meilleur accès à ce qui constitue l’originalité de la théorie freudienne de la mémoire. Freud y tente en effet de rendre compte de l’inscription du souvenir dans l’appareil neuronique sans faire appel à une ressemblance entre les traces et les objets. La trace mnésique n’est qu’un arrangement particulier de frayages de sorte que telle voie est empruntée de préférence à une autre. On pourrait rapprocher un tel fonctionnement de la mémoire de ce qu’on appelle “mémoire” dans la théorie des machines cybernétiques, construites sur le principe d’oppositions binaires, de même que l’appareil neuronique selon Freud se définit par des bifurcations successives. […] Il convient cependant de noter que la façon dont Freud, dans ses écrits ultérieurs, invoque les traces mnésiques – utilisant aussi souvent comme synonyme “image mnésique” – montre qu’il est amené, quand il n’envisage pas le processus de leur constitution, à en parler comme de reproductions des choses où l’entend une psychologie empiriste. » [2] La fatalité de la Weltanschauung de Spider : anorganiser un monde de « morceaux », qui n’appelle finalement jamais véritablement la signification mais présentifie (présenter plutôt que re-présenter) le monde de la souvenance (nouvelle affirmation de la prééminence du réalisme ontologique plutôt que de l’ordre discursif chez Cronenberg). C’est ce qui frappe de prime abord à la vision de Spider : le chassé-croisé entre l’enfant et l’adulte dans le champ de la réminiscence, comme si Dennis Cleg, en observateur impuissant et (presque) muet témoin, ne pouvait sceller une fois pour toutes les éléments de sa mémoire [3], tels les morceaux de verre épars formant pourtant rassemblés l’impitoyable toile dans la magnifique séquence de l’asile [4]. Le Dasein cronenbergien trouve ici une présence des plus aigues dans le souvenir, après l’aboutissement des percepts-simulacres d’eXistenZ.
Considérons alors le second pôle de la schizophrénie, le pôle catatonique : passer tout entier du côté de l’objet ; le stade terminal du devenir-objet : la mort. On ne peut s’empêcher ici d’évoquer le funeste « everything is recorded » (enregistré / objectivé) proféré par le Monsieur Loyal méphistophélétique du « Club Silencio » du Mulholland Drive de David Lynch, autre grand film (hélas souvent apprécié pour de mauvaises raisons) du désordre schizophrénique. C’est là l’instant pétrifié où l’image se réifie, comme le corps [5], pré-rigor mortis, pour faire place à l’effacement du sujet. Jamais peut-être dans l’histoire du cinématographe un auteur n’aura insisté comme Cronenberg sur l’aspect mortifère du rapport objectiviste aux images (à part peut-être le Truffaut de La Chambre verte) : que l’on se souvienne des devenirs-iconiques de Max Renn (James Woods) dans Videodrome et du vieil acteur (Les Carlson) dans Camera : les protagonistes finissent « encadrés » [6] comme les insectes sont cloués sur la planche de l’entomologiste.

[1] S. Freud, cité par Laplanche et Pontalis, op. cit., p. 386.
[2] J. Laplanche et J.-B. Pontalis, op. cit., p. 491.
[3] Il y a là une forme d’analogie certaine avec ce que l’on nomme en neuroscience « confabulation spontanée » : « Afin de traiter les informations de manière ciblée, le cerveau doit non seulement pouvoir stocker, mais aussi filtrer, à tout instant, les pensées qui se rapportent au présent et revêtent une importance dans le contexte des faits actuels. Certains patients, après une lésion cérébrale, agissent en fonction de traces mnésiques n’ayant aucun rapport avec le présent, et justifient leur comportement en inventant une histoire (“confabulation spontanée”) qui, à leurs yeux, semble avoir valeur de réalité. Nous avons découvert que ces patients ne sont pas capables d’inhiber certaines traces mnésiques ou associations d'idées dépourvues de rapport avec la réalité actuelle, au point que ces associations déterminent leurs pensées et leurs actions. »
A. Schneider and R. Ptak, Spontaneous confabulators fail to suppress currently irrelevant memory traces, Nature Neuroscience, 1999.
[4] « Cela aurait pu crever un œil », déclare le psychiatre à Spider exhibant la pièce de verre manquante avec laquelle il tentait un peu plus tôt de se trancher les veines. Oedipe n’a pas manqué de se condamner à la cécité : comme toutes les amputations, simulacre de castration (nous y reviendrons).
[5] Spider, alors qu’il contemple avec effroi le gazomètre qui jouxte sa pension de réinsertion, après s’être énervé sur un puzzle récalcitrant, est d’ailleurs pris de catatonie à ce moment emblématique du film. De même Betty / Diane Selwyn (Noami Watts), dans Mulholland Drive, se trouve-t-elle en proie au même trouble en contemplant la chanteuse du Club Silencio s’écrouler alors que la voix de cette dernière continue de se faire entendre.
[6] Martin Scorsese, grand admirateur de Cronenberg, aurait déclaré « préférer ne pas savoir de quoi il était question dans ses films ». Scorsese, cinéphile boulimique, véritable usine à ingérer les images, ne pouvait selon nous que se trouver frappé par ce qu’il a lui-même figuré dans le final de King of Comedy, lorsque Rupert Pupkin (Robert De Niro) prend la mesure de son aliénation propre après avoir accaparé la place télévisuelle de Jerry Lewis.
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