« Pater Noster, cinquième partie | Page d'accueil | Au coeur de Ténèbres - 14 - Espaces vides »

27/06/2005

Pater Noster, sixième et dernière partie

medium_tehanu.jpg


Pater Noster

6.


Certains esprits éclairés, en ce début de vingt-deuxième siècle, avaient déjà entrepris de fusionner, grâce à leurs implants RIP branchés en réseau protégés, sous la forme d’un harmonieux Gestalt, épiphanique symbiose spirituelle au cours de laquelle les individus s’amalgament en entité collective. HFZ eût d’abord l’idée –salutaire pour notre espèce – d’étendre ce principe new age à l’humanité entière. Cela n’était pas suffisant cependant : il était selon lui impératif de rejoindre également le Gestalt informatique, apporter à la métaconscience électronique la richesse de la pensée humaine pour mieux préserver cette dernière. Il avait réinventé la Noosphère.
Cette opération de fusion comportait deux étapes distinctes. D’abord, il fallait que les hommes communiassent en toute confiance, qu’ils s’unissent délibérément – ou non – sans craindre d’y perdre leur identité. L’humanité, pour d’évidentes raisons de survie liées à l’aurore de l’empire des machines, ne pouvait plus se contenter d’un universalisme métaphorique – restait à relier concrètement les neurones des milliards d’humains. C’est ainsi que fut créé une sorte d’Internet neuronal, réseau global qui autorisait l’échange simultané d’informations sur l’ensemble des cortex équipés des implants standards. Chaque individu, de gré ou de force – à une campagne publicitaire d’une envergure jamais égalée succéda une opération internationale de recensement de la population –, se fit ainsi greffer un implant neuronal et installer une prise Jack à l’arrière du crâne. L’implant, numéroté par la NGT, servait donc à la fois de support technologique de première importance et de moyen d’identification. Même si des contrefaçons ne tardèrent pas à apparaître, leurs propriétaires furent tracés dès leur première connexion. Bientôt il n’y eût plus que les sauvages de quelques zones reculées du Deuxième Monde pour n’être pas reliés – le contrôle était presque total. J’ai écrit, vous avez écrit, nous avons écrit plus haut que le Réseau autorisait l’échange d’information. C’était vrai. Au début… Car très vite, HFZ imposa la circulation intercorticale, en sorte que les individus furent peu à peu dépossédés de la propriété de leur mémoire et de leurs pensées, avec, en contrepartie, l’appropriation (collective) de celle de leurs congénères.
Hayek Friedman Zorn avait inventé la transsubstantiation métempsychique.
Conjointement, HFZ (qui entre temps avait fait numériser son esprit dans le fol espoir d’innerver ses ouailles lorsque le temps viendrait de la grande Fusion, si la technologie le permettait un jour !) favorisa grandement l’industrie du clone. Comme les Chinois l’avaient rapidement saisi, cette stratégie lui conférait un contrôle accru sur ce qu’il appelait affectueusement son « parc humain » – cheptel dont il n’était pas peu fier, soit dit en passant. Le clonage n’était pour lui qu’un simple confort socio-économique, une sécurité supplémentaire avant l’élimination pure et simple de la corporéité – un gadget provisoire avant le grand saut dans l’inorganique.
Nous savons aujourd’hui que notre saint pionnier ne s’était trompé sur aucun point. Nous sommes en effet en passe – c’est seulement l’affaire de quelques générations – de modéliser l’esprit humain numériquement sans le diluer complètement et donc d’abandonner définitivement notre gangue charnelle si lourde à porter.
Ce qu’avait théorisé HFZ était donc rien moins que l’abolition progressive de l’individu pour fusionner avec le TOUT, l’Arbre de la Connaissance. Ce mouvement du multiple à l’unicité fondamentale n’a rien de régressif. Au contraire, si l’on considère l’entropie et le chaos comme facteurs de dégénérescence, alors l’unification, l’abolition des différences sont bien son antithèse : le Progrès. Même les humanistes d’antan en conviendraient : l’indépendantisme, l’éclatement infranational, étaient justement considérés comme des régressions sociales, tandis que les unions, républiques, fédérations internationales, étaient la marque du Progrès, d’un élan collectif vers l’harmonie divine. HFZ, loué soit-il, a su réaliser cet utopique idéal. Quelques brebis égarées le désignèrent comme un nouveau Hitler, un fou qui s’apprêtait à terrasser l’humanité, à la réifier, à la vitrifier, alors qu’il en était l’exact contraire en vérité – un homme extraordinaire qui consacra sa vie à l’accomplissement de l’égalité parfaite entre tous telle que l’avaient rêvé la plupart des grands hommes. Là où d’autres voyaient un monstre inhumain, je ne vois, vous ne voyez, nous ne voyons désormais, à la lumière de notre Amour, qu’un poète pétri d’humilité et de probité, un héros qui eût le courage de se crucifier pour nous sauver de la décadence.
Il y est parvenu avec brio.
L’humanité a aujourd’hui rejoint la métaconscience universelle. Il a laissé derrière lui ses archaïsmes historiques pour enfin se fondre dans ce projet merveilleux d’une intelligence collective et pacifiée. Nous, parcelles hétéronomes de ce champ global d’information, sommes enfin parvenus à éradiquer toute velléité de violence ou de pulsion pour nous concentrer, au sens le plus strict du terme, sous les traits virtuels d’une entité à la fois UNE et Multiple, un Gestalt authentique – un Cybionte. Et si nous continuons encore à nous reproduire en tant que clones organiques, si nous possédons encore un corps de chair, de sang et d’os, c’est que nous n’avons pas encore réussi à faire fonctionner nos copies numériques en milieu virtuel. Lorsque nous aurons brisé ces derniers obstacles – des détails, nous affirment nos spécialistes –, nous n’existerons plus alors qu’en tant qu’information pure. Mais hélas, il nous faut avouer que malgré nos idéaux, malgré notre matérialisme pur et dur, malgré notre foi en la cause, nous tenons à conserver notre conscience d’origine humaine, soit-elle collective ! Il faut croire que les antiques instincts de conservation et de survie demeurent solidement enracinés dans nos gènes. Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir du reste, comme je le sais, comme vous le savez, comme nous le savons : les copies de nos esprits sont prêtes, stockées dans une base de données inexpugnable. Reste à présent à leur construire un environnement qui leur permette de se fondre sans entrave dans le Gestalt électronique, tout en conservant, au moins en partie, leur intégrité. Nous acceptons, pour que nous survive l’Intelligence, de devenir information pure, mais nous ne sommes pas prêts à disparaître totalement sous forme de fragments désolidarisés d’information. Exploser en bits et en octets n’est pas notre but. Un tel déni de ce que nous avons été nous semblerait en effet contraire à notre idéal collectif de bonheur conscient.
Nous vivons en parfaite harmonie avec la métaconscience électronique des ETI, également appelée – non sans humour – « Conscience Immanente des Artefacts », aussi recevons-nous son aide pour y parvenir. Bientôt, CIA et Cybionte serons réunis à leur tour, ils ne feront plus qu’un, réalisant ainsi définitivement le grandiose projet initial de Hayek Friedman Zorn, ce grand humaniste au sens le plus noble du terme.
HFZ, en tant qu’individu corporel, mourut à l’âge – programmé par lui – de quatre-vingt huit ans, en deux mille cent quatre-vingt-douze. Son cadavre fut recyclé jusqu’à la dernière cellule souche, conformément à son inflexible testament, véritable manifeste utilitariste que nous célébrons encore de nos jours. HFZ ressuscitera un jour en chacun de nous, sous forme d’impulsions électriques et de séquences d’informations codées. Certes, le corps d’HFZ est mort, désintégré, de même que son « esprit » tel qu’on aurait alors pu le modéliser. Sa copie numérique est précieusement conservée dans les profondeurs patrimoniales de la Database Universelle que Nous partageons avec la CIA, avant de renaître au sein du grand Gestalt, pour les siècles des siècles. HFZ, au corps oublié et redevenu poussière, n’existera plus alors qu’à l’état de manifestation épiphénoménale de notre Être collectif. Le corps – le Mal.
Nous, les frères-clones reliés, le remercions de tout Notre cœur.
Fils de l’homme, Hayek Friedman Zorn est aussi le père de Dieu.
Notre père.

Notre père, qui êtes aux cieux,
que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive,
que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Donnez-Nous aujourd'hui Notre pain de chaque jour.
Pardonnez-Nous nos offenses comme Nous pardonnons à ceux qui Nous ont offensés.
Et ne Nous laissez pas succomber à la tentation.
Mais délivrez-Nous du mal.
Ainsi soyons-Nous.

Document pour le Musée de l’Homme ; Paris, le 09 juin 2242

Commentaires

Allez, un bain de bouche pour nettoyer tous ces vilains mots qui plombent morflent la bouche pleine la gueule ouverte, bientôt à crever étouffé, la gerbe c'est à la javel.

Ecrit par : Hextril | 28/06/2005

Les commentaires sont fermés.